«A moins de prétendre, dit Arago, que la vue de nos ancêtres surpassait en puissance celle des artistes modernes les plus exercés, ce qui serait démenti par bien des observations astronomiques, ces faits établissent que l’on connaissait en Grèce et à Rome, il y a près de vingt siècles, la propriété amplificative dont jouissent les loupes[16].»

[16] ARAGO, _Astr. pop._, t. I, p. 166.

On a également à l’appui de cette thèse fait valoir que Dutens a vu au musée de Portici, des loupes anciennes qui n’avaient que 9 millimètres de foyer; lui-même en possédait une moins forte provenant des fouilles d’Herculanum. Mais la vérité exige d’avouer qu’il s’agissait là de petites boules de verroterie employées pour leur parure, par les femmes peu opulentes.

Le mieux, pour clore le débat, serait d’avoir entre les mains une vraie loupe dont se sont servis les artistes d’autrefois pour écrire ou sculpter les petits chefs-d’œuvre dont j’ai parlé. Eh bien, ce vœu a été réalisé et, à ce propos, on me permettra de citer une anecdote toute personnelle.

C’était en 1905, au cours d’une mission dont m’avait chargé le Gouvernement pour étudier une éclipse totale de Soleil, visible à Sfax. L’éclipse terminée, nous résolûmes, mes compagnons et moi, de profiter de l’occasion bien tentante pour visiter la Tunisie. Au retour, avant de reprendre le bateau qui devait nous ramener en France, un pèlerinage à Carthage, si célèbre dans l’Histoire, s’imposait à notre curiosité.

De l’ancienne nécropole, il ne reste plus rien d’ailleurs qu’un village de blanches demeures, assis devant l’emplacement de ce qui fut autrefois le port abritant les terribles vaisseaux carthaginois. C’est là que les Pères blancs ont établi leur séminaire et bâti la belle cathédrale dont les murs ensoleillés se détachent en tons crus sur le fond bleu du ciel. La vieille Carthage n’existe plus, mais des mains pieuses pour tout ce qui regarde l’antique civilisation disparue ont entrepris des fouilles et ressuscité ces temps de la lointaine histoire.

Le Père Delattre nous fit les honneurs de son merveilleux musée et j’avoue que cette visite a été pour nous tous une véritable révélation. Comme je m’extasiais devant un camée finement gravé et qui représentait un cheval se grattant l’oreille, je ne pus m’empêcher de faire tout haut cette réflexion:

--Les graveurs de cette époque ne pouvaient avoir des yeux meilleurs que les nôtres; alors comment dans un si petit espace a-t-on pu représenter tant de détails, donnez-moi une loupe pour examiner cette crinière...

Et tout le monde fut forcé d’admettre que, même à cette époque, on connaissait le travail du verre et les propriétés des lentilles.

--N’avez-vous jamais trouvé, ajoutai-je en me tournant vers le Père Delattre, quelque objet rappelant les loupes de nos horlogers?

Mais déjà le religieux avait compris et, une minute après il tenait à la main, une véritable loupe, plan-convexe, de la grandeur d’un bouton de pardessus. Malheureusement, la lentille était opaque: recueillie dans un tombeau, après des siècles de séjour, il n’y avait rien d’étonnant qu’un lent travail se fût effectué pour opaliser ce verre, autrefois transparent peut-être.

L’objection eût été sérieuse cependant, si le Père Delattre ne nous eût montré une pièce du même genre, en cristal de roche cette fois, taillée d’une façon parfaite. Et ce fut la loupe dont nous nous servîmes pour étudier le camée.

J’avais donc eu en mains pour la première fois--du moins je le pensais--la preuve que les anciens connaissaient les lentilles et leurs propriétés. Tout heureux de ma trouvaille, j’en fis part, dès mon retour, à quelques savants et quelle ne fut pas ma stupéfaction d’apprendre qu’en 1852, au cours d’une réunion de l’Association britannique tenue à Bedford, Sir David Brewster, le célèbre physicien anglais, avait montré une lame de cristal de roche façonnée en forme de lentille et qu’on venait de trouver dans les fouilles de... Ninive!

Tant de faits convergents ne laissèrent aucun doute dans mon esprit; les peuples antiques ont donc pu connaître les lunettes; car, remarquez-le bien, une lunette astronomique n’est que l’assemblage de deux lentilles convexes: l’une, la plus grande, nommée _objectif_ et qui est tournée vers l’objet dont elle forme une image derrière elle; l’autre, l’_oculaire_, employée comme une loupe pour grossir l’image fournie par la première.

Lorsqu’au commencement du XVIIe siècle, John Lippersey inventa la lunette que devaient perfectionner Galilée et ses contemporains, il ne faisait que retrouver, probablement, un appareil connu depuis la plus haute antiquité. Je dirai même que la lunette de Galilée, comparée à celles des anciens, devait être de qualité bien inférieure; les lentilles, vers l’an 1610, étaient toujours biconvexes alors que les loupes anciennes, celles de Carthage et de Ninive, étaient plan-convexes, ce qui leur assurait un certain achromatisme. L’hypothèse est d’autant plus vraisemblable que si l’on refuse aux peuples de l’antiquité cette connaissance intéressante, il devient impossible d’expliquer bon nombre de leurs assertions; je me contenterai d’un exemple emprunté à Démocrite. Ce philosophe affirmait que la Voie lactée, si brillante dans la contrée qu’il habitait, est formée d’une quantité innombrable d’étoiles; «c’est le mélange confus de leur lumière, dit-il, qui est la cause de sa blancheur phosphorescente».

Un astronome moderne ne parlerait pas mieux. Comment Démocrite aurait-il deviné pareille explication, s’il n’avait regardé dans une lunette, alors que chez les nations de son temps, le peuple croyait encore à la légende des gouttes de lait échappées du sein de Junon?

lithographie exécutée par A. Dauzats en 1846.]

* * * * *

A moins que les anciens ne connussent le télescope, cet instrument formé d’un miroir concave réfléchissant. Et cette supposition n’est pas plus invraisemblable que la première.

Certains écrivains citent à l’appui de cette thèse, les miroirs ardents qu’Archimède employa au siège de Syracuse pour brûler les vaisseaux de Marcellus. Toutefois, il paraît bien démontré aujourd’hui que les miroirs en question n’étaient pas concaves, ni d’une seule pièce, mais formés d’un grand nombre de glaces renvoyant les rayons solaires au même point.

Une telle disposition réalise la même concentration calorifique qu’un miroir de télescope et, à l’aide de cent quarante-huit glaces, Buffon réussit autrefois à enflammer une planche de sapin éloignée de quarante-neuf mètres.

dans la lunette dite de Galilée (Jumelle de théâtre).]

La critique toutefois s’est montrée plus prudente lorsqu’il s’est agi d’expliquer un fait rapporté par des historiens sérieux au sujet de la vision à l’aide d’un appareil inconnu. Ptolémée Évergète, frère du roi Ptolémée Philadelphe, qui vivait au IIIe siècle avant J.-C., avait fait établir, au sommet du phare d’Alexandrie, un instrument avec lequel on découvrait de très loin les vaisseaux. Beaucoup d’auteurs se sont demandé s’il ne s’agissait pas là d’un miroir concave.

La chose est très possible, mais je dois ajouter qu’un miroir de ce genre ne suffirait pas sans le secours d’une lentille pour rapprocher les objets, et rien ne s’opposait à cette époque à la réalisation d’un tel système optique.

Cela ressort évidemment de tous les témoignages.

Quoi qu’il en soit, il est bien singulier de constater que les anciens, d’après des textes dignes de foi, regardaient les astres à travers des tubes. Ces derniers aidaient-ils les astronomes dans leurs moyens de visée ou bien portaient-ils des lentilles, nous l’ignorons, mais le fait est à rapprocher d’une trouvaille intéressante dont le récit vient à point pour clore ce chapitre.

Au cours de fouilles opérées récemment dans l’ancienne cité royale de Méroë, le Professeur John Garstang, de Liverpool, mit à jour les fondations d’un monument qui n’était certainement ni un temple, ni une habitation ordinaire. Un examen attentif révéla qu’on avait affaire à un ancien Observatoire astronomique. Sur un fût de colonne, dont nous donnons la représentation, sont tracées des droites en rapport avec la position du Soleil à une certaine période de l’année et avec la latitude de Méroë[17].

[17] Cf. _Revue du ciel_: Août 1917.

colonne ayant appartenu à un observatoire de l’ancienne ville de Méroë.]

Mais ce qu’il y a de plus étonnant, c’est le relevé des inscriptions ou «graffitis» de l’époque: certaines pierres sont couvertes d’_équations_ numériques se rapportant à des phénomènes astronomiques ayant eu lieu 200 ans avant l’ère chrétienne; sur l’une des murailles démantelée, se trouve un dessin encore plus suggestif, sorte de croquis fait à la hâte et qui représente la silhouette grossière de deux personnages; l’un d’eux, assis, paraît occupé à relever la position des astres au moyen d’un «instrument des passages», rappelant tout à fait nos lunettes méridiennes, avec cercle et appareil azimutal.

* * * * *

Et maintenant quelles conclusions allons-nous dégager de tout cet ensemble? Rien d’absolument positif, mais une série de suggestions bien propres à nous rendre prudents dès qu’il s’agit de juger la science des anciens.

* * * * *

Dès les temps les plus reculés, l’Astronomie a été une science cultivée et même très avancée. La mesure des diamètres de la Lune et du Soleil, la prédiction des éclipses et d’autres phénomènes célestes, supposent que les prêtres égyptiens ou les astronomes chaldéens possédaient des instruments adaptés à ce genre de travaux.

* * * * *

En quoi consistaient leurs appareils? Nous ne possédons aucune donnée positive pour répondre à cette question, mais il n’est pas invraisemblable de penser que l’Optique y jouait un certain rôle.

appartenu à un observatoire de l’ancienne ville de Méroë.]

Toutefois, si la sphère céleste leur était familière, on n’en saurait dire autant de la sphère terrestre. Sans doute, les voyages auraient pu apprendre aux peuples antiques que la Terre était ronde et isolée dans l’espace, mais rien ne permet de supposer que cette idée leur fût venue à l’esprit.

Aussi loin que nous remontions, il faut arriver à Anaximandre (VIe siècle avant J.-C.) pour voir surgir à ce sujet des propositions à peu près exactes. Les Grecs, nous le savons, ont beaucoup emprunté aux Égyptiens, mais ici, leur science paraît toute personnelle et ce sont eux qui semblent avoir professé les premiers la sphéricité de la Terre.

Jusqu’à plus ample information, il apparaît bien que les constructeurs de la Grande Pyramide n’avaient pu mesurer, même indirectement, le rayon polaire du globe, encore moins fixer la distance du Soleil, la valeur de la précession, ni même repérer leur position par rapport à la surface entière de la Terre; et si tout cela est contenu dans la Pyramide de Khéops, l’origine de ces données reste de plus en plus inexplicable.

Piazzi-Smith aurait-il donc eu raison et faudrait-il donc invoquer d’antiques traditions? Avouez-le, nous sommes en plein mystère!

CHAPITRE VII

A la lueur des étoiles

Par certains exemples déjà donnés, nous avons vu que les astronomes de l’antiquité faisaient un usage courant des constellations. On s’est donc demandé quelle est la véritable origine de ces groupements conventionnels d’étoiles.

Déjà, le poète Aratus, l’an 280 avant notre ère, nous donne une description détaillée du ciel dans un poème intitulé: _Les Phénomènes et les Signes_, mais l’auteur en avait tiré la substance, d’un ouvrage composé par Eudoxe, un siècle avant lui.

Il faut donc remonter beaucoup plus avant et, ici, nous devons faire une distinction entre ce que l’on appelle le Zodiaque et les constellations éparses sur la voûte céleste. Ces dernières étaient, pour ainsi dire, toutes spéculatives; à part les constellations voisines du pôle et qui pouvaient servir aux voyageurs pour leur indiquer la direction du Nord, les autres ne pouvaient être d’aucune utilité.

* * * * *

Il n’en était pas de même du Zodiaque, bande assez large dont le milieu est occupé par l’écliptique, ce grand cercle de la sphère sur lequel a lieu le mouvement annuel et apparent du Soleil; c’est là aussi que se meuvent les planètes; les mouvements de ces astres s’écartent peu du plan de notre orbite; il s’ensuit donc nécessairement que leurs projections apparentes sur la sphère céleste sont toujours au voisinage de l’écliptique.

La bande zodiacale a été divisée en douze constellations faisant le tour entier du ciel, et comme le Soleil les parcourt en une année, soit 360 degrés en 365 jours, il en résulte que notre astre central effectue à peu près 1 degré par jour dans le sens opposé au mouvement diurne de la sphère, soit 30 degrés en un mois ou à peu près. Mais il s’en faut de beaucoup que chaque constellation zodiacale ait une étendue exacte de 30 degrés; ce n’est donc que théoriquement que le Soleil entre chaque mois dans une constellation différente. A l’heure actuelle, les constellations du Zodiaque sont énoncées dans les deux vers latins suivants, faciles à retenir:

_Sunt Aries, Taurus, Gemini, Cancer, Leo, Virgo, Libraque, Scorpius, Arcitenens, Caper, Amphora, Pisces_;

ou, en français:

le Bélier, le Taureau, les Gémeaux, le Cancer, ♈︎ ♉︎ ♊︎ ♋︎

le Lion, la Vierge, la Balance, le Scorpion, ♌︎ ♍︎ ♎︎ ♏︎

le Sagittaire, le Capricorne, le Verseau, les Poissons. ♐︎ ♑︎ ♒︎ ♓︎

Les signes conventionnels que nous donnons doivent être connus de nos lecteurs, car ils se trouvent dans tous les Almanachs.

Comme en vertu de la précession, l’intersection de l’équateur et de l’écliptique, marquant l’équinoxe de printemps, se déplace dans le ciel, on conçoit que la considération d’un Zodiaque ancien soit très précieuse pour un archéologue; de son examen, on en peut déduire, en effet, l’époque sous laquelle ce Zodiaque a été construit. On s’explique ainsi l’enthousiasme qu’excita la trouvaille, en 1798, des Zodiaques égyptiens de Dendérah et d’Esneh.

Ces Zodiaques placent en effet l’équinoxe de printemps loin de sa position actuelle et leur découverte parut tout d’abord confirmer les vues des astronomes Bailly et Dupuis, réclamant pour les Égyptiens une antique connaissance des constellations zodiacales.

Malheureusement, nous savons aujourd’hui que ces représentations ont été faites après coup, à l’époque romaine et ont été copiées sur les Zodiaques grecs.

Tout nous prouve au contraire que les anciens Égyptiens n’ont pas fait usage du Zodiaque; leurs 12 mois lunaires de 30 jours étaient bien divisés en trois parties de 10 jours chacune, mais ces _décans_ n’étaient pas systématiquement rapportés à l’écliptique.

L’origine du Zodiaque est sans aucun doute chaldéenne. Des tablettes très anciennes en mentionnent plusieurs constellations, mais la série complète n’a pas encore été découverte. Quoi qu’il en soit, les documents les plus antiques nous révèlent que 3 000 ans avant l’ère chrétienne, les astronomes chaldéens avaient noté que le printemps commençait au moment où le Soleil occupait le Taureau, symbole de _Mardouk_ qui signifie _Soleil du printemps_. Par contre, le Scorpion correspondait à l’équinoxe d’automne; puis venait l’hiver, avec ses signes aquatiques: le Verseau et les Poissons, ainsi qu’il convenait pour une saison pluvieuse.

Une autre tablette plus récente nous apprend qu’au temps d’Assurbanipal (vers 650 avant J.-C.) le Zodiaque était sûrement complet; le document cunéiforme est divisé en 12 secteurs égaux, un pour chaque mois dont le commencement, ainsi que celui de chaque décade, est fixé par le lever héliaque d’une étoile propre.

véritable monument de pierre qu’on peut voir dans une de nos salles du Musée du Louvre.]

Un siècle après, la pratique du Zodiaque est courante. Une tablette datant de la septième année de Cambyse (522 avant J. C.) porte les noms des 12 signes qui furent désormais employés jusqu’à notre ère, et ces douze signes sont divisés en trois parties valant chacune 10 degrés. Le premier signe y est désigné par la syllabe _Ku_ et comprenait le Bélier ou _Dil-gan_.

Ainsi, non seulement nous sommes certains que l’origine du Zodiaque est chaldéenne, mais nous avons l’explication d’un fait assez étrange au premier abord: la division du cercle en 360 degrés, division calquée sur la valeur approximative du déplacement du Soleil parmi les constellations zodiacales. Peut-être est-ce là l’origine du système duodécimal associé de bonne heure au système décimal qui prévalut dans la suite pour les usages pratiques.

* * * * *

Si de patients archéologues n’étaient parvenus à déchiffrer les textes de tablettes chaldéennes datant de 5 000 ans, nous en serions encore à nous demander d’où vient cette curieuse manière de diviser les arcs et les heures en degrés, minutes et secondes séxagésimales. Sans doute, on avait bien pensé que ces subdivisions étaient conventionnelles, mais une convention réside toujours sur un fait initial qui seul peut servir d’explication.

Et cette constatation prouve encore ceci: c’est que des traditions même scientifiques peuvent se transmettre à travers 50 siècles sans subir d’altération, alors que le mécanisme des méthodes, au contraire, s’efface très vite de la mémoire des hommes.

Cette considération est d’une importance capitale pour l’Histoire et l’on ne saurait trop la mettre en relief, ne serait-ce que pour répondre à toute une école de contemporains qui méprisent les traditions et sont portés à ne voir en elles que les fluctuations de croyances populaires s’altérant au cours des âges. Professer cette dernière opinion, c’est à mon avis, méconnaître les lois les plus essentielles de la psychologie et se mettre en désaccord avec toute l’histoire de la science.

Je n’insiste pas, car les considérations suivantes vont être de nature à corroborer singulièrement mes affirmations.

Parmi les constellations modernes qui sont au nombre de 80 à 100 suivant les notations, 48 d’entre elles figurent sur le plus ancien catalogue connu: celui d’Hipparque dressé l’an 150 avant notre ère.

Mais Hipparque n’avait fait que fixer les positions des étoiles; les noms avaient été empruntés à une nomenclature déjà connue de son temps et qui semble s’être transmise de génération en génération. A cette époque, la sphère d’Eudoxe était célèbre et elle datait déjà de deux siècles et demi. Nul doute d’ailleurs que les Grecs n’aient emprunté la plupart de leurs constellations aux peuples orientaux et surtout, peut-être, aux Égyptiens. En tout cas, Homère, dans l’_Iliade_ et l’_Odyssée_, mentionne Sirius la brillante étoile du Grand Chien, Orion, les Hyades et les Pléïades; enfin l’Ourse que garde déjà le Bouvier.

Les Hébreux qui vécurent si longtemps chez les Égyptiens, connaissaient nos constellations.

En parlant de la puissance de Dieu, Job s’écrie:

«Il commande au Soleil... Il met un sceau sur les étoiles. Seul, il étend les cieux, Il marche sur les hauteurs de la mer. Il a créé la Grande Ourse, Orion, les Pléïades Et les régions du ciel austral»

(JOB, IX, 79)

Plus loin c’est le Créateur lui-même qui répond à Job (XXXVIII, 4, 31).

«Où étais-tu quand je posais les fondements de la Terre? Qui en a déterminé les dimensions? Sur quoi ses bases reposent-elles, Ou qui en a posé la pierre angulaire, Quand les astres du matin chantaient en chœur...? Est-ce toi qui serres les liens des Pléïades, Ou pourrais-tu relâcher les chaînes d’Orion? Est-ce toi qui fais lever les constellations en leur temps, Qui conduis l’Ourse avec ses petits? Connais-tu les lois du Ciel?»

Dans _Amos_ (Chap. V, 8), le prophète donne de nouveaux avertissements à Israël:

«Cherchez Jéhovah et vous vivrez... Il a fait les Pléïades et Orion...»

Or, le merveilleux poème de Job à été écrit vers le Xe siècle avant notre ère. Toutefois, et c’est la preuve que les Hébreux n’ont pas emprunté toute leur science aux Égyptiens, les noms des constellations en Égypte ne répondent pas à celles des peuples d’Israël. L’identification des constellations mentionnées dans la Bible ne peut être faite qu’avec celles des Chaldéens et ce sont ces dernières qui ont prévalu plus tard chez les Grecs, comme chez nous.

Les tablettes chaldéennes postérieures au poème de Job mentionnent le Taureau et les Hyades (_Gudanna_); le Lion, connu sous le nom d’_Ur-a_ dont fait partie notre Régulus et qui s’appelait déjà _Lugal_ ou _Sarru_ c’est-à-dire _le Roi_, etc.

En remontant plus avant, vers le XIIe siècle, nous retrouvons notre constellation du Capricorne.

Tout s’explique lorsqu’on sait qu’Abraham, le père du peuple d’Israël, était originaire de Ur, en Chaldée. Ainsi, nos constellations ont sûrement une origine chaldéenne, peut-être babylonienne. Voilà ce que nous dit l’Histoire, mais l’Astronomie peut aller plus loin et nous renseigner sur l’état civil, lieu et date de naissance des astérismes célestes.

Nous avons vu que contrairement aux Égyptiens, les astronomes chaldéens rapportaient les positions des étoiles à l’écliptique, trajectoire apparente du Soleil dans le ciel; de là était dérivé leur Zodiaque. Or, à une époque reculée, on disposait déjà de 30 étoiles fondamentales situées dans cette zone. Cela résulte des magnifiques travaux du P. Epping sur la question et nous reporte vers l’an 3 000 avant notre ère.

Bien que plusieurs des étoiles ou des constellations n’aient pas encore été identifiées sur les tablettes antiques, il y a tout lieu de croire que ce sont aussi leurs noms qui ont servi, comme les autres, à construire les globes et les sphères employés plus tard par les Grecs. Cette hypothèse très plausible est en fait l’expression de la réalité.

Prenons en effet un globe céleste et reportons sur la sphère les 48 constellations indiquées par Eudoxe, nous allons faire immédiatement une constatation de la plus haute importance. Toute une partie de notre globe se trouve dépourvue d’indications. Rien d’étonnant puisque ce vide correspond précisément au pôle austral visible seulement sous certaines latitudes.

