gouvernant, le président du conseil comme le dernier de ses commis, tout le monde répète en chœur à la chambre: _Il y a quelque chose à faire!_... C’est un refrain continuel et tellement absorbant sans doute, qu’il ne laisse à personne la faculté d’agir. On n’a plus, constitutionnellement parlant, que la force d’être éloquent: résultat fort beau, j’aime à le croire, mais ne donnant pas au pays ce que ses besoins réclament. D’où je conclus que s’il y a scrupule et difficulté pour l’exécution des grandes choses, il n’y en a pas dans le talent de les discuter.
La conscience morale du gouvernement est autrement traduite chez les autres peuples. Les plus barbares n’ont qu’un jargon dur et inintelligible, et les progrès du commerce et de l’industrie se révèlent chez eux. Peuples patients, modestes, silencieux, ils se civilisent en moins de temps que nous n’en mettons à leur enseigner l’art de se civiliser. Ils travaillent tandis que nous parlons... ils grandissent quand nous en sommes encore à disserter sur des projets de dignité et de grandeur nationales!... Ils prospèrent pendant que nous tendons la main à cette prospérité, si enviée et si parcimonieuse envers nous de son aumône!
Montaigne, dans ses aimables causeries, dit quelques mots sur la conscience, mais il ne la considère que dans ses rapports avec le péché ou le crime. De pareilles considérations ne peuvent répandre une grande clarté sur la conscience parlementaire. Un parlement, s’il commet des crimes, comme chacun sait, ne commet que des crimes collectifs, et les crimes collectifs ne passent point pour des crimes... c’est encore une des conditions du gouvernement représentatif. Sans cela les gouvernements représentatifs ne seraient pas les plus innocents du monde, et fort peu de gens voudraient en faire partie.
La conscience d’un député n’est donc pas ordinairement inquiétée pour avoir participé à une de ces grandes mesures parlementaires, dont la mort ou la chute d’un roi a été le triste résultat. S’il y a crime, ce crime est suffisamment justifié, dit-on, par tout le bien qui en revient au peuple; car le bonheur d’un peuple, je parle toujours d’après de graves historiens, peut quelquefois dépendre d’un peu de sang répandu... surtout si le sang tombe de bien haut, si le sang vaut la peine d’être versé. D’ardents royalistes ont donné à de certains conventionnels le nom de régicides. Ce nom n’a jamais été accepté ni par eux ni par leurs amis: répudié par les premiers comme une injure gratuite, repoussé par les autres comme une grave atteinte portée à la liberté des assemblées délibérantes, il n’a déshonoré ni flétri personne. Louis XVIII n’a-t-il pas fait son premier ministre d’un régicide? Depuis, il est vrai, les régicides ont été bannis... mais bientôt rappelés, fêtés, couverts de couronnes... oui, couverts de couronnes pour en avoir brisé une! Presque tous meurent dans un âge avancé, sans regrets, sans remords, du moins ils le disent, mais non sans les secours de la religion dont ils ont autrefois profané les autels!...
Aux yeux de la religion, le plus bel attribut de la conscience est le sentiment du repentir. Le christianisme n’est jamais plus beau que lorsqu’il pardonne au pécheur humble et contrit. Est-ce pour cela qu’on a fait dans la charte une question de majorité de la religion catholique?... Adroits législateurs!...
La mythologie possède aussi une conscience... c’est une figure allégorique, représentée sous les traits d’une femme austère, regardant attentivement un cœur placé sous sa main.
L’allégorie est ingénieuse, et elle pourrait, non sans succès, figurer à côté de celles dont la chambre est déjà ornée, comme la Justice et la Loi, l’une armée de ses balances et l’autre de son glaive. Elle serait de temps en temps fort bonne à consulter, et donnerait des inspirations heureuses... mais il ne faudrait pas les traiter trop allégoriquement, comme on fait assez souvent de la Loi et de la Justice.
Un auteur moderne a dit: La pudeur est la conscience du corps... on pourrait dire avec plus de raison et de vérité peut-être:
La conscience est la pudeur de l’âme!
La rougeur dont se couvre le visage après une action blâmable, est l’indice révélateur le plus infaillible de la conscience outragée... Cette pudeur de l’âme n’a pas moins de délicatesse et de sensibilité que la pudeur virginale; elle est aussi timide, aussi soupçonneuse, aussi craintive; un rien l’effarouche ou la blesse; il suffit d’une pensée équivoque pour la faire frémir; elle fuit les exemples dangereux et tentateurs, et n’arrête jamais un regard complaisant sur le spectacle des grandeurs mal acquises; elle ne se trouve à l’aise qu’avec l’honneur et la probité!... Elle aime mieux contribuer à élever honnêtement la fortune de ses ennemis qu’à établir la sienne sans l’approbation et l’estime générales. Et cependant que de gens sont loin de la comprendre!... que de malheureux, suivant l’expression d’un grand poëte, ont su se faire un front qui ne rougit jamais!...
Tel s’est vendu au pouvoir... et il ne rougit pas!...
Tel s’est mis en vente sans trouver d’acquéreur... il fulmine, mais ne rougit pas!...
Tel, protecteur avoué d’un ministre, lui tend la main par devant et l’abat par derrière... il ne rougit pas!...
Tel, ministre, se perd en gouvernant contrairement à ses opinions de gouverné... et il ne rougit pas!...
Tel sait grouper les chiffres arabes du budget, mais sans jamais dire: sauf erreur ou omission... et il ne rougit pas!...
Tel s’est enrichi dans un emploi purement _honorifique_... et il ne rougit pas!...
Tel devient le délateur de ses amis pour se parer de leurs dépouilles... et il ne rougit pas!...
Mais c’est assez m’étendre sur ce sujet. Plus d’une fois nous aurons l’occasion de revenir sur la pudeur législative, de mettre en jeu les consciences incertaines, chancelantes, vénales, élastiques, sans oublier les consciences larges, celles de toutes qui donnent le plus d’occupation au gouvernement représentatif!
MÉDITATION VII.
Du Patriotisme.
Le patriotisme n’est point une de ces vertus calmes, pacifiques, modestes, peu recherchées des âmes vigoureusement trempées, aimant à vivre ignorées, ne voulant d’autre témoin de leur gloire qu’un rayon de la Divinité, d’autres couronnes que celles promises par elle... Le patriotisme a une allure toute différente: il est fier, superbe, turbulent, inquiet; il porte la tête haute, vous regarde de travers, a les yeux étincelants, marche avec assurance, et sonne de la trompette pour se faire admirer. Ses vêtements sont bariolés de blanc, de rouge, de bleu, de vert; il change fréquemment de cocarde, et se bat tantôt pour une charte, tantôt pour une constitution, aujourd’hui pour un roi, demain pour un dictateur!...
Le patriotisme est de toutes les vertus politiques la plus difficile à juger devant le tribunal de l’opinion publique. Chacun la comprend et l’apprécie d’après le point de vue où il se place; et ces points de vue, si dissemblables entre eux, sont encore soumis à de certains effets d’optique. Il y a des verres grossissants et des verres diminuants. Les verres grossissants sont pour le patriotisme dont on prône l’excellence; les verres diminuants pour celui qui n’est pas le vôtre. Mais prenez garde, me dit-on, ne confondez pas le vrai et le faux patriotisme. Le vrai patriotisme est un, et n’admet pas de catégories. Nous allons voir. Examinons!...
Le patriotisme chez les anciens voulait dire dévouement aveugle, absolu à la chose publique!... Tous les grands hommes de l’antiquité ont eu ce dévouement, rarement récompensé et souvent payé d’ingratitude!... La monotonie de la vertu, comme l’uniformité de la gloire, a parfois de graves inconvénients. Aristide le juste n’a-t-il pas été frappé d’ostracisme pour avoir servi trop longtemps les Athéniens, fatigués du poids de sa renommée? Scipion, le grand Scipion, n’a-t-il pas été traîné au Forum comme un criminel, malgré le nombre de ses victoires, malgré la pureté de son désintéressement, dont Rome jalouse ne comprenait plus le bienfait et la grandeur?... Le patriotisme, par cela même qu’il ne procède le plus souvent que par actions d’éclat ou coups de théâtre, a besoin, pour se maintenir en faveur dans l’opinion publique, de créer incessamment de nouveaux prodiges. Les peuples aiment, avant tout, les émotions vives et dramatiques. Ces émotions, causées par des événements assez remarquables pour refouler au fond de leur cœur de lugubres et dangereuses pensées prêtes à surgir, sont la garantie la plus sûre du repos et de la stabilité des gouvernements... Il faut à l’énergie populaire des distractions plutôt qu’un frein... Les distractions d’un grand spectacle l’occupent ou l’endorment; le frein l’irrite, et le frein est bientôt brisé...
Le patriotisme inactif et insouciant, ou mieux encore celui dont les résultats provoquent l’ennui par leur monotone périodicité, est bien près de ressembler à de la trahison. Le peuple a peu d’estime pour les héros qui le font bâiller. Ceux-ci ne passent alors à ses yeux que pour de grands acteurs, dont le travail ou l’âge a épuisé les forces et énervé le talent. Ainsi s’explique l’ingratitude dont Rome et Athènes ont si souvent payé les services de leurs plus généreux citoyens!...
Voyons maintenant si, à l’exemple des anciens, nous avons une chose publique. Suivant les uns, _chose publique_ étant une dérivation du mot latin _res publica_, nous n’avons point de chose publique, puisque nous n’avons pas de république; suivant les autres, _chose publique_ n’ayant rien de commun avec _république_, nous avons réellement une chose publique au milieu de notre monarchie tempérée...
Le premier raisonnement ne me semble ni moins fort ni moins concluant que le second... Admettons cependant celui-ci: nous avons une chose publique... mais comment l’entend-on?... Les royalistes du juste-milieu la voient dans l’inviolabilité du trône; les libéraux dans le maintien de la constitution: les radicaux dans les droits de la souveraineté du peuple; les légitimistes dans ceux d’une souveraineté déshéritée, mais le plus grand nombre dans la conservation de leurs places. Pour ces derniers surtout, rien n’est plus sacré que la chose publique; ils ont pour elle une sollicitude non de père, mais de mère, tant cette sollicitude est vivement sentie. Selon eux, tout citoyen doit la défendre, fût-ce au péril de sa vie, dans les circonstances les plus difficiles et les plus désastreuses, celles où elle réclame ordinairement le secours des plus puissants efforts, n’importe le gouvernement sous les drapeaux duquel il faut marcher, n’importe la loi à laquelle il faut obéir, pourvu que, mollement étendus dans le fauteuil administratif, eux ne marchent pas, n’obéissent pas, ne risquent point leur vie; mais assez complaisants pour faire entre deux bons repas l’éloge funèbre de ceux qui l’ont sacrifiée, pour prodiguer l’eau bénite sur le cercueil des victimes et permettre le soir de chanter à l’Opéra, sur un air révolutionnaire, le triomphe de l’ordre public!...
A l’exception des hommes du pouvoir, nous avons donc, suivant la nature de nos opinions, des idées très-contradictoires touchant la chose publique: la mobilité des gouvernements qui se sont succédé en France depuis cinquante ans a toujours empêché d’asseoir dans les esprits d’une manière nette et précise la théorie de cette chose publique et s’est opposée plus encore au développement de ses ressources pratiques. Et, en effet!... à quels signes distinctifs reconnaîtrez-vous la _chose publique_?... quand un jour elle parle au nom de la constituante, le lendemain pour la convention nationale, le surlendemain au nom du directoire; un peu plus tard de par Bonaparte, ensuite de par Napoléon, puis au nom de Louis XVIII, puis encore de par Napoléon, puis encore au nom de Louis XVIII, puis au nom de Charles X avec les institutions de juillet, puis enfin sous les auspices de Louis-Philippe... Et qu’on ne dise pas que la chose publique est indépendante du gouvernement... le gouvernement est son protecteur naturel, il lui donne l’impulsion et la vie!
Le patriotisme, essentiellement lié à la chose publique, puisque l’un n’est qu’une émanation de l’autre, nous entraîne à son égard dans une même divergence d’opinions. Si nous remontons aux temps de notre régénération sociale, nous acquerrons la preuve que cette vertu a un caractère de mobilité extraordinaire.
Les membres de nos premières assemblées législatives étaient certes de véritables patriotes; on les tenait pour tels; on leur prodiguait ce nom magique, dont ils sont les inventeurs... Eh bien! les membres de l’assemblée constituante, réputés patriotes sous le règne ou plutôt du vivant de Louis XVI, étaient accusés de conspiration sous l’empire de l’assemblée législative... et pourtant ils ne conspiraient pas!... L’élite de cette assemblée législative, si brûlante de patriotisme, fut elle-même décimée par la convention, qui l’accusait de n’en plus avoir... et elle en avait plus que jamais!... Madame Roland envoyant chez le roi son mari vêtu d’une redingote malpropre et chaussé de gros souliers huilés et ferrés, passait pour une femme patriote, pour un génie rare et merveilleux... Un peu plus tard, ce grand génie cheminait vers la place de la Révolution, allant nu-pieds, la corde au cou, expier, comme on disait alors, ses opinions royalistes... Qui avait plus de patriotisme de Marat ou de Charlotte Corday, de l’assassin ou de l’assassiné? Cette question n’a pas encore été résolue d’une manière nette et incontestable.
