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--Attends, je vais faire de la lumière.

Ce ne furent pas les lampes du plafond que François Vigier alluma, mais cette lampe qui était sur la table et dont l’abat-jour opaque limitait la clarté.

Puis le vieillard alla prendre sa place habituelle au fond de la pièce.

Lucien resta devant la porte. Son gilet blanc et le plastron de sa chemise brillaient dans l’ombre.

--Viens ici, mon enfant, je ne te vois pas.

Il dut obéir. Il s’assit près de la table, afin que l’abat-jour lui cachât le visage de son père. Mais François Vigier déplaça la lampe.

Le vent battait les fenêtres. Contre les murs, la base des grandes bibliothèques était faiblement éclairée, tandis que, plus haut, les livres appartenaient à la nuit.

--Lucien, donne-moi la bague que tu portais, ce soir.

Par-dessus la table, François Vigier avait allongé le bras.

--Ma bague? dit Lucien, qui glissa d’un mouvement instinctif les doigts de sa main gauche entre sa jambe et le velours de la chaise. Mais, papa, pourquoi?...

--Je te demande de me la donner.

--C’est que je ne sais pas si je pourrais... Elle est tellement serrée!

Il la montra. Il souriait d’un air faux. Il fit semblant de tirer sur elle.

Immobile, François Vigier attendait.

Lucien se décida. La bague échappa au doigt inutilement meurtri.

François Vigier la prit avec soin et l’approcha de la lampe. C’était un objet d’art d’une valeur incontestable: ni fleurs stylisées, ni corps enroulés, mais des lignes et des plans harmonieux et simples. François Vigier examina ce bijou, le mania comme un orfèvre. Il se pencha sur lui, le fit tourner entre le pouce et l’index, puis, soudain, il s’arrêta, fronça les sourcils, et ce qu’il voyait devait être bien malpropre, car Lucien, se levant, dit:

--Père!

Mais François Vigier posa la bague devant lui.

--C’est Lovell qui t’a donné cela?... dit-il lentement.

Lucien baissa la tête, sans répondre.

--Alors, c’est donc vrai... murmura François Vigier.

Et il n’eut pas un geste, pas un mouvement, mais sa haute taille se tassa.

--Père! je voudrais te dire! s’écria Lucien. Je vais te dire... Je ne sais pas ce que Batchano a pu te raconter, mais je pense qu’il a commis un crime.

Et, comme le vieillard levait un peu la main au-dessus de la table:

--Si, père, si! c’est un crime d’avoir troublé ta vie, et moi, je ne suis pas un criminel!

--Tais-toi, Lucien. Je ne veux pas de phrases. Assieds-toi. Sois calme. Écoute-moi... Je t’ai toujours traité avec bienveillance. Quel que fût mon travail, je t’ai toujours permis de l’interrompre, et je me rappelle que, l’autre jour encore, ici même, nous avons passé la soirée en tête à tête... Je te blâme, mon enfant, d’avoir su me cacher tes souffrances. Car, tu as dû souffrir. Oui, je sais. Laisse-moi achever... Le passé est mort. Je suis de ceux qui peuvent oublier. Je te promets de faire table rase de tes fautes, si tu me témoignes à présent une absolue confiance; je te promets de t’écouter, non pas comme un père qui a le droit de punir, mais comme un médecin qui ne cherche qu’à sauver un malade. Regarde-moi, Lucien. Regarde-moi franchement, avec courage. Il faut que tu me parles de ta vie sexuelle.

--Mais je ne peux pas, père!

--Il le faut, mon enfant. Préfères-tu que je t’interroge?

--Non, papa, non! je ne peux pas... Cet après-midi, en quittant Batchano, je voulais... je suis venu jusqu’à ta porte... je voulais tout te dire et t’appeler à mon secours. Je n’ai pas pu!... Et j’ai demandé de l’argent à maman pour me sauver d’ici sans te revoir. Questionne-la: elle te dira... Comprends-moi, je ne veux pas me défendre!... Mais tu me rappelais il y a un instant, une soirée que nous avons passée ensemble... eh bien! cette soirée, ces soirées où tu me parlais de ton œuvre, où tu me traitais presque comme un égal, où tu m’élevais jusqu’à toi, ces soirées-là, c’est tout ce que j’ai de noble, de pur, dans ma mémoire, et si je te mêlais à mes tristesses, il me semble que je ne pourrais plus penser à toi de la même façon... Il faut me permettre de garder au moins mes souvenirs, papa!... Comprends-moi, mon pauvre papa, je suis un malheureux, mais je te jure que je ne suis pas un criminel. Non! pas un criminel! dit-il encore, d’une voix vraiment émouvante.

Et il tendait vers son père son beau visage.

Sur ce visage, François Vigier, maintenant, ne voyait que les tares. Ne savait-il pas que tous _ils_ mentent?

--Tu parles de toi, Lucien. Et moi, tu m’oublies... Si ta mère t’avait donné l’argent que tu lui demandais, dans quelle inquiétude ne m’aurais-tu pas laissé? Et si tu ne me renseignes pas exactement sur ce que tu appelles tes tristesses, dans quelle inquiétude ne vais-je pas vivre? Tu as tort d’essayer d’être habile avec moi.

