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ne me permets pas de lire les lettres, si tu veux; mais regarde-les pour voir si Richard dit quelque chose de Lars.

La vieille dame éclata en sanglots. Elle pleurait violemment, comme on pleure quand on sort d’une douleur qui vous a pétrifié.

Sa fille s’était laissée tomber sur le canapé à côté d’elle et demeurait un moment silencieuse.

--Est-ce sur moi que tu pleures? lui demanda-t-elle.

--Non, mon enfant, non. Je pleure, parce que ton mari t’a sauvée. J’entends ce que tu me dis, et je vois que tu es sauvée...

* * * * *

Est-ce ainsi que se termine l’histoire de ces lettres brûlées, anéanties? La jeune femme devait-elle donc traverser la vie sans l’appui et sans la direction qu’elles auraient pu lui donner? Non! Il n’était pas trop malaisé de savoir ce que le capitaine Richard avait mis dans ses lettres. Et, durant les longues et monotones journées d’hiver, lorsque la vieille dame et sa fille sont assises seules l’une à côté de l’autre, il advient souvent que la jeune femme demande:

--Que crois-tu qu’il y avait dans les lettres?

--Oh! répond sans hésitation la vieille dame, il ne faut pas être très fort pour le deviner...

Et elle en imagine le contenu.

--Vraiment, tu penses qu’il m’écrivait de si belles choses?

--Et de plus belles encore!

Et elle les raconte comme à un enfant qui ne se lasse pas d’entendre toujours la même chose. Quelquefois elle invente un nouveau détail, un détail dont elle est très fière: mais sa fille l’arrête en riant:

--Non, je t’assure, maman, que jamais un marin ne s’exprime ainsi. Tu ne sais pas distinguer un mât d’une vergue.

Qu’elles ont dû être longues, ces lettres! Et que de sagesse elles renfermaient! Que de conseils pour toutes les circonstances embarrassantes où peut se trouver un voyageur solitaire!

Et ces deux femmes qui les discutent ne sont point malheureuses. Le capitaine Richard avait été si gai! C’était «un homme de la vie», lui! Il y avait sûrement de la gaieté dans ses lettres; et c’est sur cette gaieté que les deux femmes vivent.

Mais y a-t-il un endroit au monde où l’on puisse mieux vivre sur ce qui est évanoui?

O Vineta! Vineta!

LE PORTRAIT DE LA MÈRE

Dans une des cent maisons qui forment le hameau de pêche, et qui se ressemblent toutes par leur forme, leur grandeur, le nombre de leurs fenêtres et la hauteur de leurs cheminées, demeurait le vieux Mattsson.

Toutes les chambres du hameau étaient meublées des mêmes meubles: le rebord de toutes leurs fenêtres était fleuri des mêmes plantes; toutes leurs armoires étaient garnies des mêmes coquillages et du même corail; tous les murs étaient ornés de tableaux pareils. Et, comme les vieilles mœurs l’ont décrété, tous les gens menaient la même existence.

Le vieux Mattsson avait accroché au-dessus de son lit un portrait de sa mère. Or, une nuit, il rêva que ce portrait descendant de son cadre, se plaçait devant ses yeux et lui déclarait d’une voix autoritaire: «Tu vas te marier, Mattsson.»

Le vieux Mattsson se mit en devoir d’expliquer au portrait de sa mère que c’était tout à fait impossible: il avait soixante-deux ans. Mais le portrait de la mère ne fit que répéter avec plus d’énergie: «Mattsson, tu vas te marier.»

Le vieux Mattsson avait un profond respect pour le portrait de sa mère. C’était, depuis des années, et dans les cas difficiles, son seul conseiller, et il s’était toujours bien trouvé d’en avoir suivi les conseils. Mais cette nouvelle façon de parler le déconcertait, tant elle lui paraissait contraire aux opinions que le portrait avait toujours émises. Tout endormi qu’il fût, Mattsson se rappelait nettement ce qui lui était arrivé la première fois qu’il avait voulu prendre femme. Au moment où il passait son habit de noce, le clou, qui retenait le cadre, se détachait, et tout à coup le portrait tomba. C’était un avertissement dont il ne tint aucun compte. Mais il eut bientôt lieu de s’en repentir. Son court mariage fut très malheureux. La seconde fois qu’il remit son habit de marié, le portrait dégringolait encore. Cette fois, il n’osa pas désobéir, et, plantant là les gens de la noce et la mariée, il se sauvait à toutes jambes, s’engageait comme matelot, et faisait le tour du monde avant de se risquer à rentrer au hameau. Et voici que ce même portrait descendait du mur et lui commandait de se marier! Malgré son profond respect, il se permit de penser que le portrait de sa mère se moquait de lui. Mais le portrait, qui reproduisait le plus âpre visage qu’eussent jamais ciselé les vents mordants et l’écume salée des flots, demeura grave; et d’une voix, que des années d’appels aux chalands de poissons sur le marché de la ville avaient singulièrement exercée et fortifiée, il répéta: «Tu vas te marier, Mattsson.»

Le vieux Mattsson pria le portrait de sa mère de songer au monde où il vivait. Les cent maisons du hameau avaient les mêmes toits pointus et les mêmes murs en torchis blanc; toutes les barques de pêche du hameau étaient taillées et gréées de la même façon; personne dans le hameau ne faisait jamais rien d’extraordinaire. La mère, si elle eût vécu, eût été la première à s’opposer à un mariage aussi invraisemblable. Ne tenait-elle pas jadis à ce qu’on respectât les usages et les coutumes? Et depuis quand était-ce l’usage et la coutume qu’un septuagénaire se mariât?

Alors le portrait de la mère étendit sa main ornée de bagues et sévèrement lui intima l’ordre d’obéir. Un prestige fabuleux, avait, de tout temps, entouré la mère, lorsqu’elle se présentait ainsi sous sa robe à volants en taffetas noir. Sa grande broche d’or, sa lourde chaîne d’or avaient toujours fortement impressionné Mattsson. Si elle était venue à lui en costume de marché, son fichu à carreaux sur la tête, son tablier de toile cirée couvert de sang et d’écailles de poisson, elle ne lui aurait pas inspiré un respect aussi profond. Il promit donc de se marier et le portrait regrimpa dans son cadre.

* * * * *

Le lendemain matin, le vieux Mattsson s’éveilla plein d’angoisse. Il n’eut même pas l’idée de résister au portrait de sa mère, qui certainement savait mieux que lui quel était son véritable intérêt. Mais il frémit à la pensée des jours terribles qui allaient suivre.

Sur l’heure, il demanda en mariage la plus laide des filles du pêcheur le plus pauvre, une petite qui portait la tête enfoncée entre les épaules et dont la mâchoire inférieure avançait. Les parents l’acceptèrent; et l’on décida du jour où l’on irait ensemble à la ville pour y publier les bans.

Le chemin du hameau à la ville passait à travers des prés salés, où le vent s’amuse, et des pâturages marécageux. Il a un mille de long; et une légende prétend que les habitants du hameau de pêche sont si riches qu’ils pourraient le couvrir sur toute sa longueur de belles pièces d’argent. Le charme étrange que cela donne au sentier! Brillant comme le ventre d’un poisson, tout en écailles blanches, il serpenterait entre les touffes de careiche et les flaques d’eau d’où monte le coassement mélancolique des rainettes. La pâquerette, qui décore cette terre abandonnée des hommes, se mirerait sur des monnaies polies que, de leurs épines tendues, les chardons protégeraient. Quelle résonance y prendrait la voix du vent, quand il joue dans les tiges de roseaux et dans les fils du téléphone! Peut-être le vieux Mattsson aurait-il trouvé quelque douceur à poser ses lourdes bottes de mer sur de l’argent sonore; ce qui est certain, c’est qu’il fit cette route plus souvent qu’il ne l’eût souhaité.

Ses papiers n’étaient pas en règle. Son équipée d’autrefois, lorsqu’il avait faussé compagnie à sa mariée, retardait la publication des bans. Il fallait que le pasteur écrivît au consistoire et obtînt pour lui l’autorisation de contracter un nouveau mariage. L’affaire traînait.

Tant qu’elle traîna, le vieux Mattsson se rendit à la ville chaque fois que s’ouvrait le bureau du pasteur! Il y restait silencieux et calme jusqu’à ce que tous les autres s’en fussent allés. Alors seulement il se levait et demandait si le pasteur avait reçu quelque lettre.

--Non, pas encore.

Le pasteur regardait ce vieil homme assis sur le banc, dans son gros tricot, dans ses hautes bottes de mer, le visage rude et intelligent, les longs cheveux gris couverts d’un suroît, et qui attendait l’autorisation de se marier. Et il s’émerveilla que l’amour chez un vieillard eût un tel pouvoir et ne se rebutât point de tant d’obstacles.

--Mattsson est bien pressé de conclure ce mariage lui dit-il un jour.

--Hum, hum, plus vite c’est fait, mieux ça vaut!»

--Et Mattsson ne croit pas qu’il lui vaudrait mieux y renoncer? Mattsson n’est plus jeune.

--Le pasteur ne devrait pas trop s’étonner, répondit le vieillard pour se défendre.

Et il ajouta; «Je sais bien que je suis vieux, mais il faut que je me marie, il le faut.»

Et, de semaine en semaine, il revint durant six mois; car ce ne fut qu’au bout de six mois que la permission arriva, enfin.

Pendant tout ce temps, le vieux Mattsson était un homme harcelé. Partout, sur la place verte où sèchent les filets bruns, le long des môles cimentés du port, autour des tables du marché où s’étalent les morues et les crabes, jusqu’en pleine mer où l’on poursuit les bancs de harengs, partout il entendait bruire une tempête d’étonnement et de risées.