Le comité de salut public avait aussi du patriotisme, un peu sévère sans doute, et à la hauteur duquel tout le monde ne pouvait pas atteindre. Les membres de ce comité, Couthon, Saint-Just, Robespierre furent écrasés néanmoins par d’autres patriotes non plus vertueux, plus dévoués à la chose publique, mais plus adroits et plus habiles. Les premiers, faibles et vaincus, devenaient traîtres à la patrie; il suffisait aux autres de les écraser pour rester patriotes... Danton, Danton lui-même, le patriote monstre, vint du haut de la tribune tomber sur l’échafaud... Les thermidoriens eurent plus tard moins de patriotisme que le directoire, quand ils tombèrent devant ce conseil de dictature... Barras, faisant déporter les royalistes, était le plus pur des patriotes; au 18 brumaire, il n’était plus qu’un misérable... et cependant avait-il changé?... Bonaparte, en le chassant du Luxembourg, déchirant du bout de son épée la toge romaine du directoire, méritait l’amour des Français, amour qu’il a conservé jusqu’à l’heure de sa chute, où alors il a eu le regret amer d’entendre ses amis, ses sujets, ses créatures lui reprocher de manquer de patriotisme!... Lisez les journaux de 1814 et de 1815.
Louis XVIII, donnant la Charte, passait pour être animé d’un grand amour de la patrie. Charles X lui-même, à son avénement au trône, s’écriant: «Plus de censure!» montrait des velléités de patriotisme... Les partisans de la Charte et de la liberté de la presse de ce temps ont beaucoup vanté cet acte, et depuis... Mais je m’arrête!... j’ai cité assez d’exemples!...
Maintenant, je demanderai si tous ces grands patriotes ont jamais un moment jusqu’à leur dernier soupir cessé de l’être; si le changement de leurs opinions et de leur conduite a pu motiver leur malheureux sort?... Moi, je répondrai non!... Non, ils n’ont pas cessé d’être patriotes! suivant l’idée qu’ils attachaient à ce mot; non!... ils n’ont changé ni de conduite ni d’opinion politique... mais les circonstances ont changé... les circonstances seules leur ont donné tort!... et parce qu’ils ne sont plus, croyez-vous leur opinion morte? Détrompez-vous!... Leurs opinions leur survivent... toutes leurs opinions, mais toutes!... je n’en excepte pas une seule!... ont cours aujourd’hui sur la place... toutes ces opinions ont leurs chefs et leurs soldats! toutes s’entrechoquent, se combattent et réclament pour chacune d’elles la fleur du patriotisme!... Reconnaissez-vous donc, après cela, dans cette mêlée!... et dites lequel de tous ces dévouements à la chose publique est le meilleur!... dévouements qui tour à tour ont obtenu le respect, l’obéissance, la soumission, l’enthousiasme et les applaudissements de la France!...
La chambre des députés, fractionnée par compartiments d’opinions et d’intérêts, est la reproduction la plus vivante de cette confusion morale. Chacun croit y être dans le vrai, et chacun a raison, puisque, l’histoire en main, ce qui était vrai la veille devient faux le lendemain, et ce qui était faux hier devient vrai aujourd’hui... La science politique ne procédant que par système, l’erreur y est toujours à côté de la vérité, ou plutôt l’erreur et la vérité s’y confondent, s’y entremêlent, pour ainsi dire, sous le même uniforme, de manière qu’il est souvent impossible de les distinguer l’une de l’autre.
Autrefois le patriotisme, bien ou mal entendu, se révélait au moins par de grands résultats; si quelquefois il était coupable, souvent il se montrait généreux; un immense bienfait souvent effaçait un crime; mais aujourd’hui le patriotisme n’est plus qu’un mot, un mot hypocrite, à l’aide duquel nos illustrations lilliputiennes font parade de beaux sentiments qu’elles n’ont jamais éprouvés. Elles ont à leur service plusieurs degrés de patriotisme; par exemple:
Le général *** est compté parmi les députés les plus dévoués à la chose publique: un des chefs du parti de l’empire, du parti de la guerre, il ne voit de salut pour la France qu’en lui faisant mettre l’épée hors du fourreau; car, dit-il bien haut, avec la guerre la France reprendrait les limites du Rhin, ses limites naturelles; et moi, ajoute-t-il tout bas, je gagnerai peut-être le bâton de maréchal de France... Premier degré de patriotisme. Il s’agit de l’honneur de la France.
M. B..., industriel populaire et ami du général ***, dont il partage les opinions politiques quant au progrès des idées libérales en France, veut au contraire la paix, mais la paix à tout prix. La guerre, selon lui, bouleverserait et ruinerait la France, dont la prospérité repose entièrement sur les bienfaits du commerce et de l’industrie, et dont le premier coup de canon rouvrirait les anciennes cicatrices. Observez qu’avec la guerre la ruine seule de la France ne serait pas à craindre... il y aurait encore la sienne. Deuxième degré de patriotisme.
M. L... et M. T... s’abordent un jour dans un salon ministériel, se donnent vivement une poignée de mains, tout prêts à s’embrasser, sans le respect dû à la dignité du lieu, et le dialogue suivant succède aux épanchements de l’amitié.
M. T...
Grande nouvelle, mon cher!... _ils_ m’ont nommé conseiller d’état!...
M. L...
Pas possible!...
M. T...
Nommé! archinommé!... _Ils_ sont d’une audace!... Je ne voulais pas de place; je l’avais promis aux électeurs; mais l’intérêt de l’état...
M. L...
N’y a-t-il que celui-là?
M. T...
Belle demande!... Ai-je deux manières de me dévouer? _Ils_ avaient besoin d’un homme capable pour élaborer certaines questions administratives dont ils ne peuvent débrouiller le chaos. J’ai résisté longtemps à leurs sollicitations; mais ils ont foi dans mes faibles talents; ils me regardent comme un travailleur unique dans son genre, et, en vérité, je ne sais pas pourquoi!... Bref! ils ont fini, pour ainsi dire, par mettre la France à mes genoux, et alors je n’ai plus écouté que mon patriotisme... J’ai accepté la place!...
M. L...
Vous avez agi en bon citoyen; vous avez fait comme moi.
M. T...
Bah!... vous avez aussi accepté une place?
M. L...
Au contraire... je viens de refuser la plus belle sinécure, par la même raison qui vous a fait accepter la vôtre... je veux dire votre place. Il est difficile, selon moi, de pouvoir se rendre utile dans une sinécure, et avant tout je veux être utile à mon pays. Les émoluments n’étaient pas considérables, et les électeurs ne veulent pas que j’occupe un emploi au-dessous de douze ou quinze mille francs. Au-dessus, passe; mais au-dessous, ce serait humiliant et pour eux et pour moi. J’ai donc remercié le ministre; il a compris mes raisons. Le pays avant tout! me suis-je écrié. A la première occasion ce brave ministre me mettra en position de le servir... le pays, bien entendu! toujours le pays!... Troisième et quatrième degré de patriotisme.
M. C... faisait partie de la fameuse législature où fut résolue la question sur l’hérédité de la pairie; il se montra l’un des plus fougueux adversaires de cette hérédité, qu’il regardait comme dérisoire, absurde et subversive de toutes les lois du sens commun; et il vota en conséquence. Depuis, plusieurs dissolutions de la chambre eurent lieu, et malgré ses antipathies aristocratiques, il ne fut point réélu. Le pouvoir, qui le jugeait mieux peut-être qu’il ne se jugeait lui-même, le nomma _pair de France_. M. C... fut enchanté de sa nomination, et faillit presque en perdre l’esprit. Le jour de sa réception au palais du Luxembourg, après avoir prêté le serment d’usage, il n’eut rien de plus pressé que de prendre à part M. de Dreux-Brézé et de s’écrier devant lui: «Quels sont les imbéciles qui ont voté contre l’hérédité de la pairie?» A quoi M. de Dreux-Brézé répondit avec son sourire habituel: «Personne, monsieur, ne peut le savoir mieux que vous-même.» M. C..., heureusement, n’avait plus de mémoire. Cinquième degré de patriotisme.
Je m’arrêterai à ce degré, quoiqu’il y en ait beaucoup d’autres encore. En multipliant trop les exemples de dévouement à la chose publique, je me trouverais exposé à énumérer des faits connus du lecteur. Beaucoup de ces faits, enregistrés dans la partie officielle du Moniteur, appartiennent aujourd’hui au domaine public et sont réduits à l’état de lieux communs. Or, les gens peu au courant des libertés de cette feuille, et curieux de savoir tous les actes de dévouement dont je me suis abstenu de parler, sont priés de jeter un coup d’œil sur la collection du Moniteur, surtout à partir de la glorieuse date de 1830; ils y trouveront de hautes leçons de morale et de philosophie, à l’usage de toutes les opinions, de tous les partis; ils apprendront à y connaître le cœur humain bien mieux que dans un livre. Le Moniteur n’a point de secrets, et sa voix a pour échos les quatre parties du monde.
MÉDITATION VIII.
Du Serment politique
OU DE M. DE TALLEYRAND.
A propos de serments prêtés, repris ou violés, quelques gens non moins spirituels que Voltaire, comme nous en avons aujourd’hui dans toutes les branches d’industries, excepté peut-être à l’Académie, n’hésiteraient point certes à parodier son histoire de voleurs, en disant tout simplement: Il y avait une fois un abbé du nom de Talleyrand de Périgord... Le reste est connu de tout le monde.
Cela pourrait être piquant, mais ne serait ni bien juste ni bien instructif. Loin de moi sans doute la pensée de développer ici une théorie du serment. Assez souvent cette théorie a servi de texte à la polémique de la presse quotidienne. Les théories d’ailleurs apprennent peu de chose; l’idéologue s’en amuse comme d’un jouet façonné à son usage; l’homme pratique peut rarement en faire une application heureuse. L’esprit, en raisonnant d’une manière abstraite et métaphysique, ne donne aux faits ni corps ni consistance, les dénature, les subtilise, les réduit au rôle d’idées vagues et creuses, et ne rencontre partout qu’obscurité et confusion.
Pour donner du serment une notion exacte et précise, il suffit d’analyser en quelques lignes la vie et les ouvrages de M. de Talleyrand de Périgord.
M. de Talleyrand a eu beaucoup d’ennemis; il lui en reste même encore. Supérieur à presque tous ses contemporains; je dis presque pour ne pas affliger ceux qui, comme lui, n’ont pas encore été éternisés par les soins de M. Gannal, il s’est distingué d’eux par la grâce et l’élégance de ses manières, la solidité du son jugement, la finesse de son esprit, et surtout par l’à-propos de sa conduite, qu’il nommait toujours sa raison d’état. Grand seigneur, il vivait avec des sans-culottes, voulant bien leur marcher sur le ventre pour se placer au premier rang, mais non leur ressembler. En daignant s’élever au-dessus d’eux, il croyait leur faire encore beaucoup d’honneur. Lui seul parlait français dans cette cour impériale, où le langage des courtisans n’était qu’un patois barbare que le maître n’eût pas compris s’il avait eu le temps de l’écouter. L’illustre diplomate souriait à l’argot des camps, et le comparait aux paroles d’un poëme dont le canon était la musique. Le bruit de cet instrument de mort ne glaçait ni sa verve ni sa malignité. Admirateur du véritable héroïsme, il n’était point dupe des fanfaronnades d’un grand nombre de héros bavards, héros seulement par la manière dont ils parlaient d’eux; il avait des mots piquants au service de tous les ridicules. L’empereur lui-même n’était pas à l’abri de ses sarcasmes. C’est un bien grand homme, se disait-il tout bas; mais il y a en lui du Tamerlan et de l’Attila. Nous pouvons bien parler ensemble, mais _causer_... impossible!
M. de Talleyrand, si différent de mœurs, d’habitudes et de langage de la société nouvelle qui l’entourait, n’a été ni bien compris ni impartialement jugé. Pour tous ses biographes ce n’est qu’un diplomate fin, adroit, rusé; un caméléon, un apostat, un renégat politique... que sais-je? Les qualifications les plus injurieuses ne lui ont pas été épargnées; aucun n’a voulu voir dans sa personne un représentant de la cour de Louis XVI dont l’amour-propre de gentilhomme était de conserver les traditions monarchiques chez un peuple trop disposé à en perdre le souvenir. Il avait l’orgueil du sang, la fierté de ses premiers maîtres; il était jaloux de maintenir, au moins autour de lui, l’antique renommée de la France dans ses royales splendeurs, dans sa haute intelligence des convenances sociales. Quoique ministre plénipotentiaire d’un soldat parvenu, quand il traitait pour son maître il semblait parler au nom de Louis XIV; le sabre brutal de Napoléon devenait une noble épée; son sceptre de fer paraissait léger; sa couronne impériale d’un jour brillait comme celle de Charlemagne. M. de Talleyrand, s’il l’avait pu sans être accusé d’indiscrétion, aurait persuadé aux cours étrangères que son empereur était de race pour le moins aussi ancienne et aussi illustre que la sienne. Aussi se glorifiait-il d’être l’ami de tous les rois de l’Europe, et d’avoir su vaincre en faveur de son _protégé_ (dans ses moments de bonne humeur il nommait ainsi Napoléon) les susceptibilités les plus aristocratiques. Ce parfum de bonne compagnie, cette souplesse d’esprit et de caractère dont il avait hérité de la cour déchue, a plus fait souvent dans ses négociations pour la France, que les cinq cent mille baïonnettes de l’empire. «L’armée, disait-il avec un faux semblant de bonhomie, a sans doute appuyé mes arguments; mais si, comme Berthier ou Murat, j’avais porté une culotte de peau, j’aurais été battu au congrès!»
On a presque toujours parlé de l’esprit de M. de Talleyrand, jamais de son bon sens: et cependant son bon sens était bien supérieur à son esprit. Sa vie entière le prouve... L’esprit n’orne que les paroles; le bon sens préside aux actes... Notre héros a rarement pensé ce qu’il a dit; mais il a constamment pensé ce qu’il a fait; et ce qu’il a fait l’emporte infiniment sur ce qu’il a dit; car il a fait d’excellentes affaires, et jamais n’a bronché dans sa longue carrière de prospérité. Voilà ce que beaucoup de gens ne peuvent lui pardonner; quelques-uns même s’étonnent qu’il soit mort dans son lit... Un pareil scélérat devait mourir ailleurs!...
