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Le dégoût des chiens et des chevaux dura. Si Fontranges avait su s’observer, il aurait pu voir qu’il s’était détaché aussi des autres animaux, des sangliers, des outardes, des lièvres. Mais toute sa vie s’étant appuyé sur les chevaux et les chiens, il ne souffrait vraiment que d’eux, et la souffrance causée par les cailles, les mulots, les râles de genêt, il la percevait à peine. Il prépara sans joie l’ouverture de la chasse. Il oubliait ou négligeait de tirer. Souvent, après avoir épaulé, et visé une perdrix, il abaissait son fusil, mais il ne se rendait pas compte que ce geste prouvait qu’il n’aimait plus les perdrix. Blaireaux, renards se mirent à pulluler. La neurasthénie du seigneur ramenait dans le district les luttes primitives. Si Fontranges d’ailleurs n’avait pas eu devant lui ce rideau de chiens et de chevaux, il se serait aperçu aussi qu’il n’aimait plus les hommes.

Habitué à mesurer l’importance des hommes d’après les rapports plus ou moins étroits qu’ils ont avec le chenil et l’écurie, il croyait ne plus aimer le piqueur, le palefrenier à cause de leur métier. En fait, c’était que celui-ci lui paraissait trop rouge, l’autre trop pâle. Il croyait que, s’il éprouvait moins de plaisir à voir Mme Bardini, la jeune femme du contrôleur des hypothèques de Bar, c’était parce que le chien de Mme Bardini, un chow-chow égaré à la naissance de la Seine, ne l’attirait plus. Quand Renée Bardini bâillait, ce qui lui arrivait au moins une fois avec Fontranges, peu bavard, et montrait son palais rose, sa langue pointue, ses dents sans canines, toutes caractéristiques qui prouvent la bâtardise des chiens mais la race pure des indo-européens, le regard de Fontranges évitait ce gouffre rose chair, parce qu’il lui rappelait, croyait-il, le bâillement du chow-chow. En fait, il ne trouvait plus rien d’agréable à la bouche de Mme Bardini, à la bouche des femmes. Il lut dans _Un Voyage en Russie_ que les chevaux de Moscou avec leurs houpettes, leurs encensements, leurs sonnailles, leurs poitrails ornés et bondissants ne sauraient mieux être comparés qu’à des femmes. Il fut surpris de la justesse de l’observation. En effet, il devait y avoir des poneys comme Mme Bardini. Il l’observa le lendemain pendant sa visite. Pas de doute, Renée Bardini était faite pour être pomponnée, attelée, menée à l’étang: il ne l’aimait plus. Ainsi, il ignora que tous les hommes, et toutes les femmes, et les garçons et les filles, et les chefs de gare, et les maréchaux-de-logis de cuirassiers, et les barons et les rois, tous les figurants de sa vie étaient devenus pour lui des motifs de tristesse et de haine. Dissimulés derrière la première ligne sacrifiée des chevaux et des chiens, tous ces êtres attendaient qu’un vent eût soufflé sur la mélancolie de Fontranges.

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