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Ce fut un vrai miracle; mais les lettres du capitaine Richard se retrouvèrent. Le capitaine y eût certainement discerné le dessein de la Providence, d’autant que jamais lettres ne furent plus utiles.

La jeune femme réussissait trop bien dans l’art de se souvenir. Les jours passaient: elle ne bougeait pas de la chambre où elle revivait son bonheur. Lorsqu’on lui parlait de la perte qu’elle avait faite, elle semblait ne pas savoir ce qu’on voulait dire. Elle paraissait ne point se rappeler que son mari était mort. Son âme avait secoué et avait rejeté une vérité qu’elle ne pouvait supporter.

Tout l’y avait aidé, dans cette ville rêveuse: les yeux résignés et las qu’on y rencontrait le long des rues, et l’assoupissante monotonie des heures, des jours et des semaines.

Alors sa mère, Madame Axell, écrivit à quelques pilotes et à quelques gardiens de phare sur la côte méridionale de l’île pour leur demander s’ils ne pouvaient découvrir et lui envoyer quelques épaves du trois-mâts perdu. C’était une idée fixe chez la pauvre femme qu’il fallait présenter à sa fille un témoignage irrécusable de son malheur. Il ne suffisait pas de lui parler du naufrage. Son âme restait fermée aux paroles.

Comme les pilotes et les gardiens des phares ne purent rien lui procurer, la vieille dame partit elle-même, au milieu de l’hiver. Elle alla dans une petite barque à voile, de hameau de pêche en hameau de pêche, car le long des côtes il n’y a que des chemins mal frayés.

Ce fut une curieuse apparition que cette vieille dame solennelle qui entrait dans les cabanes délabrées et qui errait sur les petites places où séchaient les filets des pêcheurs. Elle racontait partout la lugubre histoire: «Ma fille était mariée au capitaine du trois-mâts, disait-elle, et voilà: elle ne peut pas endurer sa douleur. Elle ne veut pas vivre la vie telle qu’elle est. Elle rêve, et ne rêve que de celui qui a été. Son mari avait l’habitude de s’asseoir souvent par terre à ses genoux; et maintenant elle prend un petit coussin, le caresse et s’imagine qu’il est là. Elle reste des heures à sourire au lieu de pleurer. Je vous dis qu’elle dort les yeux ouverts. Il faut, il faut que je la réveille.»

On lui répétait qu’elle ne gagnerait rien à son voyage. Quand les gens ont pêché une épave, ils se taisent par peur des réclamations. Mais, au village de Kronvall, un pêcheur s’approcha de la vieille dame au moment où elle allait partir et lui mit un petit coffret dans les mains. C’était le coffret des lettres du capitaine Richard.

--D’autres, peut-être, ont été plus heureux que moi, dit-il. Je n’ai trouvé que ça. Il n’y a dedans qu’un paquet de lettres; mais vous pouvez toujours lui montrer la boîte, car elle est marquée du nom.

Et comme la vieille dame le remerciait:

--Oui, oui, fit-il, ce sont des choses dont on ne parle pas volontiers; mais quand c’est une vraie détresse à soulager, il faut bien risquer un peu...

Et ce fut ainsi que les lettres parvinrent à leur adresse.

Dès son retour, Madame Axell courut remettre à sa fille ce trésor que la mort avait rendu.

--Quoi? dit la jeune femme, d’un ton tout à fait naturel. Je n’attends pas de lettre de Richard.

--Non, tu n’en attendais pas...

--Pourquoi m’écrirait-il, puisqu’il est près de moi...

Mais elle rencontra un regard si angoissé de sa mère, que, désolée de s’être trahie, elle se ressaisit aussitôt dans un raidissement de tout son être.

--Oui, je sais, maman, Richard est mort, dit-elle en affrontant les yeux qui l’observaient.

--Mais il t’a écrit avant le désastre. Toutes ces lettres qu’il t’a écrites pendant son retour, tu veux bien les lire?

--Certainement, tout à l’heure!... Donne-les moi, maman... Tiens, mets-les là, près de moi...

La mère les plaça sur un petit guéridon près du canapé. La jeune femme s’était remise à coudre. Elle ourlait des mouchoirs, mais elle avait perdu son calme et l’aiguille courait entre ses doigts nerveux. A mesure que ses mouchoirs étaient achevés, elle les jetait négligemment sur le guéridon, de façon à cacher peu à peu le paquet des lettres. Et bientôt, en effet, les lettres disparurent sur le guéridon couvert de mouchoirs. Alors, comme si ses mouvements en étaient gênés, elle se leva, ramassa le tout et le versa dans le tiroir d’une commode qui se trouvait près de la porte.

La mère et la fille restaient ordinairement silencieuses l’une à côté de l’autre. Ce jour-là, la mère essaya de causer. Elle raconta son voyage, mais elle s’arrêta, quand elle vit que sa fille ne l’écoutait pas.

Elle revint alors à celui qui avait écrit ces lettres. Aussitôt la jeune femme se fit attentive; et la mère se tut, désespérée, ne voulant point continuer une conversation qui replongeait sa fille dans l’enchantement des souvenirs et des rêves.

Madame Axell laissa errer ses regards dans la rue. La rue était déserte et silencieuse. Aucune voiture, aucun bruit de pas. En face, le mur de la ville se dressait, surmonté de ses fiers créneaux. L’hiver était là, le morne et muet hiver, si pauvre d’événements.