L’immoralité dont on l’accuse est grande sans doute, considérée sous le point de vue monarchique et religieux; mais qu’est-ce que trahir ses serments (c’est de cela surtout qu’on le blâme), à compter du jour où le génie des révolutions a détruit toutes les croyances, où chacun s’enorgueillit de payer d’ingratitude les bienfaits de son maître, où le pouvoir sort de la boue, où la boue règne et trouve des adorateurs?...
La violation du serment est née de la révolution française!
Le principe des constitutions nouvelles a rendu impossible cette fidélité chevaleresque de nos pères: dominé par ce principe, tout gouvernement renferme en soi un élément infaillible de destruction; aucun, depuis cinquante ans, n’a pu résister à son influence délétère. Malgré toutes les conquêtes de la civilisation dont s’est fait escorter la souveraineté populaire, cette souveraineté sans sujets, variable comme le vent, pétrie de boutades et de caprices, ne semble présider aux destinées de la France que pour lui prouver combien sont vaines et passagères ses illusions de repos et de bonheur!...
Sans dieux, sans idoles durables, et, par conséquent, peu dignes d’être vénérés, l’esprit et le cœur sont sujets à de singulières transformations; l’égoïsme politique s’en empare; l’intérêt personnel succède à l’amour du bien public; ce qui eût été crime sous la monarchie devient, sous le régime de gouvernements transitoires, une mode, un usage, un état, un art...
J’interpelle ici tous les accusateurs de M. de Talleyrand. En est-il un bien grand nombre qui n’aient prêté quelque petit serment par duplicata? A moins qu’ils n’aient vécu dans l’abstinence des emplois publics, j’en connais peu dont la faiblesse n’ait été jusqu’à lever la main deux ou trois fois devant l’autel de la patrie avec un encensoir et des cierges différents, et crier tour à tour d’une voix superbe: Vive la république! vive l’empereur! vive le roi!... Il nous reste des exemples vivants de cette faiblesse, bien pardonnable, je vous le jure; et la preuve, c’est que tous les gouvernements en ont eu besoin et leur ont pardonné!...
M. de Talleyrand, très-haut placé, a été plus facilement le point de mire de tous les mécontents; mieux qu’un autre, il a su mettre à profit les circonstances; en fait de serments prêtés, repris et rendus, je ne connais point de fat plus spirituel; il se donnait à un gouvernement comme on se donne à une maîtresse, qu’il est permis d’abandonner dès qu’elle devient infidèle, jalouse, vieille ou infirme. Il a eu, je le sais, beaucoup de maîtresses de ce genre; mais s’il a été volage, n’est-ce pas plutôt la faute des objets de son affection que celle de son inconstance?...
M. de Talleyrand, avant d’être homme d’état, était prêtre, comme chacun sait; mais, avec une grande prédisposition aux pratiques de la philosophie: il avait vu et touché Voltaire, lui avait parlé deux fois, privilége immense alors où l’on n’approchait pas facilement des puissances de la terre; et, dans ces entretiens où l’auteur de Candide, penché sur la tombe, laissait échapper ses dernières saillies, notre héros, comme un de ses héritiers les plus directs, et guettant une si riche dépouille au passage, recueillit sans doute en partie le souffle de cet esprit caustique et fin qui se détachait de son enveloppe mortelle.
Néanmoins, vaincu dans ses sympathies par suite d’une infirmité physique, il se vit contraint de commencer la carrière des serments dans le genre sacré. C’est à Dieu qu’il jura d’abord d’être fidèle, et ce serment eut du succès. Devenu évêque d’Autun, il pouvait aspirer au cardinalat, et un jour peut-être se couvrir de la tiare. Certes, avec sa volonté ferme et agissante, s’il n’eût été jacobin, il eût été pape. Le Vatican doit singulièrement en vouloir à la révolution française de lui avoir enlevé cette gloire.
Élevé dans la crainte de Dieu, il rompit toutefois avec le Tout-Puissant, qui alors ne le paraissait pas autant à ses yeux que Danton et Robespierre. Il vint dire gaillardement à la tribune: _Messieurs, délivrons-nous réciproquement des serments que nous avons prêtés!_... On appelait cela devenir évêque constitutionnel. Mais la cour de Rome goûta peu cette métamorphose, et des foudres atteignirent le prélat réfractaire, qui, loin d’en être terrifié, reçut comme un bienfait l’honneur d’une excommunication qui lui valait les applaudissements de la multitude, fière alors d’expier par une affectation d’athéisme sa crédulité et ses superstitions d’autrefois. Ce ne fut que dans les premières années du siècle suivant qu’il se réconcilia avec le Saint-Père, afin d’en obtenir la résiliation de son bail sacerdotal. Autorisé à rentrer dans la vie laïque, il ne changea rien à son genre de vie, continua de faire gras le vendredi, de rendre des soins à madame Grandt, et surtout de s’enrichir en se dévouant aux affaires publiques!...
Nommé ministre des affaires étrangères sous le directoire, il prêta à ce gouvernement un serment assez solennel, mais dans lequel, il faut le dire, il n’eut pas la moindre confiance. D’un coup d’œil sûr et rapide, il toisait tout d’abord les hommes à qui s’associait sa fortune, et dans leurs traits lisait la durée de la leur. Les cinq directeurs ne sortirent pas victorieux de l’examen du pénétrant diplomate. Cette demi-décade de royauté républicaine sans dignité, sans foi, sans énergie, ne lui parut pas plus sympathique au peuple français que les décades tout entières du calendrier. M. de Talleyrand en riait comme d’une farce de carnaval, jouée au Luxembourg avec approbation et privilége de la nation, toujours prête à encourager la sottise et le ridicule chez ses tyrans, afin d’en hâter la chute!... Pauvres Gérontes, disait-il en leur lançant un de ces regards ironiques dont aucun ne comprenait la portée, il ne faudrait qu’un Mascarille pour vous renverser!...
Le génie de Bonaparte commençait à briller; génie audacieux, terrible, séduisant, car il allait forcer M. de Talleyrand à jouer pour lui le rôle de Mascarille. De concert avec Sieyès, le diplomate, en effet, devenu conspirateur... par amour sans doute pour le grand homme en espérance, prépara le coup de théâtre du 18 brumaire, où l’acteur principal manqua de mémoire, mais dont les arguments du sabre assurèrent le succès. Le consulat fut l’ère nouvelle d’une république assez dissemblable de ses aînées, pour laisser entrevoir, à travers ses institutions ennemies de la licence, le prochain rétablissement d’un pouvoir stable et fort. C’était une transition de l’anarchie au despotisme, nuance fine et délicate, qui ne pouvait être saisie que par le caractère et le génie de Napoléon. M. de Talleyrand battit des mains au consulat! nouveau serment! C’était le cinquième! ça ne le fatiguait pas! Le directoire doit être content, disait-il en souriant, il n’a plus la peine de gouverner, et par conséquent de me craindre.
Après le consulat, l’empire. Autre serment, mais corrélatif du précédent. M. de Talleyrand jugea dès lors que l’apogée de sa gloire et de sa fortune allait atteindre son dernier période. Il ne regardait point Napoléon, à l’exemple du vulgaire, comme l’instrument de la Providence; il le regardait comme le sien; il voulait bien se rendre à Notre-Dame et mêler sa voix profane à celle de tout le clergé, célébrant dans de magnifiques _Te Deum_ le sauveur de la religion et le vainqueur de l’anarchie; mais s’il remerciait le ciel, c’était de lui avoir envoyé, non pas l’homme du destin, mais l’homme de _son_ destin. La France ne demandait qu’à jouir d’un peu de tranquillité. Qu’elle soit heureuse! murmurait-il entre ses dents; ne le suis-je pas?...
Napoléon, tout grand homme qu’il était, ne lui paraissait pas plus grand que lui. Si Napoléon faisait des rois, lui les trompait... et se jouait quelquefois même de l’illustre fabricateur. Souverain dans un congrès, il s’élevait par la ruse et l’adresse comme l’autre par le sabre et la mitraille... Qu’il perde une bataille, se disait-il en se regardant avec complaisance, que deviendront sa force et sa grandeur!... Qu’il perde une bataille! serais-je perdu, moi?... Et alors il relevait la tête, et avait l’air de défier la gloire de l’empereur!...
Ce fut au milieu de ses prospérités qu’il se maria. Le serment conjugal lui coûta beaucoup plus à faire que les autres, parce que celui-là ne pouvait pas se reprendre. Les charmes de madame Grandt, qu’il avait commencé à aimer révolutionnairement, n’avaient point cessé de lui être agréables sous le régime de l’arbitraire; mais il n’avait pas entièrement perdu le souvenir de ses anciennes chaînes épiscopales: il lui semblait toujours qu’il restait comme un peu d’évêque dans sa personne, et qu’avec une tête ornée jadis de la couronne de tonsuré, il ne laisserait pas d’être tant soit peu ridicule et sacrilége à l’autel de l’hyménée. Madame Grandt ne pensa pas de même. Elle ne vit en lui qu’un prince de Bénévent, qu’elle traduisait par _bien venu_... bien venu pour madame Grandt!...
Bientôt après la célébration de ce mariage, le maître conçut des projets gigantesques dont l’exécution parut difficile et aventureuse au ministre... ce que le ministre osa dire... ce que le maître ne voulut pas écouter... L’Espagne fut envahie! Dès lors M. de Talleyrand vit se former quelques nuages autour de l’étoile du grand capitaine, et s’estima fort heureux d’être dépossédé de ses faveurs, prévoyant bien qu’un jour cette circonstance l’aiderait à le débarrasser du fardeau de la reconnaissance et à l’élever encore!
Quand vinrent les désastres de 1812 et de 1813, il ne parut ni surpris ni troublé; il savait que l’esprit de conquête marche vite, et ne s’arrête que dans l’abîme où périt le conquérant. Quelqu’un lui dit un jour, en déplorant les malheurs de Napoléon: «Ne suivrez-vous pas sa mauvaise fortune?...--Je le voudrais bien, reprit-il avec une tristesse hypocrite; mais pour suivre le malheur, il faut marcher vite... et je suis boiteux!...»
Ces paroles étaient à peine prononcées, que le prince de Bénévent décréta, au nom du sénat conservateur, la déchéance de Napoléon. L’empereur de fait, comme il l’appelait en ce moment où il lui retirait un serment de _fait_, devenait empereur honoraire: il avait perdu sa bataille, crime impardonnable aux yeux des gens dont la première vertu est d’être heureux. En portant le dernier coup à Bonaparte, il s’était assuré la meilleure part dans les faveurs de son gracieux et légitime souverain. Louis XVIII agréa son serment, et le reçut comme une ancienne connaissance. En effet, c’était le serment prêté à Louis XVI au milieu de l’assemblée constituante. M. de Talleyrand l’avait seulement rhabillé à la mode de 1814 sous le manteau de la Charte octroyée; celui-là seul partait du cœur, s’il faut l’en croire; les autres n’étaient politiquement que le calcul d’un art profond et, pour ainsi dire, une préparation lente mais certaine à l’accomplissement des grands événements de la restauration. Il se posait presque en martyr de son dévouement monarchique; s’il avait eu l’air de s’abandonner au torrent révolutionnaire, c’était pour mieux observer ses mouvements, les contenir, les détourner au profit de l’autel et du trône. Comme le marquis de Moncade, il s’était bien encanaillé!... Aussi avec quelle verve et quel aplomb il se moquait de tous les titres que lui avait conférés _l’usurpateur_!... titres auxquels pourtant il ne renonçait pas, mais qu’il prétendait ne regarder comme valables qu’après avoir reçu de son souverain légitime l’autorisation de les porter. Il passa bientôt dans le ci-devant empire pour le plus fidèle de tous les serviteurs du roi; il ne manquait pas un de ses petits levers, et ambitionnait surtout l’honneur de lui baiser la main; il appelait cela se débarbouiller de sa crasse impériale.
Le retour de l’île d’Elbe n’émut pas même M. de Talleyrand, alors traitant avec l’Europe en qualité de ministre plénipotentiaire de Louis XVIII. «Soyez tranquilles, dit-il à tous les représentants des cabinets étrangers, effrayés de ce grand événement, Napoléon n’existe plus!... il ne reste que l’homme de l’île d’Elbe... et celui-là n’a point d’étoile!...»
L’astucieux diplomate croyait fermement ce qu’il disait, car il n’abandonna point la cause de son roi, ce qui le fit cette fois déroger à ses habitudes; il ne prêta point un nouveau serment.
Son crédit ne se soutint pas à une égale hauteur pendant toute la durée de la restauration: il baissa sensiblement sous le règne de Charles X. Fort apprécié du roi philosophe, l’ancien évêque d’Autun n’avait point les sympathies du roi dévot, dont la piété n’avait pas affaibli la mémoire. Pour s’en consoler, il protesta de plus belle de son dévouement à la dynastie et reçut chez lui les mécontents. Il lui vint alors dans l’idée de façonner quelques hommes à son image, c’est-à-dire de former des hommes d’état après l’avoir été. Ses salons devinrent une école de diplomatie appliquée à la foi politique et à l’art de gouverner les peuples, et surtout de savoir se gouverner. On ignore si beaucoup de gens ont profité de ses leçons; mais à en juger par ceux qui se flattent d’être ses élèves, il est à présumer qu’il n’a pas dévoilé tous ses secrets.
Les ordonnances de juillet le surprirent dans ces douces occupations... «Un coup d’état! s’écria-t-il, et personne ne m’a consulté!... Pauvre Charles!...» Et malgré ses sympathies dynastiques, il ne suivit pas à Cherbourg son roi fugitif et malheureux... Il boitait toujours!...