Les astronomes ayant construit des globes de cette sorte tenaient donc leurs documents de peuples ayant habité une contrée située dans l’hémisphère boréal et le calcul indique que la latitude des premiers observateurs devait être comprise entre le 40e et le 46e parallèle Nord. C’est là une remarque d’une importance capitale, car elle montre que nos constellations ne sauraient provenir de l’Inde ou de l’Égypte, pas même de Babylone dont la latitude était de 32° 1/2.

av. J.-C.) Les scènes représentent des ambassadeurs apportant des tributs à Salmanasar II dont parle la Bible. (Spécimen d’écriture cunéiforme. Musée du Louvre.) (Cliché Mansell)]

Si, d’autre part, on tient compte des déplacements du pôle, on arrive encore à la date de 3 000 ans avant l’ère chrétienne.

Reste à fixer la longitude des observateurs qui ont désigné les constellations anciennes.

La tâche ne paraît guère plus malaisée, car nous remarquerons immédiatement l’absence, parmi les noms des astérismes, de l’éléphant, du chameau, du tigre, du crocodile. Encore une fois, les constellations ne nous viennent donc, ni de l’Inde, ni de l’Égypte, et nous sommes amenés à conclure que ceux qui les ont inventées habitaient l’Asie mineure et l’Arménie.

Le Zodiaque va nous fournir d’autres indications précieuses. Sous Ptolémée, le Bélier était l’origine des Signes, mais il n’en était pas ainsi lorsque les constellations prirent naissance. L’équinoxe de printemps était proche d’Aldébaran, la belle étoile du Taureau; le solstice d’été tombait dans le Lion, près de Régulus; l’équinoxe d’automne voisinait avec Antarès, le beau soleil rouge du Scorpion; et le solstice d’hiver coïncidait avec le Verseau, non loin de Fomalhaut. En raison de leur importance relativement à la marche du Soleil, les quatre étoiles que nous venons de nommer, étaient connues sous l’appellation d’_Étoiles royales_. Or, tout ceci correspond encore à une époque comprise entre 3 000 et 4 000 ans avant l’ère chrétienne. Impossible d’assigner à nos constellations une plus lointaine, ni une plus proche origine. En ces temps reculés, le Dragon occupait le pôle céleste et ceci explique son importance dans les anciennes mythologies. D’autre part, le peuple qui a inventé les constellations était déjà avancé en civilisation: il avait domestiqué le mouton, la chèvre, le chien, le bœuf, le cheval; il devait chasser l’ours, le lion, le lièvre, etc., à l’aide de l’arc et de la flèche, puisque tous ces noms se trouvent symbolisés dans son ciel.

Un tel peuple paraît avoir surtout séjourné vers la mer Caspienne, dans la contrée voisine du cours supérieur de l’Euphrate et du Tigre.

La Géologie nous apprend que l’homme vivait depuis longtemps sur la Terre avant les civilisations chaldéennes et égyptiennes, mais la Préhistoire est une science trop peu avancée pour que nous puissions lui demander des précisions. Les premiers âges de l’humanité n’auraient-ils pas été séparés des périodes historiques par un grand cataclysme, comme il s’en est sûrement produit au cours même de l’époque quaternaire? D’aucuns le pensent, non sans raison, et invoquent un véritable déluge qui aurait englouti une partie de l’humanité. Sur toutes ces questions, la science reste à peu près muette et les traditions seules peuvent être invoquées.

Quoi qu’il en soit, il paraît bien maintenant que les plus anciennes notions astronomiques transmises par l’Histoire, nous viennent de la haute Asie mineure; de là ces notions, avec l’exode des peuples, seraient passées en Assyrie et en Chaldée, puis aux Mèdes, aux Perses, aux Hindous, aux Égyptiens et aux Grecs qui nous les ont léguées.

Enfin, dernière remarque intéressante, lorsque les premiers navigateurs abordèrent l’Amérique, qu’ils prirent pour les Indes, ils ne furent pas peu surpris de voir des peuples de races fort différentes et qui semblaient n’avoir eu aucune relation avec les hommes de l’Ancien continent, désigner les signes célestes par les mêmes dénominations et retrouver sous le ciel d’Amérique, la Mâchoire du Bœuf, les Petits de la Poule (Poussinière ou Pléiades) etc... Il a donc existé une émigration des Asiatiques à une époque relativement peu éloignée de l’ère chrétienne[18].

[18] Le passage de l’Asie à l’Amérique a dû se faire assez facilement par le chapelet des Iles Aléoutiennes et par le détroit de Behring. Des affaissements de l’écorce terrestre sont très vraisemblables en ces régions depuis la fin de la période tertiaire.

Ainsi, les sciences se prêtent un mutuel appui et peut-être le jour n’est-il pas éloigné où le préhistorien découvrant, gravés sur la pierre, des constellations et des zodiaques contemporains des hommes primitifs, demandera à l’astronome de fixer les dates exactes de ces représentations: ce serait, en tout cas, la meilleure manière de résoudre un problème qui menace de s’éterniser.

* * * * *

Pour montrer toute la précision des procédés astronomiques dans ce genre de solutions, je donnerai encore un exemple tiré de la Grande Pyramide.

Lorsque Sir John Herschel étudia pour la première fois le monument, non seulement il fut frappé par l’orientation du passage d’entrée dans le plan du méridien, mais il ne tarda pas à s’apercevoir que l’axe de la galerie vise un point placé _au-dessous_ du pôle céleste, de manière à se prêter merveilleusement à l’observation du passage inférieur au méridien d’une étoile circumpolaire, située à une distance déterminée du pôle. A une certaine époque, qu’il considérait en 1838 comme étant la date la plus probable de la construction de l’édifice, Herschel trouva par le calcul qu’une étoile remarquable, _Alpha_ du Dragon était située précisément à la distance angulaire indiquée par l’axe du passage d’entrée.

De plus, dans les années où _Alpha_ du Dragon était vu au méridien _au-dessous_ du pôle, à une hauteur angulaire de 26°16′, précisément égale à l’angle que sous-tend l’axe du passage, une autre constellation brillante, celle des Pléïades, passait en même temps au méridien, mais _au-dessus_ du pôle céleste et ce méridien--ce qui n’avait eu lieu ou n’aura lieu pour aucune des dix-mille années antérieures et postérieures--coïncidait alors avec le cercle horaire passant par le point équinoxial, origine à la fois du jour sidéral, du commencement de l’année astronomique et enfin de tout calcul d’ascension droite sur la sphère céleste.

Ainsi, par le seul choix de cet angle de 26°18′, voici que trois grands phénomènes astronomiques dans le temps et dans l’espace--le passage d’_Alpha_ du Dragon au méridien, sous ce même angle au-dessous du pôle, celui de la célèbre constellation des Pléiades au-dessus et au même moment et dans le méridien équinoxial--deviennent simultanés: pouvait-on, pensait Sir John Herschel, imaginer une combinaison plus propre à fixer à jamais une date mémorable en rapport intime avec la Grande Pyramide? Et puisque ce triple phénomène s’est produit l’an 2170 avant l’ère chrétienne ne devons-nous pas en conclure que cette année est l’année de fondation de la Grande Pyramide?

Cette coïncidence mystérieuse fournit en outre une méthode chronologique incomparable de simplicité et de grandeur, s’étendant au passé comme à l’avenir et dont l’élément principal est fourni par l’accroissement annuel de la distance du groupe des Pléiades au point équinoxial, accroissement égal, en ascension droite, à 3,5 secondes. En réalité, les Pléïades soumises à la loi de la précession des équinoxes, qui leur fait décrire leur mouvement cyclique en des milliers d’années, deviennent comme l’horloge de la Grande Pyramide et cette horloge a commencé son cours, c’est-à-dire que ses aiguilles marquaient 0h 0m 0s lorsque _Alpha_ du Dragon passait pour la première fois au méridien, à la distance du pôle marqué par le passage d’entrée de la Pyramide ou, comme le voulait déjà Sir John Herschel, lorsque le monument fut bâti.

Voici donc comment les constructeurs ont signé leur œuvre: n’avais-je pas raison d’affirmer que la Pyramide est un édifice métrique et scientifique de premier ordre?

* * * * *

Oui, mais Herschel, Piazzi-Smith et quelques autres avaient compté sans les archéologues. Ceux-ci s’emparèrent de l’Égypte, des textes qu’elle contenait, et, de discussions en interprétations, décidèrent que la Grande Pyramide, bâtie par Khéops ou sous son règne, datait de 4 000 ans au moins avant l’ère chrétienne.

Tout le monde s’inclina devant des hommes assez instruits pour en imposer au public et nous faire admettre qu’on pouvait _scientifiquement_, déterminer l’âge d’un monument égyptien à quelques siècles près, ce monument ne portât-il aucune inscription!

Au surplus, les astronomes se désintéressèrent de la question et le jugement paraissait rendu sans appel.

Or, et c’est là le piquant de l’histoire, on vient tout récemment de s’apercevoir qu’il fallait en rabattre sur l’antiquité des plus vieilles dynasties contemporaines des Pyramides.

Écoutez plutôt le Dr Contenau, l’un des maîtres incontestés en matière d’Assyriologie: «Si les découvertes épigraphiques et monumentales des cinquante dernières années ont fait justice de l’antiquité fabuleuse que les anciens attribuaient aux monarchies d’Assur et de Babylone nous restons cependant en présence, en Mésopotamie, de monuments qu’on peut dater de 3 000 ans avant notre ère. L’Égypte a vu, elle aussi, réduire sa chronologie; on situe Ménès, premier roi des dynasties historiques, vers 3200 ou 3400»[19]. Or, Khéops appartient à la IVe Dynastie et on admettait qu’il s’était écoulé environ une douzaine de siècles entre Ménès et Khéops.

[19] Dr CONTENAU, _op. j. cit._ Avant-propos (éd. de 1922).

Ménès étant rajeuni, Khéops doit l’être dans la même proportion, et... nous retombons pour la construction de la Grande Pyramide exactement à l’époque révélée par les déductions astronomiques.

Cette période coïncide à peu près avec celle qu’on assigne à la vocation d’Abraham, c’est-à-dire quelques siècles seulement avant l’entrée d’Israël en Égypte[20].

[20] Cf. FLINDERS PETRIE, _Egypt and Israel_, p. 38. L’auteur admet pour l’entrée d’Israël en Égypte, la date de 1650 av. J.-C.

Si, à l’époque des Pyramides, des traditions étaient déjà passées de la Mésopotamie en Égypte, il est évident que la descendance d’Abraham n’y était pour rien. Comme, d’autre part, les constellations ont pris naissance à l’Est de l’Égypte, il faut bien qu’aux temps les plus reculés, il y ait eu communication de traditions nées loin du Delta du Nil.

Quelles étaient ces traditions; quelles traces ont-elles laissées dans tout l’Orient? C’est ce que nous allons chercher au chapitre suivant.

CHAPITRE VIII

Traditions philosophiques et historiques.

Pour qu’une tradition ne soit pas altérée, il faut qu’elle soit accessible seulement à une élite et qu’elle ne soit pas répandue au sein des masses populaires. La division de la circonférence en 360 degrés en est un exemple déjà cité. Il y a cependant des exceptions: la tradition peut rester intacte si elle est confiée à des initiés qui la conserveront comme un dépôt sacré, ou même à des chefs ayant pour mission de la transmettre.

L’Histoire est là pour mettre en évidence ces assertions. On a coutume en effet d’appliquer à tous les cultes, à toutes les religions, les lois d’évolution qui régissent les peuples, leurs langues, leurs institutions, etc... C’est là une méthode absolument fausse, à mon avis, et qui n’est valable que dans certaines conditions.

Le Brahmanisme, comme le protestantisme, par exemple, sont en perpétuelle évolution. Pourquoi? Parce que personne n’a la charge de garder l’ensemble de leurs dogmes ou la mission exclusive de les interpréter. J’entends qu’on objecte au catholicisme les mêmes raisons, mais ceux qui soutiennent cette thèse ignorent tout de notre théologie.

Tout d’abord, depuis Moïse, la religion judaïque n’a pas varié; elle était consignée dans l’Ancien Testament, règle de foi et de conduite pour les Israëlites. La religion chrétienne n’a fait que se greffer sur la première et, depuis la venue du Christ, quoi qu’on dise, nos dogmes sont restés tels quels; pour eux il n’y a pas eu et il n’y aura jamais évolution. Quelques points de doctrine plus ou moins enveloppés peuvent à certaines époques être précisés par le successeur de Pierre, qui seul a ce pouvoir, mais cela n’ajoute ni ne retranche rien au dépôt primitif.

Prétendre le contraire, comme sont tentés de l’enseigner certains philosophes ou historiens, c’est vouloir se mettre en contradiction avec toute la tradition apostolique, donc renier la base même de notre foi. Écoutez plutôt saint Paul s’adressant aux Galates: «Je m’étonne que vous vous laissiez détourner si vite de celui qui vous a appelés en la grâce du Christ pour passer à un autre Évangile[21]; non certes qu’il y ait un autre Évangile; seulement il en est qui vous troublent et qui veulent pervertir l’Évangile du Christ. Mais quand nous-mêmes, quand un ange venu du ciel vous annoncerait un autre Évangile que nous avons annoncé, qu’il soit anathème[22].» Et dans une Épitre à Timothée, le même apôtre ajoute, après lui avoir rappelé les principaux devoirs attachés à la charge pastorale: «O Timothée, _garde le dépôt_, en évitant les discours vains et profanes, et tout ce qu’oppose une science qui n’en mérite pas le nom; quelques-uns, pour en avoir fait profession, ont erré dans la foi[23].»

[21] Allusion à la doctrine des Judaïsants.

[22] Ép. aux Galates, I, 6-8.

[23] Ire Ép. à Timothée, VI, 20-21.

Encore une citation extraite de la fin de l’Évangile de saint Mathieu. Le Christ s’approche de ses disciples et leur dit: «Toute puissance m’a été donnée dans le ciel et sur la terre. Allez donc, enseignez toutes les nations, les baptisant au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit, leur apprenant à garder _tout_ ce que je vous ai commandé: et voici que je suis avec vous jusqu’à la fin du monde[24].»

[24] Év. saint Mathieu, XXVIII, 18-20.

Tous ces détails sont absolument nécessaires pour comprendre dans quels dédales de contradictions se perdent des historiens ignorants de la doctrine catholique, lorsqu’ils viennent nous affirmer que nos dogmes ne sont que le développement naturel de croyances communes à d’autres religions; que nous avons emprunté ces dogmes soit aux Égyptiens ou aux Babyloniens, soit même aux écoles philosophiques si célèbres en Grèce.

Que nous trouvions dans les anciennes religions orientales, quelques bribes éparses des vérités religieuses admises par les Hébreux et plus tard par les chrétiens, cela ne prouve aucunement une dérivation des unes par rapport aux autres, encore moins une évolution. Que diriez-vous d’un géologue qui viendrait nous affirmer sérieusement que nos mammifères dérivent des insectes sous prétexte que les uns et les autres respirent, possèdent une tête et des pattes? Un tel raisonnement ne se tient pas.

Il reste une autre solution: si, comme nous le croyons, la souche humaine est unique--ce qui paraît de plus en plus confirmé par notre science actuelle--certains enseignements religieux, aussi bien que les faits historiques se rapportant à notre lointain passé, ont pu se transmettre de génération en génération; beaucoup, avec l’exode des peuples, se sont perdus en route, évidemment, se sont déformés au cours des siècles; telles ces langues sœurs dont les radicaux seuls restent les sûrs garants d’une même origine. Des notions communes à plusieurs religions ne peuvent donc être invoquées comme marque de dérivation les unes par rapport aux autres, mais seulement comme des indices d’une même origine dans les temps les plus reculés.

Méconnaître ces principes, c’est s’exposer aux pires erreurs et aux conclusions les plus hasardées; les appliquer, c’est entrevoir la solution de problèmes qui intéressent au plus haut point toute l’histoire de nos acquisitions dans les domaines les plus divers.

Jusqu’ici, rien ne nous autorisait à penser qu’à l’époque de la construction des Pyramides, par exemple, certains esprits avaient pu conserver intactes des vérités scientifiques peut-être révélées au premier homme et transmises par tradition; mais des constatations troublantes viennent jeter le doute en nos âmes et placer sous nos yeux d’une façon plus impérieuse le fameux dilemme de Piazzi-Smith. Le Sphinx garde jalousement ses secrets, mais Œdipe vit en chacun de nous: un jour ou l’autre, nous aurons le mot de l’Énigme.

Résoudre le problème, dès maintenant et d’une façon directe, il n’y faut pas songer; mais il n’est pas défendu d’en inspecter les abords et d’encercler la citadelle par des travaux d’approche.

Nos efforts n’auront pas été vains si nous parvenons à faire saisir, au moyen de quelques exemples, par quel mécanisme se transmettent les traditions, parfois intactes, mais le plus souvent déformées.

Les documents les plus anciens se réfèrent presque tous à la religion qui jouait dans les sociétés antiques un rôle prépondérant. D’autre part, il est remarquable de constater chez les anciens peuples un sentiment unanime touchant les origines de leur culte: tous ont été convaincus que leur religion est d’autant plus parfaite qu’on remonte plus haut dans le passé. Il y a bien évolution, mais c’est une évolution à rebours, exactement l’opposé de ce que prétendent certains archéologues, plus soucieux de nous imposer leurs théories que de chercher la vérité dans les faits. Et cependant, cette évolution régressive, au fond, est bien naturelle; même à notre époque, si les pasteurs du troupeau ne réagissaient pas, les masses populaires, nous le voyons chaque jour, iraient vite aux superstitions. Cette constatation nous explique l’idolatrie dans laquelle sont tombés la plupart des peuples orientaux, je devrais dire tous les peuples, y compris les Hébreux qu’une main ferme ne suffisait pas toujours à maintenir dans le culte du vrai Dieu et qui ont tour à tour adoré les faux dieux des nations avec lesquelles ils étaient en contact.

Le polythéisme n’est donc pas du tout la forme initiale des religions, tant s’en faut. Sans doute, les Égyptiens, comme les Chaldéens, ont adoré toutes sortes d’animaux, mais les textes les plus anciens démontrent qu’au début, il n’en était pas ainsi.

Certaines inscriptions des Pyramides de la IIIe et de la IVe Dynastie, mentionnent souvent «Dieu, le Dieu un, le Dieu unique». Le _Livre des morts_, qui remonte à une haute antiquité et qui fit autorité pendant plusieurs millénaires, était un recueil de prières, sorte de Rituel funéraire divisé en 165 chapitres; la morale en est très élevée et la théodicée beaucoup plus pure qu’aux âges plus récents. Voici, par exemple, le genre d’invocations qu’une âme doit faire à son Juge céleste, aussitôt après sa mort: «Hommage à toi, Dieu grand, Seigneur de Vérité et de Justice! Je suis venu vers toi, ô mon Maître, je me présente à toi pour contempler tes perfections.»

Malheureusement le culte des ancêtres fit peu à peu dégénérer ces conceptions monothéistes et les Pharaons eux-mêmes devinrent autant de dieux dérivés d’une sorte de _démiurge_ «fabricateur des dieux et des hommes»; c’est du moins ce que nous apprend l’_Hymne à Khnoum_. Le _Papyrus Prisse_, le plus ancien livre du monde, contient le même enseignement et nous parle des rois-ancêtres divinisés sous le nom de _Noutérou_. Le premier d’entre eux, comme l’indique un texte plus récent de la Pyramide de Pépi Ier fut _Atoum_ (l’ancêtre) où il n’est pas très difficile de reconnaître notre Adam de l’Écriture.

Mais déjà la vérité primitive est altérée, le mythe s’est substitué au fait: l’Atoum des Égyptiens est devenu le père des dieux et des hommes; sous la VIe dynastie, «_Atoum_, nous apprennent les inscriptions, _existait quand il n’y avait pas de mort_».

Ce texte est à rapprocher de notre enseignement de la Bible, nous présentant la mort comme un châtiment de la faute adamite.

Je sortirais du cadre de mon sujet en expliquant comment peu à peu les Égyptiens en vinrent à adorer des animaux et par quel mécanisme assez simple et quelque peu enfantin, ils imaginèrent la métempsycose que des esprits naïfs tiennent encore de nos jours, pour une idée profonde et admirable.

Thèbes). Vue d’une des salles de 50 m. de largeur (plus grande que Notre-Dame de Paris) avec des colonnes de 23 m. de hauteur et des chapitaux évasés de 23 m. de tour. (Cliché Bonfils. Maison Giraudon)]

Si nous passons en Chaldée ou en Assyrie, contrées beaucoup plus avancées en civilisation que l’Égypte à l’époque des Pyramides, nous constatons aussi une tradition notablement altérée; Dieu est à la fois un et multiple; de là, différents noms qui représenteront plus tard, aux yeux du peuple, des divinités diverses; mais ce qui montre bien que nous sommes en présence d’une déformation de l’unité divine, c’est que chaque Dieu porte toujours l’attribut _El_, désignation de Dieu dans toutes les langues sémitiques; et voilà qui explique, soit dit en passant, le nom d’Élohim donné à Dieu par les Hébreux. _El_, en assyrien, devient souvent _Ilu_, _Ilui_, _Ilani_, _Ilou_, associé à d’autres noms: l’_Ilu Samas_ est le Soleil et l’_Ilu Sin_, la Lune; mais _Ilu_ seul est «le père des dieux».

On a dit aussi que la religion primitive était surtout astrale; rien n’autorise pareille assertion d’archéologues en chambre; le symbole _dieu_ sur les hiéroglyphes n’est pas une étoile, mais un buste d’homme, la main étendue tenant tantôt un cercle, tantôt un arc ou une fleur; puis le buste disparut et il ne resta qu’un cercle orné des plumes de la tête royale.

* * * * *

Mais revenons à notre sujet. Ainsi, plus nous remontons dans le passé, plus nous sentons, comme le remarquait un éminent assyriologue, la notion fondamentale de l’unité divine, dernier vestige de la révélation primitive, mais défigurée par les superstitions populaires et par les monstrueuses rêveries du paganisme.

De tous les peuples antiques, seuls, les Hébreux ont su conserver le culte du vrai Dieu, et cela malgré des infidélités passagères que leur ont reprochées vertement les Prophètes. On connaît l’histoire du _Veau d’or_ que le peuple fit façonner et auquel il rendit des adorations en l’absence de Moïse. Ne voilà-t-il pas la preuve, déclarent certains auteurs, que le peuple d’Israël n’en vint que peu à peu au monothéisme? Et l’un d’eux ajoute: «Yahvé dut être un taureau à l’origine.»