--Ah, ah, il allait se marier, Mattsson, le Mattsson qui a levé le pied le matin de ses noces!

Ni la mariée ni lui ne furent épargnés. Mais le pire, c’est que personne ne pouvait trouver la chose plus ridicule que lui-même. Le portrait de la mère avait failli le rendre fou.

* * * * *

L’après-midi du dimanche où l’on publia les bans, le vieux Mattsson, pour échapper à la curiosité et aux cancans qui le tracassaient, s’éloigna seul sur la jetée et poussa jusqu’au phare. Au pied du phare il trouva sa fiancée qui pleurait. Il l’interrogea. N’avait-elle point voulu se marier à un autre? Elle ne répondit rien d’abord. Elle détachait de la muraille, avec le doigt, de petits morceaux de chaux qu’elle laissait tomber dans la mer.

--Est-ce qu’elle n’aimait pas quelqu’un, par hasard?

--Non, personne.

C’est beau, là-bas, au phare. L’eau claire clapote tout autour. La rive plate, les petites maisons régulières du hameau, la ville dans le lointain, sont baignées de la lumière du Sund et de sa beauté toujours neuve. De temps en temps, une barque de pêcheurs émerge des brumes molles qui flottent souvent à l’horizon de l’ouest. Une hardie bordée la rapproche du port. Elle s’y élance gaiement par l’étroite ouverture, la proue éclaboussée du rire de l’eau. Tout à coup les voiles tombent. Les pêcheurs agitent leurs bonnets, et au fond du bateau la proie gagnée scintille.

Pendant que le vieux Mattsson était sur la jetée, une barque entra au port. Un jeune homme assis à la barre, se découvrit et salua la jeune fille. Le vieillard vit une lueur s’allumer aux yeux de sa fiancée. «Ah, se dit-il, tu t’es amourachée du plus beau gars du hameau. Celui-là, tu ne l’auras jamais. Il vaut encore mieux m’épouser que de l’attendre.»

Pas moyen d’échapper à la volonté du portrait de la mère! Si la jeune fille avait aimé un garçon qu’elle eût eu quelque chance d’obtenir, Mattsson s’en fût autorisé pour esquiver ce mariage. Mais, dans le cas présent, il n’avait aucune raison plausible de lui rendre sa liberté.

* * * * *

Quinze jours plus tard le mariage eut lieu, et, peu après, la grosse tempête de novembre.

Une des petites barques du hameau perdit son mât et son gouvernail, et, entièrement désemparée, fut emportée à la dérive sur les flots du Sund. Le vieux Mattsson et les cinq autres hommes qui la montaient errèrent ainsi pendant deux jours et deux nuits. Quand on les sauva, ils étaient presque morts de faim et de froid. Dans le bateau tout était glacé, et leurs vêtements avaient commencé de se raidir. Le vieux Mattsson ne retrouva jamais plus la santé. Il languit pendant deux ans et mourut.

Bien des gens alors jugèrent très curieux qu’il ait eu l’idée de se marier juste avant l’accident, car la petite femme qu’il avait choisie lui fut une bonne garde-malade. Seul, que fût-il devenu? Tout le hameau de pêche reconnut que, de sa vie, il n’avait jamais rien fait de plus sage; et la petite femme s’acquit une grande estime à cause des soins dévoués qu’elle donnait à son mari.

«En voilà une, disait-on, qui se remariera facilement!»

Tous les jours de sa maladie le vieux Mattsson racontait à sa jeune femme l’histoire du portrait.

--Quand je serai mort, tu le prendras, disait-il, comme d’ailleurs tu prendras tout ce qui est à moi.

--Laisse donc; ne parle pas de cela...

--Tu le prendras, le portrait de la mère, et, quand les épouseurs viendront, tu l’observeras. Je t’affirme que, dans tout le hameau, il n’y a personne qui se connaisse mieux aux questions de mariage que ce portrait-là.

LES DEUX FRÈRES

Ils sont bien à plaindre les morts qui doivent être enterrés dans le cimetière des villes. Quand on les met sur le corbillard et qu’on les conduit à travers les rues, c’est comme s’ils geignaient et gémissaient dans leur bière. Les uns déplorent de ne pas avoir de panaches à leur corbillard; les autres ne sont pas contents du nombre des couronnes. Il y en a qui ne sont suivis que de deux ou trois voitures, et qui se sentent blessés. Les gens des villes ne comprennent pas comment il faut honorer ceux qui vont dormir sous terre le sommeil sans fin.

On le comprend mieux à la campagne, et nulle part aussi bien que dans la commune de Svartsiö, au Vermland. Si vous mourez dans la commune de Svartsiö, vous savez que vous aurez une bière pareille à celle de tous, une honnête bière noire, comme celles où le juge et le commissaire de police furent enterrés l’an passé; car c’est le même menuisier qui fait toutes les bières, et il n’a qu’un modèle. Vous savez aussi que vous serez conduit à l’église sur une voiture de charge qu’on aura peinte en noir pour l’occasion. Vous n’avez point à songer aux panaches: on ne les connaît pas. Mais vous savez que les chevaux auront des linges blancs attachés aux harnais et qu’on vous mènera aussi lentement et aussi solennellement qu’un Paysan. Ne vous inquiétez pas des couronnes. On ne met pas une seule fleur sur le cercueil. La coutume veut qu’il soit bien noir et bien brillant et que rien ne le dissimule. Ne vous tourmentez pas à l’idée que vous n’aurez point un assez grand cortège: tous les gens du village vous accompagneront. Et ne vous demandez pas s’il y aura des plaintes et des larmes derrière votre cercueil. On ne pleure jamais sur les morts, devant l’Église de Svartsiö. On ne pleure pas plus sur un jeune homme florissant qui a succombé au moment où il allait commencer à soutenir ses vieux parents, qu’on ne pleurera sur vous. Vous serez posé sur deux tréteaux noirs devant la mairie rurale; et beaucoup de gens se réuniront autour de vous; et toutes les femmes auront leur mouchoir à la main. Personne ne pleurera; les mouchoirs resteront bien pliés; on ne les mettra pas devant les yeux. Vous n’avez donc pas à craindre qu’on ne vous donne point autant de larmes qu’à d’autres. On pleurerait si c’était l’usage; mais ce ne l’est pas. Vous comprenez que s’il y avait beaucoup de chagrin et beaucoup de pleurs sur une tombe, ce serait pénible pour celui qui n’est regretté de personne. Ils savent ce qu’ils font à Svartsiö! Ils suivent les coutumes qui durent depuis des centaines d’années.

Et pendant que vous serez là devant l’Église, vous êtes un être grand et remarquable, bien que vous n’ayez eu ni fleurs ni larmes. Nul ne vient à l’Église vous demander qui vous êtes. On s’approche en silence de votre cercueil et on le contemple. Mais il ne vient à l’esprit de personne d’offenser le mort en le plaignant. On dit seulement qu’il a reçu son congé. Et ce n’est pas du tout comme dans une ville où vous serez enterré n’importe quel jour. A Svartsiö vous serez enterré un dimanche, si bien que vous aurez autour de vous toute la commune, et la jeune fille avec qui vous dansiez à la dernière veillée de la Saint-Jean, et l’homme avec qui vous échangiez des chevaux à la dernière foire, et le vieux maître d’école qui s’occupait de vous quand vous étiez petit garçon, et qui vous aura oublié, bien que vous ne l’ayez pas oublié, et le vieux député qui jamais autrefois ne daignait vous saluer. Ce n’est pas comme dans une ville où les gens tourneraient à peine la tête sur votre passage.

Quand on apportera les longues courroies et qu’on les mettra sous le cercueil, tous regarderont avec la plus grande attention. Et quel beau gardien d’Église vous avez à Svartsiö! C’est un vieux soldat; mais il a l’air d’un maréchal. Il a les cheveux blancs coupés ras, des moustaches tordues et la barbe en pointe. Il est grand, élancé, et va très droit, d’une allure légère et sûre. Le dimanche, il porte une redingote bien brossée, en beau drap. C’est lui qui prendra la tête du cortège. Après lui s’avancera le maître des cérémonies choisi parmi vos connaissances, et qui tient un bâton noir à la main. Il ne fera peut-être pas autant d’effet que le gardien d’Église. Son chapeau sera peut-être trop large ou démodé. Il sera gêné, aussi. Mais quand celui qui a le bâton de deuil n’est-il pas gêné? Puis vous venez dans votre bière, avec les six porteurs; et derrière vous, le pasteur, le sacristain, le village, toute la commune. Vous pouvez être certain que tous les paroissiens vous accompagneront jusqu’au cimetière. Et notez bien qu’ils auront tous l’air petit et pauvre. Ce ne sont point des gens de ville élégants; ce ne sont que les gens simples de Svartsiö. Un seul est grand et vénérable, vous dans votre bière, vous qui êtes mort.

Les autres se lèveront le lendemain pour de lourdes et de grossières besognes. Ils seront assis dans leurs cabanes et porteront de vieux vêtements rapiécés. Ils souffriront encore, opprimés et humiliés par la pauvreté. Si un étranger vous accompagnait à votre fosse, il serait plus mélancolique en voyant ceux qui vous suivent qu’en songeant à vous. Vous n’aurez plus jamais besoin d’examiner si le col de velours de votre pardessus commence à blanchir sur les bords. Vous n’aurez plus besoin de faire à votre foulard de soie le pli qui en cache la coupure. Vous n’aurez plus besoin de prier les marchands de campagne de vous laisser leurs marchandises à crédit. Vous ne sentirez pas vos forces s’en aller; vous ne resterez pas là, attendant le jour où vous tomberez à la charge de la commune. Et de ceux qui vous accompagnent, il n’y en a pas un qui ne pense qu’il vaut mieux être mort, qu’il vaut mieux monter vers le ciel sur les nuages blancs du matin que d’éprouver la vie aux nombreuses peines.

