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Un soir où le vrai vent avait soufflé et ne s’était apaisé que peu avant le coucher du soleil, Fontranges prit sa pèlerine, son fusil, et par le parc gagna la forêt. A son passage les chiens et les chevaux, un peu engraissés, comme ceux d’Hippolyte amoureux d’Aricie, mais pour une sinistre raison, tirèrent en vain sur leurs chaînes. Il n’aimait maintenant se promener qu’à pied et que seul. La pluie dans les allées avait rajeuni les traces de roues, qui dataient du printemps. Des crapauds minuscules s’ébattaient en souverains héréditaires dans les flaques qui n’avaient pas une heure. Les averses d’une journée avaient suffi à changer en paysage aquatique ce domaine hier sec encore, et les poules d’eau, les canards chantaient à la place des cailles. C’était un changement d’époque terrestre. Fontranges en jouissait. Il avait besoin que les arbres versassent sur lui de l’eau et non de l’ombre, que le sol ne résistât point mais l’aspirât, que le gazon n’essuyât pas ses chaussures, mais les oignît, et sa promenade le mena non au Roc Dur, mais à l’étang. Le soleil sur sa fin empourprait l’horizon et les chemins inondés. De moins entêtés que Fontranges, dans cette soirée lamentable, auraient renoncé à se dissimuler plus longtemps que l’on ne se console pas de la mort d’un fils, de l’outrage du sort à l’égard d’un petit Fontranges, mais Fontranges découvrait toujours à temps dans les ornières une empreinte de fer à cheval ou une trace de chien pour s’obstiner dans ses deux seules brouilles. Il arrivait devant l’étang. Le vent se levait à nouveau. La masse des sapins s’agitait d’un frémissement qu’on ne percevait qu’à sa frange. Un renoncement total, une désolation complète eût soulagé Fontranges. L’eau de l’étang arrachait de lui un reflet heurté et pauvre, une vraie confession. Devant ce lieu sinistre, tout autre aurait avoué qu’il n’aimait plus la France, ni ses rois, ni ces premiers Fontranges qui s’étaient acquis par leur courage et leur lenteur à comprendre la devise _Ferreum ubique_. Mais un hurlement lointain lui arriva juste à temps pour lui permettre de penser seulement:--Ce Miraut est insupportable!... S’il avait été franc, il eût avoué que Mme Bardini ne lui paraissait plus jolie, que Bella et Bellita ses filles ne lui étaient plus rien, que tout, plus que tout, lui était égal, plus qu’égal... Mais il se contint encore, et il pensait que Buffon aurait pu aussi bien écrire:--La plus déplorable conquête que l’homme ait jamais faite, c’est... lorsque soudain, il entendit des branches craquer. Il se retourna.
A cinq mètres de lui, dos à l’étang et au soleil, un filet d’eau argenté coulant de sa bouche, les oreilles tendues vers l’avant, des frémissements courant de façon presque continue sur ses reins tout fumants de la pluie tombée, un cerf le contemplait. Il regardait Fontranges sans curiosité mais avec volonté, en hypnotiseur, baissant parfois le front.--C’est dans un tel moment, pensait Fontranges, qu’on voit combien sont stupides les histoires où le conteur fait poser un merle sur les bois du cerf! On sentait ces ramures sacrées, interdites à tout oiseau, les branches les plus antiques et les seules vivantes de la forêt. Le cerf d’ailleurs semblait avoir une mission précise. Il se rapprocha encore d’un pas compté et sans piétinement, si près que Fontranges vit son propre reflet dans des larges prunelles en amande. Puis, comme si la faveur divine de n’avoir pas peur, de regarder l’humanité, de lui donner des leçons de courage, était soudain ravie à l’animal, il s’effraya, bondit et disparut.
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