Il faut n’avoir jamais lu la Bible pour énoncer de pareilles élucubrations: le récit biblique est formel et nous y voyons la condamnation par Moïse d’un tel acte d’idolatrie.

La vérité est que d’Abraham à la venue du Messie, Jéhovah fut le Dieu unique qu’on devait adorer: «Jéhovah est Dieu et il n’y a en pas d’autre que lui», lisons-nous déjà dans le _Deutéronome_ écrit 15 siècles avant notre ère. C’est d’ailleurs pour arracher le père des Israélites au milieu idolâtre de la Chaldée que Dieu, nous dit l’Écriture, conduisit Abraham dans la terre de Chanaan. Écoutez en effet le récit d’Achior, chef des Ammonites: «Ce peuple (hébreu), dit-il à Holopherne, est de la race des Chaldéens; il vint d’abord habiter en Mésopotamie parce qu’il ne voulait pas suivre les dieux de ses pères qui étaient dans le pays des Chaldéens. Ayant donc abandonné les rites de ses ancêtres (immédiats) qui rendaient honneur à plusieurs dieux, il adora le seul Dieu du ciel.» (_Jud._ V. 6-9).

Au reste, l’origine du nom de Yahveh (ou Yahvé) ne fait aucun doute et n’a rien à voir avec une idole. Lorsque l’Éternel demande à Moïse d’annoncer à son peuple qu’il le tirera de son esclavage vis-à-vis des Pharaons, Moïse prévoit l’accueil réservé à ses ouvertures; «Le Dieu de nos pères, lui objectera-t-on, quel est donc son nom?» Et c’est alors que Dieu dit à Moïse: (_Exode._ III. 14, 15)

«_Je suis Celui qui suis._ C’est ainsi, que tu répondras aux enfants d’Israël. _Il est_, le Dieu de vos pères, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob, m’envoie vers vous. C’est là mon nom pour toujours.»

Ainsi Yahvé dont on a fait Jéhovah, prononciation toute de convention, ne diffère pas de _Je suis_: lorsque Dieu parle de lui-même, il se nomme _Je suis_ et lorsque l’homme parle de Dieu, il le nomme _Il est_.

Auparavant, Dieu s’était manifesté à son peuple comme _Schaddaï_, c’est-à-dire en tant que _Tout-Puissant_ (Ex. VI, 3); désormais, il se révélera à lui sous son vrai nom: _Je suis Celui qui suis_ c’est-à-dire l’_Être_ simplement, sans aucune limitation ni restriction; l’Être dans toute sa plénitude, le Nécessaire, l’Infini, l’Absolu. Pouvait-on demander de Dieu une définition plus philosophique, plus vraie, plus sublime? Dans aucune religion ancienne, nous ne saurions trouver une doctrine aussi pure et aussi élevée. Eh bien! là encore il est évident que Moïse n’a rien inventé. Élevé à la cour des Pharaons, le grand prêtre d’Israël était sans doute au courant de toute la science égyptienne, mais déjà les traditions philosophiques et religieuses primitives s’y étaient altérées. A l’époque de Moïse, l’idolâtrie régnait en maîtresse absolue dans la vallée du Nil; on y adorait des animaux, on rendait un culte aux astres; la religion n’était qu’un amas de superstitions grossières et ce n’était certes pas le contact avec les Égyptiens qui pouvait élever l’âme des Hébreux, ni faire pénétrer en leur esprit, la juste notion des éternelles vérités.

Nous venons de voir comment l’idée d’un Dieu unique s’est peu à peu effacée chez les peuples idolâtres, alors qu’elle s’est conservée chez les Hébreux au cours de toute leur histoire; c’est là un exemple d’une tradition philosophique et religieuse. Nous allons maintenant passer à l’examen de faits historiques décelant, eux aussi, de longues traditions remontant aux origines.

Tout le monde connaît l’histoire du péché originel, racontée aux premiers chapitres de la Genèse: l’arbre de vie, la tentation, la chute. Or, tout cela se retrouve à l’état de déformation chez les anciens peuples.

Faut-il rappeler les descriptions classiques de l’âge d’or, aux époques de la Grèce ou de la Rome antique; «les douceurs de la paix que goûtaient les nations tranquilles et sans armées, au temps où, ni le hoyau, ni le soc n’avaient déchiré un sol exempt de tribut et qui donnait tout de lui-même»[25]; les fleuves de lait et de nectar qui arrosaient la terre?--Légendes, direz-vous; mais, remarquons-le, cette appréciation ne tient pas lieu d’explication. Pourquoi retrouvons-nous les mêmes traditions chez tous les peuples antiques?

[25] OVIDE, _Métam._, I, 3.

Dans l’Inde, c’est Brahma qui forme l’homme de la terre et le place dans le pays de tout bien, où poussait un _arbre_ dont le fruit communiquait l’_immortalité_. Les dieux mineurs découvrirent cet arbre, et mangèrent de ses fruits pour ne pas mourir. Le _Serpent_, gardien jaloux de l’arbre de vie, répandit alors son venin sur toute la terre, la pervertit et toute âme vivante eût péri si le Dieu Siva, ayant pris forme humaine, n’eût absorbé ce venin tout entier.

La «femme au serpent» se retrouve dans les monuments mexicains les plus antiques; l’Égypte est à peu près muette sur le fait historique, mais rappelons-nous que le Serpent y a toujours joué un rôle important; le Dragon céleste placé parmi les constellations n’a sans doute pas d’autre origine; en tout cas, l’_arbre de vie_ est représenté sur un grand nombre de stèles funéraires. (_V. fig. à la fin du Chap._)

Mais c’est sur les monuments assyriens ou babyloniens que l’arbre sacré est le plus souvent dessiné ou sculpté. De nombreux cylindres nous montrent un arbre aux rameaux étendus horizontalement et d’où pendent de gros fruits devant lesquels sont assis face à face deux personnages, un homme et une femme; derrière celle-ci se dresse un serpent[26]. (V. la planche ci-contre).

[26] Cf. F. VIGOUROUX, _La Bible et les découvertes modernes_. Quelques gravures insérées dans ce volume ont été reproduites d’après l’ouvrage remarquable de M. l’Abbé Vigouroux que nous recommandons à nos lecteurs. Nous profitons de cette occasion pour remercier MM. Berche et Tralin, les éditeurs, de leur gracieuse autorisation concernant la reproduction de ces illustrations.

extraite de _La Bible et les découvertes modernes_ de F. VIGOUROUX.)]

L’arbre, qui a pris peu à peu des formes hiératiques et qui est associé à une haute idée religieuse, paraît être l’_Asclepias acida_, la même plante que le _Soma_ sacré des anciens Aryas.

Tradition analogue chez les Perses, les Iraniens, les Sabiens, etc... La communauté d’origine ne peut être niée; nous sommes en présence d’une tradition générale plus ou moins déformée suivant les peuples, les régions, les climats et nous revenons à la même conclusion mystérieuse: à la base de ces traditions, il y a un fait indéniable.

* * * * *

Toutefois, la tradition universelle par excellence est celle du _Déluge_; nous la retrouvons partout: chez les Grecs, chez les Romains, dans les Indes, où Noé devient Manou; en Chine où Na-Oua redresse le ciel et Yao fait écouler l’inondation; le héros du déluge mexicain est un certain Cox-Cox; aux Iles Fidji, un seul homme put échapper à la destruction. En Égypte, le déluge revêt une autre forme, car l’inondation y était regardée comme un bienfait; mais si la cause a varié, l’effet reste le même.

C’est l’histoire chaldéenne du déluge qui se rapproche le plus de celle de la Genèse. Pendant longtemps, nous n’avons eu qu’une seule version chaldéenne du récit du déluge; elle était due à Bérose, l’historien chaldéen bien connu et qui vivait au IVe siècle avant J.-C. Bérose nous apprend qu’il a copié son texte sur des documents existant encore à son époque dans les Bibliothèques de son pays; les tablettes indiquent, d’après lui, que le fléau se produisit sous _Xisuthrus_, le dixième roi antédiluvien. Ce dernier, sur l’ordre de Cronos, construit un navire, et s’y enferme avec sa famille et ses amis les plus chers, etc... A la fin du déluge, il lâche des oiseaux à plusieurs reprises, comme Noé. Puis, le navire s’étant arrêté sur une montagne d’Arménie, il offre un sacrifice aux dieux.

A part le motif du déluge qui n’est pas indiqué, tout le reste concorde assez bien avec le récit de la Genèse; mais comme Bérose avait écrit plus de mille ans après Moïse, on pouvait mettre en doute la provenance de sa documentation et croire légitimement qu’il avait puisé dans la Bible. Les découvertes assyriologiques ont prouvé depuis qu’il n’en était rien.

En 1850, en effet, on découvrait dans les fouilles de Ninive, une de ces bibliothèques ayant renfermé les originaux dont le récit de Bérose n’était que la copie. Ces tablettes cunéiformes qu’on peut voir maintenant au _British Museum_, ne datent en réalité que du temps d’Assurbanipal, le Sardanapale de Bérose et des Grecs (VIIe siècle av. J.-C.) mais elles sont elles-mêmes la reproduction de documents qui remonteraient à une époque antérieure à celle de Moïse; Bérose n’avait donc pas reproduit ce dernier.

Grâce aux travaux de M. Georges Smith, nous avons aujourd’hui le texte à peu près complet du récit du déluge qui occupe 12 tablettes plus ou moins mutilées, mais qu’on est parvenu peu à peu à reconstituer: C’est l’une d’elles que nous reproduisons d’après M. Smith. Il y a là tout un poème assyrien dont le principal héros, _Izdubar_, n’est autre probablement que le fameux Nemrod.

cylindre babylonien.]

Izdubar, désirant éviter la mort, part à la recherche d’un pieux personnage nommé _Hasisadra_, sauvé du déluge et qui avait obtenu l’immortalité: il désire apprendre de lui la manière de devenir immortel. Hasisadra--dont le nom n’est qu’une forme différente du Xisuthrus de Bérose--lui fait alors le récit du déluge.

l’Histoire du Déluge. (D’après _La Bible et les découvertes modernes_ de F. VIGOUROUX.)]

Mes lecteurs me sauront gré de mettre sous leurs yeux quelques fragments de ce poème écrit primitivement, il y a 3 600 ans pour le moins.

Je vais te révéler, Izdubar, l’histoire de ma conservation Et le secret des dieux je te manifesterai. La ville de Surippak, la cité que tu connais, placée sur l’Euphrate, Était ancienne, et... les dieux... en elle... leur serviteur... Anu, Bel, Ninip et le seigneur de l’_abîme_ leur volonté révéla; Et j’écoutai sa volonté et il me parla ainsi: «Fils d’Ubaratutu de Surippak, fais un grand vaisseau; Je détruirai la semence de la vie. Fais entrer la semence de toute vie au milieu du vaisseau. Le vaisseau que tu construiras 600 coudées seront la mesure de sa longueur Et 60 coudées celle de sa largeur et de sa hauteur; Lance-le sur l’abîme...»

Suivent les détails sur la construction et l’aménagement du vaisseau. Izdubar s’y enferme avec sa famille, ses amis et les animaux qu’il doit sauver; le texte continue[27].

[27] Cf. T. G. PINCHES. _The Old Test. in the light of the histor. rec. of Assyr. and Babyl._, pp. 102-107.

Le dieu Samas arrêta l’époque-- Muir Kokki--: «Dans la nuit, je ferai pleuvoir une inondation. Entre à l’intérieur du vaisseau et ferme ta porte.» Je vis l’approche du jour: Je fus effrayé de cet approche du jour. J’entrai à l’intérieur du vaisseau et je fermai ma porte. A l’apparition de l’aurore, dès le matin, Il s’éleva de la base des cieux, un nuage noir. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Le premier jour, la tempête. Bin tonna et Nebo et Sarru marchèrent devant. Le puissant Nergal, l’ouragan il traîna après lui; Ninip vint devant, il renversa (tout). Les Annunaki (Génies) amenèrent la destruction; Dans leur marche, ils balayèrent la terre et Comme un combat contre le peuple, ils cherchèrent. Le frère ne vit plus son frère; Personne ne se reconnaissait. Dans le ciel, Les dieux craignirent le déluge et Ils cherchèrent un abri; ils montèrent jusqu’aux cieux d’Anu. Alors les dieux de se tapir comme des chiens, blottis dans leurs niches. Istar criait comme une enfant... «Le monde est redevenu de la boue...» Les dieux se nichaient comme des chiens et étaient assis en pleurs; Closes étaient leurs lèvres, dans les réunions. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Six jours et nuits, Le vent souffla, le déluge et les flots submergèrent la terre; Le septième jour, dès qu’il apparut, la tempête cessa, le flot déchaîné, Qui s’était comporté comme un cyclone, S’apaisa; la mer baissa et le vent destructeur ainsi que le déluge cessèrent. Je remarquai que la mer faisait son bruit accoutumé Et que toute l’humanité était devenue pourriture. Comme des roseaux, les cadavres flottaient. J’ouvris la fenêtre et la lumière brilla sur ma face. Je fus saisi de tristesse, je m’assis et je pleurai; Sur ma face coulèrent mes larmes. Je regardai le pays, les bords de la mer. La région élevée au-dessus de douze mesures. Le vaisseau s’était arrêté au pays de Nisir; La montagne de Nisir avait arrêté le vaisseau et il ne pourrait passer au-dessus. Le premier et le second jour, les montagnes de Nisir Arrêtaient le vaisseau et il ne pourrait passer au-dessus. Le troisième et le quatrième, la montagne de Nisir, la même; Le cinquième, le sixième, la montagne de Nisir, la même; Le septième jour, quand vint celui-ci, Je lâchai une colombe et elle partit; La colombe alla et tourna, Mais il n’y avait aucune place de repos et elle revint. Je lâchai une hirondelle, et elle partit; L’hirondelle alla et tourna, Mais il n’y avait aucune place de repos et elle revint. Je lâchai un corbeau et il partit, Le corbeau alla, la course précipitée des eaux, il vit; Il mangea, il nagea, il croassa et ne revint pas. J’envoyai aussi vers les quatre vents, je versai une libation, J’offris un sacrifice sur le pic de la montagne, . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Les dieux flairèrent l’odeur; Les dieux flairèrent une agréable odeur; Les dieux vinrent en foule, comme des mouches, au-dessus du sacrificateur. Alors la déesse Sirtu, quand elle vint, Montra les grandes amulettes qu’Anu avait faites à sa demande: «Par les pierres précieuses de mon collier, que ces dieux ne m’oublient pas! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Puisse les dieux venir à mon sacrifice, Mais que le dieu Bel n’y vienne point, Car il n’a pas pris conseil, et il a fait un déluge, Et il a livré mon peuple à la destruction. Alors Bel, quand il fut venu, Aperçut le vaisseau. Et Bel se tint encore Plein de colère contre les dieux et les esprits des cieux, «Quoi, un homme a pu s’échapper? Qu’aucun homme ne soit sauvé de la destruction.» Ninip ouvrit la bouche et parla: «Qui, si ce n’est Ao a fait connaître ce dessein?» Ao ouvrit la bouche et parla; Il dit au guerrier Bel: «Toi, le plus sage des dieux, guerrier, Vraiment, tu n’as pas pris conseil et tu as fait un déluge. Le pécheur a commis son péché; Celui qui fait le mal a commis son méfait. Sois clément--qu’il ne soit pas retranché des humains--laisse-toi fléchir et qu’il ne périsse pas. Pourquoi as-tu fait un déluge? Que le lion vienne plutôt, et que les hommes soient réduits... Que la famine vienne et que le pays demeure; Qu’Ura (la peste) arrive et que le pays demeure. Ce n’est pas moi qui ai révélé le jugement des grands dieux. Hasisadra a interprété un songe et le jugement des dieux, il a compris.» Voici que sa colère fut apaisée et monta Bel dans le vaisseau; Il prit ma main et me fit lever; Il fit lever et conduisit ma femme à mon côté. Il se tourna vers nous et s’approcha debout: «Jusqu’à présent Hasisadra a été un homme mortel, et Voici que Hasisadra et sa femme, pour vivre comme sont les dieux enlevés, Et habitera Hasisadra, dans un lieu écarté à l’embouchure des rivières.»

Malgré quelques divergences inévitables, et probablement malgré, dirons-nous, des fautes de traduction dans le récit assyrien, les deux textes, celui de la tablette cunéiforme et celui de la Genèse, dans la Bible, se ressemblent étonnamment. Ils résultent évidemment d’une tradition commune; ils ont voulu rappeler des faits analogues. Mais relisez le récit du déluge d’après Moïse, vous sentirez aussitôt quel abîme au point de vue philosophique le sépare du poème chaldéen. D’un côté, un polythéisme grotesque où les dieux «sont tapis comme des chiens», de l’autre un monothéisme sublime nous présentant un Dieu juste, tout puissant, miséricordieux, tel qu’un de nos meilleurs théologiens ne pourrait le désavouer; dans le récit assyrien, une déformation de la divinité, une dégradation, un abaissement sans nom; dans Moïse, une exaltation de l’idée de Dieu qui s’appelle Jéhovah «pour toujours».

On a dit et répété, depuis un siècle et demi, que la narration de Moïse manquait d’unité; que nous nous trouvions en présence de deux récits du déluge, et on appuie ces assertions sur l’emploi successif ou alternatif des mots Élohim et Jéhovah qui tous deux désignent Dieu, sans doute, mais sous des formes différentes; et l’on en tire la conclusion que Moïse, pour son récit, aurait puisé à deux sources distinctes.

Je n’aurai garde de m’immiscer dans cette querelle de mots, où je me sentirais mal à l’aise; je préfère avouer immédiatement que la distinction entre passages Élohistes et Jéhovistes me paraît maintenant quelque peu surannée. Personne en effet, que je sache, parmi les exégètes contemporains, n’a émis la prétention de nier que Moïse n’ait pu avoir sous les yeux des documents multiples pour rédiger la Genèse. Quel historien de nos jours ne s’honorerait d’en faire tout autant?

chapiteaux en forme de lotus, la sobre élégance du dessin, ce temple est l’un des plus gracieux monuments de l’ancienne Égypte.]

Aussi, la critique, depuis les découvertes assyriologiques, s’est-elle aiguillée sur un autre terrain. Après l’accusation portée contre Bérose d’avoir copié Moïse, on a fait volte-face et l’on soupçonne l’auteur de la Genèse d’avoir puisé aux sources babyloniennes: en d’autres termes, outre le défaut d’unité qu’on reproche au récit biblique, ce dernier ne serait, prétend-on, que la déformation ou la copie du déluge chaldéen.

Quoi d’étonnant? ajoute-t-on. Parmi les documents utilisés, pouvaient figurer certaines traditions en honneur chez les Hébreux; or, Abraham avait bien pu les apporter de Chaldée, son pays d’origine.

La question ainsi posée peut être résolue, à mon sens, sans avoir recours à des considérations d’ordre linguistique ou grammatical.

Tout d’abord, les textes, à y regarder de près, sont assez dissemblables; mais ce que nous pouvons affirmer, c’est que l’unité ne fait pas défaut au poème chaldéen. Si donc, vous portez contre Moïse l’accusation du manque d’unité, vous avouez par le fait même, qu’il n’a pas copié la version assyrienne.

J’irai même plus loin et j’espère vous prouver que si l’auteur du récit biblique a pu utiliser des sources diverses, ses documents ne pouvaient être d’origine babylonienne: et c’est ici que l’Astronomie va singulièrement nous aider.

Le récit du déluge dans les tablettes cunéiformes, on ne saurait trop l’affirmer, n’est qu’un épisode d’un long poème chaldéen contenant toute une mythologie astrale: les constellations y jouent un rôle prépondérant, comme la Lune et le Soleil; le zodiaque intervient également et la preuve c’est que la tablette consacrée au déluge est précisément celle du _Verseau_, signe tout indiqué pour conter les exploits du flot vengeur et du roi de l’abîme.

Or, vous aurez beau chercher, presser le texte, vous ne trouverez rien de semblable dans la Genèse.

Au reste, pourquoi Moïse aurait-il utilisé cet amas de fables mythologiques si différentes de ses conceptions? Si d’autre part, nous admettons--ce qui est très vraisemblable--que l’auteur de la Genèse connaissait ces légendes, ce dernier ne pouvait davantage ignorer que déjà les Chaldéens, à l’époque d’Abraham, avaient singulièrement déformé les faits historiques. Mais ce qui est plus fort, c’est qu’en fait les déformations s’étaient opérées de façon inconsciente: les transcripteurs du poème d’Izdubar n’avaient rien inventé, ils n’avaient fait que répéter une leçon apprise. D’où leur venait-elle? D’une tradition antique évidemment. Je l’accorde, mais aussi d’une tradition qui n’était pas même babylonienne dans son origine; et je vais le démontrer.

Dans toute la suite du long poème chaldéen, il est, avons-nous dit, question du Zodiaque; eh bien, aucun des Signes n’est à la place qu’il occupait à l’époque des tablettes; il y a mieux, les constellations qui y figurent sont celles d’un peuple habitant au-dessus du 40e parallèle Nord, alors que la latitude de Babylone est de 4° plus basse environ. Tout cela prouve que non seulement la version chaldéenne du déluge n’a pas pris naissance en Chaldée, mais qu’elle a été arrangée dans son pays d’origine au troisième millénaire avant J.-C. pour le moins.

Ainsi, 3 000 ans avant l’ère chrétienne, il existait une tradition du déluge et cette tradition était déjà déformée et amalgamée à des mythes astrologiques. Si donc l’on admet que Moïse ait puisé à des sources plus pures, nous devons affirmer que ces documents devaient être bien antérieurs aux légendes ayant inspiré les poèmes chaldéens les plus antiques. Cette dernière hypothèse, avouons-le, dépasse toute vraisemblance; la réalité apparaît beaucoup plus simple: Moïse se trouvait en présence d’une tradition d’abord orale et qui s’était transmise jusqu’à lui par les patriarches.

Mais si nous avons pris sur le fait, pour ainsi dire, la façon dont le récit du déluge s’est déformé chez les différents peuples, il reste un autre point à élucider: la naissance même de ce récit; et nous ne pouvons échapper à cette conclusion qu’il y a là l’expression d’une réalité indéniable, presque aussi embarrassante pour ceux qui nient toute révélation, que les mystères dont s’enveloppent les problèmes relatifs à nos origines.

