permanence; encore moins la personnification d’un système inflexible et tyrannique.

Depuis la grande époque de 1789, l’esprit de parti est entièrement devenu l’esprit du pays divisé par compartiments d’opinions, comme par circonscriptions territoriales; chacun a une borne à son champ comme à sa raison; on ne peut ni plus ni moins que son parti; on rit, on pleure avec son parti; s’il souffre on est malade; s’il jouit on est heureux. Se bat-il? on se bat; est-il vainqueur ou vaincu? on est aussi fier d’être l’un ou l’autre, car on ne s’avoue jamais vaincu et l’on se dit toujours vainqueur!

L’esprit de parti est celui de tous les esprits qui a le plus d’amour-propre, sans en excepter même l’esprit de corps, savant ou non. Rien ne peut vaincre son orgueil, son opiniâtreté, ses antipathies, sa haine. Il est l’esclave d’une idée; mais il la sert en maître, la prône, la caresse, l’arme de pied en cap contre toutes celles qui lui sont opposées, et marche de front avec elle dans la mêlée, sans être jamais fatigué du combat, qu’il recommence quand il est terminé, mais qu’il ne termine pas!... Guerre en effet interminable, car, pour l’éteindre, rendrez-vous à l’un ses états-généraux, son œil-de-bœuf, sa cour brillante et pompeuse; à l’autre, sa république, son drame de liberté; à celui-ci, son empire, sa gloire; à celui-là, sa restauration, son droit divin?... Tous sont déshérités, et aucun ne veut l’être! Tous vivent d’illusions en courant après la réalité, dont les mirages trompeurs les égarent et les enhardissent. Renoncer aux biens qu’ils ont perdus, serait pour eux plus qu’un crime, ce serait trahir leurs convictions, la foi de leurs pères, l’avenir de leurs enfants! L’espérance leur donne tous les jours des forces nouvelles, et jusqu’à leur dernier soupir ils auront une menace et un cri de mort au service du gouvernement dont ils ne veulent pas; gouvernement qui ne les observe et ne les contient qu’en tremblant, et dont la faiblesse égale au moins leur audace.

Tous d’accord dans leur ligue contre le pouvoir existant, ils se stimulent l’un l’autre pour le battre en brèche; c’est à qui lui portera les coups les plus rudes. N’importe le camp d’où part le trait vengeur! Si le pouvoir en est ébranlé, les partis rivaux n’en éprouvent aucune jalousie! Chacun applaudit, chacun a des couronnes toutes prêtes!... Le magasin des lauriers civiques est inépuisable dans ces glorieuses circonstances. On s’embrasse alors, on se félicite, on se complimente; on a de part et d’autre de l’esprit, du bon sens, du courage. Mais qu’un morceau de velours déchiré soit remis au manteau gouvernemental, les partis rentrent aussitôt dans un état de défiance et de suspicion, se moquent réciproquement les uns des autres, se reprochent avec aigreur des bévues, des fautes, des étourderies, et vantent leur idole à l’exclusion de toute autre. Le nombre de ces idoles ne s’élève pas à moins de quatre ou cinq. Pour tant d’idoles il n’y a qu’un piédestal... et encore un piédestal qui n’est pas vacant!...

MÉDITATION V.

De l’Émancipation électorale.

