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Dans sa chambre, la grande glace devant laquelle il se coiffait et passait des heures, chaque jour, la grande glace qui était en face du lit et où Lucien pouvait se voir, même quand il travaillait, assis à sa table, la grande glace merveilleusement nette et flatteuse, sans une tare, sans une faille, l’attendait, pleine de lumière, car Gertrude, qui venait de préparer la couverture, avait laissé brûler les lampes en quittant la pièce, et l’image de ce beau jeune homme à la figure ruisselante de larmes était si triste que la détresse de Lucien en fut augmentée, et qu’il s’enferma vite pour s’enfouir le visage dans l’oreiller et pleurer encore: il lui semblait qu’il pourrait pleurer toute la nuit.

Il ne souffrait pas. L’ivresse des sanglots avait engourdi la souffrance. Mais, de temps à autre, il murmurait:

--Comme je voudrais mourir!

C’était un peu par habitude.

Depuis quelques années, il disait cela très souvent, et surtout, le matin, au réveil, quand son âme se sentait si peu faite pour supporter le poids de la vie. Il disait cela, les yeux encore tenus par le sommeil, à l’heure de cette terrifiante solitude qui succède aux rêves de la nuit, à l’heure où la nature, pour incliner les hommes à vivre, malgré tout, leur donne l’involontaire désir du plus bestial amour, et il avait coutume, alors, de jeter un regard sur la table où se trouvait, placé en évidence, le revolver qu’il avait acheté, un jour de spleen, et qu’il gardait pour se familiariser avec l’idée de la mort.

--Comme je voudrais mourir!... murmurait-il en bâillant, mais bientôt il s’éveillait mieux:

--Bah! j’ai le temps... se disait-il, et, depuis quelques mois, il ajoutait:

--J’ai ma pièce à finir. Si elle ne réussit pas...

Du geste, il menaçait sa poitrine. Il avait décidé qu’il tirerait là, au-dessous du sein. Viser la tête serait plus sûr, mais se défigurer, pouah!... En cherchant le cœur, on le manque souvent; eh bien! s’il le manquait, cela voudrait dire qu’il devait vivre, qu’il serait un grand artiste, un grand poète, et, si cela était écrit, que lui importait le reste?

La chambre, où il pleurait, n’était pas très vaste. Même, elle paraissait petite sous le plafond trop élevé. Il y avait de longs rideaux, en velours bleu, devant la fenêtre qui donnait sur la cour. A droite, un paravent aux laques japonaises, la toilette couverte de flacons; à gauche, la glace, montée sur un pied en acajou, une glace comme on en voit chez les couturières, qui pouvait s’incliner et se redresser à volonté, et que Mme Vigier avait exilée de ses appartements, parce qu’elle n’y voulait plus que des meubles de style Louis XVI. Entre la table, qui était grande, et la haute fenêtre, s’étendait un sopha que des coussins recouvraient. Contre les murs, on voyait des bibliothèques grillagées, avec de la soie derrière les grillages. Ici et là, des eaux-fortes, des porcelaines et des grès précieux. Les vêtements, que Lucien portait avant de se mettre en habit, traînaient sur un fauteuil. Une serviette-éponge était accrochée au dossier d’une chaise. La lumière tombait de trois lampes fixées au cadre de la glace, et cette lumière éclairait vivement le lit très large, à pieds et montants en cuivre, la nuque si blonde et le corps gracieux de Lucien étendu.

--Oh! comme je voudrais mourir...

Il répétait ces mots tout bas, n’ayant plus de force. Son âme était déserte. Parfois, il remuait les jambes, et le vernis des bottines brillait.

Quelqu’un marcha dans le corridor. C’était Gertrude qui venait finir la chambre. Elle appuya sur le loquet.

--On n’entre pas! cria Lucien qui se leva d’un bond, oubliant qu’il avait tiré le verrou.

--C’est pour prendre les habits, dit Gertrude.

--Vous les prendrez demain.

Puis, comme il avait le vertige, il s’effondra sur une chaise, devant la table.

Le revolver était à sa place habituelle entre une photographie de Mme Vigier et un manuscrit relié de carton jaune.

--Et papa dit que je n’y ai jamais pensé!