CHAPITRE IX

Les Traditions scientifiques

Nous sommes fort peu renseignés sur nombre de points relatifs à la science des anciens, encore moins sur l’évolution des traditions scientifiques. Cela tient probablement à une cause déjà alléguée au cours des chapitres précédents: les faits scientifiques n’intéressaient pas le vulgaire qui ne les eût pas compris; ces faits restèrent longtemps, ainsi que les explications, l’apanage des initiés, des prêtres, des astrologues, en un mot des savants de l’époque et l’on conçoit que ces derniers n’avaient aucun intérêt à les écrire, c’est-à-dire à les divulguer. Pour en assurer la transmission, l’enseignement oral suffisait.

Nous avons donné un exemple de la division de la circonférence qui est venue jusqu’à nous, mais des quantités de notions ont dû se perdre en route avec la décadence des peuples. La meilleure preuve c’est que sur beaucoup de points, les Grecs ont dû _refaire_ la science, retrouver des formules déjà énoncées avant eux et souvent ils y sont parvenus avec moins de bonheur que leurs devanciers.

La valeur de π, par exemple, rapport de la circonférence au diamètre, mal connue des Grecs, avait certainement été calculée avec exactitude dans l’antiquité. Il semble même qu’elle se précise à mesure que nous remontons la série des âges.

Les Chinois admettaient pour π le nombre 3 au lieu de 3,1416, mais les Japonais employaient 3,16 depuis longtemps[28]. Le _British Museum_ possède un document remontant vers l’an 2000 av. J.-C., le _Papyrus Rhind_, qui prouve qu’à cette époque, la quadrature du cercle hantait déjà les esprits. On y lit, en effet, que le côté d’un carré dont l’aire est égale à celle d’un cercle de rayon donné, est égal à

(16/9)2 ou 162/92 = 256/81;

ceci correspond à un rapport de la circonférence au diamètre égale à 3,16: fort bonne approximation, en vérité, pour l’époque.

[28] Cf. MIKAMI, _Develop. Math. in China and Japon_ (Leipzig, 1912).

Les mesures de la Pyramide de Khéops nous font entendre qu’au moment de sa construction, ce rapport devait être connu avec beaucoup plus d’exactitude. La tradition se serait donc peu à peu altérée ou, dans quelques cas isolés, conservée tant bien que mal.

L’histoire du peuple d’Israël va nous poser de nouveaux problèmes à ce sujet.

Le Ier _Livre des Rois_, dans la Bible, nous donne des détails sur la construction du Temple par Salomon, ce qui nous reporte à mille années environ avant l’ère chrétienne. Nous y lisons, en particulier, que Salomon fit venir de Tyr un nommé Hiram «rempli de sagesse, d’intelligence et de savoir pour faire toutes sortes d’ouvrages d’airain». Hiram exécuta entre autres constructions, la fameuse _Mer d’airain_ à laquelle Arago fait allusion dans son _Astronomie populaire_: «Il faut remarquer que la Bible, dit cet astronome, n’est pas un livre de science, que le langage vulgaire a dû y remplacer souvent le langage mathématique: ainsi on voit quelque part un passage dans lequel il est question d’un vase circulaire qui a _un pied_ de diamètre et _trois pieds_ de circonférence; or tout le monde sait qu’un cercle d’un pied de diamètre a plus de trois pieds de circonférence; ajoutons même que la circonférence du vase en question n’aurait pas pu être assignée mathématiquement, alors même qu’on eût consenti à mettre 150 décimales à la suite du chiffre 3, puisqu’il n’existe pas de commune mesure entre la longueur du diamètre d’un cercle et celle de la circonférence qui le termine»[29].

[29] _Astronomie populaire_, t. III, p. 24.

Et Arago ajoute: «Ces vues sur les objections, tirées du texte de la Bible, sont maintenant admises par les personnes les plus pieuses, même dans la capitale du monde catholique.»

J’ai déjà eu maintes fois l’occasion de faire remarquer combien peu nous devions nous fier à Arago lorsqu’il s’agit de références. Son _Astronomie populaire_ est remplie de fautes, d’erreurs et d’inexactitudes; à propos des chiffres qu’il donne, il faut toujours aller aux sources.

Le passage de la Bible auquel il fait allusion est certainement celui du fameux Vase de Salomon connu sous le nom de _Mer d’airain_. Et comment Arago peut-il parler de _pieds_ à propos de la Bible: ce mot est complètement inusité dans toute l’Écriture; nulle part, il n’y est fait mention de _pied_.

L’unité employée est la coudée sacrée et non la coudée ancienne en usage chez les Égyptiens, les Assyriens, les Phéniciens, les Samiens, etc... voilà ce qu’a démontré autrefois Newton. Or, par une coïncidence merveilleuse, il se trouve que cette coudée sacrée des Hébreux, coudée qu’ils apportèrent en Égypte et qu’ils en remportèrent, coudée qu’ils regardaient de temps immémorial comme un don de Dieu et qu’ils réservaient exclusivement pour les usages sacrés, coudée différente de la coudée profane des Égyptiens, des Babyloniens et de toutes les autres nations, voilà, dis-je, que cette coudée était précisément la coudée pyramidale dont nous avons si longuement parlé, celle qui avait servi à construire la Grande Pyramide.

Si l’on n’admet pas l’origine divine de cette mesure qui est en rapport avec la longueur de l’axe de la Terre, il faut expliquer comment les constructeurs de la Grande Pyramide l’avaient trouvée; comment il se fait que les Hébreux sont arrivés en Égypte munis de cette même unité de longueur. De toute façon, on ne peut échapper à cette conclusion qu’avant l’érection de la Grande Pyramide, il existait sur la Terre un peuple qui possédait cette coudée dont il a transmis la valeur, et aux constructeurs de cet unique monument, et aux ancêtres du peuple d’Israël. Et alors revient la même question angoissante: Où ce peuple inconnu avait-il puisé cette mesure à laquelle nos nations modernes seront obligées de recourir parce qu’elle est _invariable_, comme le faisait remarquer Callet, le savant auteur de nos Tables de Logarithmes?

Mais revenons à la _Mer d’airain_, le fameux vase auquel Arago a fait allusion. Donnons d’abord le texte du Ier _Livre des Rois_ (Ch. VII, 23);

«(Hiram) fit la Mer d’airain fondu. Elle avait 10 coudées d’un bord à l’autre, elle était entièrement ronde et haute de 5 coudées: un cordon de 30 coudées mesurait sa circonférence... Son épaisseur était d’un palme, et son bord était semblable au bord d’une coupe, à une fleur de lis. Elle contenait 2 000 baths, avait 4 coudées de diamètre.» (v. 26 et 38).

Évidemment, on pourrait croire, comme le dit Arago, que l’écrivain sacré s’est contenté de chiffres approximatifs: 10 coudées pour le diamètre, 30 pour la circonférence; mais comment supposer tout de même une erreur aussi grossière de la part de savants de l’époque, très au courant des sciences de leur temps, alors que nous voyons l’auteur du _Papyrus Rhind_, chercher déjà une bonne approximation de la valeur de π, dix siècles auparavant.

Je croirais plutôt à l’explication qu’en a donnée autrefois Piazzi-Smith. Il s’agit simplement du diamètre extérieur et de la circonférence intérieure d’un vase dont l’épaisseur n’était pas négligeable, puisque l’écrivain sacré prend la peine de nous dire que cette épaisseur était d’un _palme_, environ la largeur de la main. Dans ces conditions, nous n’aurions plus le droit d’affirmer que l’auteur ne connaissait pas la valeur de π.

Maintenant, écoutons Piazzi-Smith dissertant sur ce sujet, nous allons voir surgir d’autres mystères.

«Ce vase fut fondu en bronze dans des conditions grandioses, sous une forme et avec des dimensions (6 m. 30 de diamètre) qu’aucun fondeur n’a osé aborder jusqu’ici. Le _Livre des Rois_ nous apprend que sa capacité était de 2 000 baths; la Mer d’airain avait donc à elle seule 50 fois la capacité des 10 bassins d’airain contenant chacun 40 baths[30].

[30] Au chap. III, v. 5 du livre I des Chron., le texte donne 3 000 baths pour capacité de la Mer d’airain; mais c’est là une erreur due à un copiste.

«Cela posé on nous apprend que la Mer d’airain avait 10 coudées d’un bord à l’autre, qu’elle était toute ronde, que sa hauteur était de 5 coudées, qu’un cordon de 30 coudées entourait son contour, et que son épaisseur était égale à la largeur de la main. La première chose à établir est la forme du vase. Quelques-uns l’ont fait cylindrique; le plus grand nombre l’ont fait hémisphérique: cette seconde opinion a pour elle, en outre, de ce que le vase est dit tout rond, le fait que la profondeur est la moitié du diamètre et le témoignage de Josèphe, l’historien du peuple Juif, qui en fait expressément un hémisphère.

«Nous avons déjà dit que les 30 coudées se rapportent à la circonférence intérieure. Considérons donc un vase hémisphérique avec une circonférence intérieure de 30 coudées pyramidales: son diamètre serait de 238,73 pouces pyramidaux; il donnerait pour épaisseur 5,5 pouces, espace que la main d’un homme robuste couvrirait à peu près.

«Dans ce cas, la capacité cubique d’un semblable hémisphère serait 3 562,07 pouces pyramidaux et ce nombre divisé par 50, nombre pyramidal formé de 2 et de 5, donne 71,242 pouces cubes pyramidaux.

«Or, coïncidence étrange, ce dernier chiffre est _à un sept-millième_ près, la capacité de l’Arche d’alliance et du coffre de la Grande Pyramide.»

Cette _Arche d’Alliance_ à laquelle il est fait ici allusion, est celle que Moïse avait construite sous les ordres de Dieu pour y renfermer les _Tables de la Loi_: c’était un coffre en bois de sitim et d’acacia, richement orné, dont la Bible nous donne les mesures en coudées.

Certains égyptologues, comme M. Vernes dont nous avons rapporté les élucubrations à propos du Veau d’or, et quelques autres auxquels l’imagination ne fait jamais défaut, ont vu dans l’Arche renfermant le Décalogue, condition de l’alliance de Jéhovah avec son peuple, une reproduction, une réplique plutôt du _Naos_, petit monument en forme de coffre que les Égyptiens avaient placé sur leur _Bari_ ou barque sacrée. On leur a répondu avec juste raison que le _Naos_ renfermait de véritables idoles, dieux, animaux sacrés, etc., alors que l’Arche des Hébreux, ne contenant rien de semblable, était au contraire une protestation éclatante contre les doctrines de l’idolâtrie. La constatation de Piazzi-Smith vient à point pour réfuter la thèse grotesque et invraisemblable d’une assimilation toute de fantaisie.

Il est certain que Moïse, quoiqu’il eût vécu longtemps en Égypte et qu’il eût appris, au contact des prêtres, les secrets de leur science, n’avait jamais--pas plus qu’aucun Égyptien de son époque--pénétré dans l’intérieur de la Grande Pyramide, restée inviolée jusqu’à nos temps modernes par un mode de fermeture qu’on brisait en l’ouvrant. Or, même en admettant que l’Arche d’alliance n’ait été que la reproduction du _Naos_ égyptien, il resterait à expliquer comment Moïse a pu être amené humainement, à lui donner exactement la capacité d’un coffre enfermé dix siècles avant lui sous des millions de tonnes de pierre.

Il y a plus: ce volume de 71 pouces cubes pyramidaux (exactement 71,242) que nous avons obtenu en divisant la capacité de la Mer d’airain par 50, est non seulement le volume de l’Arche d’alliance et du coffre de la Grande Pyramide mais d’après le texte du _Livre des Rois_ déjà cité, il correspond à la capacité de chacun des vases d’airain construits par Hiram à la demande de Salomon, puisque chaque vase avait une contenance de 40 baths.

Nous sommes donc en présence d’une mesure de capacité extraordinairement remarquable et qui se répète le long des siècles, sans qu’on puisse en apercevoir le mécanisme de transmission. Cette mesure d’ailleurs était elle-même un sous-multiple d’une unité plus considérable; 50 fois 40 baths nous donnent 2 000 baths, contenance du Vase d’airain; or, cette nouvelle mesure de capacité qui vaut 50 fois celle de l’Arche d’alliance et du coffre pyramidal, nous la retrouvons dans la Chambre du Roi de la Grande Pyramide, où elle est représentée par une masse que des joints ménagés dans le lambris de granit lui servant de revêtement, limitent d’une manière apparente.

Allons-nous dire que Salomon ou Hiram, son entrepreneur et architecte, avaient visité l’intérieur de la Pyramide de Khéops et avaient pu calculer la contenance de la Chambre du roi où était déposé le coffre, et celle du coffre lui-même? L’assertion ne tiendrait pas debout.

Alors comment expliquer ces données métrologiques communes à ces trois grands personnages: l’Architecte de la Grande Pyramide, Moïse et Salomon: données impliquant, par leur coudée identique, une unité égale à la dix-millionième partie de l’axe polaire de la Terre, c’est-à-dire des rapports si profonds et si cachés avec les attributs cosmiques du Globe qu’une science antique même très avancée, devait être totalement impuissante à découvrir?

Et c’est là que Piazzi-Smith réapparaît avec son fameux dilemme dont il écarte définitivement la première partie.

«La seule réponse possible, nous dit-il, ne serait-elle pas que le Dieu d’Israël _qui vit pour toujours_, inspira dans ce but et le descendant de Sem, architecte de la Grande Pyramide, et Moïse son prophète, et Salomon son élu et son sage par excellence?»

Nous ne sommes pas obligés évidemment d’accepter les suggestions du savant astronome anglais--je vous l’accorde bien volontiers--mais alors, je vous ferai remarquer que le problème reste irrésolu; plus que jamais persiste la question de l’origine de ces données mystérieuses.

* * * * *

Ce n’est pas sans raison que nos ancêtres ont désigné par le mot Bible l’ensemble des Saintes-Écritures: même à ne les considérer que du côté purement humain, celles-ci restent le _Livre_ par excellence (_Biblione_). Par le style, par l’élévation de la pensée, par l’histoire des peuples en contact avec Israël, elles sont pour le poète, pour le littérateur, pour l’historien et le moraliste, une mine inépuisable. C’est donc encore à la Bible que nous nous adresserons pour pénétrer dans ce monde antique que les inscriptions hiéroglyphes et cunéiformes ne suffisent pas toujours à évoquer.

Nous commencerons par un épisode de l’histoire si captivante de Joseph. On se rappelle que Joseph, fils de Jacob et de Rachel, fut vendu par ses frères à une caravane de marchands ismaëlites qui, de Galaad, allaient en Égypte vendre leurs aromates. Après les péripéties que tout le monde connaît, Joseph, jeté en prison, est appelé devant le Pharaon pour lui expliquer deux songes que ce dernier avait eus la nuit précédente. La scène se passe vers l’an 1960 avant J.-C.

«Dans mon songe, dit Pharaon à Joseph, je me tenais sur le bord du fleuve et voici que montaient du fleuve sept vaches grasses et de belle apparence, et elles se mirent à paître dans la verdure du rivage. Après elles, montaient sept autres vaches, chétives, laides et décharnées; je n’en ai pas vu de pareilles en laideur dans tout le pays d’Égypte. Les vaches chétives et laides dévorèrent les sept premières, les grasses; celles-ci entrèrent dans leur ventre sans qu’il parût qu’elles y fussent entrées; leur aspect était aussi laid qu’auparavant. Et je m’éveillai.

«Je vis encore en songe sept épis qui s’élevaient sur une même tige, pleins et beaux; puis sept épis chétifs, maigres et brûlés par le vent d’orient, qui poussaient après ceux-là. Et les épis maigres engloutirent les sept beaux épis. J’ai raconté cela aux scribes et aucun ne me l’explique.»

«Joseph dit à Pharaon: «Le songe de Pharaon est un; Dieu a fait connaître à Pharaon ce qu’il va faire. Les sept belles vaches sont sept années, et les sept beaux épis sont sept années; c’est un seul songe. Les sept vaches chétives et laides qui montaient après elles, sont sept années et les sept épis vides brûlés par le vent d’orient seront sept années de famine.»

«Ainsi que je l’ai dit à Pharaon, Dieu a fait voir à Pharaon ce qu’il va faire. Sept années de grande abondance vont venir dans tout le pays d’Égypte. Sept années de famine viendront ensuite, qui feront oublier toute cette abondance dans le pays d’Égypte, et la famine consumera le pays. On ne s’apercevra plus de l’abondance qui aura été dans le pays, tant sera grande la famine qui suivra[31].»

[31] _Genèse_, XLI, 14-31.

C’est alors que Joseph conseille au Pharaon d’amasser du blé pendant les sept années d’abondance, afin de subvenir aux besoins de tous pendant la famine qui suivra, puis, le récit continue:

«Les sept années d’abondance qu’il y eut en Égypte étant achevées, les sept années de famine commencèrent à venir, comme Joseph l’avait annoncé. Il y eut famine dans tous les pays, tandis qu’il y avait du pain dans tout le pays d’Égypte... De toute la terre on venait au pays d’Égypte pour acheter du blé auprès de Joseph, car la famine s’était aggravée sur toute la terre[32].»

[32] _Genèse_, XLI, 53-57.

Certains détails de l’histoire de Joseph qui n’avaient pu être donnés que par un homme vivant au milieu des Égyptiens et à la cour des Pharaons, avaient cependant été l’objet de vives critiques de la part d’historiens toujours en quête de prendre en défaut le texte biblique; les découvertes et la lecture des inscriptions ont fait maintenant table rase de ces attaques injustifiées, mais il y a lieu d’insister ici sur ces famines auxquelles l’écrivain sacré fait allusion.

* * * * *

Nous pouvons dire d’abord que cette sorte de fléau est de tous les temps. Avant les facilités de communications, notre contrée a vu de ces périodes où le sol, produisant des récoltes en quantité trop faible pour nourrir ses habitants, la famine se faisait rudement sentir. Ceci explique les déplacements de certaines tribus vers des contrées plus riches. La vallée si fertile du Nil, peu sujette à ces disettes périodiques, fut souvent le rendez-vous des peuples voisins. C’est ce que nous montrent de nombreux documents égyptiens. Sur un tombeau de la XIIe dynastie, par exemple, est représentée l’arrivée d’un chef nomade, un sémite selon toute vraisemblance, accompagné de sa famille et de ses serviteurs; ces étrangers, désignés sous le nom d’_Amu_, racontent les inscriptions, viennent en Égypte poussés par la famine qui désole leur pays et l’officier du Pharaon, Osortésen II, subvient aux besoins de tous, en faisant cultiver les champs et en donnant de quoi se nourrir aux plus nécessiteux[33].

[33] Cf. BRUGSON, _Histoire de l’Égypte_. L’auteur donne la représentation de la scène dont il est question ici.

Les déplacements des Hyksos, qui amenèrent ces nomades de l’Arabie septentrionale en Égypte n’eurent probablement d’autres causes que les sécheresses prolongées. De même, c’est la famine au pays de Chanaan, qui poussa ses habitants vers la vallée du Nil.

* * * * *

Toutefois, malgré le limon fertilisant apporté par son fleuve, l’Égypte ne fut pas exempte de ces sortes de tribulations. La sécheresse en Abyssinie amena souvent la famine sur la terre des Pharaons. Dans des temps plus proches, quelques siècles après l’invasion arabe (640 ap. J.-C.), des famines y sévirent à plusieurs reprises durant la période qui s’étend de 900 à 1 300 après J.-C. La plus terrible, comme la plus longue, dura sept années: de 1 065 à 1 072.

Joseph fut le ministre d’un roi-pasteur, car les Hyksos avaient déjà envahi l’Égypte et la famine qui se fit sentir sous ce Pharaon de race sémitique nous est confirmée par des documents où Joseph est désigné sous le titre babylonien d’Abrek, Abarakhu étant à Babylone le nom d’un des cinq grands officiers de l’état.

Maintenant une question se pose naturellement: Laissant de côté pour le moment le texte si explicite de l’Écriture, Joseph pouvait-il, scientifiquement, prévoir une période de famine?

Voyons tout d’abord ce que la science nous enseigne à l’heure actuelle sur ce sujet. Tout le monde a entendu parler des taches solaires. Les anciens les connaissaient fort bien, car un grand nombre d’entre elles sont visibles à l’œil nu. Ovide ne nous raconte-t-il pas qu’à la mort de César, le Soleil parut obscurci. En l’an 807 de notre ère, on croit voir passer Mercure sur l’astre du jour; en 840, Vénus a le même honneur: or, dans les deux cas, ces planètes sont invisibles sans instruments grossissants; c’étaient donc des taches qu’on avait aperçues.

Les auteurs du Moyen-Age ont souvent signalé des _signes_ dans le Soleil. Les écrivains sacrés emploient les mêmes expressions à propos de la fin du monde; ce qui prouve que dans l’antiquité le phénomène des taches était connu des observateurs. De fait, les Chinois avaient noté la présence des taches bien longtemps probablement avant l’ère chrétienne, mais leurs annales anciennes sont si sujettes à caution qu’on ne saurait rien préciser sur ce point. Toutefois, en ce qui concerne la réalité de ces formations, signalées par les observateurs de l’Extrême-Orient, aucun doute ne peut subsister: dans leur littérature, les taches sont comparées tantôt à un œuf, tantôt à une datte ou à une prune. L’ouvrage de Ma-Twa-Lin contient un tableau remarquable de 45 observations de ce genre, faites entre 301 et 1205, c’est-à-dire dans un intervalle de 904 années.

Toutefois, c’est seulement après 1610, date de l’invention des lunettes, qu’on arrive à découvrir la périodicité du phénomène: tous les _onze ans_ environ et en moyenne, il y a recrudescence de taches sur le Soleil; c’est là pour ainsi dire une des formes de l’activité de notre astre central, le maximum de taches correspondant, ainsi que je l’ai démontré dès 1900, dans le _Problème solaire_, à une élévation de température des enveloppes du Soleil.

Près d’un siècle avant moi, d’ailleurs, le fait avait été pressenti par Sir William Herschel, au moyen de considérations extrêmement curieuses. Après s’être demandé si les variations des taches ont quelque influence sur la rigueur ou la douceur des saisons, cet astronome pense que nous avons des éléments pour résoudre la question, indirectement tout au moins, dans l’influence des rayons solaires sur la végétation et la culture du froment en Angleterre: «N’y a-t-il pas là, écrit-il en 1801, un critérium certain de la quantité de lumière et de chaleur émise par le Soleil, puisque le prix du blé représente exactement la rareté ou l’abondance de sa production absolue dans notre région?»