Quand on est arrivé près du mur du cimetière, là où la fosse est ouverte, on remplace les courroies mortuaires par de fortes cordes. Les porteurs montent sur un amas de terre et laissent glisser le cercueil. Cela fait, le sacristain s’approche du bord de la fosse et commence à chanter: _Je vais vers la mort partout où je vais..._ Il chante le psaume tout seul. Ni le pasteur, ni personne de la paroisse ne l’aide. Il faut que le sacristain chante, si dure que soit la bise, si aveuglant que soit le soleil qui le frappe au visage.

Le sacristain est vieux: il ne lui reste pas beaucoup de voix. Il sait bien qu’aujourd’hui, quand il chante sur les morts, ce n’est plus comme au temps de sa jeunesse. Mais il chante tout de même, son métier l’exige. Si la voix lui manquait tout à fait, il serait obligé de renoncer à ses fonctions, et ce serait pour lui la misère. Aussi, toute la paroisse s’inquiète quand le vieux sacristain chante: on se demande si sa voix tiendra jusqu’au bout du psaume. Personne ne chante, car ce n’est pas l’usage. On ne chante jamais au cimetière de Svartsiö. On ne chante même pas dans l’église, sauf le premier cantique du matin de Noël.

Cependant, si on écoutait bien, on s’apercevrait que le sacristain ne chante pas seul. Une voix l’accompagne, mais qui ressemble si exactement à la sienne, que les deux voix confondues n’en forment qu’une. Cette autre voix appartient à un petit vieillard en long vêtement de bure grise. Il est encore plus âgé que le sacristain, mais il s’applique à l’aider de tout ce qu’il a de voix. C’est exactement le même timbre. On s’en étonnerait si l’on ne remarquait que le petit vieillard a aussi le même nez, le même menton, la même bouche, seulement plus vieux, plus usés par la vie. On comprend alors que le petit vieillard est le frère du sacristain; et l’on sait pourquoi il lui vient en aide.

Il n’a jamais réussi; c’est un homme qui a toujours eu de la malchance. Autrefois il fit faillite, et il entraîna le sacristain dans son malheur. C’est par sa faute que son frère a connu tant de difficultés. Le sacristain avait essayé de le remettre debout; mais il n’est pas de ceux dont on puisse rétablir les affaires. Le guignon l’a poursuivi, et la vraie force lui a manqué. Son frère a été la lumière brillante de la famille; lui, il n’a fait que recevoir et recevoir; il n’a jamais rien donné. Seigneur Dieu, que donnerait-il? Vous devriez voir la hutte où il demeure dans la forêt. Il sait qu’il a toujours été lourd et triste, un tourment pour son frère et pour tout le monde.

Mais, dans ces derniers temps, il est devenu homme d’importance. Il peut rendre un peu de ce qu’il a reçu. Il aide maintenant son frère qui a été la seule lumière et la seule joie de sa vie. Il l’aide à chanter, et, ainsi, à conserver sa place. Il n’entre pas à l’église, parce qu’il lui semble que tous les yeux s’attachent sur lui qui n’a point de vêtements noirs. Mais, chaque dimanche, il vient devant la mairie rurale; et, s’il y a un cercueil, il le suit jusqu’au cimetière. Il fait le sacrifice de paraître dans son vieil habit gris; et, de sa voix misérable, il soutient celle de son frère. Il n’ignore pas qu’il chante très mal; il se tient à l’écart, derrière tous les autres et n’ose pas s’avancer au bord de la tombe. Mais enfin, si la voix du sacristain venait à défaillir, la sienne serait là.

Au cimetière, personne ne rit de ces deux voix. Seulement, quand on s’en retourne à la maison et qu’on a secoué le recueillement de la cérémonie, on se met à rire de leur chant, aussi bien de celui du sacristain que de celui de son frère. Le sacristain n’en a cure: ce n’est pas dans son tempérament de se faire du souci pour de pareilles choses. Mais le petit vieillard en souffre, et, toute la semaine, il tremble à la pensée du dimanche. Cependant, chaque dimanche il arrive ponctuellement devant la mairie rurale.

Mais, vous, dans votre cercueil, vous ne trouvez pas ces deux voix si mauvaises. Est-ce qu’on ne voudrait pas être enterré à Svartsiö rien qu’à cause de leur chant? Le psaume nous dit que partout où l’on va, on va vers la mort; et, quand les deux vieillards le chantent, ces deux vieillards qui, toute une existence, ont souffert l’un pour l’autre, on sent plus que jamais combien la vie est difficile, et on se félicite d’être mort.

Le pasteur a jeté de la terre sur le cercueil et a prononcé une prière. Les deux voix, qui s’étaient arrêtées, reprennent et chantent: _Je vais au ciel_... Elles ne chantent pas mieux que tout à l’heure: elles sont même plus frêles et plus criardes. Mais devant vous s’étend alors un espace immense; vous y êtes porté avec un bonheur anxieux; et tout ce qui est de la terre s’efface et pâlit. Le dernier écho que vous percevez, c’est pourtant comme un murmure de tendresse et de fidélité. C’est ce que vous avez rencontré de meilleur au monde; et c’est ce qui vous accompagne et vous soulève dans votre vol tremblant...

L’ONCLE RUBEN

Il y a quatre-vingts ans, un petit garçon sur la grand’place jouait à la toupie. Le petit garçon s’appelait Ruben. Il n’avait que trois ans; mais c’était un plaisir de le voir brandir son fouet, et il fouettait sa toupie en vrai petit homme.

Ce jour-là--il y a quatre-vingts ans--il faisait un temps printanier. Le mois de mars était venu, et la ville se divisait en deux mondes: l’un, où frappait le soleil, blanc et chaud, l’autre, où l’ombre régnait, sombre et froid. Toute la place appartenait au soleil, sauf l’étroite bordure d’une rangée de maisons.

Or, il advint que le petit garçon, si brave qu’il fût, se fatigua à fouetter sa toupie. Il regarda autour de lui pour choisir un endroit où se reposer. Ce n’était pas difficile: les bancs manquaient, mais chaque maison possédait un escalier en pierre. Le petit Ruben ne pouvait rien rêver de mieux.

C’était un petit bonhomme fort consciencieux. Il avait vaguement l’idée que sa mère n’aimerait pas qu’il s’assît sur les escaliers étrangers. Mère était pauvre: aussi ne devait-on jamais avoir l’air de vouloir rien prendre à autrui. Il alla donc s’asseoir sur les marches de leur propre perron, car ils habitaient, eux aussi, la grand’place.

Ce perron était dans l’ombre, et il y faisait rudement frais. Le petit appuya sa tête contre la rampe, ramena ses jambes sous lui et se trouva fort bien. Un instant encore, il vit les rayons de soleil danser au milieu de la place, les gamins courir, les toupies tourner; puis il ferma les yeux et s’endormit.

Il dormit peut-être une heure. Quand il s’éveilla, il se sentit très mal à son aise. Il rentra près de sa mère en pleurant, et la mère reconnut tout de suite qu’il était malade et le mit au lit. Et quelques jours après le petit garçon mourut.

Son histoire ne finit point là. Sa mère conçut un de ces chagrins qui délient le temps et la mort. Elle avait d’autres enfants et beaucoup de soucis qui remplissaient son existence; mais son fils Ruben occupa toujours dans son âme une place où il régna seul. Il continuait de vivre sous ses yeux. Voyait-elle un groupe d’enfants jouer au soleil? Il y courait. Pendant qu’elle vaquait aux soins du ménage, il était toujours là, dehors, endormi sur le dangereux escalier. Nul de ses enfants vivants ne fut aussi présent à sa pensée que le petit mort.

Quelques années plus tard, Ruben eut une sœur. Quand elle fut d’âge à jouer à la toupie, il lui arriva de se reposer un jour sur le perron de pierre. La mère qui, tout à coup, avait cru sentir que quelqu’un la tirait par sa jupe, sortit vivement et l’empoigna si rudement que la fillette se le rappela toute sa vie. Et elle oubliait encore moins l’air étrange de sa mère et comme sa voix tremblait en disant: «Tu sais, tu avais autrefois un petit frère qui s’appelait Ruben et qui est mort parce qu’il s’est assis là, sur l’escalier. Est-ce que tu veux mourir, toi aussi, et me laisser, Berta?»

Le frère Ruben devint bientôt aussi vivant pour ses frères et sœurs que pour sa mère. Elle avait une telle autorité qu’ils voyaient tous par ses yeux, et que, pour eux comme pour elle, le petit fantôme resta toujours assis là-bas sur la marche du perron. Et naturellement il ne leur vint jamais à l’idée de s’y asseoir. Mais s’ils apercevaient quelqu’un sur un escalier de pierre ou sur une balustrade en pierre ou sur une pierre au bord de la route, ils ressentaient immédiatement un point au cœur et songeaient à Ruben.

Et Ruben grandit et fut placé très haut dans leurs souvenirs et dans leurs entretiens. Ils savaient tous que les enfants appartiennent à une espèce fatigante, onéreuse et qui donne du fil à retordre aux parents. Aucun d’eux n’admettait que la mère aurait eu autant de chagrin si elle l’avait perdu. Du moment que la mort de Ruben lui laissait tant de regrets, il avait fallu que Ruben fût bien plus sage qu’ils ne l’étaient eux-mêmes. Et souvent l’un d’eux se disait: «Ah! si je pouvais faire autant de joie à mère que le frère Ruben!» Et pourtant ils ne savaient de lui que peu de chose: il avait joué à la toupie, et il avait pris froid sur un escalier de pierre. Mais, pour que la mère l’aimât ainsi, quel enfant merveilleux il devait être!

