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De minces nuages floconneux couvraient le ciel; le soir était très calme et très doux; les petits duvets blancs des peupliers et des trembles planaient et flottaient dans l’air. Seul, à cette heure tardive, le patron Téodor arpente son jardin et réfléchit aux moyens de séparer le jeune homme de la jeune fille. Car jamais, au grand jamais, ils ne partiront ensemble pendant que lui, debout sur le perron, leur souhaiterait un bon voyage.

Est-il même possible qu’elle parte de n’importe quelle manière, quand elle a depuis trois jours rempli la maison de sa gaîté gazouillante, quand ils ont tous senti autour d’eux ce petit être gracieux et souple et si prévenant et si attentif. Cela ne se peut pas! L’oncle Téodor ne saurait plus se passer d’elle.

La nuit n’est pas froide, comme le sont en général les nuits dans cette contrée du nord. La chaleur s’est gardée sous la couverture grise des nuages. Les vents charitables restent dans leur demeure.

Le patron Téodor voit le Duvet, devant ses yeux. Elle pleure parce que Maurice l’a abandonnée. Mais il l’attire à lui et sèche ses larmes sous des baisers. Du gros châton mûr des arbres les petits duvets blancs se détachent, si petits, si légers, si délicats, que l’air les laisse à peine tomber et qu’à peine on les distingue sur le sol.

Le maître de forges rit tout seul en songeant à Maurice. Demain matin il entrera dans sa chambre: «Écoute, Maurice, lui dira-t-il. Je ne veux pas te donner de fausses espérances. Si tu te maries avec cette jeune fille-là, tu ne dois pas attendre un sou de moi. Je ne veux pas contribuer à gâter ton avenir.

«--Elle vous déplaît tant que cela, mon oncle? demandera Maurice.

«--Au contraire, c’est une brave fille, mais qui n’est rien pour toi. Tu devrais épouser une maîtresse femme comme Élisabeth Westhing. Sois raisonnable, Maurice, et n’interromps pas tes études pour cette petite fille. Tu ne feras jamais un maître de forges. Il ne suffit pas de savoir lever avec grâce son chapeau et de dire: «Merci, mes enfants!» Non! tu es taillé pour devenir un fonctionnaire et peut-être un ministre!

«--Si vous avez une si haute opinion de moi, mon oncle, répondra Maurice, aidez-moi à passer mes examens et permettez-nous de nous marier ensuite.

«--Pas du tout, pas du tout. Que serait ta carrière si tu commençais par t’attacher au pied un pareil boulet? Le cheval qui doit traîner des charges de pain ne court pas. Te figures-tu cette petite demoiselle boulangère comme femme de ministre? Tu ne peux pas te fiancer avant une dizaine d’années: si je vous laissais commettre cette sottise, qu’arriverait-il? Que vous viendriez tous les ans me demander de l’argent. Et nous en serions las, et vous et moi.

«--Mais, mon oncle, je suis un honnête homme. Je me suis engagé!

«--Écoute Maurice. Que vaut-il mieux? Qu’elle l’attende pendant dix ans et qu’au bout de ces dix ans, tu ne veuilles plus d’elle ou que tu rompes tout de suite? Un peu de résolution, mon garçon! Lève-toi, fais atteler et pars avant qu’elle ne s’éveille. D’ailleurs je trouve peu convenable que les fiancés courent ainsi les routes en tête-à-tête. Je me charge de la jeune fille, si seulement tu renonces à ta folie. Notre voisine la ramènera chez elle, dans la voiture à deux chevaux, la voiture couverte si tu veux. Et je me chargerai de t’entretenir à l’Université, de sorte que tu n’aies pas à t’inquiéter de ton avenir. Tu vas être raisonnable et m’obéir. Tes parents en seront bien aise. Pars. Je lui ferai entendre raison et je suis persuadé qu’elle ne voudrait pas être un obstacle à ton bonheur. Pars. N’essaie pas de la revoir. C’est inutile. Tu t’amollirais peut-être, car elle est mignonne.»

Là-dessus, Maurice prend une résolution héroïque et part.

Lui parti, qu’adviendra-t-il?

«Canaille»! crie une voix dans le jardin, une voix forte et menaçante, comme pour effrayer un voleur. Le patron Téodor regarde autour de lui. Qui est là? Qui parle? Est-ce lui qui s’interpelle ainsi?

Ce qui adviendra?...

Oh, il la préparera à la nouvelle que Maurice est parti. Il lui prouvera que Maurice n’était pas digne d’elle. Elle pleurera, mais quand elle aura épuisé ses larmes sur la poitrine de l’oncle, il lui fera comprendre très doucement et avec beaucoup de précautions ce qu’il ressent pour elle; il l’aimera, il la gagnera...

Les duvets des trembles continuent de tomber. Le patron Téodor étend sa grosse main; il en saisit un si léger, si délicat, si fragile, et longuement il le regarde. Les flocons tombent. Qu’arrivera-t-il? Que le vent les chassera, que la terre les salira, que des pieds pesants les écraseront. Les petits flocons qui tombent sur le patron Téodor lui semblent maintenant aussi lourds que du plomb. Qui voudrait être le vent ou la terre ou la semelle impitoyable?

