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Il ne faut pas nous attarder dans les cours de justice. Le vrai More n’est pas là. Comme tant d’autres il a consacré le meilleur de son temps à une besogne qu’il n’aimait pas, mais en bon Anglais, il a su toujours s’abstraire à point donné des soucis professionnels et se retrouver lui-même. Hâtons-nous de le rejoindre dans sa vraie vie.
Aussi bien le moment est-il choisi à souhait puisque le jeune homme qui jusqu’ici n’a eu qu’à se laisser conduire, dispose maintenant en toute liberté de ses actes. Sa première démarche est de chercher tout à côté de la chartreuse de Londres, une chambre où il puisse vivre dans le recueillement et la prière. Autant qu’il le peut, il suit les offices de ses voisins. Le reste de ses loisirs est à l’étude. Les très rares amis qu’il s’est réservés ne le détournent ni du travail ni de la pensée de Dieu. Nous savons leurs noms. C’est Colet, doyen de Saint-Paul, qu’il a pris pour son confesseur: c’est l’helléniste Grocyn, curé de Saint-Laurent, et l’autre grand helléniste de l’époque, Linacre, l’ancien professeur de More, rentré lui aussi dans la capitale. Enfin, le plus cher de tous, puisque Érasme n’est plus là, William Lilly, jeune et aimable savant qui, après ses années d’Oxford, était allé parfaire son grec dans l’île de Rhodes. Lilly habitait dans la chartreuse même, on était donc porte à porte et l’on se voyait souvent. En guise d’exercice, les deux amis s’amusaient à traduire en vers latins, des épigrammes de l’_Anthologie_, et leur travail respectif fut publié côte à côte dans un même livre avec ce joli titre: _Progymnastica Thomæ Mori et Gulielmi Lilii sodalium_.
Mais l’_Anthologie_ n’était pas la lecture ordinaire de Thomas More. Les pères de l’Église, saint Augustin surtout, l’intéressaient davantage et il donna même, dans l’église de Saint-Laurent que Grocyn avait mise à sa disposition, une série de conférences sur le _de Civitate Dei_.
L’ardente et rigide figure du doyen Colet mériterait de nous retenir. Comme presque tous les grands réformateurs catholiques, on a essayé de nous l’enlever et M. Seebohm s’est employé à cette tâche avec une fougue de conjecture qui n’est pas d’un historien. Mais on n’a pas encore démontré qu’il suffise pour être luthérien de constater les abus qui se sont glissés dans la vie de l’Église, d’en souffrir et de les combattre. D’humeur un peu inquiète, d’esprit légèrement obstiné, le doyen de Saint-Paul était au demeurant un très saint prêtre qui n’a jamais rien fait ni écrit qui permette de mettre en question la parfaite orthodoxie de sa foi. S’il fut vivement attaqué comme novateur par plusieurs de ses confrères, d’autres, en aussi grand nombre, et d’une autorité indiscutable lui demeurèrent toujours fidèles et More lui-même nous montre qu’en somme le nom de Colet n’était pas suspect, lorsque, dans sa lettre à un moine très opposé aux idées nouvelles, voulant louer Longland, il l’appelle simplement un autre Colet. _Alter, ut ejus laudes uno verbo complectar, Coletus_[19].
[19] Jortin. _Erasmus_, III, 383.
Il n’y avait d’ailleurs que de lointaines affinités de nature entre Colet et Thomas More. Les mêmes idées chrétiennes, le même goût des lettres les avaient unis. Colet était un des rares prédicateurs que More pût souffrir, enfin et surtout le jeune avocat, qui traversait alors une période de crise, trouvait dans son confesseur beaucoup de bonté, de sagesse et de décision. More se demandait alors s’il ne devait pas renoncer tout à fait au monde et c’est probablement sur le conseil de Colet qu’il abandonna toute idée de vocation religieuse.
