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L’étrange chose qu’elle ne veut pas définir l’a tourmentée ce matin. Les deux jours qui ont suivi le bal, ce fut plutôt comme un stimulant, comme une cause d’animation; mais maintenant qu’il faut partir, maintenant qu’il est bien décidé que «cela» ne jouera aucun rôle dans sa vie, «cela» se change en un poids mortellement froid. Il lui semble en descendant pour le déjeuner, qu’elle traîne un corps de paralytique. La main qu’elle tend est lourde et glaciale. Elle parle avec une langue de plomb, et sourit avec des lèvres de pierre. C’est un travail immense. Mais on ne peut que se réjouir de voir que tout s’arrange selon le vieil honneur et la foi promise.

Le patron Téodor se tourne vers Anne-Marie et déclare d’une voix singulièrement âpre, qu’il a résolu de donner la place d’intendant de Lavahytham à Maurice. «Mais comme ce jeune homme, poursuit-il, en essayant de retrouver sa voix ordinaire, comme ce jeune homme n’est pas très versé dans la pratique, il ne pourra occuper cette place que le jour où il sera marié. Mademoiselle Duvet a-t-elle soigné le myrte de sa fenêtre de façon à ce qu’on puisse y cueillir une couronne de mariée au mois de septembre?»

Elle sent que les yeux du patron Téodor fouillent son visage et exigent un regard de remerciement; mais elle baisse la tête.

Maurice, lui, bondit, il embrasse son oncle et fait un grand tapage.

--Voyons, Anne-Marie, tu ne remercies pas l’oncle? Il faut que tu l’embrasses, Anne-Marie. Lavahytham, c’est ce qu’il y a de plus joli au monde. Allons, Anne-Marie!

Elle a levé les yeux. Ils sont remplis de larmes, et le regard qui, à travers ce voile humide, tombe sur Maurice est chargé d’angoisse et de reproches muets. Puis, elle se tourne vers le patron Téodor; mais ce n’est plus avec sa manière timide et enfantine de naguère, il y a maintenant en elle un peu de cette grandeur que donne la souffrance.

--Oncle fait beaucoup trop pour nous, répond-elle simplement.

Tout est bien. Le patron Téodor ne lui a pas enlevé sa confiance en celui qu’elle aime. Anne-Marie ne s’est pas trahie. Elle reste fidèle à celui qui l’a choisie pour fiancée, bien qu’elle ne soit que la petite fille pauvre d’une boulangerie, dans une rue obscure.

La charrette peut avancer; les valises sont bouclées; on remplit le panier à provisions. Le patron Téodor quitte la table. Il va se placer dans l’embrasure d’une fenêtre. Depuis qu’elle a levé vers lui son regard plein de larmes, il ne se maîtrise plus. Il serait capable de se jeter sur elle, de la saisir dans ses bras et de crier à Maurice: «Viens la prendre!...»

Il tient ses mains obstinément dans ses poches et des secousses nerveuses parcourent ses poings fermés. Permettra-t-il qu’elle mette son chapeau?

Pourquoi ne s’avancerait-il pas et ne dirait-il pas à Maurice: «Écoute: je suis ton rival. Que ta fiancée choisisse entre nous! Vous n’êtes pas encore mariés...» Ce n’est pas un crime d’essayer de la conquérir... Il serra le poing à en faire craquer ses articulations.

Ah, comme Maurice se moquerait du vieil oncle amoureux! Et qu’en retirerait-il, lui? Qu’il effraierait Anne-Marie et qu’elle ne voudrait plus accepter son aide, quand elle serait mariée.

Il reste dans l’embrasure de la fenêtre, le dos tourné. Derrière lui, on s’habille, on achève les préparatifs. Ne seront-ils donc jamais partis? Il a déjà vécu mille fois le moment suprême. Il lui a serré la main. Elle devrait être déjà bien loin!... Il lui a aussi souhaité du bonheur, beaucoup de bonheur. En trouvera-t-elle près de Maurice? Elle n’a pas l’air heureuse ce matin. Si pourtant! C’était de joie, sans doute, qu’elle pleurait tout à l’heure...

Mais voici qu’il entend Maurice dire à Anne-Marie:

--Quelle tête de linotte, je suis! N’allais-je pas oublier de parler à mon oncle des actions de papa!

--Tu ferais mieux de ne pas lui en parler, répond celle-ci, ce n’est pas bien, je crois.

--Quelle sottise, Anne-Marie! Les actions ne rapportent rien en ce moment; mais qui sait? Elles remonteront peut-être. D’ailleurs, ce n’est qu’une bagatelle pour l’oncle.

Elle l’interrompt avec une chaleur extraordinaire, et presque avec de l’angoisse.

--Je t’en prie, Maurice, ne fais pas cela. Donne-moi raison pour une fois.

Il la regarde, un peu piqué.

--Pour une fois!... On dirait que je suis un tyran... Tu as prononcé un mot de trop: je ne dois pas céder.

--Ne t’attache pas aux mots, Maurice. Il s’agit ici de bien plus que de phrases ou de politesse. Je ne trouve pas beau de vouloir tromper ton oncle en ce moment où il est si bon envers nous.

--Mais, tais-toi, Anne-Marie, tais-toi donc! Tu n’entends rien aux affaires!

Il est calme, d’un calme exaspérant, imperturbable. Il la considère, comme un maître d’école ferait d’un élève qui commettrait des bévues le jour même de l’examen.

--Tu ne comprends donc pas ce qui est en cause... s’écrie-t-elle, en faisant un geste des mains comme pour repousser quelque chose.

--Il faut que je parle à l’oncle maintenant, dit Maurice, au moins pour lui montrer qu’on n’a jamais eu l’intention de le tromper. A t’en croire, mon père et moi, nous serions des coquins!

Il s’approche de l’oncle Téodor et l’entretient de ces actions, que son père veut lui vendre. Le patron Téodor l’écoute autant qu’il peut. Il a vite saisi que son frère, M. le maire, a fait une mauvaise spéculation et cherche à se couvrir d’une perte assurée. Qu’importe? Ce sont là des services qu’il a l’habitude de rendre à toute la famille. Il n’y pense même pas. C’est Anne-Marie qui l’occupe.