--Mais, père, je n’essaie pas d’être habile.

--Cet après-midi, mon enfant, tu as refusé d’entendre Batchano, sous prétexte qu’il n’a pas le droit de te surveiller. Ce soir, tu invoques, pour ne pas me répondre, les sentiments que je t’inspire: ces sentiments ne t’ont pas empêché de devenir ce que tu es devenu.

--Comment m’en auraient-ils empêché, père?... Tu ne veux pas comprendre: ce n’est pas ma faute.

--Ce n’est pas ta faute si tu as participé chez cet infâme Lovell à des scènes?...

--Si! père, de cela je m’accuse. Mais je te promets que ce qui s’est passé dans l’atelier de Lovell n’est dans ma vie qu’un accident.

--Tu nommes accident la plus répugnante des ignominies, la corruption d’êtres sans défense, d’innocents que vous avez souillés?

--D’innocents?... Oh! papa, tous ceux qui étaient chez Lovell n’étaient pas des innocents.

--Assez, Lucien!... Tu n’as pas eu un mot de repentir, tu cherches des excuses!

--Mais non...

--Tais-toi! tu n’es qu’un misérable.

François Vigier s’était levé. Lucien se leva, lui aussi.

--Un misérable?

Il recula un peu dans la pièce.

--Eh bien! oui, père, un misérable!... mais, ton fils!... Je n’ai qu’une excuse et je n’en cherche pas d’autres: pourquoi m’as-tu créé tel que je suis?

L’immense table les séparait.

L’effort que fit François Vigier pour se contenir durcit jusqu’à la cruauté sa grande figure.

--Je m’attendais à ce reproche, dit-il en baissant la voix. Je ne l’accepte pas. Il sous-entend un diagnostic que tu ne saurais porter toi-même sur ton cas. Les monstres sont rares, Lucien, et les pervertis, innombrables. Jusqu’à preuve du contraire, je prétends te soigner comme un malade qui peut guérir.

--Et si je ne veux pas guérir?... Si je pense que j’ai le droit, étant donné ce que je connais de moi, d’être le moins malheureux possible? Après tout, je m’appartiens!... Je ne suis pas un malade, je ne veux pas être un malade. J’entends ne pas gâcher toute mon existence par des plaintes et des soins inutiles. Pour ce qui s’est passé chez Lovell, j’ai eu tort, je le reconnais, comme j’aurais eu tort d’être mêlé à n’importe quel autre scandale, mais, pour le reste, j’ai le droit de vivre, j’entends vivre ma vie!

Alors, comme il se tenait debout, le torse rejeté en arrière, la tête haute, le sang aux pommettes, les yeux brillants, François Vigier reconnut _leur_ inconcevable orgueil, et il désespéra.

--Écoute mes ordres, dit-il sèchement. Tu ne peux pas rester ici...

--Excuse-moi de t’interrompre, papa, mais je comptais te proposer moi-même d’aller vivre au Quartier, seul.

--Pour y continuer tes expériences, fit François Vigier, avec ironie. Et cela, jusqu’au jour où quelque nouvel _accident_ te fera traîner mon nom devant les tribunaux.

--Je te jure, père, sur ce que j’ai de plus sacré, que tu n’as rien à craindre de pareil.

--Je n’ai que faire de tes serments. Puisque tu te crois un anormal, sache qu’un médecin n’attache aucune importance aux promesses de tes semblables. J’ai décidé, cet après-midi, que Batchano t’emmènerait. Il est chargé d’une mission auprès du congrès de Philadelphie et consent à t’emmener.

--Mon père, je ne partirai pas avec Batchano.

--Il quitte Paris dans deux jours, tu l’accompagneras.

--Je ne partirai pas avec Batchano!

--C’est ce que nous verrons.

--Que tu aies le moyen de m’y contraindre, père, c’est possible; mais, si tu faisais cela...

--Je ferai cela. J’ai le devoir de me protéger contre les dangers que tu fais courir à mon honneur. Si l’on n’avait pas eu pitié de ma vieillesse, tu serais déjà l’objet de poursuites infamantes. Je ne veux pas que le peu de gloire que j’ai pu acquérir serve à protéger tes complices. Je ne peux me défendre contre les impulsions de ta monstruosité qu’en t’exilant et en te donnant un compagnon de voyage qui me réponde de toi. Tu partiras avec Batchano.

--Père, si tu m’y obligeais, il vaudrait mieux...

--S’il reste en toi quelque noblesse, je n’aurai pas besoin de t’y obliger.

--Je ne partirai pas, père. Il vaut mieux m’ordonner de mourir. Ce sera plus grand et ce sera la même chose... Dis-moi de me tuer pour que ta gloire ne soit pas menacée, et je me tuerai avec joie!... Oh! papa, ne fais pas ce geste!... Si tu savais combien de fois j’ai été sur le point... Et cela aurait mieux valu, pour vous comme pour moi... N’est-ce pas?... Mais dis-le donc!... Si tu veux que je meure, ce n’est pas très difficile!... Tu ne dis rien?... Alors, tu aimerais mieux... Réponds... Veux-tu?... Si tu crois que je tiens à la vie!... J’en ai assez, vois-tu, assez de souffrir... Et cela, c’est trop!... Comprendre que toi, que j’aime, que je respecte, que je vénère comme un dieu, tu préférerais me voir mort... Papa! Papa!... Oh! donne-moi seulement le courage!... Aide-moi, papa!...