Le mari mourut: la pauvre femme fut continuellement à la besogne et à la peine. Les enfants pensèrent que, si Ruben avait vécu, son malheur en eût été allégé. Et chaque fois qu’ils la voyaient pleurer, ils croyaient qu’elle pleurait parce que Ruben était mort ou parce qu’ils ne ressemblaient pas à Ruben. Et le désir croissait en eux de rivaliser avec le petit mort. Que n’eussent-ils pas fait pour qu’elle les aimât autant que lui! Et, en ce sens, le frère Ruben était l’enfant le plus utile à sa mère.

Lorsque l’aîné des garçons eut gagné ses premiers sous en ramant pour des étrangers qui voulaient traverser la rivière, il courut les lui donner sans garder un liard; et, devant le plaisir de la pauvre femme, il laissa éclater l’ambition dont il était dévoré.

--Mère, ne suis-je pas maintenant comme notre frère Ruben?

La mère l’examina, compara intérieurement ce frais visage rayonnant avec celui du petit fantôme pâlot assis là-bas sur la marche de l’escalier. Elle eût désiré répondre «oui»; mais cela lui fut impossible:

--Ta mère t’aime beaucoup, Ivan, dit-elle enfin, bien que tu ne sois pas comme ton frère Ruben.

On ne pouvait atteindre ce frère: les enfants le comprenaient, mais ils n’y employaient pas moins tous leurs efforts.

Ils grandirent, devinrent de braves gens, acquirent par leur travail l’aisance et l’estime, tandis que le frère Ruben demeurait toujours à sa place sur son escalier de pierre. Et cependant il avait toujours la même avance sur eux: on ne pouvait l’atteindre. Et à chaque progrès qu’ils firent, à chaque amélioration qu’ils apportèrent au sort de leur mère, ce leur fut une récompense suffisante de l’entendre dire: «Ah! si mon petit Ruben avait vu cela!»

Le petit Ruben accompagna sa mère toute la vie durant, jusqu’à son lit de mort. Ce fut lui qui adoucit son agonie, car, au plus fort de sa souffrance, elle sourit à la pensée qu’elle allait bientôt le rencontrer.

Mais l’histoire du petit Ruben ne finit pas à la mort de sa mère. Pour ses frères et sœurs il était devenu le symbole de la vie honnête et laborieuse, de la pitié filiale, de tous les touchants souvenirs des années difficiles. Leur voix prit toujours une inflexion noble et tendre quand ils parlèrent de lui. Autour de ce petit garçon, il y eut toujours un air de fête religieuse.

Et ce fut ainsi qu’il glissa dans la vie de ses neveux et nièces. L’amour de sa mère l’avait rendu grand, et l’action des grands hommes s’exerce de génération en génération.

* * * * *

Le fils de la sœur Berta eut maille à partir avec l’oncle Ruben.

Un jour qu’assis au bord du trottoir, il contemplait, dans ce calme qu’on éprouve à suivre l’existence hasardeuse d’autrui, des brins de paille et des ramilles qui couraient leurs aventures sur le ruisseau gonflé, ses paisibles études philosophiques furent subitement interrompues par sa mère qui, sitôt qu’elle le vit, pensa à l’enfant assis au perron de pierre.

--Mon cher petit, s’écria-t-elle, ne reste pas là! Tu sais, ta maman avait un petit frère qui s’appelait Ruben et qui avait quatre ans comme toi. Il est mort pour s’être assis au bord d’un trottoir, où il prit froid.

Axel n’aimait point à être dérangé; il demeura immobile, ses boucles de cheveux blonds sur les yeux. Le souvenir de Ruben donna à la sœur Berta une énergie inaccoutumée. Elle secoua durement le petit garçon qui dut ainsi apprendra à avoir du respect pour l’oncle Ruben.

Un autre jour, le blondin tomba sur la glace, méchamment poussé par un grand garçon, il y resta en pleurant, afin de bien montrer qu’on l’avait malmené et parce que sa mère n’était pas loin. Il ignorait que sa mère était avant tout la sœur de l’oncle Ruben. Dès qu’elle l’aperçut, elle ne trouva aucune bonne parole consolante, mais elle s’écria:

--Allons, ne reste pas comme cela! Songe à ton oncle Ruben qui est mort quand il avait cinq ans comme toi, pour s’être assis dans un monceau de neige!

Axel se leva aussitôt; mais il eut froid jusqu’au fond de l’âme. Comment sa mère pouvait-elle parler d’oncle Ruben, quand son petit avait le cœur si gros? Axel fut plein de dépit; et ce fut ainsi qu’il apprit à haïr l’oncle Ruben.

Tout en haut de l’escalier, dans la maison d’Axel, il y avait une rampe de pierre, où c’était délicieux de s’asseoir. On voyait en bas les dalles du vestibule, et l’on rêvait qu’on plongeait sur des abîmes. Cette rampe était un fier coursier. Quand Axel la chevauchait, il escaladait des remparts et montait à l’assaut de châteaux enchantés, ou, comme saint Georges, ses boucles blondes flottant au vent, il luttait contre les dragons. Et par bonheur jamais Ruben n’avait eu l’idée de s’y asseoir. Mais, bien entendu, ça allait venir! Un jour que le dragon se tordait en agonie et qu’Axel trônait dans sa victoire et son orgueil, la bonne s’écria:

--Axel, descendez tout de suite! Songez à votre oncle Ruben qui est mort quand il avait huit ans comme vous, parce qu’il était à cheval sur une rampe en pierre. Il ne faut pas recommencer, entendez-vous!

Oh, quel méchant vieil imbécile que cet oncle Ruben! Il ne pouvait souffrir qu’Axel tuât des dragons et sauvât des princesses!

Pauvre petit garçon sage qui jouais jadis à la toupie sur la place ensoleillée, voilà ce que c’est que d’être devenu un grand homme: le passé te présente comme un épouvantail à l’avenir!

* * * * *

A la campagne, chez oncle Ivan, tous les cousins et cousines sont réunis dans la grande cour. Axel circule, rempli de haine contre l’oncle Ruben. Il voudrait bien savoir si ce croquemitaine en tourmente d’autres que lui. Mais l’idée de poser cette question lui semble vaguement sacrilège. Enfin, lorsque les enfants sont seuls entre eux, il s’y décide et demande si l’on a entendu parler de l’oncle Ruben. Aussitôt des éclairs s’allument dans les yeux; des petits poings se serrent; mais les bouches restent closes; elles ont appris le respect et la crainte:

--Chut! Chut! murmure le groupe.

--Non! réplique Axel, je veux savoir s’il n’y a que moi qu’il ennuie; car je le trouve le plus embêtant de tous les oncles!

Ces mots courageux rompirent la digue qui retenait les dépits et les rancunes de ces cœurs d’enfants, il y eut un tumulte de révolte. Telle une assemblée de nihilistes qui blasphèment contre le czar. Et on établit le bilan du pauvre grand homme. L’oncle Ruben persécutait ses neveux et ses nièces. L’oncle Ruben mourait partout où il voulait. L’oncle Ruben avait toujours l’âge de celui dont il se plaisait à troubler le repos. L’oncle Ruben était manifestement un menteur, mais un menteur à qui l’on devait du respect! Il fallait voir de quel air les vieilles personnes parlaient de lui! Qu’avait-il donc fait de si remarquable? Il s’était mis à mourir: la grande merveille! D’ailleurs, quoiqu’il eût fait, il abusait insolemment de son pouvoir. Il se dressait contre tout ce que les enfants désiraient! Il les chassait de l’herbe où le sommeil était si doux! Il avait découvert la meilleure cachette du parc et défendait qu’on s’en servît. Depuis quelque temps, ne s’était-il pas avisé de monter à califourchon sur les chevaux et de grimper dans les chariots à foin? Et tous étaient sûrs qu’il n’avait jamais eu plus de trois ans; et le voilà qui s’attaquait à de grands garçons de quatorze ans! On apprit des choses étranges: il avait péché à la ligne au bout du pont; il avait ramé dans la petite barque du lac; il s’était perché dans le vieux saule dont les branches vous invitent à vous balancer au-dessus de l’eau: il avait même dormi sur un baril de poudre!

Ils étaient tous persuadés qu’on ne pouvait échapper à sa tyrannie. Ils se soulageaient en parlant à cœur ouvert: mais ce soulagement n’était pas un remède...

* * * * *

Le croirait-on? Quand ces enfants furent grands et eurent des enfants à leur tour, ils commencèrent aussitôt à tirer parti de l’Oncle Ruben. Et leurs enfants apprirent si bien la leçon qu’un jour, à la campagne, un petit gamin de cinq ans alla droit à la vieille grand’mère Berta qui était assise au bas de l’escalier en attendant qu’on fît avancer sa voiture.

--Grand’mère, lui dit-il, tu avais autrefois un frère qui s’appelait Ruben?

--Tu as raison, mon petit, répondit la grand’mère.

Et, à ce nom, elle se leva. Ce fut pour toute la jeunesse un spectacle inoubliable. On eut dit un «carolin» qui salue le portrait de Charles XII. Et les enfants sentirent que l’Oncle Ruben, bien qu’on abusât de lui, survivrait longtemps encore, et cela, parce qu’il avait été tendrement aimé.