Il a surpris le regard courroucé qu’elle lance sur Maurice: ce n’était certes pas un regard d’amour! Au milieu de son désespoir une faible lueur commence à poindre. Il ressemble à un homme qui dans une pièce hantée verrait surgir du parquet une vapeur claire, qui se condenserait, grandirait, deviendrait une réalité palpable.

--Suis-moi, dans mon cabinet, Maurice, dit-il; je vais te donner l’argent!

Tout en prononçant ces mots, son œil se pose sur le Duvet. Le fantôme apparu se décidera-t-il à parler? Cependant, il ne distingue en elle que du désespoir muet.

Mais à peine est-il assis à son bureau, que la porte s’ouvre: Anne-Marie entre.

--Oncle Téodor, dit-elle fermement et résolument, n’achetez pas ces papiers-là.

Qui eût cru, petit Duvet, que tu aurais un pareil courage, quand, il y a trois jours, tu étais assise dans la charrette, près de Maurice, et qu’à chaque parole de lui, tu te faisais plus petite et plus effacée?

Maurice se fâche. Il lui jette un «Tais-toi» sifflant et bas, puis il crie, pendant que le patron Téodor est en train de compter ses billets de banque:

--Qu’est-ce qui te prend? Les actions ne rapportent rien en ce moment et je l’ai dit à mon oncle, mais il sait aussi bien que moi qu’elles rapporteront un jour ou l’autre. Crois-tu qu’Oncle se laisserait tromper? Oncle comprend ces choses-là beaucoup mieux que toi. Ai-je jamais eu l’idée de lui présenter ces actions comme bonnes? Mais elles peuvent devenir bonnes pour celui qui peut attendre!

Le patron Téodor ne dit rien: il tend simplement une liasse de billets à Maurice.

--Oncle, poursuit l’intraitable petit apôtre de la vérité,--car, il n’y a pas d’êtres plus intraitables que ces êtres délicats, une fois excités et sortis de leur réserve,--oncle, ces actions ne valent pas un sou et ne vaudront jamais rien. Nous le savons très bien à la maison!

--Anne-Marie, tu fais de moi un coquin!...

Les yeux de la jeune fille sont comme des lames de ciseaux; ils coupent; et, morceau par morceau, ils le dépouillent de tout ce dont elle l’avait paré. Et quand elle l’aperçoit enfin dans la nudité de sa suffisance et de son égoïsme, sa terrible petite langue prononce le jugement définitif.

--Et qu’es-tu donc autre chose?

--Anne-Marie!

--Oui, que sommes-nous tous les deux? continue la petite langue impitoyable.

Le Duvet a perdu toute sa timidité; elle éprouve maintenant le besoin de tirer au clair les pensées obscures qui ont torturé sa conscience, depuis qu’elle a soupçonné que l’homme riche et puissant pouvait avoir un cœur, un cœur douloureux et tendre.

--Oui, reprend-elle, que sommes-nous? Quand nous sommes montés en voiture, que pensions-nous? De quoi parlions-nous, sur la route? Tu seras ferme et grave, me disais-tu. Et toi, tu seras prudent et rusé, te disais-je. Nous voulions gagner beaucoup et ne rien donner. Nous ne venions pas pour dire: Aidez-nous, car nous sommes pauvres et nous nous aimons. Non, nous n’avions que le désir de flatter et de caresser et de nous insinuer dans les bonnes grâces de l’oncle Téodor. Nous ne comptions lui donner en échange, ni tendresse, ni estime, pas même de la gratitude. Mais pourquoi ne venais-tu pas seul? Pourquoi devais-je t’accompagner? Tu voulais me montrer, tu voulais que je...

Le patron Téodor s’est dressé en voyant Maurice lever la main sur elle. Il a suivi la scène, tout gonflé d’espoir. Et il lui semble que son cœur s’ouvre à deux battants pour la recevoir, quand elle pousse un cri et vole droit dans ses bras. Elle y vole sans hésitation, sans réflexion, comme si elle n’avait que ce refuge au monde.

--Oncle, il veut me battre!

Et elle se presse contre lui bien fort.

Mais Maurice a repris son calme.

--Pardonne-moi ma violence, Anne-Marie, dit-il. J’ai souffert de t’entendre ainsi parler devant Oncle. Heureusement l’oncle comprendra que tu n’es qu’une enfant. J’avoue cependant que le dépit, si juste qu’il soit, n’autorise jamais un homme à battre une femme. Viens maintenant m’embrasser. Tu n’as besoin de chercher près de personne aucune protection contre moi.

Elle n’a pas bougé, elle ne se retourne pas, elle s’accroche seulement plus fort au patron Téodor.

--Duvet, te laisserai-je prendre? murmure celui-ci.

Elle ne répond que par un tremblement dont il frémit; mais il ne s’est jamais senti si fort, si dispos, si courageux; et il ne craint pas de plaisanter.

--Tu m’étonnes, Maurice; l’amour te rend faible. Quoi! tu lui pardonnerais de t’avoir appelé coquin? Songe à ton honneur, et romps immédiatement ton engagement avec elle. Monte en voiture, mon garçon, et pars seul. Ce ne sera que justice après une pareille insulte.

Il prend entre ses deux mains la tête d’Anne-Marie et la soulève pour la baiser au front.

--Abandonne cette coupable! répète-t-il.

Maurice commence à comprendre. Il voit l’éclat moqueur des yeux du patron Téodor et le sourire qui erre sur ses lèvres.

--Viens, Anne-Marie!

Elle tressaille. Il l’appelle, et il est celui à qui elle s’est promise. Elle doit obéir. Elle lâche subitement le patron Téodor, mais elle ne peut faire un pas, elle s’affaisse sur une chaise et sanglote.

--Retourne seul dans ta charrette, Maurice, dit le patron Téodor avec âpreté. Cette jeune fille est chez moi, et je compte la protéger contre ta brutalité.

Il ne songe plus qu’à la relever, à essuyer ses larmes et à lui murmurer qu’il l’aime.