Il délirait, avouant, dans sa folie, à la fois ses dégoûts et toute sa lâcheté. Sans lui répondre, François Vigier contourna la grande table, et, mettant pesamment la main sur l’épaule de son fils:

--Je suis trop près de la mort, Lucien, pour que tu te permettes d’en parler devant moi si légèrement. Tu n’as jamais voulu mourir. Tu n’y as songé que pour pouvoir vivre. C’est la pire des lâchetés, cela, mon enfant. On se dit:--«Quand je serai descendu plus bas, je me tuerai.»--On descend, et on ne se tue pas. Ne parle plus de la mort. Le courage que tu me demandes, je te le donnerai pour guérir. Écoute: la confession que j’exigeais de toi, je ne l’exige plus. Tu la feras à Batchano, plus tard, quand tu voudras, quand vous serez devenus des amis. Voyons, Lucien, la punition n’est pas terrible! Je pourrais te parier de tes autres mensonges, de _Femina_ et de ton indélicatesse. Je ne veux pas t’en parler, mais songe à toutes les raisons que j’ai de te punir.

Le ton de François Vigier, peu à peu, s’était adouci. La pression de sa main était devenue caressante. Lucien tremblait de tout son corps.

--Allons, mon petit, dis-moi que tu m’obéiras...

--Je t’en conjure, papa, ne me demande pas cela.

--Je te le demande, Lucien, au nom de notre affection.

--Mais, père, si je partais avec Batchano, ce serait te tromper, te donner un faux espoir, et je ne veux plus te tromper, plus jamais. Et, vois-tu! je n’ai pas la force de recommencer à souffrir. Tu ne sais pas ce que j’ai souffert!... Non, tu ne le sais pas! j’ai lutté, lutté tant que j’ai pu, par tous les moyens, et je n’ai pas réussi. Alors, depuis un an, je ne lutte plus, et, ne me maudis pas! depuis que je ne lutte plus, eh bien! je ne suis plus malheureux. J’ai trouvé d’autres êtres semblables à moi. Je comprends que cela te paraisse abominable, mais ma solitude était plus abominable encore!... D’autres hommes ont été comme moi, et même de très grands hommes dont la mémoire, aujourd’hui, est vénérée... Ne te moque pas! C’est dans leur exemple que j’ai vu, non pas une guérison impossible, mais le rachat de ma monstruosité. Je suis ton fils. Je peux avoir hérité quelque chose de ton génie. Si tu veux que je vive, papa, aide-moi, aide-moi à devenir un grand homme!

Et, l’âme vidée, Lucien éclata en sanglots. Secoué de hoquets, le visage derrière le coude, il pleurait comme un gosse, et son père le laissa pleurer tant qu’il voulut.

Cette scène affreuse, les soupirs de ce misérable, les lugubres plaintes du vent et les incertitudes de sa conscience, François Vigier se sentait pris d’épouvante. Une voix lui parlait, une voix qui venait de tous ces livres entassés dans la nuit, de ces livres où se trouvaient les vingt volumes de son œuvre, et cette voix lui disait: «Ne vois-tu pas qu’il te ment et qu’il se ment à lui-même?... Regarde-le: c’est le sang gâté de sa mère qui l’a fait naître. Jamais il ne sera qu’un fourbe et qu’un lâche!... Un grand homme, lui?... Ils disent tous cela, les monstres! Mais sois donc un monstre, toi, qui es un grand homme. Laisse-le mourir. Donne-lui le courage qu’il voudrait... Ce sera nous rendre service à nous qui sommes ta gloire et qui vivrons quand vous ne serez plus... Laisse-le mourir! Tu as bien laissé souffrir ta femme, pendant dix années, pour pouvoir nous créer.»

Mais Lucien sanglotait éperdûment, et François Vigier le prit dans ses bras, contre sa poitrine.

Soudain, derrière la porte, Mme Vigier appela:

--Vraiment, François, je ne comprends pas ce que vous faites. Les Duprin s’en vont...

--Eh bien! qu’ils s’en aillent!

--Jacques demande si vous n’avez pas d’ordres à lui donner pour Villejuif?

--Qu’il attende.

Lucien ne se calmait pas. Comme un enfant poursuivi, il se serrait contre son père.

François Vigier lui caressa le front:

--Rentre dans ta chambre, Lucien. Ce soir, nous ne parlerons plus. Demain, tu m’accompagneras dans mes courses... Calme-toi... Va, mon petit, va, et prends courage!... Je t’aiderai.

Il le conduisit jusqu’au seuil du bureau et le regarda s’éloigner dans le corridor.

Lucien marchait en titubant; il heurtait de l’épaule les murs, et, pour assourdir ses sanglots, appuyait contre sa bouche un petit mouchoir aux coins brodés.

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