Beaucoup de gens s’imaginent que les électeurs élisent les députés de la France. Eh! mon Dieu, non! les électeurs élisent les députés des électeurs. Qui diable songe à la France? qu’est-ce que la France?... Comment nommez-vous la France?... La France a-t-elle besoin de quelque chose? n’est-elle pas commerçante, industrieuse, agricole, riche, éclairée?... Ne bat-elle pas monnaie quand elle a de l’argent?... n’est-elle pas en paix quand elle fait la guerre?... n’est-elle pas en guerre quand elle fait la paix?... N’a-t-elle point des colonies dont elle ne sait que faire? et de vastes pays dont elle veut faire des colonies?... N’a-t-elle pas plus de sucre qu’il ne lui en faut? plus d’enfants qu’elle n’en voudrait? plus de grands hommes qu’elle n’en peut supporter? plus de savants qu’elle n’en saurait comprendre? plus d’artistes qu’elle n’est capable d’en admirer? plus de poëtes, plus d’historiens, plus de romanciers qu’elle n’a envie d’en lire?... D’ailleurs, si elle a besoin de bons députés, pourquoi ne les nomme-t-elle pas elle-même?... Quelques milliers d’ilotes sont chargés de cette corvée, et ce n’est pas certes pour ses beaux yeux!... Voyez toutes les peines qu’ils se donnent! Ils vont en omnibus, en diligences, en carrioles, en charrettes, pour se rendre dans les colléges électoraux, et là, avant d’avoir eu seulement le temps de se décrotter, ils crient, hurlent, beuglent, s’enrouent, questionnent, improvisent... des coups de poing, et reçoivent même quelquefois des soufflets pour élire des députés. Oui, des soufflets, mais des soufflets honnêtes, patriotiques... de ces soufflets dont on ne rougit pas et qu’on est même bien aise de voir imprimés sur sa joue. Plus tard, ce sont des cicatrices dont la députation vous tient bon compte. Je les ai reçues pour vous, monsieur le député, dit-on à un législateur, et la reconnaissance du législateur, à ce cri du brave, peut-elle se faire attendre?... Oh! la France serait bien ingrate si elle osait dénier la récompense de l’électeur! Il a fait la besogne... à lui la récompense. Et d’ailleurs, les électeurs ne sont-ils pas fils de France?... Je me trompe: les fils de France ne sont ni électeurs ni éligibles; je dirai tout simplement: les électeurs ne sont-ils pas Français?... quand ils ne sont ni Anglais, ni Turcs, ni Algériens; car la France est aussi en Afrique, et l’Afrique est un peu en France, où l’on ne parle plus que d’Abd-el-Kader, le plus grand capitaine des temps modernes, après Wellington!... Demandez plutôt à nos amis de la Grande-Bretagne.

Les électeurs sont donc Français, ou à bien peu de chose près. Ainsi, quand ils reçoivent une rémunération publique ou secrète, la France doit en être fière; une croix d’honneur sur leur poitrine est à faire palpiter son sein; une pension pour eux est une belle aumône faite par elle! Un chemin vicinal qu’ils obtiennent et auquel les grandes routes n’aboutissent pas, l’intéresse fort, sur ma foi; un festin national où tous figurent et où la France paye pour tous, en n’y figurant pas, a l’avantage d’aiguiser l’appétit de cette bonne France; si les électeurs consomment, la France regarde consommer. Électeurs, députés, voilà l’actif de la représentation nationale; la France n’en est que le passif; et cependant, à l’inverse de toutes les associations commerciales, les écus sont au passif et les dettes à l’actif.

Il faut, dit-on, pour jouir de l’émancipation électorale, avoir atteint sa vingt-cinquième année et payer au moins deux cents francs d’impôts.

Vingt-cinq ans!... c’est bien jeune!... c’est bien vieux!... Bien jeune, si l’électeur n’est pas plus vieux que son âge; bien vieux, si, au contraire, l’électeur est un Nestor en fait de raison et de sagesse.

Deux cents francs d’impôts!... ce n’est pas assez pour les gens riches; c’est beaucoup trop pour ceux qui ne le sont pas. Qu’est-ce que deux cents francs d’impôts pour l’homme qui en paye deux ou trois mille?... Mais quelle somme pour celui qui ne possède pas cent sous de rente!... Aussi, pourquoi tout le monde n’est-il pas riche? ou plutôt, ce qui serait beaucoup plus facile, tout le monde n’est-il pas pauvre?... Les riches ne conçoivent pas qu’il y ait des gens qui se plaignent; les pauvres s’étonnent que tout le monde ne se plaigne pas. Les riches, blasés de plaisirs, vont dormir au spectacle, à grands frais; les pauvres ne peuvent même plus s’y aller amuser _gratis_; les pauvres demandent du pain; les riches n’en veulent pas manger. _Panem et circenses_, sont des mots qui aujourd’hui, pour le peuple, ont disparu de notre langue. Il aurait fallu voir le peuple romain sevré de cette double jouissance!... (Je citerai plus d’une fois ce peuple estimable, aujourd’hui si catholique.) Aurait-il poussé de beaux cris!... Il aurait mieux aimé livrer sa tête à Néron tout d’une pièce, que de renoncer à son _panem_, à ses _circenses_, pour lui plus chers que la vie. Ce même Néron, grand coupeur de têtes suivant Tacite, le plus grand menteur de tous les historiens, suivant Napoléon, a toujours respecté cependant de pareilles faiblesses.

