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Je veux parler du petit livre qui parut en 1510, avec cette étiquette à la vieille mode: _Vie de Jean Picus, comte la Mirandole, grand seigneur d’Italie, excellemment informé en toutes sciences et plein de vertus; avec diverses épîtres et autres œuvres dudit Jean Picus, pleines de grande science, vertu et sagesse, dont la vie et les œuvres sont très dignes d’être lues et rappelées souvent à la mémoire. Traduit du latin en anglais par Maître Thomas More._»

Je n’oublie pas que le nom de Pic de la Mirandole évoque chez la plupart le souvenir d’un matamore de dogmatisme, et que nous avons fait payer cher au jeune savant le titre fastueux de ses thèses. Mais notre mépris est injuste. Étudié de plus près, Pic de la Mirandole reste aujourd’hui encore ce qu’il était pour ses contemporains, le héros, le prince charmant de la Renaissance. Quand ce pèlerin du savoir universel,--semblable--dit Pater, à l’_archange Raphaël_ ou au _Mercure_ de Botticelli,--entra dans la chambre fameuse où une lampe brûlait jour et nuit devant le buste de Platon, ce vieux païen de Ficin «put croire que ce visiteur n’était pas de la terre, et, en tous cas, il ne cessa désormais d’attribuer cette apparition à quelque rare conjonction des étoiles[26]». Ficin fut pris comme tout le monde et la conversation alla droit aux choses intimes et sérieuses. Il a raconté lui-même son ravissement dans une dédicace à Laurent de Médicis et comment cette visite l’avait décidé à entreprendre la traduction de Plotin. Maintenant qu’on se rappelle que la cellule du prieur de Saint-Marc vit une scène identique. Savonarole a tendrement aimé le jeune prince. Il aurait bien voulu faire de lui un de ses moines, et si cette joie lui fut refusée, du moins eut-il le doux et triste orgueil d’ensevelir le corps de son disciple dans la robe blanche des dominicains.

[26] W. Pater. _The renaissance_, II. Pico della Mirandola.

Cette double amitié nous offre un heureux symbole de la philosophie de Pic et de Thomas More. Ficin et Savonarole, l’ascétisme chrétien allant courageusement jusqu’à la «folie de la croix», et d’autre part une sorte d’exaltation de l’humanité qui menace de rebrousser chemin jusqu’au paganisme, ces deux tendances extrêmes se rencontrent dans l’humanisme chrétien et se fondent harmonieusement. More n’a pas eu le temps d’exposer d’une façon didactique cette réconciliation de Platon et de l’Évangile et s’il eût mis la main à cette œuvre, nul doute qu’en solide anglais il n’eût ramené plus près de terre le mysticisme aventureux et parfois bizarre de Pic de la Mirandole; mais la fraternité de ces deux esprits, de ces deux âmes est évidente. «Comme l’humaniste italien, More, dit excellemment M. Hutton, était pénétré du sentiment de la beauté et du mystère de la vie. Les riches couleurs et les étranges recoins des sciences occultes, la naïveté pittoresque de la science de l’ancien monde, la pure humaine beauté des chefs d’œuvre de la littérature et de l’art classiques, les émotions de la musique, la simplicité innocente de la vie des animaux, le triomphe du sacrifice de soi-même, les délices de l’amitié et de l’amour, les pensées de Platon et les doctrines divines du christianisme, son âme vive et impressionnable répondait tour à tour à chacun de ces appels. Ascétique et vite recueilli au dedans de lui-même, il ne ferma jamais les yeux aux charmes de la vie humaine. Ni superstition, ni paganisme. Pic ne pensait pas que la beauté de l’art païen pût enlever quelque chose à la vérité de l’évangile et More garda toujours sur ce point les mêmes idées».

Que le lecteur me pardonne, s’il trouve que ce premier chapitre le laisse encore dans les nuages. Le grec et la procédure, Érasme et Pic de la Mirandole, Marsile Ficin et Savonarole, la _Renaissance_ et la réforme catholique, toutes ces évocations, serrées en vingt pages donnent sans doute plus de fumée que de lumière. C’est ma faute sans doute, mais aussi un peu celle du sujet. S’il est impossible de définir exactement la plus simple des âmes vivantes, comment nous flatterions-nous de connaître déjà, au moment où elle sort des années confuses de la jeunesse, une si riche et si diverse nature. Aussi bien les plus troublantes des antinomies que nous avons énoncées et qui après quatre siècles nous pressent encore ne sont pas de celles qui se résolvent en claires formules. _Solvitur ambulando._ Regardons vivre notre Thomas More et nous comprendrons mieux comment un chrétien peut sans renoncer à rien de ce qui est noblement «humain» rester fidèle aux plus «dures paroles» de l’Évangile.

CHAPITRE II

ÉRASME ET THOMAS MORE

A scholar brotherhood, high-souled and complete.

J.-C. Shairp (A remembrance).

«Erasmus, my darling, is my dear darling still.»

More, _Dial._, p. 422.

Ab aliis persuasi credunt plus ab ea ipsa (Moria) dictum quam dictum sit. Alioque fors non succensuri, si ea ipsa quae dicuntur _ipsi_ intelligerent.

Mori, _ad Dorpium_, p. 41, B.

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