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Le soleil leur fut propice.

Tandis que l’automobile gravissait les Champs-Elysées, les brumes s’entr’ouvraient au zénith, et l’Arc de Triomphe, sous les rayons couleur d’ocre, se détacha des sombres nuages qui tenaient tout l’horizon.

--Vous ai-je jamais parlé, Marie, de mon culte pour votre compatriote la comtesse Walewska? Mais peut-être n’aimez-vous pas Napoléon? Moi, je l’adore.

Lucien avait dit ces mots, parce qu’il était trop «artiste» pour avouer simplement la joie qu’il goûtait à revoir le ciel et les arbres, à se trouver dans cet automobile luxueux et qui glissait sans bruit. Cependant le silence et les façons de Marie l’inquiétaient.

Elle était heureuse; elle l’avait enveloppé de fourrures, puis comme il admirait les roses qui ornaient le vase d’argent placé devant eux, entre les fenêtres de la voiture, elle avait pris la plus belle de ces fleurs et l’avait mise à la boutonnière de l’ample manteau.

Elle pensait, et ne se trompait pas, que jamais Lucien n’avait été plus séduisant.

«Même s’il n’avait pas de génie, je serais fière de lui», se disait-elle, et sous prétexte de retenir la couverture qui glissait sur leurs genoux, elle effleurait sans cesse le bras de Lucien.

--Mais si, j’aime Napoléon, répondit-elle. Quant à votre Walewska, je lui reproche d’avoir tout gâté par son mariage. Moi, je serais restée fidèle jusqu’à la mort de l’Empereur.

--En êtes-vous bien sûre? fit Lucien.

--Tout à fait sûre! dit-elle, en cherchant ses yeux.

--Mais, Marie, songez, reprit-il, que l’Empereur était à Sainte-Hélène et qu’elle ne l’aimait pas.

--Elle s’était donnée, Lucien, et, grâce à lui, elle avait participé à de grandes choses. Cela aurait dû lui suffire.

--Vous parlez comme une jeune fille qui n’a jamais aimé!

--Qu’en savez-vous?

--Oh! Marie, je vous en conjure: faites-moi des confidences. J’adore ça...

Il raillait. Elle en fut profondément blessée.

--Non, vous ne le méritez pas.

Et, montrant l’Arc de Triomphe:

--Regardez plutôt la Marseillaise. Je ne passe jamais ici sans la saluer.

--Rude était un homme immense! affirma Lucien.

Il se détourna pour ne pas voir le chef-d’œuvre.

Que de fois Reggie ne l’avait-il pas emmené jusqu’à la Place de l’Étoile, pour «saluer» la Marseillaise!

«Irai-je aujourd’hui prendre ses lettres à la poste?»

«Me suis-je trompée? se disait Marie au même instant. S’il m’aimait, aurait-il parlé ainsi?»

«Non, non, je n’irai pas!» se promit Lucien.

«Peut-être son ironie cache-t-elle l’inquiétude d’un amour jaloux?» espéra Marie.

«Non, non, je n’irai pas. Je ne veux pas! c’est fini, tout cela.»

Et, se penchant vers sa compagne, il dit tendrement, à voix presque basse:

--Marie...

--Oui? murmura-t-elle.

--Rien, fit-il. Je prononce votre nom parce que je l’aime.

--C’est le nom de Marie Walewska que vous aimez.

--C’est le vôtre. Vous ne savez pas, mon amie, combien de fois, depuis six semaines, quand vous n’étiez pas là, j’ai prononcé, comme cela, tout bas, votre nom! Oui, le soir, quand la tristesse que vous aviez mise en fuite renaissait, toute-puissante, je disais: «Marie!...» et la tristesse s’en allait, parce que vous veniez.

--Je viendrai toujours, Lucien, quand vous m’appellerez.

C’était en vain que l’Avenue avait déployé devant eux ses perspectives, en vain que les feuilles mortes étincelaient dans les dessous-de-bois, les yeux de Marie avaient trouvé les yeux de Lucien, et Lucien avait compris.

Il allait donc la jouer, cette scène qu’il avait tant redoutée!

Marie l’aimait. Elle l’aimait, et elle était belle, pure, sincère, et, pour personne au monde, pas même pour Denise, il n’avait éprouvé autant d’affection. Elle l’aimait...

«Et, si je ne l’aime pas, c’est fini de moi.»

Pour gagner du temps, il murmura de nouveau:

--Marie...

Et il advint que sa voix, habituée aux mensonges, fut si caressante et si douce que Marie ferma les paupières, et attendit dans un émoi délicieux.

--Marie...

La voix de Lucien tremblait.

--Marie...

Elle avait incliné un peu la tête sur l’épaule. Il voyait, entre les fourrures, près de la nuque, sous l’oreille, la peau transparente et laiteuse.

«Si je ne l’aime pas, c’est fini de moi!»

--Marie...

Il prit la petite main gantée qui retenait la couverture, et, comme cette main s’abandonnait, comme l’allée des Lacs était déserte, Lucien, tout à coup, gloutonnement, embrassa la peau laiteuse, là, sous l’oreille, près de la naissance des cheveux.

En frissonnant, Marie s’écarta de lui. Il bégaya:

--Je vous aime, je vous aime... Ne le saviez-vous pas?

Elle le repoussa. Alors, il appuya contre sa bouche la main de Marie, et, sur la paume, à l’endroit où le gant s’entr’ouvre, il colla ses lèvres.

Marie ne pouvait parler. Ce qu’elle éprouvait était si différent de ce qu’elle avait attendu!... Elle sentait son être se disperser, se dissoudre. Elle n’avait plus de volonté, plus d’énergie, plus de conscience. C’était à la fois divin et dégradant. C’était trop.

--Je vous en supplie! dit-elle en retirant son bras.

--Je vous aime! fit-il, tout éperdu.

--Moi aussi, je vous aime, répondit-elle gravement.

Et elle tendit à Lucien sa main qu’elle avait dégantée:

--Prenez-la pour toujours.

Il pensa:

«S’il faut, je saurai mourir!»

Il dit, avec émotion:

--Pour toujours, Marie, pour jusqu’à la mort!

Ils étaient arrivés au champ de courses d’Auteuil, à l’emplacement où la route traverse le pesage.

Longtemps, ils devaient se rappeler ce décor, les tribunes entre les arbres, les barrières blanches, les baraques du pari mutuel, un brasero renversé sur l’herbe boueuse.

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