Il secoua la tête. Il eut un de ces involontaires et haletants soupirs qui succèdent aux fortes dépressions nerveuses.

--Mon pauvre papa... Comme il a été dur! Il ne peut pas comprendre que malgré tout, je suis son fils. Quand j’ai pleuré, il a pourtant eu pitié de moi... Mais je n’aurais pas dû pleurer... Oh! lâche, lâche! Et rien n’est fini!

Dans sa main levée, il posa son front. Il était fatigué, ah! si fatigué!

--Partir?... Non, je ne veux pas! Et puis, partir avec Batchano...

Un étrange sourire se dessina sur sa bouche molle.

--Batchano... Costi...

Il ferma les yeux. Une expression de tendresse et de pureté éclaira son visage, mais, soudain, avec un frémissement:

--Non! non! je ne veux pas... dit-il, les dents serrées.

Et, ouvrant le fermoir d’un classeur, il sortit d’un compartiment secret une photographie que protégeait un beau cadre de vermeil.

C’était le portrait d’un jeune homme qui ressemblait vraiment à un modèle de Velasquez: puissante, hautaine et dédaigneuse figure.

--Reggie... Je lui avais promis d’être à la gare... Que doit-il penser de moi?

Mais Lucien laissa retomber le cadre sur la table.

--Il ne pense pas à moi!... Que lui importe?... L’épisode est terminé... Il louera un atelier à Naples ou à Florence, et il sera heureux... Ah! si j’avais son talent!

D’un geste machinal, il attira le manuscrit relié de carton jaune. C’était le second acte des _Attendris_. Lucien essaya de se relire, mais il était incapable de comprendre le sens des phrases, et il les connaissait tellement que chaque mot lui parut imbécile et plat.

--Dieu! que c’est mauvais!

Il ferma le manuscrit, le repoussa.

--Je n’ai pas de talent...

Écartant les coudes sur la table, il posa le front contre le bois verni dont la fraîcheur lui fut douce.

--Je n’ai pas de talent.

C’est une tragique destinée que celle de ces jeunes gens qui, pour se garder quelque estime, doivent croire que leur génie les autorise à vivre en dehors des lois humaines.

--Un grand homme, moi!

Tout ce qu’il avait dit à son père dans un élan de sincérité puérile s’effondrait. Au souvenir de son œuvre, il éprouvait un indicible dégoût.

Seul, le sujet lui plaisait encore, et, sans doute, parce qu’il ne lui appartenait pas. C’était l’histoire vraie d’une cliente de Batchano. Un mari s’était aperçu que sa femme, qu’il savait condamnée par les médecins, était éprise d’un autre, et, par pitié pour celle qui n’avait que si peu de temps à vivre, il avait fermé les yeux, s’était éloigné, avait quitté, sous quelque prétexte, sa maison, tandis que, auprès de la mourante et pour qu’elle ne soupçonnât pas son sacrifice, il laissait sa jeune sœur. Celle-ci, dans l’atmosphère créée par la passion de la malade, était devenue, à son tour, amoureuse du même amant, bientôt s’en était crue aimée et avait rêvé de fiançailles, jusqu’à ce qu’un hasard lui eût révélé l’adultère. Dans le récit de Batchano, elle était alors tombée dans la plus dangereuse des mélancolies. Dans la pièce de Lucien, après avoir crié son besoin de vengeance devant son frère revenu et qui disait son propre martyre, elle feignait de se laisser convaincre que la pitié est la plus noble des vertus et mérite que l’on vive pour en goûter les joies; elle acceptait de se sacrifier elle aussi, et de se taire; mais, restée seule, incapable de porter sa haine et sa blessure, elle se donnait la mort dans un moment de démence, et GÉRALD, le mari, le pauvre héros qui s’était cru sublime, s’accusait de l’avoir tuée et fuyait, abandonnant sa femme à l’amant qui ne l’aimait plus. Pour prolonger un peu de bonheur, la pitié avait détruit l’immense bonheur qui aurait pu naître.

C’était l’idée.

Ah! comme elle avait séduit Lucien qui admirait par-dessus tout l’énergie et la force. La critique de la pitié, oui! c’était une belle idée, mais l’idée ne suffit pas. Il revoyait, à cette minute, tous les défauts de sa pièce: trop de discours, trop de lyrisme, des sorties mal amenées, des répliques subtiles qu’on ne comprenait pas, des pages de dialogue bien lourdes, et GÉRALD, ridicule, peut-être, dans son rôle de mari complaisant...