Le grand lecteur qu’il est de l’_Histoire générale_ de Nosselt se rappelle tout à coup un épisode qui ressemble à son imagination de tout à l’heure. C’est le matin: Ariane dort sous la grotte rocheuse de Naxos; et le dieu Bacchus, une peau de panthère jetée sur l’épaule, regarde fuir à l’horizon des voiles noires de Thésée. Il a menacé Thésée dans un songe s’il n’abandonnait pas la jeune fille, et Thésée a levé l’ancre sans même réveiller la dormeuse. Le divin Bacchus est heureux et fier. Il saura consoler Ariane. Elle vient; elle sort de la grotte, rose et rayonnante; ses yeux cherchent Thésée, ils le cherchent près d’elle, puis plus loin à l’endroit où mouillait son navire, puis encore plus loin, sur les vagues, là-bas, où disparaissent les sombres voiles. Elle pousse un cri strident et, sans hésiter, elle s’élance droit vers la mer, dans la mort et dans l’oubli. Et le dieu Bacchus, le beau consolateur, reste seul. Voilà comment la chose s’était passée.

Nosselt dit bien que d’anciens poètes imaginèrent, par pitié, qu’Ariane s’était laissée consoler. Mais ces poètes pitoyables se sont trompés. Bacchus ne la consola pas. On ne console pas Ariane...

La douleur de perdre son fiancé sera donc la récompense des jolis sourires qu’elle lui adressait, des caresses de sa main fine candidement posée dans la sienne, et de la bonne humeur dont elle accueillait les plaisanteries.

Pour quel crime sera-t-elle condamnée? Pour lui avoir fait découvrir en lui-même un recoin d’âme, encore pur et inoccupé et qui attendait un petit être féminin maternel et tendre--ou pour avoir déjà pris sur lui tant d’ascendant qu’il n’ose plus jurer en sa présence? Le patron Téodor enrage contre sa mauvaise fortune.

Cette Anne-Marie, que n’est-elle solidement charpentée, avec des joues rouges et des cheveux noirs! Mais vraiment ce n’est pas commode d’avoir à faire à des êtres délicats, frêles et diaphanes comme des duvets!

Et justement un duvet tombe et lui parle: «Je t’aurais suivi tous les jours. Tu m’aurais entendu te chuchoter un avertissement à l’oreille quand tu es assis au jeu; j’aurais écarté de ta main le verre trop souvent rempli. Et tu l’aurais souffert de moi.

«--Oui, murmure-t-il, de toi, je l’aurais souffert...

Un second duvet tombe et parle:

«--J’aurais régné sur ta vaste maison et j’en aurais rendu plus intimes le bien être, la tiédeur. Je t’aurais accompagné à travers les déserts de la vieillesse. J’aurais allumé le feu de ton foyer. J’aurais été pour toi l’œil et le bâton. Ne le crois-tu pas?

«--Si, petit duvet, je le crois... répond-il, je le crois.

Et voici encore un duvet qui parle:

«--Je suis bien malheureuse. Mon fiancé me quitte demain sans même me dire adieu. Demain je pleurerai toute la journée. Je pleurerai de honte en songeant que je n’étais pas digne de Maurice. Et quand je retournerai chez moi, je ne sais comment j’aurai le courage de franchir le seuil de mon père. Tout le long de la petite rue, on murmurera quand je passerai; les gens se demanderont ce que j’ai fait de mal pour être ainsi traitée. Est-ce ma faute si tu m’aimes?

Et il répond les larmes dans la voix:

«--Ne parle pas ainsi.»

Il poursuit sa marche dans le jardin. Vers minuit, un peu d’obscurité tombe; il se sent le cœur serré d’angoisse; cet air lourd et suffocant semble immobilisé dans l’attente de quelque méfait qui se prépare et qui se commettra au jour.

Il voudrait calmer la nature et dire à haute voix: «Je ne le ferai pas.»

Et alors se produit la chose la plus curieuse du monde. Des frissons d’angoisse parcourent la nuit. Ce ne sont plus les petits flocons de duvet qui pleuvent. Il entend autour de lui des froissements de petites et de grandes ailes. Quelque chose s’enfuit on ne sait où, et ce qui fuit effleure son visage, frôle ses vêtements et ses mains. Ce sont les feuilles des arbres, les ailes des papillons, le chant des oiseaux. Il comprend qu’au retour du soleil, tout son jardin sera dévasté, muet et froid. L’aube se lève: il est presque étonné d’y voir encore les sombres masses de feuillage. Il n’y manque pas un seul brin d’herbe. Ce n’est pas le jardin qui s’est dénudé, c’est lui; il entre dans l’hiver, et son courage de vivre l’abandonne.

«Bah, dit-il, ça passera comme tout passe. C’est trop d’histoire, en vérité, pour un petit bout de fille!...»

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