Advertisement

--Je t’aime! s’écria Lucien, et de quelle voix orgueilleuse!

C’était après un long baiser.

--Laisse-moi, je t’en conjure! supplia Marie. Non, non! laisse-moi!

Cet énervement l’humiliait. De toutes ses forces, elle essaya de se reprendre. Était-il déjà son maître?

Par la portière ouverte, elle appela:

--Arrêtez, Marc!

Elle sortit de l’automobile.

--Nous voulons nous promener. Suivez la route. Nous vous rejoindrons au tournant de la cascade.

Puis elle s’engagea sur le sentier qui traversait le taillis.

Quand elle eut fait quelques pas:

--Il faut que je vous parle sérieusement.

--Que je vous parle... Pourquoi «vous»? demanda-t-il.

Elle eut un geste d’impatience et dégagea le bras qu’il tenait.

--Assez d’enfantillages, Lucien! Je ne dois pas m’habituer à vous dire «tu», parce que je désire que nos fiançailles restent secrètes jusqu’au jour où votre pièce sera jouée.

Comme il la regardait, surpris, elle ajouta:

--Vous allez comprendre pourquoi.

Elle avait un ton sec, froid et désagréable.

--Vous m’avez prié de ne raconter à personne que l’on vous demandait vingt-cinq mille francs au Grand Théâtre, et vous avez eu du chagrin quand je vous ai dit que beaucoup de gens affirmaient que Vincent ne monterait pas _les Attendris_ sans être payé pour cela. Eh bien! croyez-vous qu’on ne pensera pas que vous vous êtes servi de ma fortune si nous annonçons nos fiançailles au moment où l’on saura que les répétitions ont commencé?

--Oh! Marie, ne nous occupons pas d’argent.

--Mais comment ne pas nous en occuper! s’écria-t-elle.

--Je vous assure, protesta Lucien, que cela m’est horriblement pénible.

Il s’était éloigné d’elle et se tenait très droit, l’air offensé.

--Je le regrette, dit Marie, sans se départir de son calme, mais j’ai l’habitude d’être franche et de traiter les affaires sans aucune sentimentalité. A vingt ans, j’étais orpheline, et je connais la vie mieux que vous, Lucien, poursuivit-elle en adoucissant sa voix. Je ne me suis jamais repentie d’avoir entendu ou prononcé des paroles précises. Dès aujourd’hui, ce que je possède vous appartient. Tout à l’heure, j’ai dit et vous avez dit: «Pour toujours!» Ni l’Église, ni la loi, ne nous demanderont un serment qu’il nous serait plus difficile de violer. N’ai-je pas raison?

--Si, Marie, vous avez raison. Mais rappelez-vous que j’ai ajouté: «Pour jusqu’à la mort!»... Je n’accepterai jamais, n’ayant pas de fortune, d’être votre mari, à moins que mes œuvres ne me rapportent, je ne dis pas de quoi vivre, mais assez de gloire pour que vous soyez fière du nom que je vous aurais donné.

En prononçant ces mots, Lucien ne mentait pas. Il était au-dessus de lui-même.

Marie hésita. Puis, brusquement:

--Je suis heureuse que vous me parliez ainsi. Je méprise les hommes qui n’ont pas d’orgueil. Si je ne croyais pas en votre avenir, j’aurais honte de vous aimer seulement parce que vous êtes beau. Sans doute vous aimerais-je encore, mais je ne serais pas heureuse.

Elle se tut et contempla Lucien.

Dans la lumière dorée du dessous-de-bois, elle le trouvait si charmant, avec ce grand manteau qui l’enveloppait, qui faisait plus fin son visage, avec ce chapeau noir, enfoncé sur la nuque, et dont les bords aux lignes dures donnaient, par contraste, plus de douceur à ses yeux bleus, elle le trouvait si parfaitement aimable qu’elle se disait:

«Je mens, je serais heureuse!»

Et lui pensait:

«Quelle épreuve va-t-elle m’imposer? Ah! je me sens capable de lui conquérir le monde.»

Il lui semblait qu’il la voyait pour la première fois, et il s’enivrait de cette vision.

--Ayez confiance, Marie. Depuis que je vous aime, je ne doute plus de moi.

Mais l’affreux double-sens de cette phrase le fit frémir.

--Vous ne devez pas douter de vous, dit Marie. _Les Attendris_ sont une œuvre grande et noble, j’en suis certaine. Et voici ce que je vous propose: vous ne demanderez pas, ce soir, à votre mère, l’argent que Vincent vous réclame. Vous avez comparé votre travail, la gloire qu’il vous donnera, à ma fortune; et vous avez eu raison. Mais puisqu’il est entendu que ma fortune vous appartient, _les Attendris_ doivent m’appartenir, et je veux que ce soit grâce à moi qu’on les joue et qu’on les joue le plus vite possible, parce que, vraiment, j’ai envie d’être bientôt votre femme.

Elle avait dit ces mots en baissant la tête. Lucien se taisait.

Il était si pâle qu’elle eut peur.

Elle courut vers lui.

--Qu’as-tu? T’ai-je fâché? lui dit-elle humblement.

--Il secoua la tête.

--Nous ferons ce que tu voudras! reprit Marie. Ce que tu voudras, mon chéri. Mais je crains que ta mère ne consente pas à te prêter cet argent. Et si elle y consentait... écoute! je suis jalouse... Oh, mon bien-aimé! qu’est-ce que tu as? Parle-moi!