Mais nous voilà bien loin des électeurs à deux cents francs!... Pauvres électeurs!... riches électeurs!... Comment voulez-vous que je les appelle?... Les uns les trouvent trop pauvres et les autres trop riches. Est-ce pauvres d’esprit ou d’argent? riches de lumières ou d’espèces? car il y a de tout cela dans le corps électoral; corps essentiellement privilégié, mais dont le pouvoir ne dépasse pas les bornes humaines. Il est composé, comme tous les corps, d’éléments de force et de faiblesse, de savoir et d’ignorance, de lumière et d’obscurité, de grandeur et de petitesse, de sottise et d’esprit!... Et cependant de ses décisions dépend souvent le salut de la France. La misère ou la richesse, la paix ou la guerre, la honte ou l’honneur, tout est soumis à sa volonté souveraine. Quel immense pouvoir!... et comme il est exercé!...

Voyez les députés qu’il nous donne! A-t-il étudié leur talent, leur génie, leurs habitudes, leur caractère? S’est-il informé des causes de leur ambition, de l’élévation de leurs vues, de la loyauté de leurs desseins, de la moralité de leurs actes?... A-t-il su déchirer le voile de leurs pensées et pénétrer jusqu’au fond de leur cœur?... Eh! mon Dieu, non! Il n’a rien su, rien deviné, rien découvert!... Ne choisit-il pas toujours celui qui crie le plus fort, le premier qui arrive à lui, souvent le dernier qu’il faudrait choisir!... Il ne peut se défendre des séductions de la parole ou de la fortune! il subit le joug du pouvoir, quand le pouvoir est assez fort pour le lui imposer!... Il réunit au plus haut degré toutes les conditions de l’indépendance, et il dépend de tout, d’un mot, d’un geste, d’un regard, d’un chemin vicinal, d’un pont, d’un clocher, d’un écu!...

Le nombre des fonctionnaires publics qui font partie du corps électoral en est-il la cause, comme on le prétend généralement? S’il en était ainsi, le parti fonctionnaire aurait toujours le dessus, et il est peu de batailles électorales où il ne soit vaincu! On a beaucoup raisonné et on raisonnera beaucoup sur les vices de la loi, ce qui n’est pas difficile; mais personne n’a encore indiqué les moyens d’y remédier. Je me trompe. Tout le monde a indiqué ces moyens, mais aucun publiciste n’en a prouvé l’efficacité autrement que dans ses discours et sous le point de vue de ses opinions politiques... Autant d’opinions, autant de systèmes!... Les systèmes apparemment ne valent pas mieux que les opinions... Quelles sont les opinions qui de nos jours opèrent des prodiges?...

Toutes en opèrent... mais des prodiges de paroles!... Chacun aujourd’hui ne trouve tout juste que le temps de parler... Malheur à lui s’il ne parlait pas!... il n’a raison et les autres n’ont tort que lorsqu’il parle; les autres n’ont raison que lorsqu’il ne parle pas!... Ne soyons donc pas surpris si quelquefois tout le monde parle ensemble, personne ne voulant céder la victoire; et si nous, pauvres spectateurs de la lutte, ne comprenons pas toujours le langage des acteurs!...

Tous ont écrit sur leur bannière souveraineté nationale, mais l’un entend par ces mots souveraineté du nombre; l’autre souveraineté de la raison; celui-ci souveraineté parlementaire; celui-là souveraineté des trois pouvoirs; tout le monde reconnaît le besoin d’une souveraineté: cela est écrit dans la charte pour le peuple et de par le peuple; mais, au fond, chacun ne conçoit que la sienne ou celle de ses amis, chacun émané de ce peuple et se croyant en droit d’interpréter à sa plus grande gloire la lettre et l’esprit de son ouvrage.

Or, d’après tout ce qui se dit, s’écrit et se fait tous les jours, la souveraineté de la raison n’est ni la souveraineté des trois pouvoirs, ni la souveraineté du nombre, ni la souveraineté parlementaire, et cependant tout cela est ou doit être la souveraineté nationale.

La souveraineté de la raison pour les uns est une souveraineté variable, incertaine, dont le thermomètre monte ou descend suivant l’époque, le pays, les circonstances... Et ils citent à l’appui de leurs opinions ces paroles de Pascal: Vérité au delà des Pyrénées; erreur en deçà. Paroles fort sages, d’où il suit que la souveraineté de la raison peut n’avoir pas le sens commun, et, en effet, plus d’une fois la raison a eu tort!...