Dès qu’il vit le duc d’Orléans franchir les premières marches du trône, il se crut obligé de préparer son serment. «Je le connais, ce duc! s’écria-t-il avec orgueil; nous avons mangé ensemble à la grande table de la révolution; il sera bien aise de me serrer royalement la main... puis-je lui refuser ce plaisir? A tout prendre, c’est un Bourbon de la branche cadette, il est vrai, mais qui, à ce titre, se laisse passer pour Valois... Cette branche vaudra l’autre!...» Et en effet, M. de Talleyrand fut nommé par Louis-Philippe ambassadeur en Angleterre: ce fut la première preuve d’habileté que donna ce monarque. Il avait compris le danger de laisser inoccupé auprès de son trône naissant le génie remuant et jaloux d’un homme en qui revivaient la duplicité de Mazarin et l’énergie de Richelieu. Il jugea prudent de l’employer, mais de l’employer... loin de lui. M. de Talleyrand, au delà du détroit, toujours fort de cette vieille expérience de près d’un demi-siècle de troubles civils, fut encore l’aigle de la diplomatie, quoique simple représentant d’un coq!...
L’illustre prince a vécu ainsi plusieurs années, et s’est enfin endormi dans l’éternité, sans avoir été préalablement forcé de prêter un nouveau serment.
On dit qu’il s’est repenti et confessé à son heure dernière; mais à cette heure, il n’avait plus chance de réussir dans ce monde, et il avait à faire son chemin dans l’autre. Soyez tranquille sur son compte: s’il existe là-haut quelque bonne sinécure, il aura su se l’approprier et se placer au premier rang des élus, dont il est peut-être aujourd’hui le président ordinaire et extraordinaire.
La vie comme la mort de M. de Talleyrand sera toujours un grave et utile sujet d’études pour quiconque aime à lire dans les secrets du cœur humain. Chacun commentera diversement son scepticisme ici-bas comme sa foi tardive au moment terrible où il quitta le théâtre de ses grandeurs mondaines. De son scepticisme ressortira le mépris des hommes bien plus que celui des choses; et de son agonie chrétienne, la crainte des châtiments futurs bien plus que l’accomplissement d’un devoir dicté par le cœur. M. de Talleyrand n’a été au fond ni dévot ni athée, ni spiritualiste ni matérialiste, ni royaliste ni républicain, mais toujours l’homme des circonstances. L’événement du jour était son dieu, dieu frivole, changeant et capricieux comme l’esprit des révolutions; il sacrifiait à ce dieu comme un autre sacrifie à un prince, à un parti, à un système; pour lui, ce dieu était un oracle qu’il fallait écouter aveuglément, sous peine de nuire aux hautes destinées de son pays et à la sienne.
Cependant, malgré les douze ou quinze serments dont il est l’auteur, paroles et musique, M. de Talleyrand par son ton, ses manières, ses habitudes, et surtout l’ancienneté de sa maison, a toujours intérieurement appartenu au parti monarchique, et ne s’est jamais glorifié hautement que de cette alliance.
Je connais peu de gens dans une position élevée, je le répète, qui n’aient fait comme M. de Talleyrand, quoique peut-être un peu moins bien que lui... D’où je conclus que, pour satisfaire à la fois la morale et la conscience publique, il serait sage et utile, avec nos chances de variabilité gouvernementale, d’abolir le serment politique!...
MÉDITATION IX.
De la Chambre des Députés
DANS SES RAPPORTS AVEC LA CHAMBRE DES PAIRS.
La chambre des députés se croit au-dessus de la chambre des pairs,
Par une raison toute simple: elle est l’expression de la volonté nationale, c’est-à-dire du bon plaisir de cent cinquante mille électeurs.
La chambre des pairs se croit au-dessus de la chambre des députés,
Par une raison toute simple: elle est l’expression de la volonté royale, c’est-à-dire d’une volonté qui règne et ne gouverne pas, en cela assez semblable au bon plaisir électoral...
La chambre des députés n’appelle jamais la chambre des pairs: _chambre haute!_... Elle croirait se rabaisser...
La chambre des pairs se hasarde quelquefois à donner à sa rivale le sobriquet de _chambre basse!_... et elle ne pense pas lui faire injure...
Ces deux chambres s’aiment et vivent entre elles à peu près comme deux époux séparés de corps et de biens.
Mais elles s’estiment infiniment... une fois au moins dans l’année, à l’ouverture de la session; car ce jour-là elles se saluent, se lancent des œillades non pas assassines, mais très-morales, échangent entre elles quelques paroles sur la gravité de la situation, et vont même quelquefois jusqu’à se donner l’accolade fraternelle au pied du trône ou plutôt de la tribune, qui n’est qu’un trône déguisé!
La chambre des pairs est censée représenter non pas l’aristocratie du siècle, puisque nous sommes délivrés de cette plaie sociale, mais la vanité aristocratique de la révolution de juillet, ce qui est bien différent; lèpre charmante dont nous savourons tous les charmes.
Ses principales armes sont les aigles de l’empire auxquelles se marient avec amour un assez grand nombre d’_écus_, issus de faubourgs non Saint-Germain. C’est la truelle et la navette s’alignant avec l’épée; c’est le velours d’Utrecht se mêlant au velours de soie!
Cette manière d’aristocratie n’en est pas moins riche d’une infinité de princes, ducs, marquis, comtes, barons, dont les pères ou grands-pères, en général, ne l’étaient pas. C’est là son plus beau titre! De nos jours, les aïeux se comptent par les services rendus à la patrie; on est fier de ses exploits; on tient peu à ses armoiries; cela est évident, car cela se dit et s’imprime tous les jours. On a bien conspué la noblesse en 1830, mais l’ancienne et non la nouvelle: celle-ci est si proche parente du peuple, que le peuple lui a pardonné ses titres, et s’écrie assez volontiers, toutes les fois que l’occasion s’en présente: Vive Jean de Dieu! vive Mouton! vive Belœil!...
Voilà pourquoi tant de roturiers n’hésitent pas à se faire condamner aujourd’hui en pleine cour royale à être nobles, moyennant patentes avec sceau. Le bagne de ces condamnés, dit-on, est le champ du ridicule... allons donc! Est-ce qu’il y a quelqu’un de ridicule à notre époque?... ne sommes-nous pas régénérés?... Parce que M. _de_ Balochard est devenu marquis, avons-nous le droit de rire à ses dépens? C’est un marquis sans préjugés, sans aïeux, sans châteaux, sans fortune, sans priviléges; un marquis frappé au millésime de l’égalité populaire, absolument comme s’il n’existait pas... Ce n’est pas à lui qu’il sera jamais permis de dire: Saute, marquis!
La chambre des pairs, escortée de toute la noblesse du _moment_, fait le principal ornement de la cour de juillet; mais ne s’y trouve pas toujours bien, prétextant que cette cour ouvre trop facilement ses portes aux _patentés_.
La chambre des députés trouve également un peu d’alliage dans cette cour, et partage à cet égard l’opinion de sa sœur. Quoique bourgeoise depuis la tête jusqu’aux pieds, elle s’est forgé une noblesse parlementaire, et le malin public lui a donné des armes:
Une grammaire écartelée sur champ de gueules avec une pie pour brisure!...
La chambre élective, c’est la province à Paris, la province des petites villes avec ses rifflards et ses tatillons! Étonnez-vous après cela qu’elle soit si envieuse de tout ce qui n’est pas elle!
En 1830 n’a-t-elle point dit à la pairie surprise et désarmée: Pare-moi cette botte!... et elle l’a percée de part en part, la pairie, ne pouvant ni se fendre ni parer ce nouveau coup de Jarnac!
Le droit d’hérédité, selon les meilleurs esprits, et notamment selon M. Thiers à sa première phase politique, était une des plus sûres garanties de l’indépendance de cette institution. La chambre des députés n’y a vu qu’un privilége exorbitant, une monstruosité aristocratique, ouvrant la porte de la pairie à des générations de niais et d’imbéciles... raisonnement assez naturel de la part d’une chambre élective, n’ayant foi que dans son principe, et sérieusement convaincue que de l’élection seule peuvent sortir des hommes éminents. Regardez-moi, dit-elle au pays, et vous serez de mon avis!
Le pays regarde... et souvent ne voit rien! Pays aveugle!... Aussi, pour le punir, Dieu ne l’a pas fait sourd!...
La pairie, veuve de son hérédité, ne marche qu’avec des béquilles; mais ses béquilles sont de nobles bâtons de vieillesse, et la soutiennent encore avec honneur dans le chemin des affaires.
La chambre élective, sans lisières, sans béquilles, parle beaucoup de sa liberté d’action, et a l’air d’être paralysée de tous ses membres. S’il lui arrive de faire quelques mouvements, c’est moins pour marcher que pour sauter, bondir et retomber à la même place.
Elle vote le budget plutôt qu’elle ne le discute, et, par cette raison peut-être, ne permet jamais à la pairie de l’examiner.
La plus grande besogne de la pairie est d’attendre les projets de loi qu’il plaît à la chambre élective de laisser dormir dans ses cartons, et ceux plus utiles peut-être qu’elle pourrait créer dans l’intérêt du pays, en dépit de la paresse ministérielle et suivant son droit d’initiative.
Ce droit d’initiative, dont on attendait de si beaux résultats, n’a encore abouti qu’aux propositions les plus ridicules. En s’enrichissant de ce droit, la chambre des députés a plus perdu en moralité politique que la chambre des pairs en force et en puissance par l’abolition de l’hérédité.
L’une est une parvenue qui ne sait pas jouir de sa fortune; l’autre, quoique dépouillée d’un des plus beaux fleurons de sa couronne, a encore de l’éclat et de la grandeur. La première regorge de priviléges; la seconde se contente de passer pour privilégiée.
La chambre des députés accable de ses railleries le velours et l’hermine de la chambre des pairs; celle-ci garde son sang-froid devant l’elbeuf râpé de la chambre élective, qui dit avec orgueil:
J’ai fait des _costumés_ et n’ai pas voulu l’être!
Mais ce qui lui paraît surtout intolérable dans les attributions de la chambre des pairs, c’est l’énormité de pouvoir se transformer en cour de justice. Elle, si riche en petits procureurs, en maîtres-clercs, en professeurs dans l’art de la chicane et de la procédure, elle se croit frustrée par sa rivale d’une de ses plus belles prérogatives. Doubler la cour d’assises! vive Dieu! quelle pâture pour ces législateurs patriotes, toujours affamés d’émotions nouvelles! Le procès des _hauts attentats_ serait un drame ajouté à ses autres drames; appelée à juger les ministres, elle regarderait comme un devoir le plaisir de les mettre en accusation... deux ou trois fois par semaine peut-être... ce serait un excellent moyen pour elle d’abréger la discussion de l’adresse, en appliquant aux ministres tous les châtiments qu’elle leur souhaite dans ses discours... ces messieurs peut-être aimeraient autant cela... et le public aussi!
Mais il n’en est pas ainsi malheureusement. La chambre élective en manifeste surtout son dépit en accusant la pairie de faire naître les grands crimes plutôt que de savoir les juger: suivant elle, on ne tire un coup de carabine que pour avoir l’honneur d’être présenté à la chambre des pairs et de se trouver assis en face de M. le chancelier. Cela donne, assure-t-elle toujours, de l’aplomb, de l’entregent, d’excellentes allures dans le monde. Une tête, une simple tête, surtout quand elle n’est pas trop bonne, peut bien payer d’aussi solides avantages. Soyez-en sûr, sans le grandiose et la solennité des débats de cette cour de justice, sans la robe de chambre de M. Pasquier, nous n’aurions probablement pas eu des étourdis comme Darmès et Fieschi.
Voyez comme cela tient à peu de chose!...
TRANSITION.
Nous aurions pu étendre le cercle de ces considérations générales, si nous n’avions craint de donner à cet ouvrage un caractère de gravité peu conforme à son esprit. Beaucoup de questions politiques restaient encore à débattre; mais, outre l’inconvénient de s’exposer à répéter ce qui se dit et se répète tous les jours dans la presse, il y avait à compléter cet examen un danger plus réel, celui de provoquer l’ennui, et de faire prendre le change au lecteur sur le véritable but de ce livre. La discussion de quelques points fondamentaux de notre état social était une préparation nécessaire. Heureux si j’ai su me renfermer dans de justes limites! Aussi hardi, aussi entreprenant qu’un docteur en droit, j’ai bien voulu prendre la férule de professeur, mais non professer comme dans beaucoup d’écoles, c’est-à-dire longuement, savamment, et par conséquent soporifiquement... Faire la leçon à son prochain a tant de charmes... pour soi!... Il est si facile de se laisser entraîner au développement de ses doctrines!... Le plus mince philosophe, sous quelque point du globe où il se trouve, fût-ce en Laponie ou en Chine, croit toujours avoir à ses côtés un bon génie prêt à lui souffler, pour l’instruction des autres, les vérités les plus merveilleuses. Ce bon génie, ordinairement très-causeur, n’épargne personne, si ce n’est son protégé. Il le couvre de ses ailes blanches pendant qu’il donne des chiquenaudes sur le nez de tout le genre humain. Regardez autour de vous: que de prédicateurs! de civilisateurs! de régénérateurs!... Il n’y a vraiment qu’un embarras pour eux, c’est de trouver des auditeurs qui ne pratiquent pas le même art...
Il est beau, sans doute, d’avoir en soi un instrument invisible dont on peut tirer les sons les plus doux et les plus harmonieux, comme les plus mâles et les plus énergiques, que le génie accorde et que l’âme fait vibrer, avec lequel on séduit, on émeut, on épouvante, qui résonne dans un palais, dans un temple aussi bien que sur la place publique, que le peuple écoute avec joie, que les rois se résignent à entendre, et dont la magie enfante quelquefois des miracles; mais cet instrument est un don de la nature, souvent dédaigné par la vertu et adroitement manié par le vice et l’erreur: entre les mains des inhabiles, c’est l’instrument le plus discordant que l’on puisse imaginer; entre les mains des charlatans, c’est une trompette, un tambour, une grosse caisse!