--Ah! s’écrie le jeune homme, c’est une conspiration! Je suis trahi. On m’a volé ma fiancée, et on me bafoue... Tu y gagnes et je t’en félicite, Anne-Marie!

Et, se précipitant dehors, il lui dit encore:

--Chercheuse de fortune!

Le patron Téodor fait un mouvement pour courir sur lui, mais le Duvet le retient.

--Non, non. Laissez Maurice. Qu’il ait le dernier mot! Maurice a toujours raison. Je ne suis qu’une chercheuse de bonheur!

* * * * *

Ah Duvet, fleur soyeuse! Tu n’étais pas seulement une chercheuse de bonheur, tu étais aussi une distributrice de bonheur. On le sent bien à parcourir encore la maison que tu as habitée. La cour est toujours ombragée de grands érables, et les troncs des bouleaux s’y dressent tout blancs, sans une tache, de la racine jusqu’à la cime. Aujourd’hui, comme jadis, la couleuvre s’enroule tranquille au soleil, sur le mur de pierre; et dans l’étang du parc, il y a de vieilles carpes, si vieilles que personne n’a le cœur de les prendre à la ligne. Et quand je viens, je respire toujours un air de fête et de dimanche; et il me semble que les oiseaux et les fleurs chantent doucement ton souvenir.

L’ÉPITAPHE

Aujourd’hui personne ne fait plus guère attention à la petite croix qui se trouve dans un coin du cimetière de Svartsiö. Ceux qui viennent à l’église passent devant sans même y jeter un regard. Et ce n’est point étonnant, car la croix est si basse, que le trèfle et les bleues campanules en atteignent le croisillon et que la fléole la surmonte. Personne ne se soucie plus de lire l’inscription qui y est peinte. Les lettres blanches en sont maintenant presque effacées par la pluie, et il ne semble pas que personne ait jamais l’idée d’essayer de les reconstituer et d’en former des mots. Pourtant cette petite croix excita jadis beaucoup d’étonnement et de curiosité. Il y eut un temps où nul ne mettait le pied dans le cimetière de Svartsiö sans aller la regarder. Et même encore aujourd’hui, il suffit que de vieilles gens s’y arrêtent, pour que toute une histoire se déroule devant leurs yeux.

Ils revoient la commune plongée dans son sommeil d’hiver, ensevelie partout également sous une aune et demie de neige blanche. On ne s’y dirige qu’avec une boussole, comme sur la mer. Il n’existe plus de différence entre la rive et le lac; le champ mal défriché est aussi uni, aussi plat que celui qui a porté cent fois des récoltes d’avoine. Les charbonniers, dont la hutte s’élève près des grands marais et des plateaux nus, peuvent s’imaginer, qu’ils règnent sur autant de terre labourée, que les plus riches paysans. Les routes ont quitté leur calme cours entre les clôtures grises: elles se hasardent à travers les champs et les eaux gelées. D’une maison à l’autre, on a même la sensation d’être égaré. Par exemple, on découvre tout à coup que le sentier jusqu’au puits passe par-dessus la petite haie qui borde la plate-bande de roses.

Mais nulle part il n’est aussi difficile de se retrouver que dans le cimetière. Le mur de pierres sèches qui l’enclot a disparu, si bien que le champ des morts se confond avec les champs du presbytère. Aucune inégalité sur la couche de neige n’en trahit les tertres et les hauteurs. La neige a tout recouvert. Les minces petits cœurs de fer, suspendus aux branches des croix, et que d’ordinaire le vent balance, ne font plus entendre leurs tintements tristes. Il en émerge quelques-uns entre les buissons de lilas: mais les maigres rameaux, qui percent la neige, tous semblables, ne fournissent aucun indice à ceux qui voudraient s’y reconnaître. Les vieilles femmes, dont c’est l’habitude de venir chaque dimanche jeter un coup d’œil sur les tombeaux de leurs chers défunts, ne peuvent pousser plus loin que quelques pas dans l’allée du milieu. Là, elles s’arrêtent et tâchent de deviner la place du tombeau. Est-ce à ce buisson-là ou à celui-ci? Et elles soupirent après la fonte des neiges. Il semble que les morts soient tout d’un coup horriblement loin, maintenant qu’on n’aperçoit plus l’endroit où ils sont enterrés. Çà et là, de hautes pierres montent; mais elles sont rares, et leur coiffure de neige, ne permet guère de les distinguer l’une de l’autre.

Une seule allée a été déblayée: celle qui conduit à la petite chapelle mortuaire. C’est là qu’on dépose les cercueils, et que le pasteur prononce les mots d’adieu et récite les derniers psaumes. Il ne faut pas songer à les inhumer, tant que dure l’hiver. On les laisse donc dans la chapelle jusqu’à ce que Dieu envoie le dégel et que la terre puisse être remuée par la bêche et la pioche.

* * * * *

Or, voici qu’au plus dur de l’hiver un enfant meurt à Lerum, chez le maître de forges Sander. C’est une belle forge que celle de Lerum, et le maître de forge est un homme puissant. Il s’est fait construire tout récemment un tombeau de famille, dont la neige, qui le cache, n’a pas effacé le souvenir. Une bordure de pierre taillée et une chaîne de fer l’entourent; au milieu, se dresse un bloc de granit qui ne porte qu’un seul mot, le nom de Sander. Ces grosses lettres luisent à travers tout le cimetière.

Maintenant que l’enfant est mort et qu’on parle de l’enterrement, le maître de forges dit à sa femme:

--Je ne veux pas que cet enfant-là soit mis dans mon tombeau.

C’est l’heure du déjeuner. Il est assis dans la salle à manger de Lerum, et mange seul, selon son habitude. Sa femme, Ebba Sander, se tenait près de la fenêtre d’où la vue s’étend sur le lac et sur les îles plantées de bouleaux. Elle était là qui pleurait; mais, à ces mots, ses yeux devinrent subitement secs. Toute sa petite forme sa rapetissa de peur, et un tremblement la saisit.

--Que dis-tu? Que dis-tu? demanda-t-elle, en parlant comme une personne qui grelotte.