Les détracteurs de cette souveraineté sont ordinairement partisans de la souveraineté du nombre, la meilleure, à leur avis, la plus raisonnable, parce qu’elle est libre de ne l’être pas, et ils en donnent pour preuve les grandes assemblées émanées de son choix: l’assemblée constituante et la convention.

Mais l’assemblée constituante, s’écrient alors les légitimistes, a été nommée sous l’empire de l’ancienne constitution monarchique... Pourquoi donc avez-vous changé cette constitution?... Sommes-nous si blâmables de redemander ce que vous, hommes du peuple, regrettez si fort?...

Viennent ensuite les hommes d’état, défenseurs de la souveraineté nationale dégénérée en souveraineté des trois pouvoirs. Ceux-là ne reconnaissent pas la souveraineté du nombre; ils la traitent d’absurde, et cependant ils en sont l’expression. Moins ennemis de la souveraineté de la raison, ils n’osent pas néanmoins la proclamer ouvertement, craignant peut-être de se voir un jour obligés de la mettre en pratique... et, comme on l’a vu plus haut, cela peut offrir des dangers. Mieux vaut s’en tenir à l’exercice de la souveraineté légale dite des trois pouvoirs. Ainsi on raisonne quand on est ministre!... ce qui n’empêche pas de raisonner autrement quand on a cessé de l’être!...

Quant à la souveraineté parlementaire, elle compte ses plus vaillants Don Quichotte au sein de la chambre élective... Pour eux, c’est une marotte, une idée fixe... mais chacun entend cette souveraineté collective suivant ses opinions particulières... Les plus exclusifs s’inquiètent peu du pouvoir de la loi électorale; ils trouvent toujours assez raisonnables et assez nombreux les électeurs dont ils ont reçu le brevet de député... La réforme électorale n’est bonne peut-être, pensent-ils, que pour ceux qui ont envie de nous remplacer... et ils ne veulent pas donner ce plaisir à leurs ennemis... Représentants de la souveraineté nationale, ils prétendent en exercer le monopole!...

Interrogez les électeurs sur ces diverses nuances de souverainetés: à trente ans, ils se montreront les amis de la souveraineté du nombre; à cinquante, ils en seront les ennemis déclarés... A peine entrés dans la vie politique, ils feront entendre le cri de réforme; et, sur le point d’en sortir, maudiront les réformateurs!... Les premiers sont moins nombreux que les derniers; mais ceux-ci moins résolus, moins énergiques, moins fermes que les autres.

L’électorat est peut-être le plus beau de tous les droits civiques... Les moins capables des citoyens, quand ils ne le possèdent pas, ont toujours un désir immodéré de l’obtenir, et les plus éclairés souvent ne s’empressent pas de l’exercer dès qu’ils le possèdent. Étrange contradiction des faiblesses humaines!... Un collége électoral réussit difficilement à réunir la totalité de ses membres. Les nominations les plus importantes ne sont quelquefois faites qu’avec moins du tiers de leur nombre... La minorité est alors souveraine; la minorité règne dans un gouvernement de majorité... et quelle minorité!...

MÉDITATION VI.

De la Conscience.

Me trouvant un jour dans une maison où se réunissent d’ordinaire un assez grand nombre de députés, je fus témoin d’un incident dont je me rappelle parfaitement toutes les circonstances, et dont je compte profiter dans l’intérêt de cette Méditation. C’était à la suite d’une séance de la chambre, où la discussion avait été orageuse et terminée par un vote de grande importance. Il s’était agi d’une proposition relative au costume. Le gouvernement, d’accord avec quelques fashionables de la chambre, lions de la droite et du centre, voulait faire adopter aux représentants de la nation un costume d’ordonnance, enrichi de broderies de soie ou d’argent, prétendant que la gravité de leurs délibérations y gagnerait beaucoup, et que, par conséquent, les lois seraient bien mieux faites. Les députés opposés à cette mesure, et ils étaient en grand nombre, soutinrent, au contraire, que rien n’était plus digne que leurs vêtements ordinaires; que c’était l’habit du peuple, et que sous cet habit on devait avoir bien plus d’esprit que sous un costume de cour. On citait, à l’appui de ce raisonnement, ce qui se disait et se faisait à la cour. La conséquence parut concluante; l’habit de ville triompha.