L’exemple de ces heureux mortels tentera toujours ceux qui de rien ou presque rien aspireront à devenir un point culminant dans l’état. Nous démontrerons dans la seconde partie de cet ouvrage combien les transformations de ce genre sont faciles. Autrefois, quoi qu’on dise, les bourgeois parvenaient bien aussi aux honneurs: Colbert, Turgot et tant d’autres grands hommes sortis du peuple en sont la preuve; mais il ne suffisait pas, comme aujourd’hui, d’être tout simplement bourgeois pour gouverner le royaume, il fallait encore avoir un mérite réel, l’expérience des affaires, la connaissance du monde qui en est inséparable, l’amour du travail et du bien public. Le roi de France était libre de choisir ses ministres parmi vingt-cinq millions de sujets, et il les choisissait ordinairement assez bien; au lieu que le roi des Français, sans sujets, il est vrai, mais entouré de citoyens, ce qui fait qu’il est roi des Français, est réduit à prendre ses conseillers dans deux ou trois douzaines de députés, et met rarement la main sur un Sully ou un Richelieu. La constitution le veut ainsi pour le bonheur de tous. Chacun peut, malgré le bon plaisir du souverain, faire partie de ce petit cercle d’élus. Il ne faut pour cela que payer le cens voulu par la loi, et emporter à la pointe de la langue ou de la plume les suffrages de cinq ou six vingts électeurs. Que ces électeurs soient absurdes, ivres ou fous! soyez-le vous-même! qu’importe! Pourvu qu’ils vous nomment député, que vous soyez député, vous avez le droit de vous faire agréer ministre, aux acclamations de la foule et à la confusion de la couronne: plus la couronne est humiliée, plus le triomphe est beau!...
Il suffit donc, tout gros Jean que l’on est, d’avoir assez d’habileté pour intéresser en sa faveur une faible partie du corps électoral. Nous n’avons pas en France de bourgs pourris, dit-on, à l’instar de l’Angleterre, mais nous avons des arrondissements pleins de santé qui n’en valent pas mieux. Leurs clochers ne sont pas des citadelles; pas un ne résistera à vos attaques si vous savez manier l’arme de la ruse et manœuvrer en homme déterminé à réussir. Les moyens stratégiques, employés avec art, viendront en aide à votre courage. Je vous les indiquerai tous, et vous en rendrai l’exécution facile. Je guiderai vos pas sur le champ de bataille comme si vous n’étiez qu’un enfant; je dirigerai vos coups au plus fort de la mêlée; je vous donnerai de la gloire si vous avez de l’audace et point de fausse honte; de pygmée, vous deviendrez géant... La lice est ouverte, la trompette électorale sonne... venez... marchons!...
DEUXIÈME PARTIE.
CAMPAGNE ÉLECTORALE.
MÉDITATION X.
Préliminaires.
Les champs électoraux se sont immortalisés par plus de défaites que de victoires. Que de vertus rares ne les ont traversés qu’avec amertume! que de réputations brillantes y ont trouvé leur tombeau!... Que de talents, dont à l’avance on assurait le triomphe, y ont vu s’évanouir leur prestige trompeur! que de fortunes y ont été inutilement dévorées par les frais de la guerre!... Des champions terrassés et pour toujours mis hors de combat, des armes brisées, des masques arrachés du front de l’hypocrisie, des brochures déchirées, des journaux ensanglantés, le fouet du ridicule achevant les vaincus, et quelquefois même sévissant contre les vainqueurs, voilà souvent le triste spectacle qu’offre aux yeux de la France affligée le champ de bataille d’une élection, et que seul pourrait dignement décrire le génie de Scarron ou d’Homère.
Et faut-il s’étonner de tant de désastres?...
La plupart des candidats à la députation font à rebours tout ce qu’il faut faire: vous parlent de paix quand le pays est à la guerre, ou bien embouchent la trompette quand le pays est à la paix. Tel ne sait distinguer le froment d’avec le seigle et va se présenter dans un arrondissement agricole; tel autre, connu seulement au barreau pour avoir perdu bon nombre de procès qu’il aurait dû gagner, affronte imprudemment un collége électoral qui désire nommer un manufacturier; celui-ci, grand industriel, dont la fortune s’est enfin assise après plusieurs malheurs successifs dont les tribunaux ont bien voulu s’occuper, se fait porter dans un département dont tous les électeurs sont ou ses créanciers ou ses actionnaires, ce qui est synonyme; celui-là, l’esprit tout farci de phrases compassées et de sentences banales, assourdira un arrondissement paisible, moins livré à la culture des lettres qu’à celle des betteraves, et qui se défiera de ses frais d’éloquence comme d’un piége tendu à la simplicité de ses mœurs; plus loin, au contraire, vous rencontrerez un candidat au caractère brut, au génie inculte, qui, fort de son immense fortune, proclamera sa candidature dans une ville policée, où l’élégance des manières, la fleur de l’instruction, la finesse du langage, sont les premières conditions du succès. Je ne finirais pas si je signalais toutes les causes des échecs électoraux dont gémissent tant d’hommes estimables, les uns célibataires, cherchant femme ou portefeuille; les autres, pères d’enfants charmants, mais trop nombreux, dont le bonheur à venir est difficile sans l’assistance législative.
Toutes ces causes, et elles sont nombreuses, ont leur source dans les égarements de l’ambition, et résultent surtout d’une étude trop peu approfondie de la valeur individuelle. On prend un désir, une fantaisie, un caprice de la vanité pour l’effet d’un besoin immédiat de sa position, d’une nécessité de la vie, d’un ordre secret de la Providence... Et plus il y a d’exagération et de ridicule dans cette exubérance d’amour-propre, plus on persiste à s’y abandonner. Chacun se croit fait pour la députation, uniquement parce que la députation est une très-bonne chose au fond; mais il ne suffit pas qu’une chose soit bonne pour qu’elle devienne votre propriété, il faut encore que vous puissiez vous élever jusqu’à elle. Ainsi un brave homme dira un matin en se réveillant: Mais à propos... si je me faisais député?... J’ai de la naissance, de l’esprit, de la fortune... Très-bien! lui répondrai-je; mais la fortune ce n’est souvent pas assez; l’esprit... c’est quelquefois trop; la naissance... toujours trop ou pas assez!... D’un autre côté, les gens les plus sages se font illusion sur la valeur et le nombre de leurs richesses: ils se disent nobles et sont très-vilains, comptent par millions, et n’ont pas un sou dans leur caisse; se croient spirituels, et n’osent parler dans la crainte de se trahir.
Au lieu de ce sot aveuglement, que la modestie règne dans votre âme... La modestie, cette vertu silencieuse qui se grandit en s’effaçant, qui se défie d’elle-même pour se mieux connaître; dont le regard est humble, mais ne se laisse point fasciner; qui juge de sang-froid les événements de ce monde, et sait ainsi se diriger à travers les écueils dont il est semé. La modestie rend plus sûr et plus clairvoyant le talent d’observation... talent calme, scrutateur; talent rare et cependant essentiel au but que vous voulez atteindre; car si vous ne savez pas observer, comment pourrez-vous, sans les heurter maladroitement, vous soumettre aux exigences du cœur humain? Le corps électoral, c’est le cœur de tout un peuple!...
L’homme sensé, quoique maître de ses passions, trouve encore chez lui des ennemis redoutables. En première ligne il faut placer la femme, la femme, plus dangereuse qu’un désir, plus trompeuse qu’une illusion, plus forte et plus impérieuse quelquefois que l’amour-propre et l’ambition même. Si madame votre épouse a rêvé pour vous ou plutôt pour elle les honneurs de la députation, elle ne vous laissera pas un moment de repos, ni le jour ni la nuit... fissiez-vous chambre à part. Aucune distance pour elle n’est infranchissable; son opiniâtre volonté vous poursuit partout; chaque heure, chaque minute, chaque seconde vous apporte le plus près possible du tuyau de l’oreille ces paroles, stéréotypées dans sa bouche: «Il faut que tu sois député!» Et si vous répondez, dans votre naïveté maritale: «Mais, chère amie, je n’ai pas assez d’esprit pour cela.--Je le sais bien, mon bon, réplique-t-elle; mais c’est égal... je veux que tu le sois!...» Et elle enrôle sous sa bannière tous les gens influents dont vous êtes entouré; elle a pour complices de son ambition vos parents, vos amis, vos domestiques.
Ainsi, votre médecin, homme pour le moins aussi dangereux que votre femme, est facilement séduit par elle, surtout s’il n’a pas une nombreuse clientèle. Il est intéressé à vous mettre en évidence; votre célébrité enfantera peut-être la sienne. Au jour convenu il vous dit: «Eh bien! voici venir les élections générales... J’espère que vous vous montrerez cette fois!...» Si pour toute réponse vous vous contentez de lui allonger le bras afin qu’il vous tâte le pouls: «Faites-vous nommer, continue-t-il en secouant la tête avec humeur; cela vous fera du bien. J’ai beaucoup de malades à la chambre des députés... Ce sont mes eaux de Vichy... et elles sont souveraines!...»
Vos parents, vos amis, vos connaissances viendront ensuite, alléchés par l’espoir de pouvoir, selon l’usage électoral, exploiter votre position, et s’écrieront, tous ensemble d’abord, puis l’un après l’autre, en vous apostrophant par votre petit nom: «Eh bien! Chrysostome!... est-ce que vous ne vous mettez pas sur les rangs?... Vous êtes cependant en état d’y figurer avec honneur. Vous êtes estimé dans l’arrondissement, à telles enseignes que vous avez manqué d’y être nommé adjoint. Présentez-vous sans crainte aux suffrages de vos concitoyens; nos voix vous sont acquises!... Et une fois élu... que sait-on?... vous deviendrez peut-être ministre! Nous en avons tous le pressentiment... Et alors, quel bonheur et pour vous et pour nous, qui vous adorons déjà comme un père, un sauveur, un bienfaiteur!»
Votre valet de chambre, le plus familier de vos domestiques, n’est pas moins à craindre. Il ne manque pas de vous dire et de vous répéter chaque matin: «Monsieur va donc être député?... Ça fait du bruit dans le quartier... La fruitière en est toute saisie... On prépare déjà les lampions; madame a commandé un feu d’artifice... pour la Saint-Chrysostome. Monsieur, j’espère, ne m’oubliera pas quand il sera ministre.»
L’homme faible et sans conviction cède; mais l’homme fort et résolu résiste à ces flatteries intéressées, à ces cajoleries conjugales; il reste calme et de sang-froid, descend dans le fond de sa conscience, s’interroge, mais s’interroge bien, et tâche de découvrir l’essence de sa nature. Il décompose, analyse toutes les fibres de son âme, et voit s’il y a en lui quelque chose de cette race merveilleuse que la Providence appelle à représenter les nations; et cette connaissance, cette juste appréciation de soi-même, consiste principalement dans un sentiment intime, celui de la vocation.
J’ai dit ailleurs que la vocation était nécessaire, mais non pas infaillible dans un candidat à la députation. Sans cette première condition, il est inutile de tenter la lutte, puisque, même en la remplissant, il est possible d’échouer. Or, on ne songera sérieusement à tourner ses regards vers le palais Bourbon que poussé irrésistiblement par cette voix intérieure, et elle sera d’autant plus impérieuse, si _on a pu_ naître dans un département du Midi; car c’est ici que la naissance a une haute signification de noblesse. C’est bien d’un député _méridional_ qu’il est permis de dire encore: _il est né!_... Mot sublime! dont les grands seigneurs autrefois avaient l’injuste monopole!... Et aux avantages de la naissance et de la vocation joignez celui de briller au barreau, les plus fortes présomptions parleront pour vous.
Néanmoins, si votre étoile vous a fait naître sous la zone glaciale et jeté dans une carrière peu favorable au commerce des paroles, n’en prenez pas trop de souci; les chances de succès, quoique diminuées, n’en existeront pas moins; seulement il faudra, pour atteindre le but, redoubler d’activité, de ruse, d’adresse et d’habileté; donner l’exemple d’une grande fécondité d’imagination, joindre la rectitude du jugement aux élans du génie, et profondément étudier les maximes de ce livre, écrit surtout pour les candidats de cette catégorie.
MÉDITATION XI.
Du Cens d’Éligibilité.
Y a-t-il réellement un cens?... y a-t-il beaucoup de députés qui le payent?... N’achète-t-on pas aujourd’hui un cens d’éligibilité comme on achète une maison, une terre, un meuble, un habit, une paire de pantoufles?... N’y a-t-il pas des marchands de cens, tenant boutique ouverte et vous servant à juste prix?... Si un parent, un ami ne vous prête un cens, toujours avec un _C_, car l’autre ne se vend ni ne se prête, ne trouvez-vous pas, moyennant une honnête rétribution, à l’emprunter chez un homme d’affaires?... Parents, amis, spéculateurs, tous vous diront que le cens d’éligibilité n’est qu’une chimère; alors, pourquoi ne pas l’abolir? D’accord... mais en attendant ce bienfait, ne serait-il pas juste de tenir la main à la rigoureuse observation de la charte? ne serait-il pas convenable de proposer la loi suivante?
ARTICLE PREMIER.
Tous les députés qui, par voie d’emprunt, se sont couverts d’un cens d’éligibilité, seront, à compter du jour de leur admission à la chambre, constitués propriétaires des meubles ou immeubles représentés par ce cens.
ART. 2.
Toute contre-lettre sera regardée comme nulle et non avenue.
ART. 3.
Les prêteurs de cens n’auront droit à aucune indemnité.
Cette loi, n’en doutons pas, serait adoptée à l’unanimité dans l’intérêt de la morale et de la charte!
Je ne conseillerai donc point au candidat de se permettre une illégalité aussi flagrante que celle d’emprunter un cens d’éligibilité. Il ne faut pas être bien riche pour pouvoir le payer; on est bien misérable quand on ne le paye pas! Cinq cents francs!... Pure bagatelle! Le plus petit patrimoine suffit pour être imposé d’une aussi grosse somme. Ayez un coin de terre, une chaumière, une masure! tout en France a des droits à la sollicitude du fisc... Le moindre meuble, une chaise, un escabeau, un grabat vous soumet à une contribution mobilière, digne sœur de la foncière, non moins savante dans l’art de grouper les chiffres, non moins remarquable par le style coulant et facile de ses contraintes!...