Jamais on ne jouerait cela!

Et Lucien pensa à la dernière lettre qu’il avait reçue du directeur du Grand Théâtre.

Vincent couvrait d’éloges _les Attendris_, affirmait qu’il serait fier de présenter au public un nouveau grand poète, mais déclarait qu’il était impossible, «par le temps qui court», de monter une pièce de débutant, sans que l’auteur en supportât les frais. C’était à propos de cette lettre que Lovell, en bon Américain, avait conseillé à son ami de prouver qu’il pouvait, grâce à son nom, faire du bruit autour de son œuvre. De là était née la combinaison de _Femina_.

--Et père n’a pas voulu me parler de _Femina_! Oh! je ne m’en défendrai pas, s’il m’en parle... J’ai eu tort. Je n’avais pas le droit de me servir de sa gloire... Reggie n’aurait pas dû me donner ce conseil.

De nouveau, il prit le portrait de son ami.

--Reggie... Pourquoi l’ai-je connu?... Avant de le connaître, j’étais un pauvre être qui agonisait sous la honte. Il m’a rendu le courage et l’orgueil, oui l’orgueil!... Et maintenant, il est parti; et tout va recommencer, tout, l’incertitude, les remords, les tentatives affreuses avec les prostituées... Ah! non! pas ça!... non! je ne veux pas!

Il s’était redressé. Ses doigts se crispèrent sur le bord de la table. Le revolver le menaçait.

C’était une arme sérieuse, puissante, à chien extérieur. Lucien l’avait choisie ainsi, parce que le mouvement de la gâchette est trop dur, quand il commande le barillet.

Lucien savait qu’à la dernière minute il aurait de la peine à se décider. Il préférait décomposer cette action si difficile. D’abord, il abaisserait le chien; ensuite, il viserait; et il tâcherait à s’exalter.

Souvent, déjà, il avait franchi les deux premières étapes. C’était au lendemain des jours que Lovell avait blessé, par un mot trop vil, cet être féminin et délicat. Ces lendemains-là, Lucien, au réveil, ne se contentait pas de jeter un regard sur la table. Il prenait le revolver familier, l’armait, posait le canon sur sa poitrine nue, mettait avec précaution le doigt sur la gâchette, puis, afin de mieux détester la vie, rêvait à un monde spirituel où de purs adolescents, épris d’art et de poésie, unissaient leurs mains frémissantes et leurs âmes passionnées, sans que vînt les troubler la détestable inquiétude... Mais le dégoût de la luxure n’avait jamais pu vaincre cette pitié que Lucien avait de lui-même, cet amour que lui inspiraient son beau visage et ses yeux de ciel, et sa peau si blanche, sa peau si douce... Il reposait l’arme brutale, et s’adressait dans le miroir un sourire où il y avait autant de compassion que de coquetterie.

_On descend et on ne se tue pas..._

De son petit œil sombre, le revolver narguait Lucien, et, dans les trous du barillet, les capuchons en cuivre des balles blindées le défiaient.

_On descend et on ne se tue pas..._

Lucien étendit le bras, prit la crosse à pleine main et arma le revolver.

--Tu vas voir si on ne se tue pas!

Il souriait, retroussant sa lèvre dans une moue de défi.

Mais son cœur se révolta, bondit jusqu’à sa gorge. Espérant que de se voir avec la figure d’un lâche lui donnerait de l’énergie, Lucien, alors, chercha la glace confidente, mais ses yeux trouvèrent le portrait de Mme Vigier qui le regardait.

--Ma pauvre maman!...

Elle ne comprendrait pas. Comme elle serait malheureuse!

--Ma gentille, ma jolie maman!

Il l’avait torturée. Pourquoi lui arracher ces inutiles aveux?... Il voulait savoir comment son père l’avait traitée... Il l’avait traitée comme elle le méritait!... N’était-ce pas ignoble d’avoir trahi cet homme si grand?... Hélas! l’affreuse luxure est maîtresse du monde. Que de fois, au milieu d’une nuit de travail, n’était-elle pas tombée sur la nuque de Lucien?... Et le sang bouillonnait, et il fallait sortir, aller dans les rues, sur les promenades, aux lieux des infâmes rendez-vous, la tête lourde, le cœur palpitant, ayant horreur de soi, à la recherche de l’innommable aventure.