Quiconque a visité notre délicieuse vieille ville de Visby aura certainement entrevu son véritable visage de Vineta submergée. Il aura senti l’air somnolent qu’on y respire, et l’espèce d’alanguissement qu’on éprouve au milieu de ses ruines. Ville douce et dangereuse; aussi attirante, aussi pacifique, aussi calmante que le miroir de la mer sous le soleil! Mais ce n’est point le cadre qu’il faut à une vie active et laborieuse...

Et la vieille dame se disait: «Où trouver ici de quoi sauver ma fille?» Puis elle pensa: «Pourquoi ne la laisserais-je pas rêver? Qu’y a-t-il de meilleur que le rêve, dans cette ville? Personne ne viendra la réveiller. Qu’elle rêve donc!»

Mais elle regarda sa fille. Le crépuscule tombait. La jeune femme avait repris sur ses genoux le petit coussin. On la distinguait à peine dans la pénombre. Tout à coup le feu jeta une vive lumière; et le visage de la jeune femme, qui ne se croyait pas observée, apparut, les yeux chavirés, avec un vilain sourire qui lui déformait les traits comme un ricanement. La folie se tenait là, derrière elle, prête à la saisir. Madame Axell se leva, alla droit à la commode, en retira les lettres, dénoua le ruban qui les liait, s’approcha de la cheminée et les y lança.

Elle savait parfaitement ce qu’elle faisait. Elle avait l’impression de tuer une âme, l’âme d’un homme mort. Elle frissonna en pensant à tous les petits mots de tendresse et d’amour qui se consumaient, à toutes les précieuses confidences, à toutes les douces plaisanteries et à toute la nostalgie qu’elle réduisait en cendres. Mais elle agit comme un juge: «Ma fille n’est pas digne de lire ces lettres, puisqu’elle ne veut point porter le deuil de celui qui lui avait donné tant de bonheur. Eh bien, elle aura désormais une autre occupation que de rester là, dans un fauteuil, à caresser un coussin en roulant des yeux hagards! Je lui donne à regretter ce jour tant qu’elle vivra.»

Et elle remua le feu qui s’élança en flammes éclatantes.

La jeune femme avait subitement perdu cette tranquillité lisse où tout glissait. Elle avait jeté un coup d’œil sur la commode, puis sur le feu; et sa mère dut la retenir de toutes ses forces pour l’empêcher de se précipiter dans les flammes où les lettres achevaient de se carboniser.

Une heure terrible suivit. La jeune femme pleurait, suppliait. Il en restait au moins une? Sa mère avait bien gardé une lettre, une seule? Voyons: elle avait caché les lettres et brûlé d’autres papiers? Elle n’avait certainement pas pu brûler de pareilles lettres, les lettres de Richard? Non, ce n’était pas possible. Elle les lui rendrait maintenant? Elle voudrait bien les lui rendre? Sa fille n’était-elle pas assez punie?

Et la mère répondait: «Elles sont brûlées. Tu ne les auras plus jamais. Il fallait les lire quand je te les ai mises entre les mains. Tu n’avais point de véritable amour pour ton mari.»

Mais la jeune femme ne se rendait pas à l’évidence. Elle implorait sa mère: «Où sont les lettres? Où sont-elles? Maman, tu ne m’as pas volé mes lettres! J’ai besoin de les lire; j’ai besoin de savoir quelles étaient ses pensées dans ces derniers temps où il naviguait! Je veux savoir s’il m’aimait autant que lorsqu’il est parti! Il est là, près de moi. Il attend que je lise ses lettres!...» Et elle cherchait derrière les coussins, sous le canapé, partout dans la chambre. Puis elle revenait à sa mère, elle se pressait contre elle:

--Je te comprends, disait-elle, je ne t’en veux pas. Tu croyais que j’allais devenir folle. Tu as agi par amour. Oui, je te comprends. Que serait-il arrivé, si tu avais pensé comme moi? Sans ton courage, sans la terrible responsabilité que tu as osé prendre, je n’aurais peut-être jamais réussi à m’arracher aux rêves. Tu m’as éveillée, maman, tu vois que je suis redevenue moi-même.»

Et elle l’embrassait, et elle la câlinait; et tout à coup:

--Maintenant, maman, rends-moi, mes lettres! Tu peux me les rendre!... Non, ce n’est pas possible que tu m’aies jeté sur les épaules le fardeau d’un semblable tourment!... Il me demandait certainement des choses, beaucoup de choses! Il me chargeait de commissions pour ses vieux parents et pour ses hommes peut-être... Mais si je n’avais pas ces lettres, ce serait pire qu’avant, pire!...

--Et pourtant, répondait la mère d’une voix morne et lente, ces lettres n’existent plus. Si je n’avais songé qu’à te sauver, je les aurais peut-être gardées: mais j’étais hors de moi. Je pensais à toute la peine que j’avais eue pour te les procurer. Je pensais à celui qui te les avait écrites... Et tu n’as pas seulement voulu les regarder... C’est fini.

--Mère, ce sera toujours pour moi comme si je ne l’avais pas aimé! Je ne pourrai jamais, jamais m’arracher cette idée de l’âme...

--Non, mon enfant, tu penseras que tu étais malade et que tu n’étais plus toi.

--Écoute-moi, maman!--et sa voix prit un accent ferme et gai, comme si elle était sûre cette fois de réussir.--Écoute-moi! Tu sais combien Richard aimait ses hommes et quelle confiance ils avaient en lui. Eh bien! la femme de Lars était ici hier. Elle était tourmentée et triste, car elle ne savait pas si son mari lui avait pardonné d’avoir pris le

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