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Freeman prenait plaisir à citer la discrète formule dont se servait jadis un professeur d’Oxford pour résumer la seconde moitié du règne de Henri VIII: «Les dernières années de ce grand monarque, disait-il, furent obscurcies par des troubles domestiques[133]». Ce professeur méritait la mitre. Grâce à Dieu, l’anglicanisme contemporain n’est plus asservi à de pareilles complaisances. Le moyen, d’ailleurs, aujourd’hui surtout, de lire de travers cette simple et limpide histoire? Henri veut congédier sa femme. Anne Boleyn brûle de placer sur sa jolie tête la couronne royale. Le pape, vivement sollicité, refuse de sanctionner ce double caprice. Le roi lui répond en proclamant sa propre suprématie en matières religieuses et en forçant le clergé à reconnaître que l’évêque de Rome n’a aucune juridiction en dehors de son diocèse; et c’en est fait pour plusieurs siècles de l’unité du monde chrétien[134].
[133] Bryce. _Studies in contemporary biography_, p. 271.
[134] Un écrivain ayant essayé de soutenir que l’histoire des débuts de la Réforme, en Angleterre, était plus compliquée, M. Gairdner lui fit une réponse décisive dont on me permettra de citer quelques lignes: «D’après M. Hutton, le divorce de Henri VIII n’est pas essentiellement lié à la Réforme. Quand un homme aussi cultivé que M. Hutton est capable de dire sérieusement des choses pareilles, je pense qu’il est grand temps de prier le public d’additionner _deux_ et _deux_ et de nous dire si le résultat peut n’être pas _quatre_. Je comprends qu’il nous soit désagréable de faire remonter la Réforme à de si basses origines, mais les faits sont là et, comme dit le poète, «ces gaillards sont plus forts que nous». Toute cette lettre est à lire. Le _Tablet_ l’a reproduite (4 mars 1899), ainsi qu’une autre de M. Gairdner sur le même sujet.--Je suis loin d’ailleurs de mettre en question la nécessité d’une réforme et je crois même que l’auteur de _The eve of reformation_ aurait pu sur ce point concéder davantage. Mais le schisme n’est ni la seule ni la meilleure voie vers la Réforme. Il serait d’ailleurs aussi puéril qu’injuste de ne voir dans l’histoire de l’anglicanisme que cette triste page de ses débuts, et d’oublier tout ce que Manning lui-même appelle _the workings of the Holy ghost in the Church of England_.
Le côté piquant de cette navrante aventure est que ce même roi, lors de sa controverse anti-luthérienne, avait affirmé très haut l’universalité de la juridiction pontificale. Un homme s’était trouvé alors dans le conseil théologique du prince pour inviter celui-ci à atténuer la vigueur de ses proclamations ultramontaines, le même homme qui bientôt sera le premier à refuser de se soumettre aux volontés schismatiques de Henri VIII. Peu de mois avant son martyre, More a raconté cet incident avec sa franchise habituelle.
«A la première lecture de ce passage (sur la primauté du pape), je priai Son Altesse de laisser de côté cette question, ou du moins de ne la toucher que le plus légèrement possible, en prévoyance des difficultés qui surgiraient peut-être un jour entre le roi et quelque pape.»
Ce conseil est d’ordre politique. More avait pour l’instant des raisons plus graves d’observer à ce sujet une sage réserve.
«En vérité, dit-il, je ne pensais pas moi-même alors que la primauté du Siège de Rome fût d’institution divine...»
Le livre du roi avait été pour lui une occasion d’étudier de plus près cette matière, et, après dix ans de recherches dans les écrits des Pères et dans les conciles, il était arrivé à cette conclusion que «sa conscience à lui serait en péril s’il ne reconnaissait pas que la primauté a été établie par Dieu». Mais cette vérité, pour lui désormais certaine, il ne semble pas que More l’ait jamais tenue pour un article de foi. Le grand schisme avait brouillé là-dessus toutes les idées, et la jeune critique avait posé des points d’interrogation qui attendaient encore une réponse: «Je n’ai jamais douté de la royauté (spirituelle) du Pape, écrivait Érasme, mais je me suis quelque part demandé si cette royauté était déjà reconnue au temps de saint Jérôme.» Tunstall, dont More estimait la vertu et la science, professait ouvertement les théories de l’Anglicanisme moderne. Fisher sans doute se montrait déjà tout Romain, mais il est bien naturel qu’un théologien de circonstance, et autodidacte comme More, ait mis un certain temps à se décider entre les différentes écoles, et que, son choix fait et bien fait, il ait évité de s’expliquer à cet égard avec une trop grande insistance. Il ne déduisait pas d’ailleurs toutes les conséquences de la thèse catholique.