Malgré le vote significatif de la chambre, la discussion continua dans le salon de madame D***, et, comme à la chambre, quelques personnes se prononcèrent pour l’habit brodé, le plus grand nombre pour le frac bourgeois... Madame D*** était du parti frac; elle n’aimait les broderies que pour elle, et le luxe de la représentation que dans ses salons. Un député de ses amis intimes, habitué à être de son avis, la soutenait assez mal ce jour-là dans ses Philippiques contre la cour. Madame D*** soupçonna quelque trahison de la part de son ami... Monsieur Lafollette[3], lui dit-elle avec un regard pénétrant tout prêt à le confondre, vous n’êtes pas ordinairement ministériel?...

[3] Ce nom est supposé.

M. LAFOLLETTE.

Non, madame... je suis indépendant!...

Mme D***.

Pourquoi donc alors ne tonnez-vous pas contre cette ridicule mascarade qu’on voulait vous infliger?...

M. LAFOLLETTE.

Personne ne peut le faire mieux que vous, madame.

Mme D***.

N’éludez pas la question... Êtes-vous pour ou contre le costume?...

M. LAFOLLETTE.

Je suis contre... mais j’ai voté pour!...

Mme D***.

Est-il possible?... et vous n’avez pas honte d’avouer ce manque de foi!...

M. LAFOLLETTE.

Que voulez-vous? La boule noire était dans ma conscience... et j’ai donné la boule blanche par amitié. Le ministre[4] qui désirait cette mesure est un de mes camarades de collége; je n’ai pas cru devoir lui refuser cette marque de condescendance... ce n’était pas un vote politique... Ah! s’il avait été question de le culbuter, j’aurais agi différemment!...

[4] M. de Montalivet.

Mme D***.

Fort bien!... La boule noire était dans votre conscience!... mais vous avez apostasié, malheureux!... Ah! que vous eussiez bien mérité de voir triompher le ministère!... Je ne connais personne au monde qui eût été plus ridicule que vous sous cet habit!...

Et chacun partit de là pour entrer dans une longue dissertation sur les divers devoirs parlementaires dont la conscience est la base.

Commençons comme dans le salon de Mme D***; voyons d’abord ce que dit le dictionnaire au mot: _Conscience_... Ce n’est pas que je compte tirer beaucoup de lumières de cet in-quarto. Les dictionnaires, je le sais, en fait de définitions, ressemblent assez aux femmes interrogées sur leur âge... ils ne disent pas tout; mais une définition grammaticale, quelque obscure, quelque incomplète qu’elle soit, peut toujours être utile... J’ouvre donc le dictionnaire, et je lis: _Conscience_... lumière intérieure... sentiment intérieur par lequel l’homme se rend témoignage à lui-même du bien et du mal qu’il fait... scrupule ou difficulté qu’on sent à dire ou à faire quelque chose.

_Lumière intérieure_... S’agit-il de la lumière de l’âme ou de celle du cœur?... car ces deux lumières peuvent exister en nous, et nous pouvons avoir l’une sans posséder l’autre.

La suite du paragraphe est moins vague, mais il s’applique difficilement aux fonctions de député.

En effet, ce sentiment intérieur par lequel l’homme se rend témoignage à lui-même du bien et du mal qu’il fait, me semble peu parlementaire. D’abord, pour faire le bien ou le mal, il faut faire quelque chose, et c’est précisément ce que la chambre ne fait pas. La constitution veut que le chef de l’état ne fasse rien, afin qu’il ne puisse mal faire; cela est logique. Mais la constitution n’obligeant pas la chambre à cette inaction, la chambre empiète visiblement sur la prérogative royale.

La fin du paragraphe où il est question du scrupule et de la difficulté qu’on sent à dire ou à faire quelque chose, est un complément corrélatif de la première partie. Mais qu’entend le dictionnaire par cette impertinence: scrupule et difficulté de dire?... Cela signifie-t-il absence de discours, impuissance d’esprit, enrouement, extinction de voix, silence forcé ou volontaire? Pure dérision!... et qu’on le sache bien! si notre législature ne fait rien, c’est qu’elle ne veut rien faire; mais, en revanche, elle a toujours quelque chose à dire sur ce qu’elle ne fait pas et sur ce qu’elle devrait faire!... Voilà pourquoi elle parle tant!... voilà pourquoi ces fameuses paroles: _Il y a quelque chose à faire_, pompeusement débitées naguère par un ministre, sont aujourd’hui passées à l’état de maxime gouvernementale... _Il y a quelque chose à faire_... cela est inscrit sur toutes les bannières. Le