«En examinant la période comprise entre 1650 et 1713, il semble probable, ajoute-t-il, d’après le cours normal du blé, qu’il se produisait une rareté ou un défaut temporaire de la végétation en général quand le Soleil _n’avait pas de taches_; ces apparences seraient donc les symptômes d’une émission abondante de lumière et de chaleur[34].»

[34] Cf. TH. MOREUX, _Les Énigmes de la Science_ (Doin éd., Paris).

Et il conclut que les conditions de sécheresse et d’humidité peuvent fort bien dépendre de la quantité des rayons solaires qui nous sont envoyés.

Au cours de mes travaux sur le Soleil, j’ai eu l’idée de vérifier les vues intuitives d’Herschel, en tablant non plus sur une région déterminée, mais sur la terre entière. Eh bien, vous pouvez voir sur le tableau dressé par moi à la fin du siècle dernier, que la courbe de production du blé dans le monde suit pas à pas celle de l’activité solaire manifestée par les taches; les deux maxima coïncident à une année près. (_Voir le diagramme_, page 169.)

A la quantité de chaleur reçue du Soleil, s’ajoute aussi le taux de sécheresse et d’humidité. En fait, dans les régions tropicales où le climat est plus régulier que chez nous, les alternances de pluie ou de sécheresse sont régies par le cycle solaire de 11 ans, le maximum de pluie coïncidant avez une recrudescence des taches.

A Bogota, à Ceylan, dans les Indes, c’est un fait bien connu que 5 ou 6 années de sécheresse alternent avec 5 ou 6 années d’humidité; et cette distribution est calquée sur la variation du cycle solaire. C’est à tel point qu’aux Indes, par exemple, la famine arrive à peu près tous les _onze_ ans. Toutefois, il ne faut pas chercher dans l’allure des courbes une régularité mathématique. On a observé en effet des minima éloignés de 8 ans 2/10 et on en a signalé aussi dont l’intervalle était de près 15 ans, de 1 784,7 à 1 798,3 par exemple.

Pour les maxima, les différences sont encore plus accusées: nous connaissons une période de 7 ans 3/10 seulement, une période de 13 et une autre de plus de 16 ans (de 1 788,1 à 1 804,2).

Les 7 années d’abondance, suivies de 7 années de famine, annoncées par Joseph et que la Bible nous assure s’être réalisées, sont donc tout à fait vraisemblables; mais, en raison de l’irrégularité des périodes solaires dont la cause nous échappe, aucun astronome actuel n’est en mesure d’affirmer en quelle année tombera exactement tel ou tel maximum de taches, de pluies, etc... A moins de supposer chez Joseph une science humaine si extraordinaire qu’elle ait dépassé de beaucoup la nôtre, sa prévision d’abondance et de disette _pour une année définie_, reste donc, humainement parlant, l’un des faits les plus mystérieux et les plus incompréhensibles que nous offrent l’Écriture.

pas-à-pas la courbe des taches solaires. (Diagramme dressé par l’Abbé MOREUX.)]

On pourrait alléguer, semble-t-il, que la prédiction pouvait n’être qu’approximative et que le futur ministre du Pharaon avait fort bien pu se baser sur une loi empirique, c’est-à-dire expérimentale et semblable en tout point à celle que nous possédons, puisqu’il suffit d’observer un grand nombre de cycles solaires et d’en déduire une moyenne. Joseph aurait eu ainsi, à un ou deux ans près, l’époque d’un maximum de taches, donc d’humidité et de sécheresse consécutive: les considérations que je vais développer sommairement sont de nature à montrer la fragilité d’une telle hypothèse.

L’alternance des périodes sèches et pluvieuses en corrélation avec le cycle undécennal des taches solaires, cesse d’être nettement marquée en dehors de la région tropicale. Les fluctuations de la pluie offrent moins d’amplitude à mesure qu’on s’éloigne de l’équateur et parfois on rencontre des années très pluvieuses dans une période qui, à ne considérer que la courbe des taches, devrait être sèche. Mais comme l’activité solaire est sujette à des soubresauts qui renforcent certains maxima, ces derniers finissent seuls par se traduire sur la courbe des pluies.

En fait, il paraît à peu près prouvé aujourd’hui que ces à-coups se font sentir toutes les trois périodes, c’est-à-dire que tous les 35 ans environ, l’activité solaire augmentant, nous constatons une recrudescence de pluies. Cette pluviosité s’accuse surtout par le niveau des grands lacs qui est soumis à une oscillation périodique de même durée que les phénomènes enregistrés à la surface du Soleil[35].

[35] Sur les rapports de la climatologie avec le Soleil, voyez TH. MOREUX, _Où en est l’Astronomie?_ et les _Énigmes de la Science_; ou encore: _Le Soleil et la Prévision des temps_.

Malheureusement, là encore, aucune régularité absolue dans l’amplitude: tout se passe comme si, à côté des cycles de 11 ans et de 35 ans, il en existait un troisième, séculaire celui-là, qui vient interférer avec les deux premiers. Ceci expliquerait ces longues accalmies solaires où les maxima sont peu accusés et ces grandes périodes caractérisées par de larges variations.

Envisagée à la lueur de ces considérations, la climatologie de l’Égypte nous apparaît extrêmement complexe. A ne considérer que la latitude, il est évident que la pluviosité en Égypte et dans toute la région avoisinante, doit refléter les cycles solaires de 11 ans et de 35 ans. Les disettes auraient donc dû s’y faire sentir _à peu près_ périodiquement, sans qu’on puisse cependant les prédire exactement à deux ou trois années près.

En réalité, l’Histoire nous apprend que les famines étaient assez fréquentes dans les pays limitrophes de l’Égypte, mais il était loin d’en être ainsi dans la vallée du Nil. C’est qu’en fait, cette vallée assez étroite devait surtout sa fertilité, non aux pluies périodiques, mais aux inondations de son fleuve.

Le mécanisme de ces crues était inconnu des anciens Égyptiens aux yeux desquels le Nil n’apparaissait qu’entre Éléphantine et l’île de Philæ, près de la cataracte de Syène. Nous sommes un peu mieux renseignés aujourd’hui. Les «larmes d’Isis pleurant son époux» et amenant les débordements du fleuve ont une double origine: d’abord, les pluies annuelles qui s’abattent régulièrement sur la partie supérieure de son cours, c’est-à-dire à 6 000 kilomètres de son embouchure, et qui viennent grossir ses puissants affluents; puis, les eaux des grands lacs Victoria et Albert-Nyanza auxquels il sert pour ainsi dire de déversoir naturel.

relation entre l’activité solaire et certains phénomènes terrestres d’ordre surtout climatologique.]

Or, ces lacs sont dans la région équatoriale et leur niveau, mieux encore que celui des lacs européens, reflète toutes les vicissitudes de l’activité solaire.

Pour que la famine arrive en Égypte, il est donc surtout nécessaire que le manque d’eau se fasse sentir de ce côté; cette circonstance, jointe à des minima de pluie en rapport avec l’état du Soleil, peut seule amener une disette marquée; tout cela est évidemment soumis à des lois, mais si nous commençons à soupçonner ces dernières, nous sommes loin de les avoir entièrement mises au jour.

Vous le voyez maintenant, la prédiction des famines pour l’Égypte, plus encore que pour les autres contrées, offre d’inextricables difficultés. Raison de plus pour nous émerveiller de l’interprétation exacte que donna Joseph des songes du Pharaon. Nous ne pouvons supposer un instant que les Égyptiens et les Hébreux soient arrivés par la seule observation à concevoir le mécanisme des inondations du Nil, liées en partie aux fluctuations de l’état physique du Soleil. Alors, d’où Joseph tenait-il sa faculté de prédire exactement une période d’abondance suivie d’une famine d’égale durée? Humainement, le fait est inexplicable et aussi mystérieux que la valeur de la coudée sacrée.

L’histoire de Joseph n’est pas le seul exemple relatif à la science que la Bible offre à nos méditations, mais il faut se borner sous peine d’allonger indéfiniment ce chapitre. Toutefois, pour terminer, on me permettra de citer un étrange calcul auquel s’est livré un astronome à propos de deux passages de _Daniel_, dans la Bible.

On sait que Daniel enfant avait été emmené en captivité à Babylone par Nabuchodonosor après la prise de Jérusalem (606 av. J.-C.) Le roi le fit venir bientôt à la cour avec deux autres jeunes Hébreux, afin «qu’ils apprissent la littérature et la langue des Chaldéens»[36] c’est-à-dire l’étude des livres sacrés confiée aux prêtres et qui comprenaient outre l’astrologie, l’astronomie et la météorologie de l’époque.

[36] DANIEL, I, 4.

Or, parmi les prophéties que Daniel fit plus tard, il en est une qui a de tout temps exercé la sagacité des exégètes. Il y est question de deux périodes de temps mystérieuses: la première, formée _d’un temps_, _d’un demi-temps_ et de _deux temps_ est de 1 260 années; la seconde est de 2 300 soirs et matins, jours ou plutôt _années_, si l’on se réfère à d’autres textes analogues où la longueur de la période est plus clairement désignée[37]. A quoi se rapportent ces nombres? Il était naturel qu’on cherchât du côté de l’Astronomie et voici l’interprétation qu’en a donnée de Chéseaux.

[37] DANIEL, VIII, 12 et VIII, 14.

Ce savant est d’ailleurs bien connu; c’est lui qui, en mars 1744, découvrit la belle comète qui porte son nom. Il l’aperçut pour la première fois à Lausanne, en Suisse, où il exerçait l’Astronomie; l’astre était composé de six appendices lumineux courbes, disposés en éventail, particularité assez rare dans le domaine cométaire. Entre autres études, de Chéseaux nous a laissé un ouvrage introuvable en France aujourd’hui, mais qui a été conservé à la bibliothèque de Lausanne; il est intitulé: _Remarques sur Daniel_.

Pour comprendre comment l’auteur a été amené à écrire sur un tel sujet, il faut savoir que de Chéseaux avait découvert le cycle de 315 ans, après lequel le Soleil et la Lune reviennent, à 7 ou 8 minutes d’arc près, au même point du ciel d’où ils étaient partis. Or, ce nombre 315 est précisément le quart de 1 260, nombre de Daniel. De Chéseaux en conclut que la période de 1 260 ans devait être, elle aussi, un cycle luni-solaire.

En effet, après 1 260 années juliennes, le Soleil et la Lune reviennent à 1/2 degré près au même point de l’écliptique.

Examiné de la même manière, converti en une période de 2 300 ans, le second nombre de Daniel s’est montré un cycle aussi parfait; donc l’erreur, dix fois moindre que celle du cycle de Callipe[38] était exactement celle du cycle de 1 260 ans.

[38] Callipe vivait en Grèce au IVe siècle av. J.-C. Il avait précédemment amélioré les calculs de ses devanciers, concernant les cycles solaire, lunaire et planétaire.

Cette égalité d’erreur forçait à conclure que la différence entre les deux cycles--soit 1 040 ans--devait être elle-même un cycle parfait, à la fois solaire, lunaire et diurne, cycle longtemps cherché par les astronomes qui avaient fini par le déclarer chimérique ou impossible. Son accord avec les observations et les Tables astronomiques les plus célèbres est extraordinaire. Les positions qu’il donne diffèrent moins des positions réelles que celles des Tables ne diffèrent entre elles; l’erreur commise est moyenne entre les erreurs des Tables: 0′,45 pour le Soleil; 0′,26 pour la Lune.

Le Soleil fait 1 040 révolutions par rapport au premier point du Bélier, en 379 852 jours; or, la Lune par rapport au Soleil, accomplit le même nombre de révolutions complètes dans le même laps de temps. Le cycle de Daniel donne pour la longueur de l’année tropique 365 jours 5 h. 48 m. 55 s. alors qu’on admet aujourd’hui la même valeur à 9 secondes près.

A ce résultat déjà extraordinaire pour l’époque, s’en ajoute un autre signalé encore par de Chéseaux. Dans l’année 652, date très rapprochée de la prophétie de Daniel, l’équinoxe de printemps, le solstice d’été et l’équinoxe d’automne arrivèrent tous trois à la même heure, à midi, au méridien de Jérusalem, ainsi que l’exige le mouvement qui résulte de la période de 1 040 ans!

Qui donc, conclut de Chéseaux, a pu amener Daniel à faire allusion à des périodes ayant des rapports si merveilleux avec le mouvement des astres?

Dans une lettre datée du 12 juin 1771, le savant astronome de Mairan écrivait à ce sujet à de Chéseaux: «Il n’y a pas moyen de disconvenir de ces vérités et de ces découvertes, mais je ne puis comprendre comment et pourquoi elles sont ainsi réellement renfermées dans l’Écriture.»

Déjà, l’Académie des sciences, sur le rapport de Cassini, avait déclaré toutes les méthodes suivies pour le calcul des mouvements du Soleil et de la Lune, déduites du cycle de Daniel et de l’arrivée des équinoxes et du solstice au méridien de Jérusalem, très démontrées et parfaitement conformes à l’astronomie la plus exacte.

* * * * *

Depuis, la question a été étudiée par des astronomes modernes[39], Bell Dawson, E. W. Maunder, le Docteur H. Grattan Guinness et tous ont conclu que, quelle que soit la signification intrinsèque de la prophétie de Daniel, les nombres mis en avant appartiennent à un cycle astronomique extrêmement parfait. Ce cycle était certainement inconnu des Chaldéens, aux yeux desquels Daniel passait effectivement pour un des plus grands savants de l’époque.

[39] Cf. GR. GUINNESS, _Creation centred in Christ_, p. 344 et E. W. MAUNDER, _Astronomy of the Bible_, p. 337.

* * * * *

Ainsi, la science dont a fait preuve le prophète hébreu est presque aussi déconcertante que les faits incroyables de la Grande Pyramide. D’un côté, une étude approfondie des mouvements célestes qui force même actuellement notre admiration et dont les conclusions ne seront retrouvées que longtemps après; de l’autre, un monument impérissable venant ouvrir l’ère de l’architecture, non par un début insignifiant, destiné à s’accroître à travers les siècles sous forme de progrès lents et continus, mais par un élan de science, de majesté et d’excellence incomparables, atteignant d’un seul coup un idéal que, peut-être, l’humanité ne dépassera jamais.

jours dans notre semaine.]

CHAPITRE X

Science et Cosmogonie

Le problème de nos origines a de tout temps attiré l’attention des penseurs: L’homme qui réfléchit veut savoir d’où il vient, et l’attrait du mystère de son passé n’a d’égal que celui de sa destinée. Voilà pourquoi les essais de Cosmogonie sont toujours d’actualité; pour le savant, ils ont un autre avantage; ils marquent pour ainsi dire, les étiages atteints au cours des siècles par le développement de la pensée; toutes les cosmogonies sont en effet des œuvres de synthèse fixant les progrès de l’esprit humain dans les domaines les plus divers.

Toutefois, mon but, en écrivant ce Chapitre, n’est pas précisément de retracer les efforts de la science à travers les siècles, pour nous fournir la solution de cette énigme sans cesse renaissante; je l’ai essayé à différentes reprises et je renvoie le lecteur à mes travaux sur ce sujet passionnant. Je voudrais aujourd’hui me placer à un autre point de vue qu’aucun de mes prédécesseurs n’a encore envisagé.

Quand on étudie les anciennes cosmogonies, on ne peut se défendre d’un sentiment qui s’impose malgré soi de la manière la plus impérieuse: à côté de divergences de vues, de détails souvent enfantins, parfois burlesques, on aperçoit des affirmations toujours identiques. D’où cela peut-il provenir? Les peuples, pensera-t-on, ont pu se copier les uns les autres. Cette raison, exacte tout au plus pour les Romains qui ont imité les Grecs, pour ces derniers qui ont puisé chez les Égyptiens, etc... ne saurait être valable pour certaines nations de l’antiquité, fort éloignées les unes des autres. Il est douteux, par exemple, que les Chinois aient copié les Hindous, les Égyptiens, etc... ou inversement.

Mais il reste une autre hypothèse: Tous les peuples n’auraient-ils pas puisé primitivement à une tradition commune, transmise d’abord oralement à travers la longue série des siècles, puis fixée irrévocablement à une certaine époque à l’aide de l’écriture et cela dans chaque nation particulière?

Cette théorie qui nous a donné les meilleurs résultats au cours de nos précédentes investigations, est la seule qui puisse expliquer divergences et points de contacts: les altérations inévitables ont amené la diversité; les traits communs attestent l’unité d’origine.

C’est à ce point de vue quelque peu nouveau qu’il convient d’examiner les cosmogonies anciennes et plus particulièrement celle de Moïse consignée dans la _Genèse_.

Il y a quelque cinquante ans, nombre d’exégètes avaient cherché à accorder le récit biblique avec les données de la science à leur époque: l’idée ne manquait ni de hardiesse, ni de grandeur. Concordistes et anticoncordistes croisèrent le fer en des joûtes savantes restées dans toutes les mémoires. Depuis, le vent a tourné, et les idées se sont orientées dans une tout autre direction.

Au reste, on a fait observer que la Bible n’a jamais eu la prétention d’exposer une doctrine scientifique et l’on a eu raison; mais cependant, les faits qu’elle énonce sont-ils exacts ou ne le sont-ils pas? Sont-ils symboles ou réalités historiques?

Entre temps, des documents précieux émanés de l’autorité ecclésiastique qui, seule, a mission de donner une interprétation vraie des Écritures, sont venus à point pour éclairer la route. Dans son Encyclique du 18 novembre 1893, Léon XIII, faisant siennes les idées de saint Augustin, nous rappelait les paroles du célèbre Docteur: «L’esprit de Dieu qui parlait par la bouche des écrivains sacrés, n’a pas voulu enseigner aux hommes ces vérités concernant la constitution intime des objets visibles, parce qu’elles ne devaient leur servir de rien pour leur salut[40].» «Ces auteurs, ajoute Léon XIII, décrivent les objets et en parlent, ou par une sorte de métaphore, ou comme le comportait le langage usité à cette époque. De même, dit-il encore, à propos de l’interprétation des Écritures par les Pères de l’Église, il faut distinguer avec soin dans leurs explications ce qu’ils donnent comme concernant la foi ou comme lié avec elle, ce qu’ils affirment d’un commun accord.»

[40] SAINT AUGUSTIN, _De Gen. ad. litt._, II, ch. IX, 20.

L’autre document émane de la Commission biblique dont les décisions ont été ratifiées par le chef Suprême de l’Église. Après avoir constaté l’historicité des trois premiers chapitres de la _Genèse_, cette Commission officielle laisse libre chacun de nous d’interpréter, après mûr examen, suivant sa propre opinion, les passages de ces chapitres que les Pères et les Docteurs ont diversement compris sans rien enseigner de certain, sauf réserve du jugement de l’Église et en se maintenant dans les analogies de la foi.

A la question suivante: «Faut-il régulièrement et toujours chercher dans le premier chapitre de la _Genèse_ la propriété du langage scientifique?» la Commission répond: _Non_.

«Dans la dénomination et la distinction des six jours dont parle la _Genèse_ au chapitre premier, le mot hébreu _yôm_ (jour) peut-il être pris, soit au sens propre pour un jour naturel, soit au sens impropre pour un certain espace de temps, et cette question est-elle librement ouverte aux discussions des exégètes?» A cette question finale, la Commission biblique a répondu carrément: _Oui_.

On nous a souvent reproché, à nous hommes de science catholiques, de ne pouvoir aborder certaines questions qu’à la condition d’abdiquer notre jugement d’esprit raisonnable; c’est là une très grosse erreur encore trop répandue malheureusement dans le grand public.

En ce qui concerne l’interprétation du premier chapitre de la _Genèse_, les textes officiels, dont je viens de donner le résumé, nous mettent au contraire tout à fait à l’aise. Voilà ce que nous devons proclamer très haut et c’est la principale raison pour laquelle j’ai tenu à les transcrire ici.

L’Église, en la circonstance, fait preuve de la plus grande sagesse. Le système du _concordisme_ poussé à l’excès est un exercice dangereux: Le texte biblique est en effet immuable, alors que la Science est en perpétuel devenir; mais d’un autre côté la Bible est écrite dans une langue beaucoup moins riche que la nôtre, et certaines expressions resteront longtemps encore entourées d’obscurités. Dans ces conditions, ne serait-il pas téméraire de vouloir tout expliquer?

Ces réserves admises, il faut dire aussi qu’à l’heure actuelle, quoi qu’en pensent certains savants et quelques exégètes, la Cosmogonie est devenue une véritable science avec ses principes et ses lois: d’un côté, elle se rattache à l’Astronomie physique, à l’observation, et de l’autre elle s’appuie sur les fondements de la Mécanique céleste, l’une des plus belles conquêtes de la pensée humaine; elle est aussi tributaire de la Géologie à laquelle elle peut demander une aide précieuse.

Sans doute, il reste encore bien des problèmes irrésolus; le mécanisme du point de départ de nos origines nous échappe, mais sur beaucoup de points, malgré la diversité apparente des systèmes, nous avons de bonnes précisions.

Je n’étonnerai personne néanmoins, en disant que la plupart des exégètes n’ont de la science cosmogonique que des aperçus de seconde main, mauvaise posture, en vérité, pour situer à leur véritable place, les notions acquises et les corollaires douteux, pour distinguer en un mot le certain du probable.

L’hébreu que j’ai appris dans ma jeunesse, je l’ai acquis en vue spécialement d’essayer de comprendre la _Genèse_, et depuis, c’est-à-dire pendant vingt-cinq ans, je n’ai cessé de m’occuper de Cosmogonie. Après avoir étudié tous les systèmes, je me suis laissé aller à édifier à mon tour une théorie de l’origine et de la formation du système solaire. Hypothèse évidemment, mais qui a au moins le mérite d’être la dernière, de tirer profit, par conséquent, des progrès de mes devanciers. D’ici cinquante ans, d’autres idées surgiront, mais ce qui est acquis restera, comme demeurent certaines pierres de l’édifice commencé il y a plus d’un siècle. (Voir _Origine et Formation des Mondes_, par Th. Moreux).