--Ça me gêne, répondit le maître de forges. Père et mère y reposent. Le nom de Sander est sur la pierre. Je ne veux pas que l’enfant y soit.

--Ah, c’est ça que tu as trouvé! dit-elle toujours frissonnante. Je savais bien que tu te vengerais un jour.

Il rejeta sa serviette, se leva de table et se dressa devant elle, large et haut. Ce n’était nullement son intention de faire passer sa volonté par beaucoup de paroles. Mais elle devait comprendre, à le voir ainsi, qu’il ne pouvait pas changer d’avis. Il est tout entier dans son entêtement inébranlable et lourd.

--Je ne cherche pas le moins du monde à me venger, dit-il sans élever la voix. C’est simplement que je ne peux pas souffrir cette chose-là.

--Tu parles comme s’il ne s’agissait que de le changer de lit, dit-elle. Puisqu’il est mort, peu lui importe. Mais moi, je serai une femme perdue.

--J’y ai songé, dit-il; mais je ne peux pas.

Ceux qui ont été mariés pendant des années n’ont pas besoin de beaucoup de mots pour se comprendre. Elle sait déjà qu’il est bien inutile d’essayer de le fléchir.

--Alors, pourquoi m’as-tu pardonné? gémit-elle en se tordant les mains. Pourquoi m’as-tu permis de rester à Lerum, comme ta femme?

Le mari ne lui veut aucun mal; mais il est parvenu à l’extrême limite de ses concessions.

--Inventons un prétexte que tu donneras aux voisins, répond-il. Tu leur diras qu’il y a de l’eau dans le tombeau ou qu’il n’y a de place que pour les cercueils de père et de mère, pour le mien et pour le tien.

--Et tu penses qu’on me croira?

--Arrange-toi comme tu pourras, alors!

Il n’est pas fâché. Elle voit qu’il ne l’est pas. Mais, comme il le dit lui-même, c’est un point sur lequel il est impossible de céder.

Elle s’enfonce dans son fauteuil, les mains derrière la tête et regarde fixement à travers les vitres. N’est-ce pas affreux qu’il y ait dans la vie tant de choses plus puissantes que nous? Mais qu’en nous-mêmes se lèvent des forces que nous ne saurions gouverner, voilà ce qui est encore plus effrayant! L’amour qu’elle avait conçu, quelques années auparavant, quand elle était déjà une femme mariée, une femme raisonnable, cet amour-là, il n’y avait même pas eu à essayer de le maîtriser, tant il était passionné. Et aujourd’hui, est-ce à un désir de vengeance qu’obéit aveuglément son mari? Il ne s’était jamais emporté contre elle. Dès qu’elle était venue lui confesser sa faute, il lui avait pardonné. «Tu as été égarée et jetée hors de ton bon sens», lui avait-il dit, et il l’avait laissée continuer près de lui sa vie d’épouse. Mais, s’il est assez facile de dire qu’on pardonne, c’est peut-être bien dur de le faire; c’est surtout dur et malaisé pour qui a l’esprit opiniâtre et mélancolique, pour qui n’oublie ni n’éclate. Elle a toujours senti qu’il eût mieux valu que son mari cédât à la colère jusqu’à la battre. Alors il aurait pu redevenir bon; mais, près de cet homme morose et renfermé, elle a désormais appris à avoir peur. Elle marche comme un cheval entre les brancards. Derrière elle, quelqu’un tient un fouet à la main, même s’il ne s’en sert pas. Et voici qu’il s’en sert. Et voici qu’elle est une femme perdue.

* * * * *

Les gens racontent que l’on ne vit jamais une douleur comme la sienne. Elle avait l’air pétrifiée. Les jours qui précédèrent l’enterrement, on n’aurait pas su dire si vraiment elle vivait. Entendait-elle les paroles qu’on lui adressait? Distinguait-elle les personnes qui lui parlaient? Elle paraissait ne pas sentir la faim. Elle s’exposait au froid rigoureux sans s’en apercevoir. Mais les gens se trompaient: ce n’était point la douleur qui la paralysait, c’était la terreur.

Elle ne songeait même pas à garder la maison le jour de l’enterrement. Elle irait jusqu’au cimetière. Elle suivrait le convoi; et ceux qui le suivraient avec elle croiraient qu’on mène le mort à la grande tombe des Sander. Et, sans doute, elle s’affaisserait sous l’étonnement des regards appesantis sur elle, quand celui qui marche devant le cercueil se dirigerait vers une fosse obscure. Bien qu’on fût au cimetière, un murmure parcourrait tous les rangs. «Pourquoi l’enfant n’est-il pas mis au tombeau des Sander?» On se rappellerait les vagues bruits qui circulèrent jadis. «Il y avait du vrai dans ces bruits-là», dirait-on. Et, avant même qu’on fût revenu de l’enterrement, elle serait jugée et condamnée. Mais il fallait qu’elle fût là: c’était, douteux encore, le seul moyen de salut. Il fallait qu’elle se montrât, qu’elle eût un visage calme et qu’elle fît bonne contenance. Peut-être alors croirait-on à ce qu’elle dirait pour expliquer la chose.

Le mari, lui aussi, vient à l’Église. Il a tout arrangé; il a invité les hôtes, commandé le cercueil et décidé qui le porterait. Il n’est plus rude ni méchant maintenant qu’il a imposé sa volonté. Le dimanche, à la fin de l’office, un cortège se forme devant la mairie rurale. Les porteurs passent les bandes blanches sur leurs épaules. Tous les notables de Lerum sont là, ainsi qu’une grande partie des autres paroissiens. Pendant que la procession s’organise, Ebba Sander se dit qu’on s’apprête à mener un criminel au lieu de son supplice. Elle voudrait les préparer à la chose, mais aucun mot ne sort de ses lèvres. Elle est incapable de parler sensément et avec, calme. Tout ce qu’elle pourrait faire, ce serait de gémir violemment. Elle n’ose pas ouvrir la bouche, de peur qu’un cri d’horreur ne s’en échappe. Les cloches commencent à sonner au beffroi: le cortège s’ébranle. Et personne ne se doute de ce qui doit arriver! Pourquoi donc n’a-t-elle rien dit? Si elle ne s’obligeait à un violent effort sur elle-même, elle leur crierait de ne point aller au cimetière avec le mort. Qu’est-ce qu’un mort? Faut-il donc qu’elle soit perdue pour un mort! Qu’ils le mettent où ils voudront, mais pas au cimetière! Comment les empêcher d’y entrer? Des idées incohérentes lui traversent la tête... On y a relevé des traces de loups... On peut y attraper la peste... Elle voudrait les effrayer comme des enfants. Elle ne sait pas où l’on a creusé la fosse du petit. Elle le saura toujours assez tôt...