«Puisque son Altesse, écrivait-il, en a appelé du Pape au Concile, qu’elle se garde de toute mesure qui ruinerait non pas seulement l’autorité du Siège apostolique, mais encore celle de l’Église universelle. Dans le prochain Concile général, il peut très bien arriver que le pape présent soit déposé, et un autre mis en sa place avec qui le roi puisse mieux s’entendre. Car bien que pour ma part j’admette la primauté du pape, pourtant je n’ai jamais cru que celui-ci fût au-dessus du Concile général, et dans tous mes livres en langue vulgaire, je me suis bien donné de garde d’insister beaucoup, devant les sujets du roi, sur l’autorité du pape. Il peut bien m’arriver, selon l’usage commun de tous les pays catholiques, de parler de celui-ci comme du primat, mais je ne m’attache jamais à ce point et je ne rassemble pas des arguments pour l’établir. Dans mon livre contre le _Masker_, il n’y a pas, je crois, à ce sujet plus de cinq lignes. Encore parlent-elles de saint Pierre qui eut la primauté, de l’aveu même des théologiens qui la disputent à ses successeurs... J’avais beaucoup écrit là-dessus et compilé des preuves... mais j’ai tout supprimé quand j’ai vu que cela pourrait aggraver le conflit entre le pape et le roi et je n’ai plus dit un mot de cela dans mon livre[135].»
[135] Tous les extraits que je viens de citer sur la _primauté_ sont tirés de la longue lettre que More écrivit à Cromwell pour sa défense. Cette lettre est dans les _English works_, mais il vaut mieux la lire chez le P. Bridgett qui l’a revisée sur le manuscrit. Pour les considérations qui accompagnent les extraits, je résume scrupuleusement le P. Bridgett, p. 343-348.
Écrites à la veille du procès de Th. More, ces déclarations sont d’une importance souveraine, non seulement parce qu’elles nous montrent la réserve Newmanienne du théologien, mais surtout parce qu’elles précisent exactement pour quelle cause ce grand homme a voulu mourir. Si dans quelques mois il doit, au prix de sa vie, refuser de mettre en doute la souveraineté pontificale, ce n’est pas qu’il regarde cette doctrine comme un dogme de foi imposé à tous, mais seulement parce qu’il la croit vraie. Il ne tranche pas la question pour les autres, il n’essaiera pas de les gagner, et non pas même sa fille, à ce qui est pour lui une opinion libre, non, mais puisque ses recherches l’ont convaincu personnellement de la primauté du pontife romain, il ne se reconnaît pas le droit de parler à ce sujet autrement qu’il ne pense. La fin de cette longue lettre à Cromwell ne laisse aucun doute sur cette attitude de Thomas More et, en la transcrivant dans sa simplicité héroïque, on a, je pense, le droit de rappeler une fois de plus que nos martyrs sont aussi les témoins et les défenseurs de la «liberté de penser».
«Et sur ce point et sur tous les autres il n’y a jamais eu, il n’y aura jamais chez moi qu’une seule faute, c’est que je ne puis penser en tout de la même façon que d’autres hommes de plus de sagesse et d’une plus profonde science, et que je ne puis trouver en mon cœur la force de parler autrement que ma conscience me dit de le faire[136].»
[136] _English works_, p. 1427 et seq.
Ainsi quand nous le verrons se défendre et repousser une à une les charges sous lesquelles on veut l’accabler, nous ne conclurons pas qu’il essaie pour autant de se dérober à la mort, mais simplement que par un sentiment de justice, un scrupule de loyauté et un suprême respect pour les nuances de la vérité il veut définir exactement la vraie cause de son martyre: _I cannot in every thing think the same way that some other men... nor can find in mine heart otherwise to say than as my conscience giveth me._
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