Sans penser à mal, Érasme, résumant en deux mots l’histoire de cette crise, a mis aux champs la fantaisie des biographes de Th. More. J’excepte, bien évidemment, le P. Bridgett et M. Hutton, mais le grave Nisard a donné dans le panneau avec une étourderie solennelle. «A vingt ans, écrit-il, les sens commencèrent à parler. Malgré ses habitudes austères, sa pauvreté, son ardeur pour le travail, l’écolier d’Oxford (_il n’était plus à Oxford depuis deux ans_) était agité de désirs inconnus[20].» Il continue sur ce ton-là avec complaisance jusqu’à ce qu’il arrive enfin à cette conclusion de haut goût: «Cependant le jeune homme allait être vaincu. Deux manières de finir s’offraient toujours à lui, le couvent et le mariage. Le couvent répugnait à sa conscience: il y aurait été dégoûté ou peut-être tenté par le mauvais exemple. Le mariage lui souriait, quoiqu’il eût fait des épigrammes contre les femmes: il se sauva du libertinage dans une sainte union[21].»
[20] _Études sur la Renaissance_, p. 163.
[21] _Ibid._, p. 167.
Revenons à Érasme. La brusque simplicité de ses propos choque moins que ce mélange de vulgarité et de douceur fade, _maluit_, nous dit ce confident de Thomas More, _maluit igitur maritus esse castus quam sacerdos impurus_[22]. La première pensée qui vient en lisant ces lignes est que, doutant de ses forces, et d’ailleurs ne se sentant pas clairement appelé de Dieu à une vie plus parfaite, More, plutôt que de courir le risque de faire un mauvais prêtre, se décida à vivre chrétiennement dans le mariage. C’est bien là, en effet, son histoire. Il pensa sérieusement pendant quelque temps à entrer chez les franciscains, puis il renonça à cette idée pour les raisons si simples que je viens de dire. Il était puéril, vraiment, de bâtir là-dessus tout ce roman «de désirs inconnus[23]» et l’on atteint aux dernières limites du contre-sens quand avec M. Nisard, on nous fait voir en Thomas More un «chrétien qui n’a pas trouvé le cloître assez dur pour y enfermer sa jeunesse révoltée[24]».
[22] Dans la fameuse lettre à Ulrich de Hutten à laquelle nous reviendrons.
[23] Le P. Bridgett dit à ce sujet: «Ces choses ne regardent que More et son confesseur.» C’est parler en honnête homme.
[24] _Ibid._, 284.
D’autres, toujours à propos de ces paroles d’Érasme, sont allés plus loin que Nisard, ou du moins se sont étendus plus longuement sur cette corruption monacale qui aurait forcé More à se résigner, faute de mieux, au mariage. Je me contenterai de leur répondre par ces paroles d’un historien anglican: «Il est absurde d’affirmer que More «avait en dégoût la corruption des moines et qu’il méprisait ceux-ci comme une honte pour l’Église.» Toute sa vie il fut un ami très chaud des ordres religieux et un admirateur dévoué de l’idéal monastique. Il condamnait les vices des particuliers, il disait que les religieux de son temps s’étaient un peu éloignés de leur rigueur et ferveur primitives, mais il n’y a pas la moindre preuve qui nous permette de dire qu’en renonçant à la vocation religieuse il marquait le plus léger manque de confiance, soit dans les institutions, soit dans la théologie de l’Église[25].»
[25] Hutton, p. 27, 28.
Bref, au printemps de 1505, Thomas More se maria. Assurément, il ne se doutait pas alors qu’une chose si naturelle dût faire un jour couler tant de mauvaise encre. Je dirai bientôt la délicieuse histoire de ses fiançailles avec Jane Colt. Mais avant de clore ce chapitre de la jeunesse de Thomas More, nous devons nous arrêter quelques instants sur une œuvre à laquelle il s’attacha pendant les premières années de son mariage, et où il semble avoir voulu résumer pour son usage, les meilleures leçons de la «Renaissance».
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