Quand le convoi pénétra au cimetière, elle promena les yeux sur le champ de neige; mais elle ne vit ni chemin, ni tombeau, rien qu’une plaine blanche immaculée. Le convoi se dirigea vers la chapelle. Tous ceux qui le purent s’y entassèrent; et le service funèbre se fit là. Il ne fut même pas question d’aller au tombeau des Sander. Nul ne saurait donc que le petit enfant, dont le dernier sommeil avait été béni, ne serait jamais déposé dans le caveau de la famille. Si Ebba Sander y avait songé, si elle n’avait pas été étourdie par son épouvante, elle n’aurait pas eu un seul instant d’angoisse. «Au printemps, pensa-t-elle, quand on mettra le cercueil dans la terre, il n’y aura sans doute que le fossoyeur de présent.» Elle comprit qu’elle était sauvée, et elle éclata en sanglots. Les gens la regardaient avec pitié. «Quelle douleur! disaient-ils. C’est affreux.» Mais elle ne versait que les larmes d’une personne soulagée qui vient d’échapper à la honte et au danger de la mort.

* * * * *

Deux ou trois jours après l’enterrement, elle était assise un soir à sa place ordinaire dans la salle à manger, et, pendant que le crépuscule descendait, elle se surprit à soupirer après quelque chose. C’était l’heure où l’enfant avait l’habitude d’accourir et de jouer près d’elle. Ebba prêtait l’oreille comme pour entendre ses petits pas. Et tout à coup elle tressaillit et se dit:

«Mais puisqu’il est mort, mort...»

Le lendemain, au crépuscule, elle était encore assise à la même place, et la même attente lui serra le cœur. Et, de soir en soir, le même désir lui revint, et toujours plus angoissant. Il s’étendit comme la lumière au printemps, jusqu’à régner, comme elle, sur toutes les heures du jour et de la nuit.

Bien entendu, un enfant né dans ces conditions ne sera pas aimé davantage mort ou vivant. Du temps qu’il vivait, la mère n’a pensé qu’à regagner son mari; et la vue de l’enfant ne pouvait être agréable au maître de forges. Il fallait autant que possible, le tenir à l’écart; et souvent le petit dut sentir qu’il était gênant. La femme qui avait trahi ses devoirs voulait montrer à son mari qu’elle valait pourtant quelque chose, et, sans cesse, elle surveillait et activait le travail de la cuisine et de la chambre au tissage. Où pouvait-il y avoir une place pour le petit dans cette vie-là?

Maintenant, elle se rappelle combien ses yeux savaient implorer et mendier. Le soir, il lui demandait de rester auprès de son lit; il disait qu’il avait peur des ténèbres; mais elle commence à croire que ce n’était qu’une feinte pour qu’elle demeurât davantage avec lui. Elle se rappelle comment il luttait contre le sommeil, et elle comprend qu’il ne se tenait éveillé, qu’afin de sentir plus longtemps sa main dans les siennes. Ah, si petit qu’il fût, c’était un petit rusé! Il employait toute l’intelligence qu’il avait à obtenir un peu de son amour. On s’étonne que les enfants puissent aimer ainsi. Elle ne l’a jamais compris du temps qu’il vivait. A vrai dire, ce n’est qu’aujourd’hui qu’elle s’éveille à l’amour maternel. Ce n’est qu’aujourd’hui qu’elle se sent fière et charmée de la beauté de son fils. Pendant des heures, elle rêve de ses grands yeux mystérieux. Il n’avait jamais été rose et potelé, mais pâle et délicat, mais étrangement beau; et, chaque jour qui passe, il lui paraît plus beau. Les enfants sont donc ce que la terre porte de plus précieux! Dire qu’il y a de petits hommes qui tendent la main à tout le monde et qui croient que tout le monde est bon; de petits hommes qui ne regardent pas si un visage est laid ou beau, qui embrassent aussi volontiers l’un que l’autre, qui chérissent également les vieux, les jeunes, les riches, les pauvres, et qui pourtant sont des hommes!

Chaque jour il lui semble qu’elle est plus près du petit. Elle souhaiterait bien qu’il vécût; mais elle se demande si elle serait aussi près de lui que maintenant. Par moment, l’idée qu’elle ne l’a pas rendu heureux la désespère: «C’est pour cela qu’il m’a été enlevé», se dit-elle. Mais son chagrin ne prend que rarement cette forme douloureuse. Le chagrin qu’elle craignait tant jadis n’est pas ce qu’elle supposait. Le chagrin, c’est de vivre et de revivre le passé. Le chagrin, c’est de pénétrer dans l’être intime de l’enfant disparu, de le comprendre enfin; et ce chagrin-là est pour elle une richesse.

Mais elle craint par dessus tout que le temps n’emporte son image. Elle ne possède aucun portrait de lui. Peut-être ses traits s’effaceront-ils de sa mémoire. Chaque jour, assise près de la fenêtre, elle en fait l’épreuve et s’interroge: «Le vois-je? Le vois-je bien distinctement?» Et, pendant que les semaines de l’hiver s’écoulent l’une après l’autre, la voilà qui aspire au printemps, au printemps où on le retirera de la chapelle mortuaire, où on le déposera dans la terre, où elle pourra venir à son tombeau et lui parler. Il sera mis du côté de l’ouest où les vents sont plus tièdes. Elle ornera le tertre de roses. Elle y veut aussi une haie et une banquette, afin d’y rester assise de longues heures.