Mais, avant même de savoir si vous payez le cens, il faut vous pénétrer de l’esprit de la constitution. Ce doit être la première pensée de tout homme politique. Les petits génies ne s’en inquiètent guère; ils parlent d’une charte sans la comprendre, sans l’avoir étudiée; se querellent entre eux sur telle ou telle interprétation, toujours douteuse ou toujours fausse, parce qu’elle est toujours forcée. L’absurdité des publicistes est surtout de vouloir expliquer une constitution comme ils l’entendent, au lieu de chercher à l’expliquer comme l’entendaient ceux qui l’ont faite... seul moyen, selon moi, d’arriver à la vérité!... Sous telle ou telle parole se cache une pensée profonde; devinez-la. Ici vous lisez le mot: prérogative!... et ce mot est quelquefois synonyme d’abus de pouvoir. Plus loin vous vous heurtez contre une _limite constitutionnelle_, sans vous apercevoir qu’en baissant un peu la tête, il est facile de passer outre. Là vous vous arrêtez devant le glaive de la loi, et il suffit de l’examiner avec attention pour voir combien la pointe en est émoussée et peu propre à vous inspirer tant de terreur!...
Supposons une question:
Qu’entendez-vous par gouvernement récréatif[5]?...
[5] Le gouvernement de P. L. Courrier.
_R._ Une table bien servie pour trois convives de bon appétit...
Ces trois convives se pondèrent par le plus ou moins de mets qu’ils mangent...
APHORISMES.
Tous les hommes sont égaux devant le percepteur des contributions!
Tout contribuable peut devenir grand, riche et puissant, comme tout soldat porte dans sa giberne le bâton de maréchal de France!
Cette dernière vérité est de Louis XVIII, qui, pour le moins, se connaissait en vérités aussi bien que ses successeurs!!!
MÉDITATION XII.
De la couleur de la Candidature.
Je commence par informer le lecteur que ce mot: _couleur_, mis en tête de cette Méditation, n’a rien de commun avec la signification d’une expression proverbiale, fréquemment employée par le peuple, _monter une couleur, faire voir des couleurs_, que l’on peut ainsi traduire: tendre un piége, duper, tromper quelqu’un; ce mot a ici une autre acception. Par _couleur_ j’entends la nuance d’opinion qui forme le caractère distinctif de la candidature, sans prétendre toutefois que jamais un candidat ne fasse voir des _couleurs_ ou ne monte une _couleur_ aux électeurs. Cela arrive quelquefois. Mais nous n’en sommes pas encore là. Il s’agit uniquement de l’opinion du candidat. Or, voyons, jeune ou vieux aspirant à la députation, si vous avez une opinion, car tout le monde n’est pas capable d’en avoir une, et je suis bien loin de l’exiger. Les plus adroits, au contraire, sont, selon moi, ceux qui n’en ont pas, et la raison en est simple. L’absence d’opinion rend le caractère plus calme, et le système nerveux moins irritable; elle éloigne les querelles et les discussions politiques, source de tant de haines et de discordes! N’ayant jamais à combattre pour soi, on a toujours l’air d’être de l’avis des autres, et chacun vous suppose avoir une opinion conforme à la sienne. Immense, inappréciable avantage! Non-seulement vous passez pour un homme aimable, charmant, d’un commerce doux et facile, mais encore pour un homme d’esprit et de science, puisque vous ne contredisez jamais vos interlocuteurs. Ainsi la neutralité d’opinion vous sert auprès du corps électoral, en vous mettant à même d’adopter la nuance dont vous prévoyez le triomphe. Car, ne vous y trompez pas, ayez ou n’ayez pas une opinion, il faudra toujours marcher sous la bannière des électeurs dont vous invoquez l’appui: d’où il résulte qu’une opinion, et surtout une opinion connue, rendue publique, est souvent pour le candidat un fardeau fort embarrassant.
Par conséquent, si vous avez une opinion, car cela vous vient souvent on ne sait comment, et ne s’en va pas toujours quand on veut, ne montez pas sur les toits pour en informer l’univers. Rien n’est plus dangereux en politique que de se prononcer aussi ouvertement. Le domaine de la politique est comme l’appartement d’une jolie femme exposée à beaucoup d’hommages, dans lequel sont pratiqués avec adresse les petites portes secrètes et les escaliers dérobés. Imitez la femme coquette. Ayez votre porte secrète et votre escalier dérobé; et, pour vous convaincre de cette nécessité, relisez avec attention la Méditation III, intitulée: _Des partis_. Vous y verrez que l’opinion de la veille n’est pas toujours bonne le lendemain. Maintenez donc la vôtre dans une prudente obscurité; de la sorte vous vous ménagez, si cela est nécessaire, la ressource de la modifier, de la changer, sans paraître apostat ou caméléon... Vous ne vous faites pas fermer les portes d’un grand nombre de colléges électoraux; vous choisissez avec plus de liberté celui dont il est facile de gagner les suffrages; vous n’êtes ni contrarié ni embarrassé dans votre profession de foi, sujet toujours si délicat et si épineux à traiter; on ne vous lance pas des épigrammes en forme d’interpellations auxquelles il est difficile de répondre sans rougir; votre opinion ne se découvrant qu’à propos et selon les besoins de la situation, vous êtes maître des électeurs, au lieu d’en être l’esclave; vous combattez sur un terrain où vous êtes libre d’antécédents, et, sachez-le bien, les antécédents sont les chaînes des hommes politiques, chaînes mille fois plus dures que celles des plus vils esclaves; car on ne peut les briser!...
En restant fidèle à ces principes, votre candidature prendra tout naturellement la couleur la plus favorable au succès de votre élection. Si les rangs de l’opposition vous offrent plus de chances heureuses que ceux du ministère, vous vous y glisserez, sans exciter ni surprise ni défiance, mais toujours sans tambour ni trompette. Je n’admets ces instruments qu’après la victoire. Si, au contraire, les forces du ministère sont plus redoutables que celles de l’opposition, vous vous joignez à elles, également à petit bruit, et pour ainsi dire en marchant sur la pointe des pieds. Ce n’est pas tout encore. Le moment décisif amène quelquefois une de ces péripéties rares, mais foudroyantes, qui changent les rôles des partis, font du faible le fort, et du fort le faible. Alors, par une manœuvre adroite, vous passez d’un camp dans un autre, et cette désertion n’est pas même soupçonnée. Le soin que vous avez mis en toute circonstance à éviter cette publicité bavarde et indiscrète couvrira tous vos actes d’un voile salutaire.
Les niais ne manqueront pas de dire qu’une pareille conduite est immorale, déloyale; que les hommes politiques doivent marcher le front découvert, avoir le courage de leur opinion, subir toutes les conséquences de la bonne comme de la mauvaise fortune. Théorie admirable... dans les livres et les journaux... utopie de l’âge d’or des républiques!... L’immoralité n’est jamais résultée du silence et de la modestie du mérite. Une grande habileté stratégique n’est point de la déloyauté...
Marcher le front découvert! c’est tendre les deux joues; c’est se rendre vulnérable aux traits de la cour et de la ville; c’est devenir la dupe de tous ceux qui ne se découvrent pas.
Avoir le courage de son opinion?...
Très-bien! mais avec ce courage-là on a souvent grand’peur de rester en route.
Subir les conséquences de la bonne comme de la mauvaise fortune?
De la bonne, je le veux bien; c’est logique et rationnel! Mais de la mauvaise! jamais! ce serait de mauvais goût! Demandez plutôt aux plus grandes victimes de l’époque!
Examinons maintenant quels sont les allures, l’air, la physionomie, le langage, les manières qui distinguent le candidat ministériel du candidat de l’opposition. Il est essentiel de les connaître, afin de bien éclairer notre marche dans la route obscure et tortueuse que nous allons parcourir.
§ Ier.--_Du candidat ministériel._
Le candidat ministériel est rarement âgé de moins d’une cinquantaine d’années, période de la vie où l’enthousiasme est froid, le progrès des idées frappé de mort, le désir de s’élever et d’acquérir plus violent que jamais. De la race des budgetivores, il a d’ordinaire un peu de corpulence et porte un faux toupet: ses pas sont cadencés, mesurés, timides; il marche aussi vite qu’un omnibus, mais n’aime pas à traverser les rues dans la crainte d’être éclaboussé par les voitures. Son regard oblique ne se fait jour qu’à travers une paire de lunettes vertes ou bleues, plantées sur son nez, d’une dimension toujours honorable, comme la drogue sur celui d’un soldat français. Son dos décrit une ligne courbe par suite de l’exercice immodéré auquel il se livre quotidiennement en face des idoles du jour. Pour lui, vivre, c’est saluer; saluer, c’est vivre. La plus sainte relique ne lui paraît pas plus sacrée que les attributs du pouvoir; il tient les yeux baissés devant un ministre en costume. Aussi, dès qu’il sent son approche, car il a beaucoup d’instinct et flaire de très-loin, ainsi qu’un factionnaire qui se prépare au port d’armes, il se découvre respectueusement, descend son chapeau le long de la jambe droite jusqu’à la naissance de la cheville, et s’incline au passage de l’illustre personnage, de manière à lui faire croire qu’un ministre est digne d’une génuflexion!
Tous les dignitaires du royaume, les pairs de France, les conseillers d’état, les chefs de bureau ont également droit à ses hommages... Aussi use-t-il des chapeaux!... et des gants par douzaine, gants dont la coupe est commandée à l’avance, vu la grandeur extra-naturelle de ses mains!...
Le président du conseil, par sa haute position exceptionnelle, cause au moins pour sa part les deux tiers de ces ravages de castor ou de chevreau. Heureusement pour le candidat ministériel, la rencontre du chef de l’état est rare; car à la vue de son souverain, sa joie ne connaît point de bornes, ses démonstrations se traduisent en mouvements précipités; il jette son chapeau en l’air, le rattrape ou ne le rattrape pas... n’importe!... S’il est déformé, fripé, déchiré, c’est en l’honneur de Sa Majesté... Trop heureux le candidat s’il a pu, par un grand sacrifice, attirer sur lui la moitié d’un regard royal... la moitié suffit alors à son ambition de sujet!...
Mais à ces jouissances ne se borne pas son bonheur. Il aime encore à fureter dans les bureaux ministériels; la vue d’un carton lui fait plaisir; il se complaît à toucher un dossier, il est flatté de respirer la poussière classique des paperasses à laquelle il ne préfère pour l’agrément du nez que le tabac de Saint-Vincent ou de Virginie. Il offre ses petits services à tous les employés supérieurs, se charge de rédiger un rapport, de faire une recherche laborieuse, aidera leur mémoire en défaut, dira des anecdotes touchant la gestion de leurs prédécesseurs, médira un peu du passé, louera fort le présent, augurera bien de l’avenir; prévenant pour tout le monde, tout le monde le reçoit à bras ouverts. Aussi aurait-il l’air de faire partie des bureaux, s’il n’y restait toujours debout, le chapeau à la main.
A cette occupation il en joint habituellement une autre, plus sérieuse, plus sévère, plus lucrative. Il travaille aux journaux subventionnés, achetés ou payés, mais non corrompus; car ne croyez pas qu’il soit ennemi de la liberté de la presse. Malgré son titre de candidat ministériel, il est grand partisan de cette liberté, et encourage le gouvernement à la soutenir. Il y trouve bien quelques abus, mais y voit un bon côté, surtout lorsqu’à la fin du mois il va toucher le prix de ses articles, articles chèrement rétribués, et dans lesquels il déclame soit pour, soit contre le genre humain, suivant le degré de santé du corps ministériel. Son style ressemble à sa personne: il n’est pas léger. Il se ressent aussi un peu de cette humble courbe que décrit incessamment son épine dorsale. L’éloge y est fade, long, contourné; c’est comme de l’encens de qualité inférieure et brûlé en très-grande quantité, dont l’odeur vous soulève le cœur, vous fait éternuer ou vous donne la migraine... Et quand l’idole ne réclame pas d’encens, il y a des injures façonnées à l’avance et coulées dans le moule gouvernemental pour tous ceux qui blasphèment contre elle... Les injures sont distribuées comme l’encens, c’est-à-dire avec peu de prudence et de circonspection... C’est un métier, ce n’est pas un art!... Le candidat ministériel n’est qu’un écrivain de hasard, littérateur par ordre supérieur, économiste à la corvée, publiciste par mesure de police!... Le génie sort difficilement d’une pareille situation. On devient rarement, sous l’influence de ces inspirations, un Jean-Jacques, un Grotius, un Benjamin Constant... On se borne à être content de soi, en attendant que vos lecteurs le soient de vous: attente qui souvent dure autant que la vie!...
Quoique le gouvernement ne soit pas exigeant sur les conditions du style, tous les candidats ministériels n’écrivent pas, tous ne savent pas écrire; et par là, j’entends que tous n’écrivent pas assez bien, même pour mal écrire. Ceux-là se font suppléer par des amis officieux ou officiels. A Paris et dans les villes du premier ordre, ce remplacement est facile; les magasins du ministère regorgent de talents littéraires élevés à la brochette. Mais dans les préfectures modestes où ne pénètrent point les lumières, où l’autorité est à la hauteur de la science; dans les sous-préfectures de moyenne classe, plus fertiles en pâtés qu’en hommes d’esprit, dans les bourgs, dans les petits _endroits_ enfin, il faut chercher longtemps quelquefois avant de trouver son scribe... Quand on ne peut mettre la main sur un juge de paix ou sur son greffier, force est bien souvent de vous contenter du percepteur des contributions ou du garde champêtre. Heureusement pour vous, ces fonctionnaires ont presque toujours de légères notions de littérature... Ils composent des chansons et font des calembours... Mais, autant que possible, le candidat ministériel tient la plume pour tout ce qui lui est personnel. Parler de soi est chose délicate, faire parler de soi chose très-difficile!... Et pour s’assurer le suffrage des électeurs, il vaut mieux s’en rapporter à sa délicatesse qu’à l’habileté des autres. En s’examinant bien, on trouve toujours en soi des talents et des vertus qu’un ami même ne soupçonne pas, et les qualités les plus minces grandissent plus facilement sous cet examen. En général, votre apologie n’est jamais bien faite que par vous-même; c’est l’édification d’un monument dont vous êtes le meilleur architecte!...
