Le cousin Debray, à l’exception de ses vieux souvenirs de caserne et de sa connaissance plastique des mœurs du putois, n’avait pas beaucoup d’idées dans la tête. Depuis qu’il avait quitté le régiment il n’en avait eu qu’une, et encore dut-il y renoncer. Le brave cousin s’était imaginé de doter le pays d’une compagnie de sapeurs-pompiers, dont il eût été le commandant; il avait écrit, à ce propos, rapports sur rapports, mémoires sur mémoires, dressé des plans, des statistiques d’incendie, établi d’admirables règlements. Mais il s’était heurté sans cesse à l’obstination du conseil municipal qui refusa de charger la commune déjà obérée d’un surcroît de dépenses. Le capitaine en conçut un vif ressentiment et, bien que bonapartiste enragé, il se jeta dans l’opposition,--opposition, je m’empresse de le dire, qui se restreignait à des «nom de Dieu!» poussés contre les autorités locales. Grâce à sa qualité d’ancien capitaine, il occupait à Viantais une situation en vue. D’abord, il figurait en grand uniforme dans les cortèges officiels, et puis, il rendait de nombreux services aux mères de famille qui avaient des fils à l’armée. S’agissait-il d’obtenir un congé, une exemption, une faveur quelconque, c’est au capitaine Debray qu’on s’adressait; il indiquait la marche à suivre, rédigeait les suppliques en termes du métier, accablait les bureaux de recrutement et le ministère de la guerre de ses recommandations. Très obligeant, il jouissait donc d’une petite popularité et il finit par se consoler de n’être pas pompier en empaillant avec rage et conviction tous les putois et belettes tués dans les taillis d’alentour. Chaque famille possédait au moins un spécimen du talent de notre cousin, et l’on ne pouvait entrer à cette époque dans une maison sans y voir à la place d’honneur un de ces animaux assis sur une planchette de bois et se livrant à des gesticulations badines, généralement empruntées à la mimique des écureuils. Par une tendance vers l’idéal qu’ont généralement les vieux militaires retraités, le cousin corrigeait, dans la zoologie des bêtes carnassières, ce que celles-ci ont de trop répugnant et de trop féroce. Il vivait très retiré avec sa domestique, Mélanie, une grosse femme de quarante-cinq ans, qu’il appelait familièrement: «Ma poule.» Les intimes relations du maître et de la servante étaient connues de tous. Ils ne s’en cachaient ni l’un ni l’autre, et un jour qu’ils s’étaient disputés tous les deux devant plusieurs personnes, le capitaine avait dit: «Crie, crie, ma poule... Tu sais bien que l’oreiller raccommode tout.» C’était clair. Aussi, dans la société bourgeoise on ne pouvait pas le recevoir, à cause de «la poule»; mais on continuait de l’estimer à cause des putois dont il était si facilement prodigue.
Après l’incident de la place, ma mère jugea qu’il ne fallait point se faire un ennemi du cousin Debray. Il était préférable de l’amadouer, de l’inciter discrètement à des pensées, à des actions généreuses, de s’en servir comme d’un moyen inconscient de communication entre l’abbé et nous, et, plus tard, comme d’un instrument de réconciliation. On revit donc plus souvent le capitaine à la maison, on l’invita même à dîner. Sans trop s’étonner de ce revirement subit et n’ayant point coutume de chercher la raison des choses, il accepta. Alors, on le gava de bonne chère et du meilleur vin de la cave. Ce fut une amère déception. Le cousin buvait, mangeait et il disait: «Ah! ce Jules, c’est un nom de Dieu de gaillard!» Le vocabulaire de ses enthousiasmes, la curiosité de ses observations s’arrêtaient là. Ce «nom de Dieu de gaillard!» en marquait la hauteur suprême. Il fut impossible d’en tirer autre chose. Non qu’il y mît de la malice, il était sincère comme une brute, le bon capitaine. Et il revenait à ce «nom de Dieu de gaillard!» à propos de tout, modifiant le ton de cette exclamation suivant qu’il éprouvait plus ou moins d’enthousiasme, mais n’en changeant jamais la forme. Ma mère avait beau lui suggérer des idées, lui tracer des réponses, il n’entendait rien, ne comprenait rien, il s’obstinait à ce «nom de Dieu de gaillard». Elle soupirait, demandant à son regard une complicité:
--Ah! quelle tristesse que les familles divisées!... Ce serait si bon d’être réunis et de s’aimer... Et lui, si seul avec une santé si délicate... On le soignerait si tendrement!... Nous sommes aussi de bien petites gens, pour lui qui est si savant, si éloquent. Dame! quand on a son intelligence... quand on a été à Paris!... Nous autres, nous n’avons que notre cœur...
Et sa voix, sa pose, ses gestes semblaient crier:
--Mais répète-lui ça, imbécile.
A quoi le cousin Debray, la bouche pleine, l’œil luisant, répondait:
--Oh! ce Jules! c’est un nom de Dieu de gaillard!... Quelquefois, en causant avec lui, je ne puis m’empêcher de lui dire: «Jules, tu es un nom de Dieu de gaillard!»
--Et quand vous causez avec lui, reprenait ma mère en s’accrochant désespérément aux rares mots autres que les jurons du capitaine... Que dit-il?... Se plaint-il?.. Parle-t-il de Paris?... De nous?..
