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On a pensé rendre service à la mémoire de More en écrivant qu’il n’entra à la cour et n’y resta si longtemps qu’avec la plus entière répugnance. L’humaine vérité est moins simple, plus intéressante et, je crois, d’aussi grande édification. Quand on se souvient que dans l’heureux pays des _Utopiens_, les insignes de métal précieux sont réservés aux criminels, comme une marque infamante, on devine sans peine que More n’eut aucun plaisir à pendre à son cou la lourde chaîne d’or du chancelier. D’un goût très vif et très anglais pour l’indépendance, il trouvait plus pesante encore la nécessité de se tenir constamment aux ordres du roi. Il avait en horreur les dés et les cartes, qui étaient la distraction ou l’occupation la plus ordinaire de la cour. Réfractaire à toute idée et désir de luxe, il dut esquisser ou retenir maintes épigrammes contre la foule brillante et paresseuse des courtisans. Anne Boleyn vint bientôt étaler les grâces savantes qu’elle avait apprises en France et More n’était pas tendre pour les vaniteux qui troquaient la saine rudesse de leur pays contre les élégances étrangères.

Quisquis insula satus britannica Sic patriam insolens fastidiet suam Ut more simiæ laboret fingere Et æmulari gallicas ineptias[71]...

[71] Opera latina, p. 24.

Cette atmosphère de futilité, ces mensonges qui ne tarderaient pas à devenir tragiques, cette universelle complaisance dont on pourrait bientôt sonder la bassesse, tout, en un mot, tendait à lui rendre plus importune une servitude qui le tenait éloigné des siens, de sa chère maison de Chelsea et de ses livres.

Mais n’allons pas le prendre pour une sorte d’Alceste, pour le censeur éternel d’une vie où presque tout lui est étranger. Son indépendance n’est pas anguleuse. Les premiers biographes content, avec force détails, une scène de parlement où More aurait tenu en échec l’orgueil du cardinal et les ordres du roi. Il est difficile de débrouiller ce récit d’une part évidente de légende. Un autre trait est d’une authenticité moins douteuse. On discute au _Privy Council_ et More s’oppose nettement à une mesure proposée par Wolsey. «Êtes-vous fou, maître More?» lui dit celui-ci.--«Ah! Monseigneur, répond l’autre, combien je remercie Dieu qu’il n’y ait qu’un seul fou au conseil du roi!» Oui, cela lui ressemble, surtout si on n’oublie ni le geste ni le sourire qui font passer la boutade. Car il a beau ne pas aimer la cour, il a en lui l’étoffe d’un bon courtisan. Et pourquoi pas? Souplesse, oubli de soi, sens des conciliations et des ménagements nécessaires, science du côté faible par où les plus violents sont abordables, désir de plaire, tout cet art mondain, assaisonné de beaucoup d’esprit, n’est ni insipide ni méprisable quand on n’y cherche pas une gloriole de vanité ou un moyen de parvenir. L’esprit ne manque pas à Th. More, et quant à sa fierté d’honnête homme et de chrétien, il est en possession, quand besoin sera, d’en faire la preuve. Au demeurant il ne se montre pas prodigue d’intransigeance. Tant qu’un devoir évident n’est pas en cause, il se prête avec adresse et bonne grâce à la commune misère, et il caresse les menues faiblesses des grands qui l’entourent avec un joli mélange de respect amusé et de bienveillante ironie.

«La première fois que j’allai en Allemagne, raconte-t-il en un de ses livres, (_et vous pouvez croire que cette Allemagne n’est pas loin de Londres_), j’eus le privilège de vivre dans la compagnie d’un grand homme d’Église qui était un des personnages les plus importants de son pays. (_Vous reconnaissez Wolsey lui-même_). Il était glorieux au delà de toute mesure et c’était grand pitié de voir comment ce défaut le faisait abuser de tant de belles qualités qu’il avait reçues de Dieu. Il n’était jamais saturé de compliments. Un jour qu’il avait parlé devant un bel auditoire, il fut si content de son discours qu’au repas qui suivit, il était assis sur des épines, impatient de recevoir les éloges de ses commensaux. Il resta là, le nez en l’air, méditant quelque ingénieuse façon d’amener le sujet sur le tapis. Faute de mieux et incapable de plus attendre, il rompit les chiens et nous demanda comment nous avions trouvé son discours. Je vous jure, mon oncle, que le problème posé, personne ne songeait plus à manger ni à boire, chacun se cassant la tête pour trouver la plus exquise louange.»

L’anecdote va son train, car More quand il écrit n’est jamais pressé. Celle-ci finie, une autre aventure, encore un souvenir personnel sans doute, vient montrer qu’il ne fait pas bon dire la vérité aux princes, même quand ils la demandent. Enfin, l’entretien s’achève sur cette aimable morale que la souple et généreuse nature de Th. More n’avait aucune peine à mettre en pratique.

«Il faut savoir louer, sans trop sortir des limites de la vérité, ce qu’il y a de recommandable chez les autres. Cela les encourage à faire mieux: car sur ce point les hommes sont des enfants. Les compliments les font marcher. Il vaudrait bien mieux être à son devoir sans avoir souci des louanges, mais enfin ceux qui ne savent pas trouver dans leur cœur de quoi louer les belles actions des autres, montrent qu’ils sont jaloux ou d’un esprit terne et pesant[72].»

[72] A dialogue of comfort. III, chap. X, _of flattery_.

Si l’on veut des exemples de cette flatterie cordiale, on n’a qu’à feuilleter les lettres de More au cardinal chancelier. Celui-ci qui reste à Londres pendant les nombreux déplacements du prince, tient régulièrement son maître au courant des affaires. More accompagne habituellement Henri VIII et répond de sa part à Wolsey, mais non sans trouver moyen de rompre avec la banale impersonnalité du protocole.

«Quant à la lettre que vous avez écrite, Son Altesse en a été si contente qu’il me semble que jamais rien ne lui a plu davantage: et si, Dieu aidant, je puis m’en fier à ma pauvre tête, ces compliments sont bien mérités, car cette lettre, fond et forme, est une des plus parfaites que j’aie jamais lues...

* * * * *

«Tout en lisant votre lettre et en réfléchissant aux affaires dont elle traite, Son Altesse disait qu’elle se rendait compte du travail, des recherches, des efforts et de la peine que votre Grâce a dû s’imposer pour ruminer et dépêcher en si peu de temps de si grandes choses dont le simple récit n’a pas demandé une lecture de moins de deux heures[73].»

[73] Ellis, I, série I, 203, 204, 206.

Avec quel plaisir ne distribue-t-il pas à son correspondant cette «nourriture d’amour-propre» dont Nicole doit parler un jour. Manifestement il se fait une joie de communiquer les royales louanges et de montrer au cardinal que le roi pense à lui avec affection. Henri VIII a-t-il envoyé au ministre le gibier d’une de ses chasses, More répond à la lettre d’actions de grâces, que le prince aurait voulu faire mieux encore[74].

[74] Letters and papers, t. III, 3298.

«Le roi, écrit-il un autre jour, a été si heureux d’apprendre que votre santé se maintenait bonne. Il pense que vous devez lui être reconnaissant du conseil qu’il vous a donné de renoncer à cette médecine dont vous aviez pris l’habitude[75].»

[75] Ellis, _Ibid._, p. 197.

Sans doute, cette simplicité est de l’époque, mais ce qui est bien de More est de recueillir ainsi pour les envoyer au cardinal les moindres miettes des attentions du roi, et cela, au moment où il est plus avant que personne dans la confiance d’Henri VIII.

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