Mais les gens, qui ne sauront rien et qui croiront que son enfant est au tombeau de la famille, s’étonneront de la voir parer et soigner une tombe étrangère et y demeurer si longtemps. Que leur dire? Ne pourrait-elle pas d’abord se rendre au grand tombeau, y déposer un bouquet, s’y arrêter un instant, puis, à la première occasion, se glisser vers la petite tombe? Oui, c’est ce qu’elle fera. L’enfant se contentera sûrement de la pauvre fleur qu’elle lui aura gardée... Mais ce n’est pas ainsi qu’elle entrera en communion avec le cher petit être. Alors il saura qu’elle rougit de lui. Il comprendra quelle honte brûlante il fut pour elle, lorsqu’il vint au monde. Et c’est cela précisément qu’elle doit lui épargner. Il est indispensable qu’il croie que le bonheur de le posséder allait au-dessus de tout...

* * * * *

Enfin l’hiver cède. Déjà le printemps s’ébauche. Sous la couche de neige qui fond, la terre se laisse apercevoir. On attendra peut-être environ deux ou trois semaines avant que le sol se dégèle; mais enfin, on espère maintenant que bientôt les morts sortiront de la chapelle. Ebba Sander le désire d’un désir sans cesse plus ardent.

Voit-elle encore son enfant? La petite figure, distincte pendant l’hiver, est devenue, depuis le printemps, plus indécise. L’expérience qu’elle renouvelle chaque jour augmente son désespoir. Il faut à tout prix qu’elle puisse s’asseoir devant son tombeau, pour être près de lui, pour le voir, pour l’aimer. Oh! quand sera-t-il dans la terre? Elle n’a qu’un être au monde à chérir: c’est lui. Il faut donc qu’elle le voie et qu’elle le voie toute sa vie durant. Ses hésitations, ses craintes se sont évanouies, emportées par le désir de son âme. Elle aime et ne peut pas vivre sans ce mort. Elle n’aura jamais d’égards que pour lui...

Quand le vrai dégel arriva, quand les tombeaux et les hauteurs du cimetière réapparurent, quand les cœurs des croix de fer recommencèrent à tinter, quand la terre enfin s’ouvrit au petit cercueil, déjà la croix était faite, qu’on planterait sur le tertre. Elle était noire et portait sur ses deux bras écrit en lettres blanches: _Ci-gît mon enfant_, au-dessous: _Ebba Sander_. Elle n’a plus aucun souci de l’opinion du monde. Tout est vanité. Une seule chose importe: qu’elle puisse, sans dissimuler, venir pleurer au tombeau de son enfant.

L’HÔTE DE NOËL

Jadis une bande de bohèmes et d’artistes avaient trouvé un refuge dans un vieux manoir de la province du Vermland; et, sous le nom de Cavaliers d’Ekebu, ils y avaient mené une ronde effrénée de plaisirs et d’aventures.

Un de ces Cavaliers était le petit Ruster, celui qui savait transposer les airs de musique et jouer de la flûte. Il était d’humble naissance, pauvre, sans famille ni foyer, et, quand la compagnie joyeuse se dispersa, il connut des temps durs. Plus de cheval; plus de voitures; plus de pelisse ni de bon panier chargé de provisions. Il dut aller à pied de domaine en domaine, ses frusques enveloppées dans un mouchoir bleu à carreaux, le pardessus boutonné jusqu’au menton, afin de dissimuler l’état du gilet et de la chemise. Il portait toute sa richesse au fond de ses poches: une flûte dévissée, une gourde d’eau-de-vie et sa plume. Si les temps étaient restés les mêmes, ce copiste de musique n’aurait point chômé. Hélas! de jour en jour les gens du Vermland se désintéressaient des mélodies et des beaux airs. On reléguait dans les greniers les guitares aux rubans déteints et aux chevilles fatiguées, les cors de chasse dont les glands et les freluches s’effiloquaient; et la poussière s’épaississait sur le cercueil des violons. A mesure que la flûte et la plume du petit Ruster travaillaient moins, sa bouteille besognait davantage: il devint un ivrogne fieffé. Encore qu’on le reçût comme un vieil ami, son arrivée causait de l’ennui et son départ du plaisir. Il apportait avec lui de mauvaises odeurs et des relents d’alcool, et dès le second grog, les yeux déjà vagues, il entamait des histoires désagréables. Il était l’éternelle appréhension des maisons hospitalières.

* * * * *

Or, quelques jours avant la Noël, il alla à Löfdala, où demeurait Liliécrona, le grand violoniste. Ce Liliécrona avait été, lui aussi, un cavalier d’Ekebu, et un des plus épris de cette vie tumultueuse. Puis il était revenu à sa famille et n’avait plus bougé. Quand Ruster se présenta, au milieu des nettoyages et des préparatifs de la fête, et qu’il demanda de l’ouvrage, Liliécrona lui donna quelques morceaux de musique à copier.

--Tu aurais mieux fait de le laisser partir, lui dit sa femme: il va traîner les choses en longueur, et nous serons obligés de le garder pendant la Noël.

--Il faut toujours qu’il soit quelque part, répondit Liliécrona.

Et il offrit des grogs à Ruster, et il lui tint compagnie et revécut avec lui son temps de bohème. Au fond, la société de Ruster le gênait un peu et l’attristait, mais il n’en voulait rien dire, car ses souvenirs de vieille amitié et ses devoirs d’hôte lui étaient également sacrés.

Depuis trois semaines, on se préparait chez les Liliécrona à célébrer la Noël; depuis trois semaines, on vivait en plein remue-ménage et en pleine fièvre. On s’était fatigué et rougi les yeux à faire des chandelles. On avait gelé à brasser la bière dans la buanderie et, dans le magasin des provisions, à saler la viande et à hacher les saucisses. Mais les domestiques aussi bien que la maîtresse supportaient sans murmure ce surcroît de labeur, car ils savaient que, leur tâche terminée et la sainte nuit venue, un doux enchantement descendrait sur eux, et que les plaisanteries et les gais propos leur monteraient naturellement aux lèvres, et que leurs pieds auraient des ailes pour les danses et que les vieux airs et les vieilles rondes oubliés sortiraient soudain des coins obscurs de leur mémoire. Et comme tous alors se sentiraient bons! Mais le petit Ruster était venu; et la maîtresse et les servantes et les enfants tombaient d’accord que leur Noël était gâtée.