--Non, ce n’est pas ma faute!

Pourtant, il allait mourir... Il sentait contre la paume de sa main la crosse froide. Il allait expier, lui, expier pour les autres. Car, enfin, ils l’avaient créé!

--Je ne suis pas responsable...

Mais son regard atteignit le miroir. Oh! quelle malpropre figure! Allait-il mourir dans ce désordre?... Ce linge fripé, cette cravate défaite, ces traces de larmes sur les joues, ces cheveux collés par paquets sur les tempes. Mourir avec ce visage!... Au moins devait-il se laver et se mettre à son aise.

Il posa le revolver, armé, à cheval sur le portrait de Reggie et le manuscrit. Il se leva, non sans peine, car ses jambes vacillaient. Il ôta son habit, le plia soigneusement, retira son gilet et sa chemise. Puis, il resta toute une minute immobile, se demandant s’il enlèverait son pantalon pour passer un pyjama, et il était dans un tel état de faiblesse qu’il ne parvenait pas à se décider.

Enfin, sans savoir ce qu’il ferait plus tard, il versa de l’eau dans la cuvette, se lava longuement, se poudra le visage, se peigna les cheveux, aplatit la frange qui lui caressait le front.

Il agissait et n’avait dans la conscience aucune pensée.

Le torse nu, les joues fraîches, il se promena dans la chambre, au hasard.

Il avait la peau très fine, blanche, sans une rougeur ni une tache, des formes rondes, la poitrine dépourvue de poils et un peu grasse au niveau des seins, de belles épaules, des reins cambrés.

Comme il marchait à l’aventure et se trouvait en face de la table, il comprit, soudain, en coup de foudre, qu’il avait maintenant résolu de mourir, que c’était une chose décidée, et cela lui sembla tout à fait absurde, et même ridicule, oui, ridicule!... Pourquoi?

Ce n’était pas de la peur qu’il éprouvait, c’était la sensation très nette qu’il allait accomplir un acte bête.

En même temps, mille idées simples, logiques, se présentaient à son esprit. Par exemple:

S’il consentait à partir, il pouvait exiger de son père qu’il lui donnât Jacques Duprin pour compagnon.

Il pouvait quitter la maison, cette nuit, et se loger au Quartier. Sa mère ne le laisserait pas mourir de faim.

Il pouvait télégraphier à Reggie, qui lui prêterait de l’argent sur les gains futurs que lui procureraient _les Attendris_.

Personne ne pouvait savoir si cette pièce n’aurait pas un énorme succès, et, si c’était un triomphe, qu’importait le reste?... Reggie avait raison: les artistes sont des demi-dieux qui ont le droit de vivre selon leur bon plaisir.

Quant à la gloire de son père, certes! elle valait qu’on se tuât pour elle; mais un suicide, le jour que l’on expulsait Reggie, provoquerait le plus formidable des scandales, et combien Reggie, si courageux, si fier, si homme, mépriserait cette lâcheté!

Lucien se pencha sur la table et contempla l’image de Lovell, que barrait le canon du revolver. Ah! que n’était-il là, ce robuste, pour le prendre dans ses bras et calmer ses tourments!

A coup sûr, il mépriserait Lucien. Et Batchano, ce grand Batchano au regard qui voyait tout, cet admirable Batchano qui lui avait répondu, cet après-midi, des choses si puissantes, ce prodigieux Batchano qui, malgré sa pitié, avait accompli son devoir en prévenant son Maître, mépriserait la mémoire du faible qui désertait le combat.

Tous le mépriseraient. Personne ne verrait la noblesse de son geste. La foule, l’ignoble foule, baverait sur sa mort, s’emparerait de son cadavre, de son beau cadavre...

Mourir, c’était le refuge d’un enfant malade, la défaite, la honte.

Vivre, ce serait la bataille, le défi. Vivre sans chercher à guérir. Vivre pour la beauté, le rare, l’exceptionnel.

_Tu n’es qu’un misérable..._

Oh! la phrase commode qui soulage d’un remords.