L’approche des élections est ordinairement le signal d’un débordement d’écrits politiques de tout genre; alors la phraséologie du candidat ministériel découle de son génie enflammé comme la lave brûlante du Vésuve en éruption... Elle se répand dans toutes les feuilles gouvernementales; se glisse dans les journaux agricoles et industriels, et ne dédaigne pas même de prendre ses ébats dans les gazettes médicales, où la dissolution de la chambre est habituellement regardée comme une mesure d’hygiène parlementaire, comme une grande purgation politique devant rendre la santé à la France. Je ne parle pas des brochures, des bulletins, des lettres à un électeur pour être lues par tous, des pamphlets, des diatribes marchant à la suite des journaux quotidiens et périodiques; tout cela est presque aussi lourd et aussi long que l’Encyclopédie. Mais là n’est point le plus grand inconvénient. Le plus grand consiste dans la difficulté de trouver des abonnés et des acheteurs; des abonnés pour les journaux, des acheteurs pour les brochures. L’intérêt de l’état réclame cependant la solution de ce problème insoluble... Eh bien, le candidat ministériel n’est pas le moins du monde embarrassé; il applique au pays une sorte de _maximum_, et ce _maximum_, non moins terrible peut-être que son aîné, puisque, au lieu d’un abus de la force au préjudice de votre caisse, il peut devenir une taxe imposée à l’esprit; ce _maximum_, dis-je, c’est d’envoyer tout simplement, gratis à domicile, tous les écrits ministériels, les journaux comme les brochures, les pamphlets comme les diatribes. Chaque maison voit aussitôt ses tables se couvrir d’imprimés, et prend insensiblement la physionomie d’un cabinet de lecture. Ils vous tombent de tous côtés comme la grêle sur un champ de blé!... Vous avez beau crier: Gare!... l’air que vous respirez ne vous semble plus composé d’oxygène, mais de gaz ministériel... vous étouffez!...
Le candidat ministériel jouit de ses grandes et petites entrées chez toutes les autorités constituées du lieu... Il déjeune chez le maire, dîne chez le préfet, soupe chez le procureur du roi; ou bien, pour ne pas faire toujours la même chose, déjeune chez le procureur du roi, dîne chez le maire et soupe chez le préfet.
Réduit aux proportions d’une sous-préfecture, il simplifie beaucoup ses travaux, attendu le nombre restreint de hauts fonctionnaires: il est rare qu’il mange ailleurs que chez le maire et le sous-préfet; et encore le maire, souvent plus honoré qu’opulent dans sa petite bourgade, peut-il rarement le recevoir. Dans ce cas, toute la sollicitude du candidat ministériel se concentre dans la sous-préfecture... Honneur flatteur pour le sous-préfet, mais un peu dispendieux peut-être, ce dont il n’a pas le droit de murmurer. Il n’ignore pas que les affaires ne se traitent bien aujourd’hui qu’à l’aide de la gastronomie, et il n’aurait garde de donner un mauvais dîner à notre candidat. Le bien régaler est un de ses plus grands devoirs administratifs. Dût-il se ruiner, il est tenu d’amuser le candidat, tout en lui accordant aide et protection!
APHORISMES.
Les préfets qui dépensent le plus sont ceux qui administrent le mieux.
L’honneur d’une bonne administration est préférable au plaisir de ne pas manger son patrimoine!...
Le candidat ministériel sait par cœur ces sublimes aphorismes; il les récite quelquefois assez haut pour être entendu et compris dans les préfectures: et s’il arrive qu’un préfet, peu philosophe malgré cet avertissement délicat, déploie à ses yeux peu d’empressement pour le faste d’un dîner ou le luxe d’une fête, il a toujours soin de le rappeler au sens profond de sa morale... Mais, bon Dieu! s’il échoue dans le combat électoral, ce n’est plus un léger reproche qu’il lui adresse en souriant, sa colère éclate d’une manière terrible, non-seulement il l’accuse d’avarice et d’incapacité, et le menace d’une destitution prochaine, mais le rend passible du crime de lèse-élection auprès de l’autorité supérieure, en ne manquant pas de dire et de répéter, avec accompagnement de soupirs et de gémissements:
--C’est un jacobin!...
Ces accusations sont d’autant plus redoutables qu’il a souvent l’avantage d’être compté lui-même parmi les fonctionnaires de l’état. Il s’élève quelquefois jusqu’au titre d’avocat général, de procureur du roi, quand il n’est pas directeur général ou chef de division. Une position plus modeste, obtenue dans le commerce, l’industrie, le notariat, ne le rend pas moins influent, car il reste fort de son dévouement au ministère et le dévouement d’un pareil homme est toujours écouté... Plus ce dévouement est vif, plus il devient haineux et vindicatif, moins il pardonne ses humiliations, moins il se résigne à vivre obscur et inoccupé!... Un homme dévoué, quand il est mécontent, ressemble beaucoup à un homme enragé... s’il mord... ses blessures sont mortelles!
§ II.--_Du candidat de l’opposition._
Le candidat de l’opposition ne ressemble en rien au candidat ministériel. Il n’a pas plus ses allures et ses manières que ses idées et ses principes. Il est ordinairement jeune, ne porte ni perruque ni faux toupet; son front est négligemment orné du toupet donné par la nature. Il est vif, gai, sémillant, fredonnant les airs nationaux, se tenant droit, fier et superbe, ennemi surtout de toute manifestation équivoque. Il est aussi avare de saluts que le candidat ministériel en est prodigue. Il passe devant un ministre comme le maître devant son valet; le président du conseil n’a pas même le pouvoir de lui inspirer le moindre petit geste vers la région du feutre. Bien plus!... pour ne pas être forcé de déranger l’économie de sa coiffure dans mainte et mainte circonstance où il faut baisser pavillon, il évite la rencontre des processions le jour de la Fête-Dieu, processions dont il blâme le caractère antiphilosophique; il fuit l’aspect de tout monument surmonté d’une croix; il ne se trouve jamais sur le passage de la famille royale, non qu’il haïsse sa religion et son roi, mais aime plus encore à s’affranchir du salut politique. Le salut politique, c’est pour lui la mort, comme c’est la vie pour le candidat ministériel! Aussi le corps des chapeliers, par un instinct naturel à son art, découvre-t-il bien plus de patriotisme dans le candidat ministériel que dans celui de l’opposition. Mais ce dernier, s’il se borne à sacrifier à la mode deux ou trois castors dans l’année, comme tout galant homme indépendant des obligations de l’étiquette administrative, occupe singulièrement son bottier, prosterné devant lui comme devant l’homme le plus pur, le plus digne de ses concitoyens. Il ruine peut-être autant de paires de demi-bottes que le candidat ministériel saccage de chapeaux demi-superfins!... Depuis la pointe du jour jusqu’à l’heure du couvre-feu, il marche, mais il marche toujours, soit dans son appartement, soit dans la ville, soit hors la ville, mais jamais à la cour, attendu que là, dit-il, on ne marche pas... et lui veut marcher sans cesse, comme il voudrait faire marcher son siècle avec le progrès de ses idées et la vitesse de ses principes! N’est-il pas avant tout l’homme du mouvement?... Qui ose nier le mouvement n’a qu’à le regarder. Il aura peut-être le sort de ce philosophe de l’antiquité qui, pour l’avoir nié, reçut un bon soufflet... manière de convaincre à l’usage de tous les peuples!...
Le candidat de l’opposition ne fait point, en général, de promenades inutiles; il tâche de rendre profitable à son parti le moindre de ses pas. Jouit-il d’un moment de loisir, le temps est-il beau, la route praticable, aussitôt il se dirige vers les monuments nationaux; il aime à contempler l’arc de Triomphe, grande histoire sculptée de nos grandes batailles, à traverser le pont d’Iéna, autre souvenir glorieux taillé dans la pierre, à se rendre par le pont d’Austerlitz vers la place de la Bastille, où se marient les insignes de nos deux immortelles révolutions... Rien n’échappe à son regard patriotique; il admire les belles et nobles choses avec autant de sagacité qu’il blâme les travaux futiles. L’hôtel du quai d’Orsay, menacé un moment de devenir la proie d’un ministre, lui parut une œuvre indigeste et ridicule. Eh quoi! pensa-t-il, car il pense toujours quand il ne parle pas, bâtir de nouveaux hôtels à nos ministres! comme si déjà nos ministres et leurs hôtels n’étaient pas trop nombreux! Ne l’oubliez pas, son horreur profonde pour nos gouvernants s’étend jusque sur leur demeure; l’aspect d’un ministère lui donne le frisson; il n’oserait en passer la porte sans craindre de se compromettre; il ne se permet pas même de regarder l’heure à l’horloge qui s’élève dans la cour de cet hôtel maudit; régler sa montre aux Tuileries lui paraît presque un acte servile! il ne se promène dans ce jardin monarchique qu’avec la plus vive répugnance!...
Le candidat de l’opposition exerce, en général, une profession libérale, à l’image de son système. Il est médecin, homme de lettres, savant ou avocat, mais plus souvent avocat. Les délits politiques sont pour lui une source de succès brillants. Il plaide avec aplomb en faveur d’un journal accusé de dire en termes ambigus ce qu’il pense en termes fort clairs. Expliquer favorablement l’ambiguïté des paroles sans dévoiler le fond de la pensée, est le sublime de l’art oratoire! et le candidat de l’opposition, revêtu de sa robe noire, sait y atteindre: il empêche le jury de se livrer aux douceurs du sommeil, tant il parle avec force! Il s’en fait écouter, admirer, applaudir, mais comprendre... pas toujours!... Son but principal, en défendant le journal accusé, est de maintenir les droits de la liberté de la presse, car, lui aussi, aime la liberté de la presse! mais autrement peut-être que le candidat ministériel, qui n’embrasse cette idole que pour la mieux étouffer!...
Un spectacle singulier, piquant, bizarre, a lieu parfois à l’audience d’un tribunal, quand le candidat ministériel, remplissant la charge d’avocat général, se trouve aux prises avec le candidat de l’opposition plaidant. Alors, entre ces deux champions, se livre un de ces combats de paroles, terribles, bruyants, acharnés, où les moindres cris sont des éclats de tonnerre, où les fleurs de rhétorique se transforment en chardons et en orties, où les coups de langue se succèdent, piquent et assassinent comme le dard d’une vipère, où la défaite est aussi arrogante que la victoire, dont l’avocat sort, haletant et couvert de sueur, avec une bonne extinction de voix, et l’avocat général avec une excellente fluxion de poitrine!... Mais tous deux ont défendu leur drapeau... et s’ils meurent, ils meurent contents...
Aujourd’hui conseil et défenseur d’un journal, demain le candidat de l’opposition sera lui-même journaliste... car, de notre temps, qui n’est pas journaliste? les heureux de la presse ne sont-ils pas les rois de l’opinion?... Le plus enragé démocrate jouit sans scrupule de cette royauté!... royauté formidable, dont l’empire s’étend sur le plus grand des mondes, le monde des idées!...
Le candidat de l’opposition se fait lire avec plus de bonheur que le candidat ministériel. Il écrit mieux... il écrit contre le gouvernement. Les journaux dont il enrichit les colonnes ont souvent des abonnés payants, espèce d’individus qui devient plus rare de jour en jour, et dont il ne faudrait pas cependant laisser éteindre la race précieuse, race bien plus utile que la race chevaline, à laquelle le gouvernement s’intéresse tant. Il est à présumer que les journaux ministériels ont beaucoup contribué à l’appauvrissement de cette espèce.
Notre candidat multiplie également ses écrits à l’approche des élections. Il donne alors un libre cours à son génie... il prend sa plume d’argent, et se met à distiller du Montesquieu, mais du Montesquieu épuré. La critique, avec raison, a reproché à ce grand homme d’avoir fait de l’esprit sur les lois: notre politique moderne se garde bien de commettre cette faute.
Mais un homme qu’il ne peut ni charmer, ni intéresser, ni éblouir, ni effrayer, ni attendrir, c’est le préfet! Le préfet le traite comme un père barbare traite un fils rebelle, comme une belle-mère traite sa fille ou sa bru; il le fait traquer comme un mendiant qui tend la main contrairement aux lois de la mendicité, comme un paria chassé de toute habitation respectable, comme une bête fauve qui porte la terreur au sein de la population; il est pour lui sans pitié, sans égards, sans procédés, sans attention; il n’a pas pour lui les moindres entrailles: le préfet est au candidat de l’opposition ce que l’angora est au caniche; il le menace incessamment de sa griffe administrative, et malheur à lui s’il parvient à l’imprimer sur son honneur et sa loyauté! Mais le candidat de l’opposition est constamment sur ses gardes; il épie avec soin toutes les démarches de son ennemi, joute avec lui de ruse et d’adresse, et cherche à éviter ses piéges, comme fait un renard à l’approche des basses-cours! Il le regarde comme un non-sens, une erreur des administrations modernes; c’est le despotisme départemental avec ses haines, ses rancunes, ses commérages de petite ville!... Aussi méprise-t-il cordialement le préfet!... son horreur est encore plus profonde pour lui que pour le conseil des ministres... Le conseil des ministres n’est nuisible qu’au pays. Lui! l’est à sa personne!... s’il se pique de ne jamais saluer une excellence (le mot a vieilli), il manque encore moins l’occasion d’humilier ce magistrat avec une affectation toute britannique. A sa vue, loin de rester couvert avec impassibilité, il donne un grand coup de poing sur son chapeau, et se l’enfonce noblement jusque sur les yeux. Ainsi assombri, il marche la tête haute, le nez au vent, agitant devant lui sa canne sur l’air de _la Parisienne_, et avec des ondulations de moulinet. Un préfet habile et prudent comprend toujours ce mouvement musical et se retire. De même, un ministre frustré d’un coup de chapeau a le bon esprit de trouver cette impolitesse toute naturelle; il peut en gémir, mais ne s’en fâche pas... Tel est l’empire d’un siècle civilisateur!