La présence de Ruster leur pesait sur le cœur. On craignait que Liliécrona, en remuant ses souvenirs, ne réveillât son humeur nomade et que le grand violoniste, qui jadis ne pouvait rester longtemps au milieu des siens, ne fût encore perdu pour sa famille. Et comme il s’était fait chérir, depuis deux ans qu’on avait le bonheur de le posséder! Il se prodiguait. Il était l’âme de la maison, surtout à Noël. Ce n’était pas alors sur le canapé ou dans la chaise à bascule, mais sur un grand escabeau, tout luisant d’usure, qu’il s’asseyait, au coin du feu. Et là, tour à tour conteur et musicien, devant sa maisonnée attentive et ravie, il courait les aventures et galopait à travers le monde, jusqu’aux étoiles. Et toute la vie devenait haute, belle et riche, au rayonnement de cette seule âme. Aussi l’aimait-on comme on aime la Noël, le soleil et le printemps. Mais le petit Ruster était venu, et la fête était compromise. Leur travail ne servirait plus à rien, si l’esprit du maître était détourné de son foyer. Et puis pouvait-on voir d’un œil calme cet ivrogne installé à la table de Noël, dans une honnête et pieuse famille, dont il abîmait toute la joie?

La veille de Noël, au matin, le petit Ruster, ayant achevé de copier sa musique, parla vaguement de s’en aller, bien que son intention fût de rester. Sous l’influence de la maussaderie générale, Liliécrona répondit, en termes aussi vagues, que Ruster ferait peut-être mieux de demeurer où il était, pendant la Noël. Mais le petit Ruster était fier et ombrageux: il retroussa ses moustaches et secoua la crinière qui s’élevait sur sa tête comme un nuage noir. Que voulait dire Liliécrona? Pensait-il que lui, Ruster, était embarrassé? Mais dans toutes les forges du pays on l’attendait, on l’espérait; son lit était fait, son verre déjà rempli. Il avait de l’ouvrage et des invitations à ne savoir par où commencer.

--Fort bien, dit Liliécrona, je ne te retiendrai pas.

Après le déjeuner, le petit Ruster emprunta pelisse et fourrure; on fit atteler un traîneau et on recommanda au valet, qui devait le conduire, de fouetter le cheval, car une tempête de neige menaçait.

Personne ne croyait sérieusement que Ruster fût le bienvenu sous aucun toit; mais on écartait cette pensée fâcheuse, tant on se félicitait d’être délivré du personnage.

--Il a voulu partir, disait-on: c’est lui qui l’a voulu. Et maintenant soyons gais!...

Mais quand, vers cinq heures, on se réunit autour de l’arbre pour danser, Liliécrona soucieux, taciturne, ne s’assit point sur l’escabeau merveilleux, et ne toucha pas au bol de punch. Il ne lui revenait pas la moindre danse en mémoire, et son violon n’était pas accordé. On danserait et on chanterait sans lui.

Alors sa femme s’inquiéta, les enfants se mirent à bouder; tout alla de travers: on eut une veille de Noël absolument manquée. Le riz s’attachait au fond des casseroles, les chandelles crépitaient et crachotaient au lieu de brûler, les bûches fumaient, il entrait dans les chambres des bouffées d’air glacial. Le valet, qui accompagnait Ruster, n’était pas encore de retour. La cuisinière pleurait et les bonnes se querellaient. Et tout à coup Liliécrona s’aperçut qu’on n’avait pas mis dans la cour la botte de blé pour les oiseaux, et il se plaignit amèrement des femmes qui oubliaient les anciennes traditions et qui n’avaient pas de cœur. Mais tout le monde comprit bien qu’il songeait moins aux oiseaux qu’au petit Ruster et qu’il se repentait de l’avoir laissé partir, une veille de Noël. Il entra bientôt dans sa chambre dont il referma la porte, et on l’entendit jouer sur son violon des airs étranges, comme au temps jadis, quand sa maison lui devenait trop étroite, des airs provocants et railleurs et pleins d’une orageuse nostalgie. Sa femme se dit: «Il sera parti demain, si Dieu ne fait un miracle cette nuit. Voilà que notre inhospitalité a causé le malheur que nous voulions éviter.»

* * * * *

Cependant le petit Ruster courait sous la tempête. Il alla de porte en porte demandant du travail, mais il ne fut reçu nulle part. On ne l’invitait pas même à descendre du traîneau. Les uns avaient leur maison remplie d’invités, les autres devaient passer la Noël chez des amis. On pouvait à la rigueur le supporter quelques jours dans les semaines ordinaires, mais pas une veille de Noël. L’année n’en a qu’une, et les enfants se préparent à en jouir dès l’automne. Comment mettre cet homme à la même table que des enfants? Et maintenant qu’il s’adonnait à la boisson, on ne savait où le loger: la chambre des domestiques n’était pas assez bonne pour lui et la chambre des hôtes l’était trop. Et le petit Ruster continuait son chemin, fouetté par les tourbillons de neige. Ses moustaches trempées pendaient tristement; ses yeux injectés ne distinguaient plus rien; mais peu à peu les fumées de l’eau-de-vie qu’il avait bue se dissipèrent. Il commença de s’étonner et de se demander la raison de ce qui lui arrivait. Était-il donc possible que nul ne voulût l’accueillir? Et tout à coup il se vit lui-même: il se vit tel qu’il était, dégradé, ruineux, un misérable qu’on ne recevait qu’à contre-cœur.

«C’est fait de moi! se dit-il. Plus de musique à copier, plus d’airs de flûte! Personne au monde n’a le moindre besoin ni la moindre pitié de Ruster.» Les rafales se succédaient, soulevant des colonnes de neige qu’elles entraînaient au milieu des champs dans une ronde vertigineuse. Puis elles passaient, et la neige dansante retombait et s’affaissait aux creux des fossés. «Voilà la vie, se dit Ruster: on danse, et, après la danse, la chute. On est un pauvre flocon recouvert par beaucoup d’autres flocons. Mais, quand le moment est venu, ce sont des plaintes et des larmes. A mon tour, maintenant!»