Pourquoi un misérable? Parce qu’il ne faisait pas l’amour comme tout le monde?... Un misérable?... Mais qu’était-ce donc leur amour?... L’acte est toujours immonde, et l’âme basse de la femme le rend plus immonde encore!... Seul, le rêve ennoblit l’accouplement... Et qui prouve que mon rêve d’amour ne soit pas plus haut que le leur?... Shakespeare a conçu les _Sonnets_ et _Roméo et Juliette_!... L’amour?... Qu’ils me laissent le temps, ils verront si je saurai leur parler de l’amour!... Et si j’écris l’œuvre que je sens grandir en moi, ce sera en murmurant mes phrases que de médiocres amants ennobliront leur bestial désir. Que _les Attendris_ soient une mauvaise pièce, c’est possible. J’en ferai d’autres... Je veux vivre, vivre loin de leur vie et les regarder vivre! Ils ne me tueront pas comme ils ont tué le grand Wilde, les misérables!... oui! les misérables!... les hypocrites et les bourreaux!...

Ainsi s’exaltait cet enfant à demi-nu et son regard était splendide.

Tout à coup, un bruit de voix frappa son oreille.

Les Duprin partaient.--Lucien essaya d’entendre.--La porte de l’appartement se referma.

Lucien écoutait, mais ce fut le silence.

Que se passait-il entre son père et sa mère? Est-ce que François Vigier dirait à sa femme?... Non, il ne ferait pas cela. Non, ce serait indigne de lui. On ne dit pas à une mère que son fils... François Vigier allait venir, ici... Il était impossible que cet homme ne fût pas inquiet du sort de son enfant. Bien sûr, il allait venir.

Et tant mieux, s’il venait!... Plus de larmes, plus d’excuses. Des mots courageux, fermes:

«Comment se fait-il que toi dont toute la vie fut vouée à l’étude, tu attaches tant d’importance aux actes sexuels?... Il y a autre chose en moi, en nous, que des besoins d’amour!»

Voilà ce que Lucien dirait, calmement, sans phrases.

Il s’était conduit en gosse, en petite femme qui ne sait que gémir: la découverte de la bague l’avait affolé.

Cependant qu’il songeait à cette bague funeste, il aperçut le portrait de Reggie de nouveau, et, en même temps, il entendit marcher dans le corridor.

Si François Vigier trouvait chez son fils la photographie de Lovell, la discussion s’égarerait une fois de plus.

Lucien courut vers la table pour faire disparaître ce portrait dangereux. Il le prit si brusquement que le cadre de vermeil accrocha la gâchette du revolver armé.

Le coup partit. La chambre fut pleine de fracas.

Dans le corridor, la voix de Mme Vigier fit un cri effroyable.

Portant les mains à sa poitrine nue, Lucien s’était rejeté en arrière, et, aspirant l’odeur de la poudre, il restait livide, les yeux fous, épouvanté, ne comprenant pas.

Mais, quand il comprit que la balle, sans le toucher, s’était perdue, tout l’appartement était en tumulte: clameurs de Mme Vigier derrière la porte fermée au verrou, appels de François Vigier à l’extrémité du couloir, questions aiguës de Louise et de Gertrude.

Cela ne dura qu’une seconde.

Pendant cette seconde, Lucien eut la vision totale de ce qui allait arriver quand on le trouverait sans blessures, à demi-nu, grelottant comme s’il avait peur. Il vit la moue railleuse de Louise, l’étonnement de sa mère, le regard injurieux de son père: «_Tu n’as jamais voulu mourir..._» Et les domestiques qui riaient.

La porte gémit sous les coups. La voix de François Vigier ordonnait aux femmes de se taire.

--Je t’entends, Lucien... Es-tu blessé?

Que se passa-t-il dans son âme désespérée? Quel sursaut d’orgueil lui fit prendre le revolver, l’appuyer au hasard contre sa poitrine?

--Lucien! Réponds-moi!

--Mon chéri, réponds!

Il abaissa un peu la crosse et tira, de toutes ses forces, sur la gâchette.

Plus tard, il devait dire: «Cela ne fait pas plus de mal qu’un coup de poing.»

Il tomba, l’épaule brisée, comme s’il était mort.

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