De nos jours, où l’esprit critique mesure toutes les grandeurs, il convient de se servir de Ruben avec plus de modération. On l’a ramené aux limites de son âge: les arbres, les bateaux, les barils de poudre ne sont plus de son domaine; mais il a encore la haute main sur tous ce qui est en pierre, et où l’on peut s’asseoir.

Les enfants, à qui l’on inspire moins d’obéissance passive et moins de crainte, le discutent; et les petites écolières elles-mêmes se demandent s’il n’est pas un mythe. Simple mode: au fond, cette génération est aussi convaincue de la grandeur de l’Oncle Ruben que les générations précédentes. Et un jour viendra où ces blasphémateurs feront un pèlerinage à la vieille maison et chercheront le vieux perron de pierre. Dès qu’ils auront des enfants, la nécessité du grand homme s’imposera à leur esprit.

--Oh, mon petit, ne reste pas là! La mère de ta mère avait un oncle qui s’appelait Ruben. Il est mort juste à ton âge, parce qu’il s’est assis pour se reposer sur le même perron de pierre!

Et ainsi tant que durera le monde.

LE ROI DÉCHU

Le Royaume de la Fantaisie m’appartient; et maintenant je suis un Roi Déchu.

Snoilsky

On entendait sur le pavé, en mesure inégale, des claquements et des cliquetis de sabots. Les gamins passaient avec un bruit de trictrac. Ils sifflaient. Ils galopaient. Les maisons en tremblaient. L’écho s’élançait des ruelles comme un chien qui détale de sa niche.

Des figures apparurent derrière les vitres. Qu’était-il arrivé? Le fracas s’éloignait du côté du faubourg. Les servantes suivirent les gamins. «Dieu nous garde! Dieu nous garde! criaient-elles en joignant les mains. S’agit-il d’un meurtre ou d’un incendie?» Personne ne leur répondait. Le bruit des sabots se perdait au loin, mais on le distinguait encore.

Après les jeunes filles, les bonnes femmes accoururent. Elles demandaient: «Qu’y a-t-il? qu’est-ce qui trouble une matinée si calme? Est-ce un mariage? Est-ce un enterrement? Est-ce un incendie? Que fait le guetteur? Attendra-t-il pour sonner le tocsin que toute la ville soit en cendre?»

Là-bas, dans le faubourg, la foule s’arrêta devant la petite maison du cordonnier, une petite maison où les vignes s’entrelaçaient au-dessus de la porte et des fenêtres. Entre la rue et la maison, un jardin s’étendait, large d’une aune, avec de minuscules pavillons en paille, un bosquet grand comme pour un rat. Tout y était ordonné le mieux du monde: des pois, des haricots à rames, des roses, des lavandes, une poignée d’herbe, trois groseilliers épineux, un pommier; rien de plus.

Les gamins s’étaient groupés contre la maison. Ils se concertaient. Les vitres noires et polies ne laissaient pas le regard pénétrer au-delà des rideaux blancs. Un des gamins grimpa à la vigne et aplatit sa figure sur la vitre. «Que voit-il?» chuchotaient les autres. Ce qu’il voyait? la cordonnerie, le banc du cordonnier, des boîtes à graisse, des paquets de cuir, des embauchoirs, des chevilles, des anneaux et des courroies. «Ne voit-il pas d’homme?» Il voit le compagnon qui met des talons à des souliers. «Qui encore? Qui encore?» De grandes mouches noires courent sur la vitre et brouillent la vue. «Ne voit-il que le compagnon cordonnier?» Lui seul. La chaise du maître est vide. Il regarde une, deux, trois fois: la chaise du maître est vide.

La foule restait immobile. On s’étonnait. Ainsi le vieux cordonnier avait disparu! Personne ne voulait le croire. On attendait des preuves. Le chat se promenait sur le toit raide. Les griffes tendues, il se laissa glisser jusqu’à la gouttière. Les moineaux s’agitaient, se sentaient comme abandonnés et perdus. Un petit coq blanc apparut au coin de la maison. Il avait atteint presque toute sa taille. Sa crête rouge luisait du même rouge que les feuilles de la vigne. Il guettait, il chantait, il appelait. Les autres coqs et les poules arrivèrent, une file de poules blanches qui se dandinaient, battaient des ailes et remuaient leurs pattes jaunes comme des baguettes de tambour. Elles sautèrent parmi les pois, et, bientôt jalouses, commencèrent à s’escarmoucher. L’une d’elles s’échappait avec une cosse pleine, quand deux coqs la saisirent par le cou. Le chat se détourna des nids de moineaux pour regarder, et soudain il fit une lourde chute au milieu de la mêlée. Les volailles s’enfuirent le col allongé, tout le corps ondulant. La foule pensa: «C’est bien vrai que le cordonnier n’est pas là. On n’a qu’à voir le chat et les poules, et l’on comprend que le maître est absent.»

Les langues allaient leur train et bourdonnaient dans la rue rocailleuse et sale du faubourg qu’avait lavé la pluie d’automne. Les portes s’ouvraient, les contrevents claquaient. Les gens approchaient curieusement leurs têtes l’une de l’autre, et chuchotaient: «Il a disparu.» Les moineaux piaillaient. Les sabots répétaient dans leur cliquetis: «Le vieux cordonnier a disparu! Le propriétaire de la petite maison, le mari de la jeune femme, le père du bel enfant a disparu!»

Nous avons une chanson qui dit: «Un mari âgé à la maison; un jeune amant dans la forêt; une femme qui s’échappe; des enfants qui pleurent; une maison sans maîtresse...» La chanson est ancienne. On l’a souvent chantée. Tout le monde la comprend.

Mais voici une chanson nouvelle et plus difficile à comprendre. Le vieux cordonnier était parti. Il avait laissé sur sa table un mot pour prévenir qu’il ne reviendrait pas, et, à côté de ce mot, une lettre que, seule, sa femme avait lue.

La jeune femme se trouvait dans sa cuisine où elle ne s’occupait de rien. Une voisine empressée vaquait autour d’elle à tous les soins, apportait les tasses, mettait du bois sur le feu, découpait la pellicule de poisson séché dont on éclaircit le café, pleurait un peu et s’essuyait les yeux avec le torchon. Les bonnes femmes du quartier se tenaient, raides, assises le long du mur. Elles savaient comment il faut se conduire dans une maison que le malheur a frappée et veillaient à ce qu’on observât dignement les bienséances. Elles célébraient comme un office ou comme un jour férié l’abandon de cette pauvre femme qu’elles avaient le devoir de consoler. Leurs mains rudes reposaient tranquillement sur leurs genoux. Leurs visages tannés se creusaient de rides profondes. Leurs lèvres minces et pincées se fermaient obstinément sur leurs gencives dégarnies.

Au milieu d’elles, la femme abandonnée était assise, blonde, douce, avec sa grâce de colombe. Elle ne pleurait pas: elle tremblait. Elle serrait les dents pour qu’on ne les entendît pas claquer. Un bruit de pas, un coup frappé à la porte, la moindre parole qu’on lui adressait, tout la faisait tressaillir.

Elle avait la lettre de son mari dans sa poche et s’en rappelait tantôt une ligne, tantôt une autre:

... «Je ne peux plus supporter de vous voir, vous deux... Maintenant je suis convaincu qu’Erikson et toi vous allez vous enfuir...» Et encore: «... Tu ne dois pas le faire, car la médisance te rendrait malheureuse. Je vais vous quitter. Tu pourras alors divorcer et te marier honnêtement. Erikson est un bon travailleur et il sera bien capable de te nourrir...» Et plus bas: «... Laisse dire aux gens ce qu’ils voudront. Il me suffit qu’ils ne pensent pas de mal de toi: telle que je te connais, tu ne le supporterais jamais...»

Elle ne comprenait pas. Elle n’avait pas eu l’intention de le tromper. Si elle aimait à causer avec le jeune cordonnier, en quoi cela regardait-il son mari? L’amour est une maladie, mais qui ne tue pas. Elle était résolue à endurer son sort patiemment et jusqu’à la fin de sa vie. Comment son mari avait-il deviné ses pensées les plus secrètes? Ah! qu’elle souffrait en songeant à lui! Sans doute, il s’était torturé; il les avait épiés; il avait pleuré sur son âge; il avait envié furieusement le courage et la force du jeune homme; il avait tremblé à leurs chuchotements, à leurs sourires, à leurs poignées de main; dans l’ardeur de sa folie jalouse, il avait imaginé toute une histoire de fuite qui n’existait pas. Et elle le voyait le dos courbé, s’en allant à travers la nuit, plus vieux que jamais. Il s’en allait les mains fiévreuses, avec le tourment de ses longues insomnies. Il s’évadait de cette vie anxieuse et brûlante.

D’autres lignes lui revinrent à la mémoire: «... Je ne veux pas que les gens te blâment. J’ai toujours été trop vieux pour toi...» Et encore: «... Tu resteras estimée et honorée. Ne dis rien, et toute la honte tombera sur moi...» Son cœur fut étreint d’angoisse. Pourquoi était-elle assise dans la maison, plainte comme une mère en deuil, honorée comme une mariée le jour de son mariage? Pourquoi n’était-elle pas sans foyer, sans amis, dédaignée, méprisée? Pouvait-elle aussi mentir au monde? Dieu se laisserait-il tromper? Sur l’étagère, au-dessus de la commode, il y avait une grosse Bible, et, dans cette Bible, l’histoire d’un homme et d’une femme qui avaient menti au Seigneur et aux hommes. _Qui t’a inspiré, ô femme, le désir de tenter l’Esprit du Seigneur? Voici à ta porte les jeunes hommes qui vont le porter en terre._ Elle fixait les jeux sur cette Bible. Elle épiait le pas des jeunes hommes qui vinrent chercher le cadavre de Saphira. Au moindre bruit elle frissonnait... Elle était prête à se lever et à tout avouer, dût-elle en tomber morte.