--Lui!... Ah! bougre, ma cousine!... C’est un nom de Dieu de gaillard, allez!
Enfin, une fois, il expliqua qu’il était entré dans la bibliothèque. Il ajouta même qu’il avait vu des livres, qu’il les avait palpés, que Jules lui avait montré des ouvrages très rares, très chers... Et il conclut en balançant la tête:
--Mes enfants, c’est une nom de Dieu de bibliothèque.
Ainsi, seul de la famille, il était reçu chez l’abbé! Et non seulement il y était reçu, mais voilà qu’il entrait dans la bibliothèque!... Dans cette bibliothèque sur la porte de laquelle étaient écrits ces mots: «Défense d’entrer!...» Dans cette bibliothèque où personne jusqu’ici n’avait posé le pied, pas même les Servières... Et non seulement il y était entré, mais mon oncle lui avait, de ses propres mains, montré des livres en insistant sur le prix, sur la rareté.
--Et la malle? interrogea ma mère consternée... Avez-vous vu aussi la malle?
--Non! fit le cousin Debray, qui, jusqu’à dix heures, égrena le chapelet de ses jurons.
Mes parents ne l’écoutaient plus, songeaient, et le cousin jurait dans le vide, en caressant sa moustache grise, plus grise sur sa face que la digestion violaçait.
Quand il fut parti:
--Tu vois! s’exclama ma mère... Tu vois!
Mon père articula, en mettant une pause entre chaque syllabe:
--C’est extraordinaire!... qui aurait jamais deviné?
--Et tu comprends bien, n’est-ce pas? pour que l’abbé ait introduit ce grossier personnage dans la bibliothèque, pour qu’il se soit donné la peine de lui en faire les honneurs, tu comprends qu’il a des vues sur lui...
--J’en ai peur!
--Et le cousin héritera de tout!...
--C’est possible!... c’est probable même... Parce que, sans ça, l’abbé ne l’aurait pas mené dans la bibliothèque... L’abbé le connaît bien.
--Parbleu, s’il le connaît!... son testament est peut-être fait déjà!... Enfin, quelle est sa fortune, au juste?
Mon père eut un geste évasif, et s’étant livré à un calcul mental, il répondit:
--Voilà ce qu’il faudrait savoir!... Il a payé les Capucins douze mille francs, sans les frais d’actes et d’enregistrement... De la succession de ma mère, il a eu six mille livres de rentes... Maintenant... A-t-il plus?... A-t-il moins? Ce sont ces six années à Paris, dont on ne connaît rien, qui me chiffonnent!... Qu’est-ce qu’il a fabriqué à Paris?
--Et la bibliothèque dont tu ne parles pas?... Et la malle?
--Oui!... Mais Paris, Paris, vois-tu!... C’est ça qui est l’ennuyeux!... Qu’est-ce qu’il a fabriqué à Paris?
Il se leva, et se promena dans la chambre, les mains dans ses poches, préoccupé. Ma mère, distraitement, agitait un trousseau de clefs qui, sous ses doigts, rendait un son clair de métal, comme un joli son de grelots, dans le lointain. Après quelques secondes de silence, mon père dit, ne s’adressant à personne:
--Et puis nous sommes là à compter!... Heu!... heu!... A quoi cela nous sert-il?...
Ma mère secoua plus fort son trousseau de clefs, et haussa les épaules:
--Un homme qui vit en concubinage!... qui n’a pas d’enfants!... C’est honteux!...
--Eh bien! oui, conclut mon père... Voilà la justice de ce monde!... qu’est-ce que tu veux?
L’heure de me coucher était depuis longtemps passée. Tout à leurs réflexions, mes parents m’oubliaient, ne me voyaient pas. Je n’avais garde, d’ailleurs, d’appeler l’attention sur moi, et je me faisais tout petit, au fond de ma chaise, dans le coin d’ombre où j’avais eu la prudence de me cacher. J’étais prodigieusement intéressé, non par les calculs de la fortune de l’abbé, qui eussent suffi à m’endormir, mais par ce qui se disait du cousin Debray; j’attendais des révélations sur sa vie, sur «la poule», surtout, dont il avait été beaucoup question ces jours-là; car, sous l’empire de ces événements, mes parents se relâchaient, devant moi, dans la tenue de leur langage et l’austérité de leurs observations; je rapprochais «la poule» et le cousin, de M. et Mme Robin. Depuis les confidences de Georges, un monde nouveau m’apparaissait encore indécis; j’éprouvais, en tout mon être, des sensations inconnues, vertigineuses, qui me donnaient l’effroi et l’attraction des choses défendues, d’un mal abominable et charmant, que je lisais maintenant, sans le déchiffrer, aux yeux des femmes. Tout cela était brouillé, très incertain, et j’espérais que, par un mot, par une phrase, «sur le cousin et la poule», mes parents allaient dissiper les brumes qui couvraient le mystère, désiré et redouté.
Mon père remonta la lampe qui charbonnait et vint se rasseoir. Il avait sans doute réfléchi, car, voyant sa femme toujours songeuse et inquiète, il tapa tendrement sur ses genoux.
--Allons! mignonne. Ne te casse pas la tête, va!... Et prenons notre