J’ouvre ici une parenthèse et je demande à mes lecteurs de ne point voir en ces détails personnels un amour-propre d’auteur; mieux que personne, j’ai pu au cours de mes études, apprécier la vanité de la science humaine qui nous montre le néant de notre intelligence vis-à-vis de l’infini s’offrant sans cesse, mais se dérobant toujours à nos investigations. Comme H. Fabre, l’éminent naturaliste de Sérignan, je sais que plus j’apprends, mieux je comprends que je ne sais rien, et cependant, si, en lisant le récit de la _Genèse_ écrit par Moïse, je vois quelque accord avec ce que la science m’a appris de plus certain, qui donc me déniera le droit de l’affirmer et de le publier?

Qui donc oserait me reprocher une telle manière d’agir en tout point si conforme à la pure doctrine enseignée par Léon XIII: «Ainsi, nous dit l’Encyclique _Providentissimus Deus_, la connaissance des faits naturels sera-t-elle d’un secours efficace pour celui qui enseignera l’Écriture sainte; grâce à elle, en effet, il pourra plus facilement découvrir et réfuter les sophismes de toutes sortes dirigés contre les Livres sacrés.»

«Aucun désaccord réel ne peut exister entre la Théologie et la Physique, pourvu que toutes deux se maintiennent dans leurs limites, prennent garde, suivant la parole de saint Augustin, de ne rien affirmer au hasard et de ne pas prendre l’inconnu pour le connu[41].»

[41] _In Gen. op. imperf._, IX, 30.

Revenons maintenant à notre sujet.

Le récit de la Création par Moïse est placé au début de la _Genèse_. Comme les versions qu’on trouve un peu partout sont parfois inexactes et souvent paraphrasées, je crois bon de donner ici le texte traduit à peu près mot à mot sur l’hébreu et rétabli dans son ordre primitif, en tenant compte des différentes sources approuvées[42].

[42] Vulgate, Septante et Italique.

LA CRÉATION D’APRÈS LA _Genèse_

1) Au commencement Élohim créa les Cieux et la Terre. 2) Or, la Terre était invisible et sans forme; Les ténèbres étaient à la surface de l’Abîme, Et l’Esprit d’Élohim planait sur les eaux. 3) Élohim dit: «Qu’il y ait de la lumière», Et il y eut de la lumière. 4) Élohim vit que la lumière était bien. Élohim sépara la lumière d’avec les ténèbres. 5) Et Élohim nomma la lumière jour, et les ténèbres nuit. Il y eut soir, il y eut matin: un jour.

6) Élohim dit: «Qu’il y ait une expansion entre les eaux, Et qu’il soit une séparation entre les eaux et les eaux.» Et il en fut ainsi. 7) Élohim fit donc l’expansion[43]. Et il sépara les eaux qui sont au-dessous de l’expansion, des eaux qui sont au-dessus de l’expansion. 8) Et Élohim nomma l’expansion ciel. Élohim vit que l’expansion était bien. Et il y eut soir, et il eut matin: second jour.

[43] Certains auteurs traduisent par _étendue_; nous verrons plus loin que le vrai sens est _une expansion_.

Dans tout le morceau, les chiffres en regard du texte correspondent aux versets du 1er chap. de la _Genèse_. Les coupures me sont personnelles; je les ai introduites ici pour mieux faire ressortir les diverses idées, mais elles n’existent pas dans le texte qui n’est pas un poème.

9) Élohim dit: «Que les eaux qui sont sous le ciel se rassemblent en un seul lieu, et que le sec paraisse.» Et il en fut ainsi. Et les eaux qui sont sous le ciel se rassemblèrent en une même masse, et le sec apparut. 10) Élohim nomma le sec terre et nomma mer le rassemblement des eaux. Et Élohim vit que cela était bien. 11) Élohim dit: «Que la terre produise la verdure, De l’herbe portant semence selon son espèce, Des arbres portant un fruit selon leur espèce, ayant en lui leur semence sur la terre.» Et il en fut ainsi. 12) Et la terre produisit de la verdure, De l’herbe portant semence selon son espèce Et des arbres donnant du fruit ayant en lui leur semence selon leur espèce. Et Élohim vit que cela était bien. 13) Il y eut soir et il y eut matin: troisième jour.

14) Élohim dit: «Qu’il y ait des luminaires dans l’étendue des cieux pour distinguer le jour d’avec la nuit. Qu’ils servent de signes et pour les époques, et pour les jours, et pour les années 15) Et qu’ils servent de luminaires dans l’étendue des cieux pour luire sur la terre.» Et il en fut ainsi. 16) Élohim fit donc les deux grands luminaires: Le plus grand luminaire pour présider au jour; Le plus petit luminaire pour présider à la nuit; Et aussi les étoiles. 17) Et Élohim les plaça dans l’étendue des cieux pour luire sur la terre, Et pour présider au jour et à la nuit, 18) Et pour distinguer la lumière des ténèbres. Et Élohim vit que cela était bien. 19) Et il y eut soir, et il y eut matin: quatrième jour.

20) Élohim dit: «Que les eaux foisonnent d’une multitude d’êtres animés, Et que les volatiles volent au-dessus de la terre, sur la face de l’étendue des cieux.» Et il en fut ainsi. 21) Élohim créa donc les grands monstres marins, Et toutes sortes d’êtres animés rampants dont pullulent les eaux, et selon leurs espèces, Et toutes sortes de volatiles ailés selon leurs espèces. Et Élohim vit que cela était bien. 22) Élohim les bénit en disant: «Soyez féconds, multipliez-vous et remplissez les eaux des mers, Et que les volatiles se multiplient sur la terre.» 23) Et il y eut soir, et il y eut matin: cinquième jour.

24) Élohim dit: «Que la terre fasse sortir des êtres vivants selon leurs espèces: Bétail, êtres rampants et bêtes de la terre, selon leurs espèces.» Et il en fut ainsi. 25) Élohim fit donc les bêtes de la terre selon leurs espèces, du bétail selon son espèce et tous les êtres qui rampent sur le sol suivant leurs espèces. Et Élohim vit que cela était bien. 26) Élohim dit: «Faisons l’homme à notre image, selon notre ressemblance, Et qu’il domine sur les poissons de la mer, sur les volatiles des cieux, sur le bétail, sur toute bête de la terre et sur tout être rampant qui rampe sur la terre.» 27) Élohim créa l’homme à son image; A l’image d’Élohim, il le créa; Mâle et femelle, il les créa. 28) Élohim les bénit et Élohim leur dit: «Soyez féconds, multipliez-vous, remplissez la terre et l’assujettissez. Dominez sur les poissons de la mer, sur les volatiles des cieux, et sur toute bête de la terre et sur tout être rampant qui rampe sur la terre.» . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 31) Et Élohim vit que tout ce qu’il avait fait était très bien. Il y eut soir, et il y eut matin: sixième jour.

1) Alors furent achevés le ciel et la terre et toute leur ordonnance[44]. 2) Élohim acheva au sixième jour l’œuvre qu’il avait voulu faire, Et au septième jour il se reposa de toute l’œuvre qu’il avait voulu faire. 3) Élohim bénit le septième jour et le consacra, Parce qu’en ce jour-là, il avait cessé l’œuvre entière de la création. 4) Telles sont les origines du ciel et de la terre quand ils furent créés.

[44] Ce verset commence le chap. II de la _Genèse_.

Nous reviendrons sur la haute portée morale et intellectuelle du récit de Moïse, mais auparavant, voyons si pour sa rédaction, l’écrivain sacré a puisé, comme on l’a prétendu, à des sources profanes.

Le peuple hébreu étant descendu d’Abraham, né lui-même à Ur, en Chaldée, la narration de la _Genèse_ a dû contracter plus d’un emprunt, dit-on, aux légendes assyrio-chaldéennes.

Avant la découverte des inscriptions cunéiformes, nous n’avions que de vagues données sur les idées que pouvaient se faire de la création les premiers habitants de la Mésopotamie; un récit de Bérose et un autre de Damascius étaient bien insuffisants pour nous renseigner, lorsqu’en 1875, M. G. Smith exhuma de la bibliothèque de Ninive, des briques contenant une cosmogonie chaldéenne. C’est un long poème composé de 12 tablettes, hélas! affreusement mutilées, mais dont les fragments, tels quels, n’en sont pas moins fort intéressants. Ils ne datent à la vérité que de l’an 670 avant J.-C.; toutefois les mythes astraux qu’ils contiennent, prouvent, comme pour le poème d’Izdubar, que nous sommes en présence de copies d’originaux remontant à vingt siècles en arrière pour le moins. Ils sont donc bien antérieurs à Moïse, et Abraham a pu en avoir connaissance.

Quelques extraits suffiront ici pour notre but: La première tablette suppose le chaos et nous raconte la génération des dieux.

Autrefois ce qui est en haut ne s’appelait pas encore le ciel; Et ce qui est en bas sur la terre n’avait pas de nom. L’abîme infini fut leur origine. La mer qui a tout engendré, était un chaos. Les eaux furent rassemblées ensemble. Alors C’était une obscurité profonde, sans aucune lueur, un vent d’orage sans repos. Autrefois les dieux n’existaient pas encore, Aucun nom n’était donné, aucun destin déterminé. Et furent faits les grands dieux; Le dieu Lakmu, le dieu Lakamu existèrent seuls... Un grand nombre de jours et un long temps s’écoula... Le dieu Anu...

Les trois tablettes suivantes n’ont pas été retrouvées; un fragment de la quatrième se rapporte au dessèchement de la terre.

La cinquième tablette correspond au quatrième jour de notre _Genèse_; c’est la création des astres déjà divinisés. Les planètes y ont leurs demeures; nous retrouvons les dieux Bel et Ae du poème d’Izdubar, ce qui prouve que tout le récit est fondé sur une tradition antique née ailleurs, dans une contrée plus septentrionale, comme pour le déluge. Mais cette tradition s’est encore altérée en passant par l’imagination panthéiste des Chaldéens. Jugez-en plutôt:

Il répartit les mansions[45], sept en nombre, pour les grands dieux, Et désigna les étoiles qui seraient les demeures des sept _lumasi_ (?) Il créa la révolution de l’année et la divisa en décades. Et pour chacun des douze mois, il fixa trois étoiles. Il attribua sa mansion au dieu Nibir, pour que les jours se renouvellent dans leurs limites... Il mit à côté de celle-ci la mansion de Bel et de Ae... Nannar (la Lune) fut chargé d’éclairer la nuit. «Mensuellement, sans interruption, remplis ton disque...» (_Description des phases de la Lune_) «Lève-toi, couche-toi, selon les lois éternelles.»

[45] Mansion, _demeure_.

Sur la septième tablette nous relevons le passage suivant:

Quand les dieux dans leurs assemblées eurent créé... Étaient satisfaisants les grands monstres (marins)... Ils en firent des créatures vivantes...

Sur la tablette relative à la création de l’homme, malheureusement très mutilée, M. Smith a relevé le nom de _Admi_ ou _Adami_, forme assyrienne de l’hébreu _Adam_.

En lisant tous ces textes, il est impossible de ne pas être frappé par des ressemblances entre les narrations chaldéennes et génésiaques, mais la similitude n’est que de pure forme; elle n’existe que pour certaines expressions: le chaos du début, l’Abîme primordial, c’est-à-dire les eaux, l’océan du commencement des âges; les luminaires qui servent de signes pour régler les années et les mois.

Quant au fond, tout est différent. Moïse a pu connaître, soit par la tradition, soit par sa science--car il avait été élevé par les prêtres égyptiens--les idées des Chaldéens, leur idolâtrie, leur Panthéon de dieux ridicules, toutes les fables de leur Mythologie; il était au courant de leur astrologie, mais rien de tout ceci n’a pu lui servir, et si quelques expressions sont les mêmes dans les deux récits, cela prouve tout simplement que les deux écrivains, l’israélite et le mésopotamien, «nous ont transmis une même tradition qui a été commune à l’origine, mais qui a pris des nuances diverses en passant par des canaux distincts. Ainsi s’expliquent les divergences et les traits de ressemblance»[46].

[46] F. VIGOUROUX, _La Bible et les découvertes modernes_, t. I, p. 191. (Berche et Tralin, éd., Paris).

* * * * *

On a dit aussi que Moïse avait colligé des documents de sources différentes, les uns Jéhovistes, les autres Élohistes: thèse bien insoutenable et sans portée après les découvertes de M. Smith.

Le récit des origines, d’après les documents assyriens, montre, je l’ai déjà établi, que la tradition commune, la vraie source dont sont dérivés et le récit mosaïque, et les narrations relatives à la création chez beaucoup d’autres peuples, existait pour le moins au troisième millénaire avant l’ère chrétienne.

* * * * *

Étudions maintenant d’un peu plus près le texte de la _Genèse_.

Celui qui lirait la _Bible_ comme un livre ordinaire, peut être assuré de ne rien comprendre à son langage et de n’en tirer aucun profit. Les Pères de l’Église l’ont fait remarquer depuis longtemps, l’Écriture offre plusieurs sens; le premier est _symbolique_: il vise un enseignement doctrinal; le second est _hébraïque_: il s’adresse à un peuple défini auquel il doit se faire comprendre; et ces deux sens ne doivent en aucune façon être opposés au troisième, le sens _littéral historique_ qui constitue le fond des récits.

C’est ainsi que le premier chapitre de la _Genèse_ doit être interprété et alors tout s’éclaire d’une lumière aveuglante.

Moïse devait insister sur les grandes vérités religieuses qu’Israël, sans cesse en contact avec les nations païennes, avait trop tendance à oublier: Dieu, _Créateur_ et non simple organisateur du monde; Dieu créateur de l’Univers qu’il avait tiré du néant; Élohim avait fait _les Cieux et la Terre_ et c’est ce que chantera le Psalmiste:

«Au commencement tu as fondé la Terre Et les cieux sont l’ouvrage de tes mains (_Ps._ 102, 26.) Louez Jahvé, invoquez son nom. Faites connaître parmi les peuples ses hauts faits... Car tous les dieux des peuples sont des idoles Et Jahvé a fait les cieux (_Chron._, XVI, 8, 26)

Dieu, Providence et souverain Maître: il dicte à la nature ses lois: à son mot d’ordre la lumière paraît, la mer se retire, la terre produit ses fruits:

C’est d’après tes lois que tout subsiste jusqu’à ce jour (_Ps._ 109, 91.)

C’est Dieu enfin qui a créé l’homme et l’a fait à son image:

Quand je contemple tes cieux, ouvrage de tes mains, La Lune et les étoiles que tu as créées, je m’écrie: Qu’est-ce que l’homme pour que tu te souviennes de lui; Tu l’as fait de peu inférieur à Dieu... Tu lui as donné empire sur l’œuvre de tes mains (_Ps._ 8, 4, 7).

Et c’est pourquoi l’homme rendra à Dieu ses hommages au nom des créatures:

Que la terre bénisse le Seigneur, Qu’elle le loue et l’exalte à jamais. (_Dan._, III, 74)

De même, est-il évident que le but de l’écrivain sacré, en montrant l’œuvre des «six jours de Dieu» et le repos de Jéhovah au septième jour, est d’insister vis-à-vis des hommes sur la nécessité pour eux du repos sabbatique. L’exemple vient de haut; l’origine de la semaine est divine:

«Ne manquez pas d’observer mes sabbats... Ce sera entre moi et vous un signe à perpétuité; car en six jours Jéhovah a fait les cieux et la terre et le septième jour, il a cessé son œuvre et il s’est reposé» (_Ex._ XXXII, 13, 17).

Voilà qui répond à ces savants d’autrefois nous enseignant, sans sourire, que la semaine tirait son origine des quartiers de la Lune. C’était l’opinion de Bailly, de Montucla, de Laplace qui, faute de références, n’hésitaient jamais à «imaginer» l’Histoire. Arago avait donné cette explication d’une manière timide et en hésitant; mais ceux qui l’ont paraphrasé dans la suite ont accepté l’hypothèse comme une vérité démontrée et depuis, vous trouverez celle-ci dans toutes les _Astronomies populaires_, et dans bon nombre de manuels classiques.

«Les peuples antiques, y lisons-nous, possédaient déjà notre semaine de sept jours, calquée sur la durée des phases lunaires.» Allégations toutes inexactes: si la révolution de la Lune peut très bien servir à établir un calendrier avec des mois lunaires, il est impossible de compter des périodes de jours entiers au moyen des phases de notre satellite.

Aussi, et le fait est maintenant hors de doute, aucun peuple antique n’a employé la semaine de sept jours[47]. Sous ce rapport les Hébreux font tache, pour ainsi dire, parmi les nations; eux seuls ont pratiqué ce système de comput, et encore cette division du temps était-elle indépendante de leur mois et de leur année. L’origine de notre semaine est donc bien d’ordre religieux et non astronomique.

[47] Cf. G. BIGOURDAN, _L’Astronomie, Évolution des idées et des méthodes_, p. 60.

Tous les autres peuples avaient divisé leurs mois en trois parties de 10 jours chacun: c’étaient les _décans_ que nous retrouvons aussi bien chez les Égyptiens que chez les Babyloniens et les Chinois.

Toutefois, la semaine des Hébreux a dû être la division admise primitivement par l’humanité et ce qui le prouve, c’est précisément le fameux poème chaldéen de la création, qui malgré les retouches à travers les siècles, avait conservé intacte la tradition commune des _six périodes_, mais avait oublié la septième purement idéale. Aux sept jours de la semaine, les astrologues avaient peu à peu substitué les décades, trois pour chaque mois, correspondant chacune à une étoile.

Cependant la tradition populaire, toujours lente à détruire, n’avait pas tout oublié: d’une part, nous voyons que le nombre _sept_ était resté aussi bien en honneur chez les Assyriens ou les Babyloniens que chez les Hébreux, et d’autre part, détail plus typique, ce nombre avait servi de base à des pratiques superstitieuses touchant certains jours multiples de sept.

Chez les Babyloniens, par exemple, les 7, 14, 21, 28 de chaque mois étaient considérés comme néfastes; il fallait ce jour-là s’abstenir de certains actes bien définis: «Le pasteur des grands peuples (le roi), lisons-nous sur une tablette, ne mangera, ni viande rôtie, ni pain préparé avec du sel; il ne changera pas le vêtement de son corps; il n’endossera pas un vêtement blanc et ne pourra faire de sacrifice. Il ne montera pas sur son char et ne prononcera aucun décret. Le prophète ne rendra pas d’oracle, le médecin ne posera pas la main sur le malade, etc...»

Remarque identique pour les Égyptiens au sujet des mêmes jours du mois. A ces époques néfastes, il ne fallait pas sortir, ne pas s’embarquer sur le Nil, ne pas se baigner, ne pas travailler, ne pas manger de poisson, ne pas manger du tout, etc...[48]

[48] PH. VIREY, _La Religion de l’ancienne Égypte_, p. 222.

Ne souriez pas, faites une enquête sur nos mœurs contemporaines, vous serez édifiés sur l’influence du nombre 13 et du vendredi!

Le sens symbolique dans le premier chapitre de la _Genèse_ suffit, il me semble, pour justifier l’emploi du mot _yôm_ qui signifie littéralement _jour_, mais qui peut fort bien indiquer des périodes, des laps de temps indéterminés.

On serait tenté de croire qu’une telle interprétation est toute moderne; or, il suffit d’interroger la littérature ancienne pour voir qu’il n’en est rien. Un bon nombre de Pères, entre autres saint Augustin, remarquerons-nous avec M. Hamard, et toute l’école exégétique d’Alexandrie, ont attribué à ce mot _jour_, un sens métaphorique; d’autres avaient déjà entrevu le système des périodes.

En fait, le texte même des Écritures nous invite à accepter cette interprétation. En dehors des _semaines d’années_, calquées sur la semaine ordinaire, la _Bible_ ne connaît pas d’autre série que le _dôr_, période assez vague qui est la durée de la vie humaine. Partout ailleurs, il est question de _temps_, de _demi-temps_ comme dans _Daniel_, où le système des _semaines d’années_ reparaît; l’_heure_ de saint Jean dans sa première Épitre est un _temps_, remarque saint Augustin[49]; les _mille années_ de l’Apocalypse désignent de même une période.

[49] Cf. Lettre, 199.

Si nous étudions de plus près le commencement de la _Genèse_, nous remarquerons avec beaucoup de Pères que le premier jour fut sans matin, le dernier sans soir, et que trois de ces jours ont préexisté au Soleil. De toute façon, il faut admettre le sens de période indéterminée pour le septième jour qui dure encore, et nous pouvons conclure avec saint Augustin qu’il faut entendre les jours de la _Genèse_ «non à la manière des jours que nous mesurons et comptons par le cours du Soleil, mais d’une autre manière» et le savant Docteur continue par une belle dissertation sur la lumière de l’astre qui, à chaque instant, n’éclaire qu’une partie de la Terre[50].

[50] _De Gen. ad. cess._, 10-26.--I, 19.

Au reste, si Moïse nous a donné la narration d’un fait dont l’origine remonte à la souche primitive de l’humanité, nous pouvons espérer trouver quelque indice de périodes, dans les traditions des autres peuples, et c’est précisément ce que nous allons constater.

Les Chaldéens, les Perses, les Phéniciens, les Étrusques ont cru à la division de la Création en _six périodes de longues durées_. Le récit de Bérose, auteur toujours prolixe et bavard, nous l’apprend en ce qui concerne la tradition chaldéenne: la division des jours y est bien conservée avec leurs 12 heures, 6 pour le jour et autant pour la nuit, mais l’auteur prend soin de nous avertir que ce sont des jours spéciaux, des jours cosmiques dont les secondes représentent nos années ordinaires; chaque minute y équivaut donc à 60 ans; chaque heure à 60 fois 60 années, soit 3 600 ans; et le jour entier à 12 fois cette dernière valeur, soit 43 200 années ordinaires.

Où Bérose avait-il puisé d’aussi fantaisistes supputations? Nous l’ignorerons toujours, évidemment, mais «la morale de l’histoire», c’est la distinction entre jours et jours: ceux de la Création sont de véritables périodes; et notez qu’en la circonstance, Bérose n’était que l’interprète du sens traditionnel.

Reportez-vous aux tablettes chaldéennes, vous y trouverez énoncée, quoique sans précision, une formule identique pour le fond à celle de la _Genèse_. A la tablette où il est question de la génération des dieux, nous lisons en effet: «Un grand nombre de jours et un long temps s’écoula.» La tradition est donc formelle et tout porte à croire que les jours mosaïques sont bien effectivement des _époques_.