Le café était préparé. Les femmes s’avancèrent vers la table avec modestie. Elles remplirent les tasses, mirent un morceau de sucre dans leur bouche et commencèrent à humer le café bouillant, en grand silence et selon les usages: les femmes des artisans les premières, puis les femmes à la journée. L’angoisse de la jeune femme grandissait. Sa pensée l’emportait très loin, au milieu d’une nuit vague, dans un champ défriché. De larges oiseaux, couleur de terre, aux ailes fortes et aux becs pointus, planaient; et tout à coup ils descendirent vers sa tête. Elle distinguait leurs griffes, leurs becs: elle baissa le front sous cette pluie d’acier qui allait la tuer. Mais quand les oiseaux furent près d’elle, tout près, elle se sentit forcée de relever les yeux et elle s’aperçut qu’ils n’étaient autres que ces vieilles femmes.

L’une d’elles, qui connaissait admirablement les rites et qui jugeait qu’on avait assez longtemps observé le silence, ouvrit la bouche et commença de parler. La jeune femme sursauta comme à un coup de fouet. Qu’allait-elle dire? Elle allait certainement dire: «Toi, Anna Wik, femme de Matts Wik, tu as menti devant Dieu et devant nous. Il est temps d’avouer. Nous sommes tes juges.»

Pas du tout. La vieille femme se mit à parler des hommes, et les autres femmes tombèrent aussitôt d’accord sur le mal qu’ils commettaient. Des êtres injustes et bizarres, ces hommes! «Ils nous battent, ils boivent notre argent; ils engagent nos meubles. Pourquoi Dieu a-t-il créé une pareille engeance?» Leurs bouches, comme les naseaux des dragons, jetaient des flammes et vomissaient du venin. On citait des histoires épouvantables. Une femme avait quitté son foyer à cause d’un mari buveur. Des femmes avaient été délaissées pour d’autres femmes. Les maladies, la pauvreté, la mort des enfants, le froid de l’hiver, la charge des vieillards, tout était la faute des hommes. «Que Dieu nous garde de leur tyrannie!»

Leurs paroles déchiraient les oreilles de l’abandonnée. Elle osa murmurer: «Mon mari est bon.» Cette timide protestation souleva des fureurs de mégères. «Lui bon? Lui, un homme âgé, qui disparaît ainsi, qui ne se soucie plus de sa femme et de son enfant! Est-ce que tu crois qu’il vaut mieux que les autres?»

Son mari rangé parmi les pécheurs! On la traînait dans des buissons d’épines. Elle aurait voulu parler, crier la vérité: elle ne le pouvait pas. Pourquoi Dieu restait-il silencieux? Pourquoi Dieu permettait-il qu’une telle chose s’accomplît?

Si elle récitait la lettre à haute voix, alors toute cette rage se déverserait sur elle. Quelle horreur! Elle n’avait point de courage. Elle eût presque souhaité qu’une main insolente s’enfonçât dans sa poche et en tirât le papier accusateur. Mais il lui était impossible de se sacrifier. Elle se soumettrait volontiers à la condamnation, pourvu qu’elle ne fût pas obligée de faire l’aveu...

On entendait le marteau retentir aux mains du jeune cordonnier. Toute la journée ces coups lui avaient frappé sur le cœur. Elle en était irritée et lasse. Personne ne distinguait donc dans ce bruit répété la joie d’une victoire? Personne ne s’élèverait donc qui lui dirait: «Tu as menti devant Dieu!» O Dieu qui sais tout, comment n’as-tu pas de serviteurs capables de pénétrer dans les âmes? Mais aucune de ces femmes n’avait rien compris et ne comprenait rien.

* * * * *

Quelques années plus tard, une femme divorcée se remaria avec un homme qui avait été le compagnon de son mari. Elle avait d’abord écarté jusqu’à l’idée de ce mariage: c’est l’histoire du brochet qui a mordu à l’hameçon et que le pêcheur laisse tranquillement jouer dans son sillage. Le brochet va, vient et s’imagine qu’il est libre; mais dès qu’il se fatigue, le pêcheur l’attire doucement et, d’un coup brusque, le soulève et le jette au fond de sa barque. Et le brochet ne sait jamais comment la chose s’est faite.

La femme du cordonnier disparu avait congédié le compagnon de son mari. Son intention était de vivre seule et de prouver à l’absent qu’elle était innocente. Mais où se trouvait-il? Se souciait-il encore de sa fidélité? Elle manquait du nécessaire. Sa fille allait en haillons. Autour d’elle personne à qui se fier. Combien de temps pensait-il qu’elle pût attendre?

Erikson réussissait. Il avait un magasin dans la ville. Les chaussures y étaient rangées sur des rayons de verre derrière de belles vitrines. Son atelier s’était agrandi. Il loua un appartement, meubla son salon de meubles en moquette. Tout étant prêt pour la recevoir, elle y vint quand elle fut trop lasse de sa pauvreté.

Au commencement elle avait peur. Les vagues catastrophes qu’elle redoutait ne se produisirent pas. Peu à peu elle se rassura et finit par s’abandonner à son bonheur. Le monde l’estimait; mais la pensée qu’elle ne méritait pas cette estime tenait sa conscience en éveil, de sorte qu’elle devint une bonne femme.

Des années passèrent; et son premier mari rentra dans la maison du faubourg et de nouveau s’y installa. Mais il ne trouva point de travail. Les braves gens ne voulaient plus avoir de rapports avec lui. On le méprisait, lui pourtant qui avait fait ce qui était juste, et on honorait sa femme, qui lui avait causé du tort. Il gardait son secret. Peu s’en fallut qu’il n’en étouffât; et, repoussé, honni de tous, il se mit à boire.

* * * * *

Ce fut alors que l’Armée du Salut arriva dans la ville et y loua une grande salle. Dès le premier soir, toute la canaille tumultueuse s’y rassembla, et durant une semaine y mena un tapage infernal. Au bout de la semaine, le cordonnier Wiks s’y rendit pour prendre part à ce divertissement.

La rue était encombrée. Soldats et gamins, servantes, femmes de ménage, riches et gueux, coudes pointus et langues acérées, s’entassaient devant la porte. La police était calme, la population turbulente. Comme l’Armée était à la mode, tout le monde accourait à ses réunions. Les cabaretiers et les tenanciers de bals publics séchaient sur pied.

Au fond d’une salle basse se dressait une estrade vide. Le plancher était raboteux; des fleurs d’humidité s’épanouissaient au plafond. Les lampes fumaient. Le poêle, au milieu de la pièce, répandait une vapeur de charbon. En un instant, les chaises qu’on avait empruntées au voisinage et tous les bancs de bois blanc furent occupés. Au pied de l’estrade, des femmes étaient assises, décentes comme à l’Église, aussi sérieuses que le jour de leur mariage. Derrière elles se pressaient des couturières, des débardeurs et des gamins les uns sur les autres. Et l’on se battait à la porte pour entrer. Et, avant que la représentation commençât, les gens sifflaient, riaient, cassaient des bancs, s’en donnaient à cœur joie.

Tout à coup un silence se fit. Trois jeunes femmes, cachées derrière des guitares et ensevelies sous de larges chapeaux, gravirent les marches de l’estrade et se jetèrent à genoux. L’une d’elles priait à haute voix, la tête levée et les yeux clos. Sa voix coupait comme un canif. L’assistance resta calme; les gamins se réservaient pour les cantiques et les confessions.

La prière achevée, les jeunes femmes commencèrent aussitôt leurs chants et leurs prêches. Elles souriaient et parlaient de leur bonheur. Devant elles, les figures s’allumaient, les bouches grimaçantes crachaient du tabac et des jurons. Une infecte buée montait des vêtements mouillés et sales. Elles parlaient de leur bonheur. Comme elles étaient braves, ces petites créatures, et la bravoure, comme c’est beau! Il n’y avait vraiment pas de quoi rire des grands chapeaux dont elles étaient affublées! On aurait pu parier qu’elles viendraient à bout de ces mains calleuses, de ces visages farouches, de ces lèvres qui blasphémaient.

«Chantez avec nous! criaient-elles. Il est si bon de chanter!» Et, pinçant de leurs guitares, elles entonnèrent un air bien connu. Autour de l’estrade, quelques voix s’unirent aux leurs. Mais du côté de la porte s’élança une chanson poissarde. Les deux chants se heurtèrent, note contre note, parole contre parole, et sifflets contre guitares. Les voix exercées des femmes essayèrent de dominer les voix enrouées et perçantes des gamins et les voix de rogomme des portefaix. Le cantique s’affaissa comme un lutteur blessé, et le bruit devint terrible. Les femmes se jetèrent à genoux; et, les yeux clos, elles s’inclinaient et se balançaient dans une douleur muette.

Le capitaine s’écria: «Seigneur, Seigneur, tu les feras tous tes serviteurs! Grâces te soient rendues: nous te les amènerons!» La foule vociférait, hurlait. Toutes les gorges semblaient chatouillées par une lame tranchante. Les hommes exaspérés avaient oublié qu’ils étaient venus là de leur plein gré. «Vous criez! continua le capitaine. Le vieux serpent se tord et rage dans vos cœurs. Mais c’est le signe, c’est précisément le signe! Il a peur; il souffre. Riez de nous! Cassez nos fenêtres! Chassez-nous de l’estrade! Demain, vous nous appartiendrez. Comment voulez-vous braver Dieu?»

