j’en serai quitte pour travailler un peu plus vieux, voilà tout!...
Gaîment, il ajouta, en manière de plaisanterie:
--Si seulement nous avions une bonne épidémie, de temps en temps!
Mais ma mère se révolta. D’une voix dure, accompagnée d’un geste résolu:
--Non!... décida-t-elle... Il ne sera pas dit qu’on se sera moqué de nous ainsi... Je suis déterminée à me défendre! D’abord... D’abord, il faut que tu ailles aux Capucins!...
--Moi! fit mon père, qui tressauta sur son siège... moi!... Ah! mais non!... Ah! mais non!
--Attends donc avant de dire non... Mon Dieu! que tu es bien de ta famille!
Et, parlant plus vite, elle reprit:
--Il faut que tu ailles aux Capucins... Comprends-moi... Tu verras ton frère... Sans t’humilier, sans pleurnicher, sans implorer une réconciliation, tu lui demanderas de se charger de l’instruction d’Albert... Albert est son filleul, sapristi!...
--Et le curé? interrompit mon père... Il se froissera.
--Le curé, je m’en charge!... Une fois le petit dans la place, tu comprends que cela arrange joliment nos affaires... C’est à nous à manœuvrer habilement!... Sans compter qu’il peut le mener jusqu’à la seconde... une économie de quatre ans de collège, du même coup.
--Il ne me recevra pas! objecta mon père.
--Qu’en sais-tu?
--Cela va être des histoires!
--Quelles histoires?... Où vois-tu des histoires?... Quoi de plus naturel qu’un oncle donnant des leçons à son neveu?... D’ailleurs, il s’ennuie... Ça le distraira...
--Et s’il refuse?
--Eh bien! tu t’en reviendras... Et les choses iront comme par le passé... Au moins nous aurons la conscience tranquille; nous aurons tenté quelque chose.
Mon père se grattait la tête afin d’en faire jaillir des répliques triomphantes. Il était à bout d’arguments; aucune objection ne se présentait plus à son esprit. Très ennuyé, il consentit.
--Allons, soit! soupira-t-il avec efforts... J’irai un de ces jours...
--Pourquoi attendre?... Avec une santé comme la sienne, il peut mourir d’un moment à l’autre... Est-ce que l’on sait?... Non, tu iras demain!
--Allons, soit!... J’irai demain.
Le lendemain matin, mon père rôda dans la maison, l’air tout vague. Il cherchait des prétextes pour retarder son départ, s’ingéniait à se trouver tout d’un coup des occupations pressées, des courses urgentes, qui eussent éloigné de quelques heures la redoutable entrevue. Jamais il n’oserait proposer à son frère cette idée absurde... Alors que lui dirait-il? Rien, évidemment.
--Si j’emmenais Albert? se demandait-il.
Il sentait le besoin de n’être pas seul, pour affronter le terrible abbé. De m’avoir auprès de lui, il lui semblait que cela lui donnerait plus d’autorité, plus d’assurance. Il pensait aussi que, devant moi, Jules se contiendrait davantage... Et il allait ainsi de la cuisine à son cabinet, du cabinet dans le salon, remettant les chaises en place, tâtant ses poches afin de se rendre compte s’il n’avait rien oublié. Ma mère le poussait à la porte:
--Mais va donc!... Que cherches-tu?... De quoi as-tu peur?
--Si j’emmenais le petit? Ce serait peut-être plus convenable.
--C’est de la folie!... Va donc!... Et tâche qu’il te reçoive dans la bibliothèque!
L’absence de mon père dura une heure à peine. Quand il revint, il était tout joyeux. Son pas sonnait sur la terre battue de la cour comme un pas de victoire.
--Eh bien? interrogea ma mère émue et pâle.
--C’est fait!... Il consent... A partir de demain, Albert peut aller chez lui.
--Na, vois-tu?... Je le savais bien!...
Elle se jeta dans les bras de son mari et l’embrassa.
--Avais-je raison, dis?... Et comment les choses se sont-elles passées?
Il fallut raconter l’entrevue. L’abbé avait été très froid, mais convenable. Il se promenait dans son jardin, vêtu d’une espèce de houppelande verte qui n’avait ni la forme d’une soutane ni la coupe d’un pardessus. Un vrai fouillis d’herbes, que ce jardin, où les allées même disparaissaient. Dès les premiers mots, Jules avait souri d’une manière drôle, puis: «C’est bon, avait-il dit. Je le prends, il peut venir.» Après quoi, il avait adressé deux ou trois questions au sujet de son élève. Où en était-il?... Qu’avait-il appris?... En reconduisant son frère jusqu’à l’entrée de l’avenue, il s’était expliqué de la sorte: «Je tiens à t’avertir que je ne changerai rien à nos relations que je trouve parfaites ainsi... Je ne veux pas vous voir, ni toi, ni ta femme.» Et l’on s’était séparé.
--Alors tu n’as rien vu de la maison?... de la bibliothèque?
--Rien. Il ne m’a pas prié d’entrer!
--Et lui, comment est-il?
Mon père hocha la tête d’un air triste.
--Il vieillit diablement, le pauvre garçon... Je ne serais pas étonné qu’il eût une maladie de cœur...
J’étais bien ému lorsque je m’engageai, à mon tour, dans l’étroite allée de lauriers qui conduisait aux Capucins; et je ne songeais pas à regarder les merles qui, près de moi, s’envolaient des touffes de verdure ni les rouges-gorges agiles qui se glissaient par terre, entre les ramilles basses, avec des farfouillements de souris. En quittant brusquement une branche de sapin, un geai cria si fort que j’eus peur, et que mes livres tombèrent sur le sol. Je les ramassai, et en me relevant, j’aperçus, à vingt pas devant moi, mon oncle, tout droit, tout noir, dans l’allée.
--Ah! te voilà! me dit-il.
--Oui, mon oncle.
Je tremblais: mes jambes sous mon corps se dérobaient, molles et glacées...
Il se dirigea vers le perron au pied duquel s’étalaient les touffes d’hortensias et s’assit sur une marche.
--Assieds-toi, mon garçon! fit-il.
--Oui, mon oncle...
--Et tu apprends la flûte? à ce que m’a dit ton père?
--Oui, mon oncle.
--Et le latin?...
--Oui, mon oncle.
--Qu’est-ce que tu as là, sous le bras?
--Ce sont mes livres.
Il les prit, les examina rapidement et les lança dans l’espace, l’un après l’autre. Je les entendis retomber lourdement derrière le petit mur qui entourait la cour.
--Sais-tu encore quelque autre chose? me demanda-t-il.
--Non, mon oncle...
--Eh bien! mon garçon, va dans le jardin... Tu y trouveras une bêche... Bêche la terre... Quand tu seras fatigué, couche-toi dans l’herbe... Va!
Ce fut ma première leçon.