Elle se serrait contre lui, mais plus elle l’émouvait par sa bonté et sa tendresse, plus il sentait la lie de son passé lui monter à la gorge.

En écoutant Marie, il l’avait aimée si purement qu’il ne voulait plus qu’elle le sauvât, il s’était juré de ne pas sacrifier à sa rédemption cette femme devant laquelle peu s’en fallut qu’il ne tombât à genoux. Ah! lui dire... lui dire... et obtenir son pardon! Lui crier qu’elle devait fuir!

Il avait ce cri sur les lèvres. Mais, sur ses lèvres, la bouche de Marie vint se poser.

«J’ai blessé mon poète!» se disait Marie.

Elle lui accordait cette délicatesse d’âme qui orientait ses propres pensées.

«Je l’ai fait souffrir en l’humiliant», croyait-elle, et, pour le consoler, amoureuse ingénue, elle l’embrassa profondément, comme il l’avait embrassée tout à l’heure.

Et il fut lâche, lâche et criminel, parce que, de nouveau, il la désira.

Il lui rendit ses caresses, et, quand ils eurent tous deux le vertige, après ce long, cet admirable baiser, pendant lequel il posséda Marie, comme s’il l’eût réellement prise, c’était fini! il ne pouvait penser qu’à son bonheur, il ne put que se jurer à lui-même qu’il mourrait, le jour qu’il serait tenté de salir son corps qui ne lui appartenait plus.

Contre le grand manteau, elle se blottissait, à la fois ravie et déchue. Pour elle aussi, c’était fini!... fini, ce bel orgueil d’être libre, d’être soi. Ah! que Lucien du moins la récompensât de ce sacrifice!

--Tu acceptes? murmura-t-elle.

--Oui, dit-il, dans un sourire, et il ajouta, soucieux d’être sincère: Il le faut bien, puisque tu ne seras pas ma femme avant que _les Attendris_ ne soient joués. Et tu as raison: jamais maman ne m’aurait prêté cet argent, et je ne sais pas où je l’aurais trouvé.

--Tu l’aurais trouvé, déclara Marie, mais c’est tellement plus simple que je te le donne.

Et, tout à coup, elle lui échappa:

--Au travail! dit-elle. Nous allons rentrer en nous arrêtant au Crédit Lyonnais. Cet après-midi, tu enverras un chèque à Vincent.

--Non, fit Lucien, j’irai le voir. Je ne veux pas perdre un jour...

--Quand penses-tu que sera la «première»?

--Cela dépend. Si _la Brouille_ ne couvre pas les frais, on ne me jouera que trop vite.

Ils cheminaient, enlacés.

--Dirons-nous à ton père nos fiançailles? demanda Marie.

--Il me semble que c’est dangereux, répondit Lucien, il ne serait pas juste de les cacher à maman, et elle est incapable, elle, de garder un secret.

--Mais ta mère connaît les exigences de Vincent. Comment lui expliqueras-tu?

--Je lui raconterai que la combinaison de _Femina_ a réussi.

--Je n’aime pas ce mensonge!

--Je ne le ferai que s’il est indispensable. D’ailleurs, maman ne s’occupera pas de moi. Le monde l’a reprise. Je crains seulement que mon père ne s’oppose à ce que l’on joue ma pièce.

--Sois tranquille, déclara Marie. Je te promets qu’il ne s’y opposera pas.

Ils aperçurent au bout du sentier l’automobile qui les attendait et qui les emporta vers Paris.

Lucien croyait vivre dans un rêve.

«Voilà mon public!» se disait-il, sur l’avenue du Bois, en regardant les promeneurs venus en foule pour jouir du soleil.

Ce public, il le méprisa. Il était certain de le dominer. A cet instant, rien ne lui paraissait impossible.

Comme l’automobile passait près de l’Arc de Triomphe, Lucien toisa la Marseillaise, et, n’étant point ému par le souvenir de Lovell, il prit la main de Marie, la serra longuement, et tout ce que le cœur d’un homme peut exprimer d’amour, d’orgueil et de reconnaissance, il le mit dans le regard qu’il donna à sa fiancée.

Pourtant, devant le Crédit Lyonnais, un soupçon troubla sa béatitude, et, lorsque Marie lui présenta une large enveloppe, il dit gravement:

--Jurez-moi que ce n’est pas parce que vous m’aimez que vous avez confiance dans _les Attendris_?

--Que tu es bête! s’écria-t-elle. Puisque c’est, au contraire, en admirant _les Attendris_ que je me suis mise à t’aimer.

Il ne fut pas tout à fait convaincu par cette réponse. Il reçut l’enveloppe avec une répulsion extrême, et quelques minutes plus tard, en se retrouvant dans sa chambre, après que Marie l’eut quitté et que Gertrude lui eut annoncé qu’il déjeunerait seul, son père étant retenu à Villejuif, il regretta presque les jours heureux où rien de réel n’existait pour lui, où son imagination était souveraine, où Marie était la Muse.

Il ouvrit le tiroir de sa table, y chercha le portrait de Lovell, se rendit au salon et brûla l’image de Reggie sur le feu qu’on avait allumé afin que Mme Vigier pût se chauffer à son retour.

Dans les flammes, le carton se recroquevilla. L’audacieuse figure se tordit dans un dernier spasme. Puis, ce furent des cendres. Et Lucien les contempla, longuement.

Advertisement