Nous ne nous appesantirons guère sur le _sens hébraïque_ renfermé dans la _Genèse_. Quoique certainement très instruit, Moïse, pour être compris de la masse et afin d’atteindre complètement son but, ne devait employer que des mots usuels, ceux du vocabulaire commun, et c’est en grande partie à cette simplicité voulue que la narration doit sa sublime grandeur.

Depuis longtemps, certains exégètes de valeur ont donné du texte biblique une interprétation à tout le moins originale. Moïse nous représenterait le monde comme un édifice à trois étages dont Jéhovah est le créateur et l’architecte: chaque partie une fois terminée reçoit son ornement, son ameublement, et toujours en vue de notre utilité. La description commence, non par la base, mais par la voûte, le ciel où se joue la lumière; l’auteur, explique-t-on, suit un ordre de beauté, de dignité; l’étage intermédiaire est constitué par le firmament séparant les eaux d’en haut des océans; puis vient la terre, fondement et support de l’ensemble: telle est l’œuvre des trois premiers jours.

L’ornementation sera celle des trois jours suivants: la lumière du premier jour sera localisée au quatrième dans le Soleil, la Lune et les étoiles. Le firmament et les eaux inférieures du second jour seront peuplés au cinquième par les oiseaux et les poissons; la terre soulevée au-dessus des eaux dès le troisième jour, recevra au sixième les animaux et l’homme.

Un tel parallélisme devait séduire les docteurs du Moyen-Age qui n’eurent garde de l’oublier, mais, au fond, celui-ci n’est que de pure forme; les plantes, par exemple, sont déjà l’ornementation de la terre au troisième jour!

Légèrement modifié pour une présentation acceptable, ce système, auquel on tend à revenir aujourd’hui, n’évite guère les difficultés. Comme tous ceux qui nient une succession réelle dans les phases décrites, il n’explique pas pourquoi, par exemple, Moïse continue un morceau censé purement littéraire, par une description de faits chronologiquement enchaînés: la création de l’homme, sa chute, sa descendance, etc...

«N’oublions pas non plus, dit à ce propos un critique, que la haute portée du document tient au fait que l’homme couronne la création terrestre et que tout dans son habitat a été ménagé pour lui. Or, si l’homme n’a pas été réellement créé après toutes les espèces animales, l’effet intentionnel du tableau ne répond pas exactement à la vérité, la forme emporte le fond. On admettra en conséquence que le dernier événement a été placé de propos délibéré à sa place historique[51].»

[51] Cf. A. T. DELATTRE, _Les jours du la Création_, Sc. Cath., 15 janv. 1892.

Mais alors, il n’y a plus de raison de considérer le récit de la _Genèse_ comme une série de tableaux sans suite ordonnée: la création du jour primordial sans soleil, celle des plantes avant la mention de notre astre central, enfin l’apparition de ce dernier seulement au jour suivant, tous événements antérieurs à la venue de l’homme, deviennent inexplicables si l’on n’admet pas une succession réelle.

Moïse avait donc eu un motif sérieux d’annoncer les faits dans l’ordre que nous constatons; en agissant ainsi, il ne faisait d’ailleurs que nous transmettre une longue tradition et la preuve nous en est fournie par le fond même des cosmogonies communes à d’autres peuples.

Notre terrain se trouve maintenant singulièrement déblayé: tout en constatant dans la _Genèse_ un sens symbolique évident et une forme singulièrement adaptée au but poursuivi; tout en admettant également un genre de narration cadrant avec les notions admises par les Hébreux de l’époque, notions qui s’étaient amalgamées avec celles du peuple égyptien, nous sommes inéluctablement amenés à reconnaître dans le récit biblique la présence d’un enseignement possédant un _sens historique_ indéniable.

En d’autres termes, Moïse nous raconte une série ordonnée de faits réels, une _succession dans le temps_, soit d’actes divins, soit de causes posées par le Créateur et dont il nous retrace les effets.

--Alors, me feront remarquer les exégètes et les savants, vous êtes concordiste, c’est-à-dire que vous croyez à un accord entre le récit de la _Genèse_ et les données de la Science?

--Attendez; la suite précisera ma position et ma réponse. Au reste, telle quelle, la question me semble aussi mal posée qu’inopportune. Mais ce que je veux affirmer dès maintenant, c’est que je n’ai ni la prétention, ni la mission d’interpréter d’exacte façon le texte de la _Genèse_.

En second lieu, je l’ai déjà fait observer, notre science est en perpétuel devenir: à côté de résultats certains, combien de problèmes posés et irrésolus; que de mystères soulevés à mesure que s’élargit notre horizon!

Troisième remarque enfin: admettons par hypothèse que nos connaissances en Géologie, en Physique, en Chimie, en Paléontologie, en Cosmogonie, soient assez développées pour nous permettre de retracer les stades parcourus depuis les origines du monde, comment allons-nous procéder, quelle méthode d’exposition devons-nous adopter?

Décrire parallèlement les phases d’évolution du Globe, les transformations de la flore, les développements successifs de la faune, il n’y faut pas compter; semblable tâche est non seulement ardue, mais impossible en fait; à chaque instant, nos descriptions risqueraient d’empiéter les unes sur les autres et, le parallélisme étant constamment rompu, nous risquerions d’encourir le reproche que l’on fait à Moïse, de n’avoir pas observé strictement l’ordre chronologique. Les difficultés seraient inextricables si, par surcroît, nous nous trouvions dans l’obligation de résumer en une ou deux pages, une matière généralement disséminée et traitée en plusieurs volumes séparés.

N’allons donc pas exiger de l’auteur de la _Genèse_ une œuvre irréalisable et ne cherchons dans son récit que les grandes lignes du sujet. Cette ossature une fois fixée, nous examinerons s’il existe, oui ou non, un accord général entre la narration biblique et les conclusions certaines que nous offre notre science actuelle.

Sans nous attarder aux détails, nous pouvons résumer ainsi toute l’œuvre des six jours.

1er jour: Création de l’Univers matériel (les Cieux et la Terre).

La Lumière et les Eaux.

2e jour: Formation de l’expansion; séparation des eaux supérieures et inférieures.

3e jour: Apparition de la terre ferme et formation des végétaux.

4e jour: Apparition des astres.

5e jour: Formation des animaux marins et des oiseaux.

6e jour: Formation de la faune terrestre et création de l’homme.

Un simple coup d’œil sur ce tableau nous montre à l’évidence que, l’œuvre du premier jour mise à part, tout le reste se réfère à notre planète. Le quatrième jour où il est question des astres, paraît de prime abord faire exception, mais nous verrons que la difficulté n’est qu’apparente. Celle-ci résolue, le problème se simplifie immédiatement; car c’est à la Géologie et à la Paléontologie que nous aurons surtout recours, et personne à l’heure actuelle n’oserait soutenir que ces deux sciences connexes ne sauraient nous fournir autre chose que de vagues indications.

Autre remarque capitale: La plupart des commentateurs anciens et modernes qui ont essayé d’interpréter le texte de la _Genèse_, ont tous cherché dans leur propre fonds, c’est-à-dire, somme toute, à l’aide de leur imagination plus ou moins créatrice, la signification des mots hébraïques employés par l’auteur du récit; c’est là, à mon avis, une manière détestable de traduire un morceau. Une trentaine de versets ne suffisent pas à nous donner la clef d’un vocabulaire. Moïse a voulu être compris de ses contemporains; il a donc usé nécessairement de mots à sens bien défini; mais, du fait qu’il a voulu vulgariser, il ne s’ensuit pas qu’il nous ait donné des notions communément répandues parmi le peuple. La tâche du vulgarisateur ne change pas suivant les époques: elle consiste toujours à donner un enseignement sans user des termes techniques qu’emploient les savants.

Il nous faut donc coûte que coûte trouver la signification des mots qui sont _obscurs pour nous_, par la simple raison que la langue des Hébreux est loin de nous être familière.

Il n’existe qu’un moyen de sortir de cette impasse, c’est de rapprocher les termes de la _Genèse_ des mots analogues répandus à profusion dans les _Livres_ suivants. On m’objectera que ces Livres ont été écrits par différents auteurs et à diverses époques, mais par son esprit, par sa tradition, par son but, la Bible est une, et personne, mieux que les auteurs successifs des Livres-saints, n’est à même de nous fournir le sens véritable des Écritures. Analysé à l’aide ces principes, vous le verrez vous-même, le texte de Moïse est d’une clarté aveuglante.

«_Au commencement Dieu créa les Cieux et la Terre._»

Ainsi s’ouvre la _Genèse_. On a voulu voir dans cette phrase, sublime en sa simplicité, le titre de toute la suite, une sorte de résumé du premier chapitre. Mais alors il faut expliquer pourquoi l’auteur qui va bientôt nous parler du _ciel_, emploie ici le mot _cieux_. C’est que pour tous les écrivains sacrés, les _cieux_ indiquent l’Univers, le monde entier et particulièrement _l’armée des étoiles_. Dans maints passages, il est question de l’armée céleste qui obéit aux ordres de Jéhovah, et le contexte ne fait aucun doute; le titre de _Dieu des armées_ qu’on a reproché au Dieu d’Israël, n’a jamais voulu désigner un général d’hommes armés[52].

[52] Les astres, avec les purs esprits, font partie de l’armée du Seigneur, l’armée (_tsaba_) du ciel; d’où le nom _Élohé Tsebaoth_, Dieu des armées, donné à Jéhovah.

Au commencement des temps, Dieu a créé la substance du monde, celle de l’Univers entier, y compris la matière terrestre.

Ouvrez le livre des _Proverbes_ et celui de la _Sagesse_, et vous comprendrez le commencement de l’œuvre du premier jour:

La _Sagesse_ incréée, «souffle de la puissance de Dieu»[53], qui n’était autre que le Verbe de Dieu, nous dit saint Paul[54], a présidé à la création de l’Univers. Elle le dit elle-même par la bouche du Prophète:

[53] _Sagesse_, VII, 25, 26.

[54] _Ép. aux Héb._, I, 3.

Jéhovah m’a possédée au commencement de ses voies Avant ses œuvres les plus anciennes. J’ai été fondée dès l’éternité, Avant l’origine de la Terre. Lorsqu’il (Jéhovah) disposa les cieux, j’étais là[55].

[55] _Proverbes_, VIII, 22, 23, 27.

Non, les astres ne furent pas créés au quatrième jour, après la Terre, ainsi qu’une lecture rapide de la narration de Moïse nous inciterait à le croire. L’auteur du Livre de _Job_, interprète inspiré d’une longue tradition, nous le dit expressément; Jéhovah s’adressant à l’homme, lui parle en ces termes:

Où étais-tu quand je posais les fondements de la Terre? Qui en a posé la pierre angulaire Quand les astres du matin chantaient en chœur?[56]

[56] _Job_, XXXVIII, 4, 6, 7.

Les étoiles, soleils de l’espace, notre soleil lui-même, masse volumineuse à l’origine, étendant son atmosphère jusqu’à l’orbite de Vénus, certaines de nos planètes même, ont donc assisté à la naissance de la Terre: _Tous étaient présents_, voilà le sens du début de ce splendide poème sur la création.

Sur ce point particulier, l’Astronomie nous offre-t-elle des certitudes? Assurément. Lorsque notre minuscule nébuleuse répartie autour de notre astre central, voguait déjà dans les espaces célestes, d’autres genèses de monde s’enfantaient dans les profondeurs éthérées. Nous appartenons à un immense courant d’étoiles; au cours de notre long voyage céleste, nous avons des compagnons de route que nous connaissons parfaitement; le bel Antarès du Scorpion, des étoiles de Pégase, de Persée, une de Cassiopée, une autre du Cygne, etc... Mais avant nous, d’autres systèmes étaient nés, soleils déjà vieillis, soleils agonisants, astres morts aussi, peuplant depuis des millions d’années les vastes cimetières du ciel.

De tout cela, Moïse n’avait rien à nous dire: la _Genèse_, comme toute la Bible, a été écrite pour l’homme; son but est de retracer pour ses lecteurs, les phases de l’évolution de la Terre.

--Antropomorphisme, dira-t-on.

Et pourquoi non? Nos géologues, nos paléontologistes, nos botanistes, s’occupent-ils des étoiles, des comètes ou des planètes telles qu’Uranus ou Jupiter?

--D’accord; mais, objectera-t-on de nouveau, l’auteur de la _Genèse_ paraît donner à notre humble Terre une bien grande importance au sein de la création.--Qu’en savez-vous? Connaissez-vous les idées, je ne dis pas du peuple hébreu ou égyptien, mais des savants de ces temps lointains? Les résultats exposés au cours des chapitres précédents sont bien faits pour nous déconcerter; alors, de quel droit jugerons-nous à ce sujet, l’auteur du premier Chapitre de la Bible? L’Écriture, nous l’avons vu, n’est pas un livre de science, et cependant, ceux qui nous l’ont léguée ont laissé parfois transparaître des conclusions que ne désavoueraient pas nos modernes astronomes.

On a prêté à Moïse et aux auteurs sacrés les idées des Égyptiens sur l’aurore; sur la constitution de la Terre qu’ils auraient supposée plane et soutenue par des colonnes; sur la voûte céleste qu’ils auraient cru solide; que sais-je encore? Mais les opinions répandues parmi le peuple ne nous apprennent rien sur celles des savants. Or, les écrivains sacrés étaient certes parmi les plus instruits des enfants d’Israël; et savez-vous comment ils parlaient de l’Univers et de la Terre?

Par la parole de Jéhovah, les cieux ont été faits Et _toute leur armée_ par le souffle de sa bouche. Vois, Dieu est sublime dans sa puissance; Il est puissant par la force de son intelligence[57]. Jéhovah! mon Dieu, tu es infiniment grand[58]. A toi sont les cieux... Le monde et ce qu’il contient, c’est toi qui l’as fondé. A toi aussi la Terre... Tu as créé le Nord et le Midi[59]. Mon âme, bénis Jéhovah! Car à Jéhovah sont les _gonds_ de la Terre Et sur eux il a posé le _Globe_[60]. Il étend le Septentrion sur le vide, Il suspend la Terre sur le _rien_[61]. C’est lui qui trône sur le globe de la Terre, Et ses habitants sont pour lui comme des sauterelles[62].

[57] _Job_, XXXVI, 22.

[58] _Ps._ CIV, 1.

[59] _Ps._ LXXXIX, 12, 13.

[60] _Samuel_, II, 8.

[61] _Job_, XXVI, 7.

[62] _Isaïe_, XL, 22.

Ailleurs, le prophète Isaïe nous assure que l’humanité, représentant la Terre, est comparable aux yeux de Jéhovah à la _goutte d’eau_ suspendue au bord d’un vase qui déborde, ou à une _poussière_ qui détermine à peine dans la balance la plus légère inclinaison[63].

[63] _Isaïe_, XL, 15.

Pourrait-on affirmer, je vous le demande, d’une façon plus nette l’idée que la Terre est une portion infime de l’Univers?

Avant qu’on eût démontré scientifiquement l’isolement de la Terre, sa petitesse relative, sa rondeur et sa rotation, ces textes ne laissaient pas que d’embarrasser les commentateurs. Longtemps, on traduisit le mot _globe_ par _cercle_, sous prétexte que les peuples de l’antiquité croyaient à une Terre plane et circulaire, entourée d’eau de tous côtés, mais les Grecs qui professèrent la sphéricité de la Terre, ne faisaient peut-être que répéter une leçon apprise au contact des savants Juifs ou Égyptiens. Ceci est d’autant plus vraisemblable que Platon lui-même a puisé en Égypte la source d’un bon nombre de ses conceptions, la métempsychose par exemple, et peut-être aussi l’idée d’un Médiateur, idée qui, par les Hébreux, s’était largement répandue.

De même, le terme hébreu correspondant au mot _gond_ et qui s’appliquait naturellement aux pôles du ciel, en latin _cardines cœli_, expression très fréquente dans la Bible, pour désigner l’axe idéal autour duquel on voyait tourner les étoiles, n’ayant aucun sens pour une Terre supposée immobile, ce terme qui donnait _cardines terræ_, devenait le cauchemar des traducteurs. On substituait à ces mots: _extrémités_ de la Terre, _colonnes_ de la Terre, etc... Et cependant leur signification, ici, n’est pas plus douteuse que dans les phrases précédentes; l’auteur des _Proverbes_ compare le paresseux se retournant sur sa couche à «une porte qui tourne sur ses gonds»[64] et c’est bien le même mot que les écrivains sacrés emploient pour la Terre.

[64] _Proverbes_, XXVI, 14.

Même en admettant que les auteurs aient été inspirés dans ces passages fort étrangers à la foi, il est invraisemblable de supposer qu’ils ne se comprenaient pas eux-mêmes. Il y avait donc autrefois, tout comme aujourd’hui, de très grands savants et il est décevant de penser qu’il nous a fallu une longue suite d’efforts pour parvenir à retrouver des notions scientifiques déjà courantes il y a quelques milliers d’années.

Mais revenons au texte de la _Genèse_. A part le mot _Cieux_ de la première ligne, tout va maintenant se rapporter à la Terre en tant que planète.

_Or la terre était invisible et sans forme; les ténèbres étaient à la surface de l’Abîme._ Faute d’avoir eu le sens véritable du mot _Abîme_, les commentateurs se sont épuisés à trouver la signification de cette phrase pourtant très simple. On a voulu voir dans l’_Abîme_, la désignation des espaces interstellaires plongés dans la nuit avant l’apparition de la lumière, mais l’_Abîme_ dans les Écritures n’est autre que la mer, les «eaux profondes»; c’est l’_abyssos_ des Grecs, l’_abîme_ des tablettes cunéiformes que la cosmogonie chaldéenne suppose sans fond, infini.

Après sa phase incandescente, après avoir brillé de son éclat propre, la Terre fut peu à peu envahie par le froid. Une épaisse couche de vapeurs brûlantes entoura notre planète; tel Jupiter apparaît aux yeux des astronomes qui contemplent son disque nuageux rayé de bandes multicolores, réfléchissant en partie la lumière du Soleil.

Au sein de cet amas, mélange des gaz les plus divers, une sélection s’opérait lentement; sur une écorce à peine solidifiée, croûte sans cesse disloquée par les éruptions des gaz sous-jacents, la condensation déposait une première enveloppe liquide, océans sans rivages entourant notre planète comme d’un obscur vêtement. Si le Soleil volumineux des temps primordiaux illuminait déjà à cette époque, la partie supérieure des nuages lourds entourant notre minuscule habitat, ses rayons étaient impuissants à pénétrer cette enveloppe même gazeuse; à plus forte raison ces mêmes rayons fécondants n’avaient-ils pas encore atteint la mince pellicule solide destinée à former bientôt nos continents. Partout c’était l’obscurité; les ténèbres étaient à la surface de l’abîme, couvraient le grand océan; la terre, ce qui devait plus tard former le sol, était invisible et sans forme définie.

Moïse est bref; il ne développe pas son sujet, mais ceux qui viendront après lui, interprètes de son texte et fidèles gardiens de la tradition orale, fixeront à jamais cet enseignement. Dans son hymne au Créateur, le Psalmiste chantera, en parlant de Jéhovah:

«Il a affermi la Terre sur ces bases.»

Puis, aussitôt, s’adressant à Lui et parlant de la Terre:

«Tu l’avais _enveloppée_ de l’Abîme comme d’un _vêtement_[65].»

[65] _Ps._, CIV, 5, 6.

Remarquez ce mot «_enveloppée_», qui ne saurait s’appliquer à une Terre plate; l’auteur sacré, bien qu’il parlât pour le peuple, n’épouse pas ses idées sur la forme de la Terre; il ne dit pas: «Tu as jeté sur elle, un voile, une couverture», mais «Tu l’avais _enveloppée_ par les eaux _comme d’un vêtement_» qui fait le tour du corps.

Job entrera même dans des détails plus circonstanciés; il corrobore la raison que j’ai donnée, pour laquelle la lumière ne pouvait atteindre même la surface des océans:

«Qui a fermé la mer avec des portes, Lorsqu’elle sortit impétueuse du sein maternel; Quand je lui donnai _des nuages_ pour _vêtements_ Et pour _langes d’épais brouillards_[66]?»

[66] _Job_, XXXVIII, 9. Le mot _langes_ montre bien qu’il s’agit des vêtements de la mer lorsque celle-ci venait de naître. Pour la formation des planètes et de leurs satellites, voir mon volume: _Origine et formation des Mondes_ (Doin, éd., 1922).

Or, je vous le demande, comment l’auteur des _Psaumes_, celui du Livre de _Job_, et Moïse lui-même, ont-ils pu, à leur époque, se rendre compte du passé de notre Globe; comment ont-ils pu savoir ce que notre science actuelle nous enseigne de plus certain[67]?

[67] Au début, l’atmosphère de la Terre était dense et épaisse; elle s’est raréfiée peu à peu surtout en raison de la force répulsive des rayons solaires, agissant sur les molécules supérieures; voir ma note à l’Acad. des Sc. (C. R., févr. 1923) et art. TH. MOREUX dans _Rev. du Ciel_ (av. et mai 1923).

Admettre qu’ils eussent acquis ces connaissances par une voie scientifique n’est pas soutenable; ils ne faisaient plutôt que fixer une tradition remontant aux premiers âges de l’humanité, et la preuve c’est que nous retrouvons des linéaments de cette même tradition dans toutes les cosmogonies des peuples orientaux.

Le _tehom_ hébraïque, l’abîme primordial, devient en Chaldée, le _tihamat_ qui offre le même sens, et qui se mue en la déesse _Tihavté_, la _Thavat_ de Bérose.

Un temps fut où le monde entier n’était que ténèbres et eau,

nous raconte une ancienne inscription cunéiforme et c’est de la mer que fut formé notre monde quand Bel, le démiurge, intervint.

Mêmes affirmations chez les Phéniciens qui enseignent qu’à l’origine, «avant que l’esprit d’Amour ne se manifestât par son action, tout consistait en un _air ténébreux_, _épais_ et agité et en un chaos pareil à l’Érèbe».

Le _Rig-Védâ_, le plus ancien des livres védiques, s’exprime ainsi, au sujet des origines: «Qu’était le profond abîme?... Il n’y avait que ténèbres au commencement; enveloppé de ténèbres, tout était une mer indiscernable.»