Une jeune fille s’avança, très jolie, de très bonne et très riche famille, à la voix douce et claire. Elle ne parla pas d’elle-même. Elle chanta. Ce fut comme l’ombre d’une victoire. L’auditoire, un instant dompté par sa grâce, écouta son chant; mais, dès qu’elle se tut, le fracas repartit, plus épouvantable. Le poêle rouge absorbant l’air soufflait une chaleur torride. Sur l’estrade, les soldats de l’Armée du Salut étouffaient, vacillaient. Soudain, un je ne sais quoi, comme un chuchotement mystérieux, une haleine qui passa, leur présagea un retour de fortune. Dieu était là! Dieu les défendait! Le capitaine leva la Bible au-dessus de sa tête et s’écria: «Cessez! Cessez! Nous éprouvons que Dieu agit. Aidez-nous à prier. Dieu va nous donner une âme.»

Les femmes tombèrent à genoux et prièrent en silence. Une ardente curiosité gagna les esprits. Qu’allait-il se passer? Que verrait-on? Ces femmes avaient-elles le pouvoir d’obtenir quelque chose? La foule était maintenant aussi avide de miracles que tout à l’heure de blasphèmes. Personne n’osait remuer. Mais rien, rien n’arrivait: «O Dieu, tu nous abandonnes! Tu nous abandonnes, ô Dieu!»

La jolie salutiste se mit à chanter. Elle choisit la chanson la plus douce, cette chanson de la Bergère Finlandaise où s’exhale la langueur d’un pur désir. On n’avait pas eu besoin d’en changer beaucoup les paroles pour qu’elle signifiât l’attente d’une âme qui soupire après Jésus.

Mon bien-aimé, mon bien-aimé, ne viendras-tu pas?

L’assistance adoucie, émue comme à la voix d’un enfant en prière, écoutait ce caressant appel.

«Les montagnes et les forêts, le ciel et la terre, le monde entier brûlent de te voir ouvrir enfin ses yeux à la lumière. Mon bien-aimé, ne viendras-tu pas? Ce n’est point dans les hautes salles du roi que tu demeures, c’est dans les cabarets obscurs, dans les misérables galetas. Et tu refuses de m’entendre? Mon bien aimé, mon bien-aimé, ne viendras-tu pas?»

L’une après l’autre, des voix se joignirent à celle de la chanteuse et reprirent le refrain. Les mots importaient peu: l’air était si charmant qu’il se prêtait à tous les mouvements des âmes et que tous les vagues désirs s’y sentaient à l’aise. Le cantique remplissait la salle, comme un gémissement tendre et de plus en plus impérieux.

Près de la porte, au milieu des pires hommes, le visage usé par l’ivrognerie, mais ce soir-là dans tout son bon sens, le cordonnier Matts Wik réfléchissait. «Si on me permettait de parler! se disait-il. Si on me permettait de parler!» Jamais il n’avait vu salle plus curieuse; jamais occasion plus singulière ne s’était présentée à lui.

Et tout à coup ceux qui chantaient tressaillirent. Une voix forte, terrible, s’était élevée, insultant à Dieu. Pourquoi les hommes serviraient-ils Dieu? Dieu abandonne tous ses serviteurs. Il a manqué à son Fils, le soir de la grande angoisse. Il n’aide personne. La voix s’enflait: les paroles tonnaient à coups précipités contre le trône de Dieu, contre le trône de celui qui a tourmenté Job, qui a laissé martyriser et brûler ses apôtres.

Aux premiers éclats de cette âpre colère, quelques assistants voulurent rire; mais le rire rentra dans leur gorge; et tous se tournèrent vers l’estrade, inquiets du courroux céleste que ce forcené menaçait de déchaîner.

Et la voix continuait: Comme Dieu était avare de son ciel! Il y avait de par le monde un homme qui avait fait un sacrifice que Dieu lui-même n’exige pas, un homme qui avait plus que gagné le salut éternel. Mais, parce que la vie est longue et qu’après s’être sacrifié il était tombé dans le péché, il avait perdu toute son épargne de grâce et suivrait un jour le chemin des damnés.

Ses blasphèmes étaient la bise épouvantable qui pousse les navires au port. Des femmes se précipitèrent sur l’estrade, saisirent et baisèrent les mains des salutistes. On n’avait pas le temps d’enregistrer toutes les conversions. Les jeunes gens et les vieillards louaient Dieu. Et Matts Wik parlait, parlait toujours. Il s’enivrait de sa parole. Il se disait: «Je parle, je parle, enfin je parle!» Pour la première fois, depuis son sacrifice, il se sentait libéré de sa douleur.

* * * * *

C’était un dimanche d’été. La ville avait l’air d’un désert pierreux, d’un paysage de lune. Pas un chat, pas un moineau, à peine une mouche sur un mur ensoleillé. Les habitants s’étaient acheminés vers la forêt. Au sortir du faubourg, là où le chemin serpente à travers des champs plats, où les alouettes lancent leurs notes les plus vives, où le trèfle répand une odeur de miel, les paresseux et les traînards s’étaient couchés, la casquette en arrière, le nez dans l’herbe, tout le corps baigné du soleil et du parfum des fleurs. Mais ceux qui portaient des provisions, les bicyclistes, les jeunes garçons chargés de leur havresac, les Amis de la Tempérance avec leur drapeau et leur tambour, les jeunes filles qui dansaient dans des nuages de poussière, avaient atteint les bois; et leurs groupes se formaient sur la mousse autour des paniers de victuailles. Soudain les stridulations infinies des grillons se turent; un gros hérisson qui flânait dans les feuilles sèches et craquantes des hêtres dressa ses piquants et s’enfuit. Un merle s’égosilla à en devenir fou. L’armée du Salut s’avançait sous les arbres, aux sons des guitares.

Aussitôt les gens qui se reposaient se levèrent. On quitta les places réservées à la danse et au jeu de croquet, les balançoires et les carrousels; et la foule se hâta vers le camp des salutistes où elle prit d’assaut les bancs et chaque motte de terre.

L’armée avait grossi. Le large chapeau encadrait bien des jolies figures; beaucoup d’hommes avaient endossé la veste rouge. Personne n’osait plus lancer d’injures; les malintentionnés étouffaient leurs jurons derrière leurs dents. Et le grand blasphémateur, le cordonnier Matts Wik, debout près de l’estrade, gardait maintenant le drapeau rouge dont les plis caressaient affectueusement sa tête grise.

Les Salutistes n’avaient pas oublié le vieillard à qui elles devaient leur première victoire. Le lendemain elles étaient allées chez lui; elles avaient lavé son plancher, raccommodé ses vêtements. Et elles lui permirent de parler dans leurs réunions.

* * * * *

Du jour où il avait rompu le silence, Matts Wik était heureux. Il n’était plus l’ennemi de Dieu. Il jouissait du sentiment de sa force et du bruit de sa voix qui faisait trembler les salles. Toujours plein de sa propre histoire, il continuait de la raconter en peignant le sort des méconnus. Il parlait des hommes qui s’étaient dévoués jusqu’à en mourir, qui s’étaient sacrifiés sans gagner aucune récompense, sans recevoir aucune approbation. Il livrait son secret et tout de même ne le livrait pas.

Il devint un poète. Il eut le don d’émouvoir les cœurs. Il les attirait par les fantasques images qui sortaient de son cerveau malade. Il les captivait par les plaintes poignantes que lui criait sa douleur. Jusque-là il avait ignoré le pouvoir de son esprit; mais l’infortune le lui avait révélé. Inquiet d’abord, puis tranquille et sûr, il entendait monter à ses lèvres, du fond de sa souffrance, des paroles puissantes, irrésistibles, et qui faisaient, autour de lui, courber les fronts et les genoux des plus fiers. On ne recueillit pas plus ses discours qu’on ne recueille les éclairs et le bruit de la foudre. C’étaient des cris de chasse, des sons de cor qui réveillaient les âmes, les terrifiaient, les persécutaient, les étreignaient d’une angoisse parfois sinistre.

Ce jour-là, dans la forêt, il demanda à ses auditeurs s’ils savaient comment on doit servir Dieu? Comme Uria servit son Roi.

Il n’était plus Matts Wik, le cordonnier: il était Uria, lui-même. Il traversait le désert, seul, avec la lettre de son Prince. La solitude l’effrayait; mais il sourit en pensant à sa femme, et, comme il pensait à elle, le désert lui sembla un champ de fleurs et des sources jaillirent de la terre. Son chameau tomba. Des pressentiments lugubres l’assaillirent. «Le malheur, songea-t-il, est un vautour: il aime le désert.» Cependant il continua sa route avec la lettre du Roi. Il marchait sur des épines, entouré de vipères et de scorpions. Il avait soif; il avait faim. Il aperçut des caravanes dont les lignes sombres se perdaient à l’horizon des sables. Il ne chercha point à les joindre. Celui qui porte la lettre du Roi doit marcher seul. Le soir venu, des tentes de bergers lui apparurent: il pensa à la demeure souriante de la femme; il crut voir des voiles blancs qui lui faisaient signe d’approcher. Mais il s’en détourna et s’enfonça plus avant dans la solitude. Des voleurs le poursuivirent. Malheur à lui si quelqu’un lui dérobe la lettre du Roi! Il l’ouvre, la lit, la relit, et reprend courage! Debout, guerrier de la tribu de Juda! Il a lu la lettre; il ne l’a pas détruite; il a lutté contre les voleurs; il a triomphé d’eux. Il a traversé mille dangers. Il apporte lui-même sa condamnation à mort. C’est ainsi qu’on doit obéir à la volonté de Dieu, jusqu’à en saigner, jusqu’à en mourir.