Il ne se souciait guère de savoir où le conduisait le valet: ce ne pouvait être qu’à la mort. Le petit Ruster ne maudissait ni la flûte, ni la joyeuse bohème des jours enfuis; il ne se disait pas que mieux eût valu pour lui labourer la terre ou ressemeler des chaussures; mais il déplorait de n’être désormais qu’un instrument usé dont la joie ne tirerait plus d’accord. Il n’accusait personne. Quand le cor est fêlé et la guitare fendue, on s’en débarrasse. Il se sentait très chétif, très solitaire, très inutile, très perdu: le froid et la faim le tueraient la veille de Noël.

* * * * *

Le traîneau s’arrêta: il vit des lumières autour de lui, il entendit des voix douces. Des gens l’aidèrent à entrer dans une pièce bien chaude et lui firent boire du thé bouillant, pendant qu’on lui ôtait sa pelisse et que des mains tièdes frottaient ses doigts engourdis et que des souhaits de bienvenue bourdonnaient à ses oreilles. Il en fut tellement étourdi, qu’il mit un bon quart d’heure à se reconnaître chez les Liliécrona. Le valet, fatigué de courir d’une ferme à l’autre sous la tempête, avait pris le parti de revenir à la maison. Mais Ruster comprenait moins encore l’accueil empressé dont il était l’objet. Il ne se dit pas que son hôtesse, émue de compassion à l’idée du triste voyage qu’il avait fait et de toutes les portes qui s’étaient refermées devant lui par cet après-midi de grande fête, en avait oublié ses propres soucis.

Liliécrona, toujours enfermé dans sa chambre, ignorant le retour de Ruster, continuait sur son violon sa folle et sauvage musique. Ruster était assis dans la salle à manger avec les enfants. Les serviteurs, qui d’ordinaire venaient s’y asseoir la veille de Noël, avaient cherché dans la cuisine un refuge contre l’ennui qui s’était abattu sur les maîtres. La femme de Liliécrona s’approcha de Ruster:

--Mon mari jouera toute la soirée, dit-elle, et il faut que je veille au souper. Les enfants sont tout à fait abandonnés. Ne voulez-vous pas, Ruster, vous occuper des deux plus petits?

Les enfants étaient une espèce de gens que Ruster n’avait point accoutumé de fréquenter. On n’en rencontrait guère sous les tentes, ni dans les auberges, ni aux orgies, ni sur les routes de la bohème. Il éprouvait devant eux une grande timidité et ne trouvait rien à leur dire. Il tira sa flûte et leur en laissa tapoter les clefs et les trous. Le plus jeune, qui avait quatre ans, et l’aîné, qui en avait six, prirent leur première leçon de flûte et s’en montrèrent vivement intéressés.

--Voici le do, dit-il, et voici le ré.

Et saisissant une feuille de papier, il leur dessina ces notes.

--Mais non! s’écrièrent-ils. Ce n’est pas ainsi qu’on écrit do.

Et de courir chercher leur alphabet.

Alors Ruster les interrogea sur leurs lettres. Ils en savaient et ils en ignoraient. Leurs connaissances n’étaient pas encore très étendues. Ruster, piqué au jeu, les assit sur ses genoux et se mit en devoir de compléter leur instruction. La mère allait et venait de la cuisine à la salle à manger, et, toute surprise, écoutait. Les enfants riaient et répétaient avec docilité leur _a b c d_. Mais peu à peu l’attention de Ruster se relâcha, sa gaieté s’évanouit, et les pensées qu’il avait agitées sous la tempête lui remontèrent à l’esprit. Oui, c’était bon et charmant, mais passager: il n’en était pas moins fini et condamné. Et tout à coup, il jeta ses mains sur son visage et se prit à pleurer.

La femme de Liliécrona s’avança vivement:

--Ruster, dit-elle, je vous comprends, vous croyez que vous n’avez plus rien à faire ici-bas. La musique ne donne guère et l’eau-de-vie vous ruine. Mais tout n’est pas perdu.

--Oh si! sanglota le petit flûtiste.

--Voyons: apprendre à lire et à écrire aux enfants, être assis près d’eux comme ce soir, ne serait-ce point quelque chose? Et qui voudrait remplir cette tâche ne serait-il pas partout le bienvenu? Les enfants ne sont pas des instruments plus humbles que la flûte et le violon. Regardez-les, Ruster.

--Je n’ose pas, murmura Ruster, car il lui semblait presque douloureux de contempler à travers ces beaux yeux leurs âmes pures.

La femme de Liliécrona se mit à rire d’un bon rire heureux et clair.

--Vous vous y habituerez, Ruster. Vous resterez chez nous cette année comme maître d’école.

Liliécrona, qui avait entendu ce rire, sortit de sa chambre.

--Qu’y a-t-il?

--Il y a seulement, répondit sa femme, que Ruster est revenu et que je l’ai engagé pour apprendre à lire et à écrire aux enfants.

--Tu as fait cela? dit-il à voix basse. Tu as fait cela? Mais a-t-il donc promis de...

--Non, il n’a rien promis; mais il verra qu’il faut se garder de bien des choses quand on doit chaque jour rencontrer les yeux des enfants. Si ce n’eût été la Noël, j’aurais hésité ou reculé peut-être. Mais quand le bon Dieu ne craignait pas de mettre son petit enfant, son propre fils, parmi nous autres pécheurs, je pense que je puis, moi, donner à mes petits enfants l’occasion de sauver une âme.

Liliécrona ne répondit rien; mais toutes les rides de son visage se tirèrent et tremblèrent. Il s’inclina vers sa femme, lui prit la main et la baisa pieusement. Puis il cria:

--Tous les enfants vont venir ici baiser la main à mère.

Et l’on eut un joyeux Noël dans la maison de Liliécrona.

DANS VINETA

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