Notre candidat, par l’éclat d’hostilité dans lequel il se trouve perpétuellement avec toutes les autorités constituées, ne dîne jamais, comme on le présume bien, chez aucune d’elles... mais pour ne pas dîner officiellement, il n’en dîne pas moins quelquefois très-agréablement. N’a-t-il pas les banquets patriotiques?... banquets ne le cédant en rien aux festins ministériels. On y mange absolument les mêmes choses... seulement on les mange avec d’autres idées... ce qui les fait paraître bien meilleures... on y chante les mêmes airs, mais sur d’autres paroles; on y porte également des toasts, mais au lieu de dire: A la santé de M. un tel! on s’écrie à faire trembler les planchers: A la gloire de la nation française!... mots qui sont toujours suivis d’une triple rasade de vin de Champagne; car on ne saurait trop boire quand il est question de la gloire de la France... cette gloire est exigeante!... nouvel avantage du banquet patriotique!
Le candidat de l’opposition ne reste pas en arrière dans ces graves circonstances. Il mange comme quatre, boit comme six, parle comme dix, a de l’esprit comme... lui!... ne plaisantons pas avec l’esprit. Ceux qui disent d’un homme supérieur: Il a de l’esprit comme quatre, lui font une mortelle injure. L’homme vraiment distingué ne se soucie pas d’être gratifié de l’esprit de ses voisins... il serait exposé à supporter une lourde charge. Prouvez-lui plutôt l’impossibilité matérielle de réunir quatre hommes qui le vaillent, vous flattez son amour-propre; mais jamais ne dites qu’il a de l’esprit comme quatre... Cette locution était tout au plus bonne dans la bouche de Piron pour caractériser le mérite de l’Académie Française.
Si le candidat de l’opposition a un point de ressemblance avec le candidat ministériel, c’est dans son air piteux, abattu, morne et sombre, dès que la fortune électorale a trahi ses espérances. Il n’est alors ni plus fier ni plus heureux que lui; sa douleur comme la sienne s’exhale en reproches amers, en récriminations fulminantes contre le préfet. Si l’un a quelquefois le pouvoir de faire destituer ce magistrat, l’autre a toujours la ressource de le traîner au banc de l’opinion publique, où sa voix l’accuse et le flétrit avec toute l’indignation d’un candidat évincé.
MÉDITATION XIII.
Des Amorces.
Indépendamment de la position que vous occupez dans le monde, soit par votre profession, soit par votre fortune, il faut encore entourer votre nom d’un certain éclat, sortir de la foule, devenir non pas précisément un homme de mérite, ce qui est souvent étrange et superflu, mais un homme dont on parle. Le bruit vaut mieux quelquefois que le talent, et il y a pour cela deux raisons: la première, c’est que le bruit peut tenir lieu de talent; la seconde, c’est que le talent ne fait pas toujours du bruit. Êtes-vous riche? Fondez un hôpital ou mettez un château en loterie pour les pauvres; on ne manquera pas de dire: Voilà un ami de l’humanité; ou bien: Voilà un homme qui déshérite sa famille; ou bien encore: Voilà un monsieur terriblement cousu d’or, et qui élude adroitement la loi contre les loteries. Êtes-vous industriel? vous exposez aux produits de l’industrie un bonnet de nuit, pouvant au besoin servir de pot à fleurs ou de soupière au moyen d’un mécanisme ingénieux, et tout le monde de s’écrier: Voilà un homme bien absurde! Mais le nom de l’homme absurde est cité dans tous les journaux, et remplit au moins la moitié d’une colonne. Voyez cet agent de change... en un seul jour, il a perdu toute sa fortune par un revers de Bourse, et aussitôt il acquiert une belle réputation de malheur. Soyez banquier, et montrez-vous généreux, vous marquerez dans l’histoire de votre pays. Êtes-vous chevalier de la Légion d’honneur? n’en portez pas les insignes: vous passerez pour un homme capable d’apprécier les choses à leur juste valeur; vous serez remarqué pour ne montrer pas ce qui fait si peu remarquer les autres!
Ces incidents de la vie, pris entre mille, amenés à propos, sont absolument nécessaires pour relever le calme plat des professions terre-à-terre, et deviennent plus tard d’excellentes _amorces_ pour appeler sur soi l’attention des électeurs.
Il est des amorces plus faciles et plus connues, mais, par cela même, ne les employez qu’avec sobriété. La facilité de s’en servir les met à portée d’un plus grand nombre de concurrents, et l’absence d’originalité rend leur effet moins efficace. Nous allons cependant en indiquer quelques-unes, plutôt afin de chercher le moyen de les rajeunir que d’en conseiller l’usage.
Un brave citoyen[6], jouissant d’une fortune honnête, mais dont la renommée ne sort pas du cercle décrit dans son quartier par la trilogie du boulanger, du boucher et de l’épicier, achète un jour, ennuyé de cette obscurité désastreuse, et se coiffant de l’idée de gagner ses éperons de député, une petite terre dans le rayon d’un petit arrondissement desservi par un très-petit nombre d’électeurs. Fier de son acquisition, il se rend dans cette terre en carriole, précédé de ses gens et suivi de ses équipages; ses gens se composant d’une cuisinière, d’une nourrice, d’une bonne d’enfants et d’un domestique pour tout faire; ses équipages, de deux ou trois voitures de meubles avec force paquets de linge, de pétards et de graines ou semences de tout genre. Propriétaire d’un domaine médiocre, il se croit anobli par-devant notaire, et assez digne pour mériter le titre de haut et puissant seigneur. Mais son arrivée au manoir a bientôt détruit ces illusions féodales; au lieu de vassaux polis et empressés, il ne rencontre que des paysans distraits et indifférents; point de compliments des autorités locales; pas un coup de fusil tiré en son honneur; pas un _vivat_, pas un cri de joie. Le curé, le curé même s’abstient de chanter un _Te Deum_; partout le silence et l’apathie; partout l’ignorance ou l’oubli des traditions seigneuriales. Cependant le nouveau propriétaire ne se décourage pas; il déclare à qui veut l’entendre qu’il rendra son séjour utile au pays; et ses actes suivent de près ses paroles. Il fait de nombreuses aumônes aux pauvres de la commune, ouvre à chaque solennité patronale son parc au public, régale les paysans, amuse les jeunes filles, admet à sa table les gros fermiers de l’arrondissement, a sa stalle au lutrin de la paroisse, y chante régulièrement les fêtes et dimanches, de temps en temps baptise une cloche et invite deux fois par semaine le curé à dîner!
[6] M...
Sa sollicitude pour les intérêts des habitants de sa _terre_ va si loin qu’il ne recule pas devant le plaisir dangereux de couronner parfois une rosière, en la dotant suivant le degré de sa candeur et de sa vertu. Cet article n’est pas ordinairement le plus ruineux pour lui.
Eh bien! telle est l’ingratitude des deux sexes que ses bienfaits restent méconnus. Il n’a pas eu l’art de les répartir ou de les renouveler avec tact et discernement. Il a semé des rivalités, des jalousies. Arrive le moment des élections!... Les autorités influentes de l’arrondissement, les fermiers, les petits propriétaires ne se rappellent plus que son mauvais vin; les habitants de la commune l’accusent d’avarice; le curé, d’indifférence en matière de religion; les jeunes filles, d’immoralité dans le choix de ses rosières, et les rosières elles-mêmes, de monstruosité pour leur avoir ôté leurs titres de jeunes filles!
Et cependant il n’a dépouillé personne; il a, au contraire, donné à tout le monde, mais avec maladresse et dans des circonstances inopportunes. Il ne s’est pas, en outre, aperçu de la nécessité d’établir une fontaine dans le chef-lieu de l’arrondissement, de réparer un chemin vicinal en mauvais état. Cette dernière amorce a surtout une grande puissance. Beaucoup de législateurs, et notamment un homme de guerre, doivent, depuis plus de dix ans, leur existence politique aux bienfaits des chemins vicinaux!
Aussi l’aspirant député, avant de faire l’acquisition d’une terre, s’informera-t-il scrupuleusement de l’état des chemins qui l’avoisinent, et plus les chemins seront mauvais, plus pour lui cette terre aura de valeur. Heureux s’ils sont assez impraticables pour empêcher dans le pays toute circulation, et lui interdire même l’approche de son domaine! ce serait un avantage inappréciable. Il s’empresserait de se rendre adjudicataire d’une terre aussi politiquement bien située, aussi féconde pour lui en dépenses utiles!
Ah! croyez-moi, laissez aux niais, aux imbéciles, les châteaux, les domaines autour desquels on ne court pas la chance de se ruiner; laissez-leur les bons chemins, les fontaines, les aqueducs, les puits artésiens! Fuyez tout cela comme la peste. Apprenez à acheter des landes et des sables, afin de vous donner la gloire de les rendre fertiles; enfermez-vous dans un désert pour le peupler; d’une chaîne de rochers faites sortir des bourgs et des villes. La rigueur de l’électeur le plus farouche ne tiendra pas contre des appâts aussi séduisants!
Après l’acquisition d’un domaine, une excellente amorce, dit-on, est l’achat d’une action dans la propriété d’un grand journal. Néanmoins cette amorce ne réussit pas toujours. Nous en avons des exemples. Il en est d’elle comme de toutes celles qu’on obtient par la publication d’écrits politiques; l’emploi est vulgaire, commun, usé. Il faudrait, pour triompher par ce moyen, posséder un talent de polémique comme il y en a peu, ou plutôt comme il n’y en a pas, tout le monde, comme nous l’avons déjà dit, se permettant d’écrire et de se faire journaliste, tant la présomption humaine va loin aujourd’hui!
Une amorce moins recherchée, aussi connue, mais plus sûre, c’est d’être persécuté par le pouvoir. Une bonne destitution, si vous vivez de fonctions publiques; une condamnation sévère pour délits de presse, si vous êtes écrivain méchant plutôt que méchant écrivain; une injuste appréhension au corps, si vous êtes accusé mal à propos d’avoir attenté contre la sûreté de l’état; une éclaboussure faite sur votre jabot par la voiture d’un ministre, le massacre de votre chien non muselé sur la voie publique par un sergent de ville à l’époque des hydrophobes, une discussion prolongée avec un garde municipal, une querelle suivie avec un commissaire de police, feront de vous une victime, un martyr politique, et vous mettront en évidence. Vous finiriez même par devenir un grand citoyen, si vous étiez assez heureux pour obtenir pendant quelques années les honneurs de l’ostracisme. L’homme politique s’élève bien haut dans l’exil. En un mot, plus vous serez persécuté par le pouvoir, plus vous serez protégé par le pays.
Aimez-vous à voyager, à traverser les mers? N’allez pas en Orient; évitez surtout la Grèce. On va aujourd’hui en Orient comme on va à Saint-Germain ou à Versailles. La facilité de parcourir tous les pays du monde, à l’exception toutefois du nôtre, a fait surgir une foule de voyageurs, tous plus savants les uns que les autres. Autrefois un voyage en Orient était regardé comme une des plus grandes témérités du siècle; celui qui l’entreprenait passait au moins pour un Cook ou un Christophe Colomb, et l’on craignait sérieusement pour ses jours. Mais, de notre temps, peut-on de bonne foi attirer sur soi l’attention publique par une excursion en Grèce et en Turquie? on passe tout au plus pour touriste, à moins qu’on ne soit déjà un homme de très-grande valeur. Ainsi M. de Lamartine, notre grand poëte, et M. Raoul-Rochette, notre grand archéologue, ont fixé les regards. On disait du premier: Il a été sur le mont Sinaï; il a été là où fut le temple de Jérusalem; il a pleuré sur un grand souvenir; il a manqué d’eau au désert; il a prié, et ses inspirations ne lui ont jamais fait faute. L’Orient en poésie a une supériorité incontestable sur l’Occident. On disait de l’autre qu’il avait parcouru la Grèce d’une manière fort utile: Il a vu le roi Othon; il a été admis à sa cour; il a admiré la manière dont s’y dépense notre argent; il a déjeuné sur les ruines du Parthénon, et enfin a rapporté d’un temple magnifique qui n’existe plus le quart à peu près d’une statue admirable dont il soupçonne le nom, et qu’il croit être d’un des plus fameux statuaires de l’antiquité. Mais ces hommes distingués auxquels de pareilles amorces pourraient être utiles dans un but politique n’en ont pas ordinairement besoin. La gloire de leur nom les désigne assez à l’orgueil du pays.
Voulez-vous faire un voyage profitable en traversant les mers, vous dont l’obscurité pèse à votre ambition? allez en Algérie... colonisez... Accomplissez cette tâche glorieuse et difficile, désespoir de tous nos gouvernants. Mais, pour cela, ne soyez ni gouverneur, ni général, ni administrateur. Colonisez; ayez une idée, un système, une volonté; les capitaux viendront ensuite, les capitaux toujours au service des hommes résolus et intelligents. Coloniser l’Algérie, quelle œuvre magnifique! quelle amorce pour les électeurs! L’Algérie, à compter du jour de sa colonisation, deviendrait un département français; il n’y aurait plus de Méditerranée, comme autrefois il n’y avait plus de Pyrénées avec Louis