Pendant que Matts Wik parlait, sa femme divorcée l’écoutait. Le matin elle était partie pour la forêt au bras de son mari, satisfaite, rayonnante, très digne et très respectable. Sa fille et l’apprenti de son mari portaient le panier; la bonne portait le bébé, ils s’étaient reposés sous les taillis. Ils avaient invité d’autres personnes, et ils avaient été invités eux-mêmes. On avait mangé, bu, joué et ri. Les souvenirs d’autrefois étaient bien morts! Naguère, quand elle voyait passer sous ses fenêtres son premier mari ravagé par la boisson, sa conscience se réveillait douloureuse; mais on lui avait dit qu’il était devenu l’idole de l’Armée du Salut, et elle avait recouvré le calme. Et maintenant elle était venue pour l’entendre. Elle comprit son langage. Ce n’était point d’Uria qu’il parlait; c’était de lui. Elle reconnaissait ce cavalier perdu dans le désert... Il se tordait de souffrance en songeant à son propre sacrifice. Il arrachait des lambeaux de son cœur et les jetait au milieu des hommes. Cette douleur inconsolable lui fit l’effet d’une tombe ouverte...

* * * * *

Madame Erikson revint souvent à l’Armée du Salut. Son mari ne parlait que de lui-même. Il était Abraham; il était Jacob; il était Jérémias que le peuple précipita dans un puits; il était Élias que les enfants poursuivaient de leurs rires. Cette douleur, qui prenait tous les déguisements et empruntait toutes les voix, lui semblait inouïe. Elle n’entrait pas dans la joie intime du poète.

Un jour, elle traîna sa fille avec elle. La jeune fille ne voulait pas la suivre. Elle n’avait point eu de jeunesse. Elle avait grandi dans la honte de son père. Sévère, attachée strictement à ses devoirs, droite, un peu rude, elle paraissait toujours dire: «Voici la fille d’un homme méprisé. Regardez s’il y a de la poussière sur ma robe et s’il y a rien à blâmer dans ma vie!» Sa mère en était fière. Pourtant, elle soupirait quelquefois. «O ma chère fille, tes caresses seraient peut-être plus tendres si tes mains étaient moins blanches!»

La jeune fille avait pris place dans la salle, souriant dédaigneusement. Lorsque son père se mit à parler, elle fit un mouvement pour se lever et sortir. La main de madame Erikson la retint comme une pince. Les paroles impétueuses de l’orateur bruissaient à ses oreilles, mais moins éloquentes que cette main qui lui serrait les doigts, ses doigts lâches et morts. Le visage de sa mère restait impassible. La main seule se débattait, se tordait, brûlait, souffrait, luttait.

Le vieillard décrivait le martyre du silence. L’ami de Jésus, Lazare, était malade, et ses sœurs avaient envoyé quérir le Maître. Le Maître ne venait pas, et Lazare écoutait les plaintes de ses sœurs et se taisait. Il savait que l’heure n’avait pas sonné et qu’il devait passer par les affres de l’agonie. Il le savait, mais il se taisait, ou ne pouvait dire la vérité qu’en des mots que personne ne comprenait. Et ses amis injurieux se raillaient de lui.

La main d’Anna Erikson, qui continuait de presser celle de sa fille, avouait tout: «Cet homme, c’est lui qui endure le martyre du silence. Il est injustement accusé. Un seul mot le délivrerait!»

Les deux femmes rentrèrent chez elles, silencieuses. La jeune fille pétrifiée interrogeait ses plus lointains souvenirs, et sa mère la regardait avec anxiété. «Que sait-elle? Que sait-elle?»

Le lendemain, Anna Erikson invita ses anciennes amies à prendre le café. C’étaient les mêmes femmes qui l’avaient entourée le jour où son mari avait disparu. On parla de la foire, du prix des sabots, des servantes malhonnêtes. Madame Erikson regardait ces bonnes figures insouciantes et ne comprenait pas qu’elle eût pu jadis les redouter et croire qu’elles la jugeraient.

Quand on eut rempli jusqu’au bord la deuxième tasse de café, elle prit la parole d’un air solennel, mais d’une voix calme.

Les jeunes gens, dit-elle, sont imprudents. Une jeune fille qui se marie sans réfléchir s’expose à de grands ennuis: «Ainsi moi. Qui pouvait plus mal tomber que moi?»--Ah! certes! Elles ne l’avaient pas oublié, répondirent les commères, et elles avaient compati à sa douleur.

Les jeunes gens sont insensés, reprit-elle. Ils gardent le silence parce que leur âme est timide. On n’ose pas parler par crainte du monde. Et celui qui n’a pas parlé au moment juste s’en repentira peut-être toute sa vie.--Ah, certes! Rien n’était plus vrai, repartit le chœur des bonnes femmes.

Hier, elle avait été entendre Matts Wik, et la souffrance qu’il avait éprouvée à cause d’elle lui avait donné des remords. Pourtant, lui qui était âgé, il aurait bien dû avoir la sagesse de ne pas choisir une femme aussi jeune! «Il m’a quittée, croyant, que je voulais épouser Erikson. Je n’ai pas osé le dire. Voici la lettre qu’il m’écrivit alors...»

Elle la lut et une larme coula sur sa joue, convenablement.

«Sa jalousie l’avait trompé. C’était quatre ans avant qu’Erikson et moi nous nous mariions. Mais Matts Wik est trop bon pour qu’on le méconnaisse. Il nous a quittées, sa fille et moi, dans une bonne intention. Je veux que cela se répète. Je voudrais même que cette lettre fût lue à l’Armée du Salut. Je me suis tue longtemps. On ne se livre pas volontiers à la discrétion d’un ivrogne. Maintenant, c’est autre chose, et il faut que Matts Wik obtienne une réparation.»

Les femmes demeuraient interdites. La voix d’Anna Erikson trembla, quand elle reprit avec un faible sourire:

--Peut-être ces dames ne désireront-elles plus venir me voir?

--Oh si! Je vous en prie! Vous étiez si jeune! Il n’y avait rien à faire. C’était sa faute à lui qui s’imaginait des choses, des choses...

Elle sourit. Les voilà donc les durs becs qui l’auraient déchirée! Pas plus que le mensonge, la vérité n’est dangereuse.

* * * * *

Ignorait-elle encore que sa fille l’avait abandonnée le matin même pour aller chez son père.

* * * * *

On connut le sacrifice que Matts Wik avait fait afin de sauver l’honneur de sa femme. Les uns l’admirèrent; d’autres en sourirent. La lettre fut lue à une réunion des Salutistes. Quelques-uns pleurèrent d’émotion. Quand on le rencontrait dans la rue, on lui serrait les mains.

Les jours suivants il se tut aux réunions; mais, un soir qu’on lui demanda de parler, il monta sur l’estrade, joignit les mains et commença. Il avait à peine prononcé quelques paroles qu’il s’arrêta confus. Il ne reconnaissait plus sa voix intérieure. «Je ne peux pas, murmura-t-il; Dieu ne m’inspire pas encore!» Il s’assit sur le banc, et, la tête dans les mains, il se recueillit pour trouver d’abord ce dont il parlerait. Naguère, il n’avait point accoutumé de réfléchir; aujourd’hui, ses pensées tournoyaient. Il ferait peut-être mieux de se lever et de se poster à sa place ordinaire et de débuter par sa prière habituelle. Il essaya; mais, sous les regards qui l’enveloppaient, sa figure devint terreuse, une sueur froide inonda son front, et aucune parole ne lui monta aux lèvres.

Il se rassit en pleurant. On lui avait volé son don merveilleux. Il n’avait plus rien à dire aux hommes puisqu’il n’avait plus rien à leur déguiser. Il ne pouvait plus faire de son âme un sujet de fiction; et les fictions l’abandonnaient. De nouveau, il s’avança jusqu’au bord de l’estrade, chancelant comme un homme ivre. Il balbutia quelques mots vagues. Le malheureux répétait ce qu’il avait entendu des autres; il voulut s’imiter lui-même; mais ce fut en vain qu’il tâcha de surprendre du recueillement dans les regards de ses auditeurs et sur leurs lèvres le souffle pressé de l’émotion.

* * * * *

Il retomba dans l’obscurité. Il se maudit d’avoir converti sa femme et sa fille. Ce qu’il y a de plus précieux au monde, il l’avait possédé et perdu. Sa douleur fut terrible; mais c’était une douleur dont ne se nourrit point le génie. Il pria: «O mon Dieu, mon Dieu, rends-moi la souffrance d’être méconnu!»

On l’avait découronné. Plus misérable d’avoir goûté l’ivresse suprême de la vie, plus misérable que le plus misérable, pauvre Roi déchu!

TABLE DES MATIÈRES

Préface v

Légende et Fantaisie

Astrid 3 Margareta, la Princesse de la Paix 43 La Reine à l’îlot Ragnhild 61 Sigrid la Superbe 69 La Saga de Reor 85 Les Proscrits 93 La Vieille Agneta 113 Le Nid de Bergeronnettes 135 La Vision de l’Empereur 147 A Nazareth 157 Notre Seigneur et saint Pierre 163

Réalité

Le Trésor de l’Impératrice 177 Le Roman de la Femme d’un pêcheur 189 Le Duvet 203 L’Épitaphe 243 L’Hôte de Noël 257 Dans Vineta 269 Le Portrait de la Mère 291 Les Deux Frères 301 L’Oncle Ruben 309 Le Roi Déchu 321

E. GREVIN.--IMPRIMERIE DE LAGNY

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