Le Livre des _Lois de Manou_, le _Vichnou-Pourana_, les textes _parsis_ nous présentent tous, des déformations de la cosmogonie biblique, mais ils s’accordent avec elle pour nous enseigner que l’eau primordiale était sombre d’abord, puis devint éclairée par la lumière du jour. Ce dernier passage est très important: il fixe de façon définitive le sens des paroles de Moïse au sujet de la lumière.

Jamais en effet passage de l’Écriture ne donna lieu peut-être, à autant de discussions que le verset relatif à cette apparition. Les anciens commentateurs ont tout imaginé pour montrer que la lumière pouvait scientifiquement arriver avant le Soleil dont il n’est question qu’au quatrième jour. Devant des explications bien sujettes à caution, on comprend pourquoi les exégètes modernes, afin d’éviter aussi tout conflit scientifique, se sont prudemment réfugiés dans le sens historico-théologique. Pour ma part, je pense qu’un examen attentif du texte biblique est de nature à préciser l’idée de Moïse. L’écrivain sacré ne fait aucune allusion à la vraie création de la lumière, cet agent physique, véritable protée qui se transforme en chaleur, en électricité, en énergie de toute sorte; il ne dit pas davantage, comme on l’a traduit pendant longtemps:

«Que la lumière soit et la lumière fut»

mais

«Qu’il y ait de la lumière et il y eut de la lumière.»

Nous avons vu que les cieux ont été créés avant la Terre; que les astres ont présidé à la naissance de notre planète; il y avait donc, à cette époque, de la lumière dans l’Univers, mais cette lumière n’avait pas pénétré à travers l’atmosphère terrestre trop dense, elle n’avait pas davantage illuminé la surface des grandes eaux, elle n’avait pas encore atteint les continents enveloppés par l’_Abîme_; sous l’ordre d’Élohim, tout ceci va s’accomplir.

A la parole du Créateur, l’atmosphère s’épure, les rayons du soleil arrivent enfin, quoique encore diffus, à la surface proprement dite de notre planète; surface toujours semi-liquide, mais peu importe; dès ce moment, la _lumière_ chasse les _ténèbres_ et notre globe planétaire, animé déjà d’un mouvement de rotation, va connaître les alternatives du jour et de la nuit.

C’est alors que Dieu dit: «_Qu’il y ait une expansion entre les eaux_», c’est-à-dire un intervalle entre l’eau des océans et les vapeurs qui, nées de la mer, viennent se condenser en nuages aqueux dans l’atmosphère. Cette _expansion_, qui constitue pour nous l’apparence du ciel, est désignée dans le texte hébreu par un mot que les Septante, influencés par les idées cosmologiques de leur époque, ont traduit par _stéréoma_, firmament, voûte solide; rien de tout cela dans la bouche de Moïse: le mot hébreu _raquiah_ n’évoque que l’idée d’étendue et mieux d’_expansion_.

Beaucoup d’exégètes modernes ont prêté aussi à l’auteur de la _Genèse_, les idées du peuple égyptien sur le firmament que l’on considérait sous la forme d’un fleuve parcouru par la barque du Soleil, etc... mais les Hébreux connaissaient fort bien le mécanisme de la circulation aéro-tellurique des eaux; les vapeurs s’élevant de la mer pour former les nuages qui, à leur tour, se résolvaient en pluie[68].

[68] C’était aussi l’opinion du regretté Schiaparelli et c’est celle qui a été développée depuis peu par M. Maunder, le célèbre astronome de l’Observatoire de Greenwich.

On voudrait également nous faire croire que Moïse admettait la conception égyptienne populaire de l’aurore, lumière supposée distincte de celle du soleil, mais, encore une fois, toutes ces inepties, bonnes pour le peuple, n’étaient certes pas professées par les savants de l’époque. Rappelez-vous les astronomes chaldéens calculant les éclipses et se rendant parfaitement compte du fait que la Lune passait alors entre le Soleil et la Terre: le Soleil était donc plus éloigné de nous que la Lune. Le même raisonnement leur avait montré que les étoiles étaient bien au delà du Soleil et derrière la Lune qui parfois les éclipsait; la voûte céleste n’était donc qu’une apparence et la fiction des sphères de cristal n’était pas encore née[69].

[69] On n’en trouve des traces qu’au IIe siècle de l’ère chrétienne.

Continuons donc l’étude du récit biblique sans nous laisser influencer par les commentateurs de toutes les époques qui n’en ont pas toujours saisi le sens, faute de l’avoir comparé aux divers auteurs sacrés, comme aux Cosmogonies anciennes nées de la même tradition cent fois séculaire peut-être.

* * * * *

L’écorce de la Terre s’est ridée, des plis se sont dessinés à sa surface, les mers ont envahi les fonds; collines et montagnes se sont soulevées, le _sec_ est apparu. Et tout ceci, qui nous est enseigné par la Géologie est également dans la Bible.

«_Jéhovah renferma les eaux supérieures dans les nuages et elles ne se déchirèrent pas sous leur poids[70]._» Quant aux eaux inférieures (les océans), «_elles s’enfuirent devant la menace de Jéhovah_», nous dit le Psalmiste; et, interpellant directement le Créateur qui avait déjà _affermi_ la terre:

[70] _Job_, XXVI, 8.

Les montagnes surgirent, les vallées se creusèrent, Au lieu que tu leur avais assigné... Elles ne reviendront plus recouvrir la terre[71].

[71] _Ps._ CIV, 5, 8.

Tel est le commencement de l’histoire géologique du globe terrestre; la suite, d’après la _Genèse_, en est plus impressionnante. De même que le troisième jour vit, au début, le rassemblement des eaux, la formation des océans et des amorces des continents émergés, il présidera à la naissance de la vie sur la Terre; et la vie végétale naquit. Voilà la vraie caractéristique de la fin de cette époque envisagée par l’auteur de la _Genèse_: le développement formidable de la cellule végétale, depuis le simple microbe jusqu’à l’algue marine, depuis la mousse terrestre jusqu’à la prêle géante et les hauts conifères qui, pendant la période primaire, couvriront l’écorce solidifiée.

Interrogeons en effet la Géologie, que nous dira-t-elle? Pendant cette période primitive, dans une atmosphère chaude et humide, tout imprégnée de carbone, la flore se développe à profusion, les végétaux s’élancent en forêts impénétrables. Ici, ce sont des plantes géantes analogues à nos fougères, mais dont les dimensions nous effrayent; là des lépidodendrons analogues à nos mousses avec des troncs de 30 mètres de hauteur; des araucarias gigantesques, des champignons et des nénuphars monstrueux. Et cette végétation exubérante, où la vie se dépense sans compter, envahit toutes les régions de l’équateur aux pôles; immenses forêts dont nos géologues trouveront partout la trace, jusque dans les déserts actuellement glacés de la Sibérie.

Et ce merveilleux tableau a été tracé pour la première fois par un homme qui a vécu des milliers d’années avant nos savants modernes, par quelqu’un qui n’a pu recevoir des prêtres égyptiens ou des astronomes chaldéens, aucune notion d’une science absolument neuve, création lente des Cuvier, des Élie de Beaumont et des Suess.

C’est à la fin de la période primaire que l’atmosphère terrestre, encore lourde de vapeurs, s’épure tout à fait et le Soleil paraît, non pas le Soleil tel que nous le connaissons, mais une vaste sphère dont les rayons avaient jusqu’ici enveloppé la Terre pour ainsi dire, astre géant semblable à ceux que nos mesures récentes viennent de nous révéler; noyau brillant entouré d’une enveloppe luminescente atteignant l’orbite de Vénus[72].

[72] Cf. TH. MOREUX, _Soleils lilliputiens et Étoiles géantes_ (_Revue du Ciel_, mars 1923).

Ses rayons viennent se jouer dans les couches aériennes tout imprégnées encore d’humidité, et les paysages qu’il éclaire sont de féeriques décors, où les tons rouges mettent une note d’incendie, où les nuages passent déchiquetés par le vent; lambeaux tour à tour sombres et brillants, aux teintes sanglantes de pourpre, aux couleurs cuivrées, aux reflets d’émeraude et d’améthyste.

Et la nuit, à travers les grandes éclaircies, on voit surgir la lumière orangée de la Lune et la clarté des étoiles tremblotantes.

Ainsi se réalisait la parole d’Élohim: _«Qu’il y ait des luminaires dans les cieux...» Élohim fit donc les deux grands luminaires... et aussi les étoiles._

Évidemment, il s’agit ici, non de la création du Soleil, de la Lune et des étoiles qui, nous l’avons vu, date du premier jour, mais de l’_apparition_ des astres sur la Terre elle-même dont l’atmosphère est alors assez raréfiée pour laisser apercevoir les grands luminaires et les étoiles. Jusqu’à ce moment d’ailleurs, ainsi que l’indique avec certitude la Paléontologie, une lumière diffuse, quoique très brillante, avait enveloppé la Terre, et les saisons n’étaient pas nées; pôles et régions équatoriales jouissaient du même climat. Nulle part, on ne voyait le ciel bleu, ni les astres qui s’y peignent en perspective.

Ce fut l’œuvre du quatrième jour de changer cet état de choses, de laisser apercevoir le Soleil, la Lune et les étoiles qui, à partir de cette période, vont servir de _signes_ pour les époques, les jours et les années.

* * * * *

Au reste, remarquez que Moïse n’emploie plus le mot de _création_ qui ne reviendra qu’à propos de l’Homme, et pour ce qui est des astres, on pourrait même discuter sur le mot hébreu _âsâ_ qu’on a traduit par _fit_, mais qui aurait plutôt le sens du verbe anglais _appointed_, sans correspondant dans notre langue. Le verset signifierait, en somme: Élohim «appointed», _nomma à charge de_ servir de signes le Soleil, la Lune et les étoiles. Cette opinion, défendue autrefois par le Dr S. Kinns, est tout à fait plausible et de nature à lever les dernières difficultés[73].

[73] Cf. S. KINNS, _Moses and Geology_, p. 187.

Si l’œuvre du troisième jour correspondant à notre période primaire fut caractérisée par le développement intensif de la vie végétale, celle du cinquième jour va nous révéler des faits aussi dignes d’attention.

L’ère primaire est terminée et la Terre marche vers une nouvelle phase de vie. Et parmi tous les animaux qui vont se disputer les lagunes, les îlots émergés, les marécages, l’empire des airs et celui des océans, des _reptiles gigantesques_ deviendront les rois de cette nature nouvelle.

Sans doute, notre planète a déjà vu la vie animale: Foraminifères, insectes, araignées, ont peuplé les grandes forêts du carbonifère; les eaux ont été habitées par des espèces ressemblant à nos poissons, mais le développement de la faune était loin d’être comparable à celui de la flore. Et voilà que tout à coup, cette faune encore sommeillante envahit les eaux et l’atmosphère; et quelle faune! Des êtres monstrueux qui vont porter à leur apogée les manifestations de la vie animale; mais, détail caractéristique, c’est à la classe des _Reptiles_ qu’échoit cette tâche.

Interrogeons en effet les assises du Globe; que nous apprennent-elles?

Les mers jurassiques ont vu d’énormes sauriens dont les espèces sont pour toujours disparues: le plésiosaure de 20 mètres de long; crocodile par sa mâchoire emmanchée sur un cou de cygne, bête apocalyptique dont le corps rappelle celui de la tortue; l’Icthyosaure, au mufle de dauphin, aux yeux à facettes, gros comme la tête d’un homme; le mosasaure dont les anneaux se déroulent sur la crête des vagues, semblable aux anciens serpents de mer des légendes; le téléosaure, sorte de glavial géant de 60 pieds de long. Dans les lagunes s’ébattent des diplodocus pesant plus de vingt tonnes; des dinosauriens gigantesques, sorte de lézards terribles aux formes irréelles: iguanodons, brontosaures, diclonius, atlantosaures longs de 35 mètres.

L’exubérance de vie a de même envahi les airs. Là haut, sous les nuages bas d’un jour d’orage, volent d’étranges créatures: Chauve-souris ou oiseaux? Ni l’un ni l’autre; encore des reptiles, sauriens ailés, comme les ptérodactyles aux mâchoires de caïmans, aussi longues que leur corps; comme les ptéranodons, véritables aéroplanes vivants, aux ailes de 8 mètres d’envergure.

Voilà ce que nous enseigne la Géologie et, remarque absolument déconcertante, tel est également le tableau que nous retrace Moïse de la surface de notre planète au cinquième jour. Relisez mot à mot les versets correspondant à cette période géologique.

Élohim dit: _«Que les eaux foisonnent d’une multitude d’êtres animés, et que les _volatiles_ volent au-dessus de la terre...» Élohim créa les _grands monstres marins_ et toutes sortes d’êtres animés _rampants_..._

* * * * *

On a bien insinué que l’auteur de la _Genèse_, après avoir fait naître la vie végétale, avait décrit suivant un ordre logique, la vie animale dans les eaux, puis dans l’air et enfin sur la terre, mais cette réflexion paraît bien pâle à côté du texte biblique et de l’enchaînement du récit.

Tout d’abord, qui donc aurait enseigné à Moïse que la vie intense des mers s’est développée parallèlement à celle des airs; pourquoi n’avoir pas fait naître les mammifères avant les oiseaux ou en même temps qu’eux? Et puis, le texte va plus loin: il nous apprend formellement l’existence, avant celle des espèces qui nous sont familières, des _grands monstres marins_ et des _reptiles_ (êtres rampants).

Évidemment, tout cet enchaînement est voulu, tous ces termes sont pesés, ont une signification et vous avouerez avec moi qu’il est singulier qu’un homme vivant il y a 3 500 ans, ait pu nous donner en un langage aussi clair que le permettait son vocabulaire, un tableau exact des grandes étapes parcourues par la faune, au cours de l’évolution de notre planète.

Maintenant, quelle que soit la part faite à l’inspiration, il y a encore autre chose: il faut expliquer comment et pourquoi toutes les cosmogonies anciennes parlent de ces grands monstres marins qui semblent avoir tenu dans les mythologies des peuples primitifs, une part si importante?

Or, ces cosmogonies, je l’ai suffisamment démontré, n’étaient nées ni en Égypte, ni en Chaldée; elles existaient deux mille ans pour le moins avant Moïse; l’ensemble des faits que nous expose l’auteur de la _Genèse_ reposait donc sur une longue tradition, altérée chez les peuples idolâtres et conservée dans sa pureté par le peuple resté fidèle au vrai Dieu; mythe d’un côté, vérité de l’autre. Et je pose de nouveau la question: D’où venait cette tradition qui nous a transmis des assertions cadrant avec notre science actuelle?

J’attends votre réponse; quelle qu’elle soit, vous n’échapperez pas à cette conclusion, que les premiers hommes étaient loin d’être des ignorants et des sauvages, et que de toute manière on ne peut échapper à une Révélation primitive que nous suggère la Bible.

* * * * *

Mais continuons notre enquête et interrogeons de nouveau la science. Depuis l’apparition de la vie sur le Globe, notre planète a bien vieilli: lancée dans les espaces intersidéraux, la Terre s’est peu à peu refroidie; les millions d’années ont succédé aux millions d’années; la croûte du Globe chaque jour s’épaissit davantage; les continents se soulèvent; le Soleil lui-même s’est retiré en deçà de l’orbite de Mercure et les saisons apparaissent. A ces nouvelles conditions d’existence, vont s’adapter des formes nouvelles plus rapprochées de celles qui nous sont familières.

La période tertiaire commence.

Une flore tropicale ressemblant à la nôtre se mêle aux palmiers, aux fougères et aux séquoias géants de l’ère précédente; puis viennent les figuiers, les chênes, les érables; les prairies remplies de graminées où s’ébattront des troupeaux de paléothériums au corps de cheval et à la tête de tapir; des xiphodons, élancés comme des gazelles.

Les grands sauriens ont disparu et de nouveaux reptiles envahiront la Terre. Peu à peu, les formes s’accentuent et s’affinent: les savanes des forêts verront courir des antilopes et des girafes, et les oréadons ruminants habiteront les bords des grands lacs; puis, voici des mastodontes rappelant nos éléphants; des hipparions presque identiques à nos chevaux; de grands singes, hôtes de forêts semblables aux nôtres.

La caractéristique de cette période est donc l’apparition et le développement complet des mammifères, suivant la parole d’Élohim: «_Que la terre fasse sortir des êtres vivants selon leur espèce: bétail, êtres rampants et bêtes de la terre_.»

* * * * *

Et dans la grande nuit stellaire, faiblement illuminée par les soleils lointains, notre soleil marche toujours, entraînant notre planète à sa suite, distribuant pour nous les étés et les hivers, provoquant ici et là, le classement de chaque espèce; à l’équateur, la faune des tropiques; aux pôles, les animaux aux lainages touffus, aux blanches toisons.

Et _Élohim vit que cela était bien_, mais le sixième jour n’était pas fini. Après l’apparition des animaux domestiques, Élohim s’aperçut qu’il manquait un chef pour dominer sur tous les animaux du Globe.

Sans doute, par leur présence, ainsi que le chantera plus tard le Psalmiste, toutes ces créatures bénissaient le Seigneur; mais aucune intelligence n’était là pour comprendre; personne pour contempler cette œuvre merveilleuse et pour remonter à son Auteur; personne pour le glorifier en toute connaissance de cause, pour jouir de la beauté de cette nature créée, pour en reconnaître les lois, l’enchaînement et l’harmonie; pour profiter sciemment de l’_œuvre_ d’Élohim _qui était bien_ et c’est pourquoi, à la fin du sixième jour, Élohim dit: _«Faisons l’homme à notre image selon notre ressemblance...» Et Élohim créa l’homme à son image; à l’image d’Élohim il le créa_...

* * * * *

Ainsi finit cette magistrale épopée dont Moïse n’a pu évidemment que retracer les grandes lignes.

Or, je vous le demande encore une fois, à vous qui avez suivi pas à pas le texte sacré et qui l’avez comparé aux acquisitions les plus certaines de la Géologie, comment Moïse a-t-il pu connaître ce qu’il nous enseigne; comment a-t-il pu nous donner, même l’esquisse et surtout la suite des œuvres de Dieu? Les Cieux fondés avant la Terre; notre planète enveloppée des eaux primordiales et de langes épais de vapeurs, à l’aurore de sa jeunesse; le voile de l’atmosphère déchiré et l’apparition de la lumière chassant les ténèbres; la naissance de la vie commençant par la flore; le développement prodigieux de la végétation, alors que ni le Soleil, ni la Lune, ni les étoiles n’étaient encore visibles du sol terrestre; l’apogée de la faune dans des monstres, reptiles-sauriens du secondaire; l’atmosphère envahie par des «volatiles» à la même époque, alors que les oiseaux n’étaient pas nés; le règne des mammifères dans la suite des âges et, couronnant le tout, la création de l’Homme, cette intelligence venant, après toutes les créatures vivantes, prendre possession de son domaine.

Oui, quand on lit sans idée préconçue le premier Chapitre de la _Genèse_, on ne peut que constater chez son auteur une science si profonde qu’elle dépasse de cent coudées toutes les notions des savants de son époque; une science même plus inexplicable, humainement, que celle des constructeurs de la Grande Pyramide et en même temps une divination incroyable des faits les plus certains et les plus authentiques révélés par la Science.

Et si notre science varie, m’objectera-t-on? Évidemment, la science évolue; mais, en l’occurrence, cette constatation n’infirme nullement mes conclusions et voici pourquoi: Il faut distinguer dans la science, l’acquis de ce qui est pure hypothèse; d’une part, les _faits_ sur lesquels repose la science et d’autre part, les _théories_ qui cherchent à les expliquer; donc, une base intangible qui peut s’accroître à la vérité, mais qui demeure, et un échafaudage plus ou moins branlant que les générations de savants édifient tour à tour.

Or, les faits dont nous avons besoin en Géologie et en Cosmogonie, pour assurer une comparaison efficace avec le récit de Moïse, sont désormais assez connus pour que nous ne puissions les mettre en doute. Nos acquisitions futures n’y changeront rien, pas plus qu’une explication de la gravité ne saurait modifier l’expression des lois de la pesanteur, formulées pour la première fois par Galilée.

Toute divergence ne pourrait donc provenir que d’une interprétation fausse donnée à certains mots du récit génésiaque. Ici, nous pouvons facilement nous tromper, et la prudence est de règle; toutefois, sur un grand nombre de points, et je le ferai remarquer à dessein, je me rapproche des idées émises par saint Basile et d’autres Pères de l’Église; je suis donc en bonne compagnie.

Et puisque nous parlons d’autorités, le lecteur me saura gré, je pense, en terminant, de lui narrer encore une anecdote toute personnelle: Pendant des années je fus lié de grande amitié avec un de mes compatriotes, le regretté Albert de Lapparent, secrétaire perpétuel de l’Académie, celui des savants modernes qui a le mieux embrassé toutes les sciences se reliant à la Géologie et à la Paléontologie contemporaines. Comme je demandais à l’éminent professeur ce qu’il pensait du premier Chapitre de la Bible: «Si je devais, me répondit-il, résumer en quarante lignes les acquisitions les plus authentiques de la Géologie, je copierais le texte de la _Genèse_, c’est-à-dire l’histoire de la création du monde, telle que l’a tracée Moïse.»

Et comme nous parlions de la science antique, le célèbre géologue crut pouvoir me questionner à son tour:

--Et vous, me dit-il, que pensez-vous des mystères de la Grande Pyramide que vous avez depuis longtemps étudiée?

--Ce que j’en pense, Maître... voilà une question bien embarrassante, et m’est avis que Piazzi-Smith serait plus qualifié que moi pour vous répondre.

TABLE DES MATIÈRES

Chapitre I.--Le secret du Sphinx 1 Chapitre II.--Les révélations numériques de la Grande Pyramide 13 Chapitre III.--Les révélations géodésiques de la Grande Pyramide 31 Chapitre IV.--Les révélations astronomiques de la Grande Pyramide 47 Chapitre V.--A travers la Science antique 59 Chapitre VI.--L’optique des anciens 83 Chapitre VII.--A la lueur des étoiles 103 Chapitre VIII.--Traditions philosophiques et historiques 121 Chapitre IX.--Les Traditions scientifiques 149 Chapitre X.--Science et Cosmogonie 181

SAINT-AMAND (CHER).--IMPRIMERIE BUSSIÈRE.

[Vignette: AD LUCEM]