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Tyndale est le premier lieutenant de Luther, le premier missionnaire de la jeune hérésie en Angleterre. Je regrette que le cadre de ce petit livre ne me laisse pas m’arrêter à loisir devant cette singulière figure. Fidèle, dans les débuts surtout, à aller prendre et renouveler sa consigne en Allemagne, on ne démêle pas toujours aisément dans sa vie et dans ses livres, ce qui lui appartient en propre et ce qui revient à son maître. Est-ce lui, est-ce Luther qui a eu la claire intuition des puissances de mysticisme révolutionnaire toujours prêtes à fermenter dans la foule anglaise? Je ne saurais dire, mais en tout cas Tyndale déploya dans cette propagande anarchique un véritable génie. Grand remueur d’idées, polémiste de premier ordre, il a l’éloquence sèche et vigoureuse de ces esprits étroitement logiques, capables de pousser leur besogne de destruction sans qu’aucun retour de respect ou de pitié fasse jamais trembler leur main. On ne le voit s’attendrir qu’une fois; c’est dans la lettre, pleine d’une orgueilleuse humilité qu’il écrit à Frith, le plus attachant, le seul attachant de ses disciples. Malgré soi, en lisant ces pages indomptables, un Français pense au grand Arnaud et à Pascal. Frith est prisonnier et Tyndale qui n’a plus longtemps à vivre, l’encourage à tenir bon et lui développe ses plans de campagne[90]. En vérité, ces hérétiques étaient de puissants agitateurs. Comme aujourd’hui nos affiches de réclame, ils répandaient à pleines mains leurs brochures séditieuses. «Ils nous les envoient par ballots, écrivait More, et même, en certains endroits, ils les sèment pendant la nuit sans regarder à l’argent[91].» Tout l’édifice de la vieille foi était sapé violemment dans ces brochures. Plus qu’une seule autorité, la Bible. Muni de ce livre, le moindre paysan peut tenir tête au plus savant théologien. Bien plus, c’est à chacun d’entreprendre la guerre contre la superstition régnante. Briser un crucifix, forcer un tabernacle, sont des œuvres pies, et si le bourreau s’en mêle, les «_brethren_» joyeux salueront le bûcher ou la potence avec l’enthousiasme des martyrs.

[90] _Œuvres de Tyndale_ (édit. Parker Soc.). T. p. LIII.

[91] English works (341-344).

On le voit, il ne s’agit plus d’une poignée d’intellectuels, jouant aux réformateurs dans une auberge de Cambridge. La doctrine fatale serpente à travers la foule, entraîne ces simples et ces passionnés qui ne savent pas les nuances et dont une seule idée, à moitié comprise, a bientôt fait des convaincus pressés d’agir. Enfin, pour que rien ne manque à la gravité des circonstances, le roi lui-même encourage bientôt sous main la révolte contre l’Église[92]. De tous les côtés le schisme gronde, il n’est que temps de songer à la résistance.

[92] Gairdner, _ib._

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