soutenions avec les Anglais, ne put débarquer et eut le courage d’attendre pendant huit années, à Pondichéry, le passage de 1769, perdant ainsi sa position officielle à l’Académie des sciences, où, faute de nouvelles sur son compte, on avait fini par le remplacer; risquant aussi son patrimoine qu’il avait déposé entre des mains infidèles, trouvant, paraît-il, sa femme remariée et pour comble de malheur, manquant le but de son voyage. Lors du passage de Vénus en 1761, il n’avait pu en effet que contrôler le phénomène du pont de son navire, sans pouvoir l’observer, et en 1769 un ciel chargé de nuages avait rendu impossible toute observation.

Cependant d’autres astronomes avaient été plus heureux, mais lorsque la réduction de tous les travaux fut terminée, il fallut s’avouer que la question n’avait pas avancé: le procédé comportait des sources d’erreurs considérables et l’on trouva pour la distance cherchée, toutes les valeurs comprises entre 170 et 140 millions de kilomètres.

Ce fut en vain qu’on prôna des méthodes nouvelles; même après le passage de Vénus en 1874, il fallut s’avouer que la grande unité astronomique n’avait rien gagné en certitude par l’effort combiné des astronomes. Tout ce que l’on pouvait affirmer c’est que la distance du Soleil était voisine de 148 600 000 kilomètres, avec un écart possible de plus de 2 millions et demi de kilomètres.

Il fallait en revenir à la détermination de la distance d’une planète extérieure à la Terre et c’est alors qu’en 1898, on résolut d’employer à cet effet un des astéroïdes circulant dans le voisinage de Mars. En 1900, dix-huit observatoires prirent part à la nouvelle campagne, on multiplia les clichés photographiques et pour la première fois enfin, on put fixer avec une très grande approximation cette fameuse distance du Soleil à la Terre pour laquelle les savants avaient dépensé tant d’efforts antérieurs.

A l’heure actuelle, on admet pour cette distance le nombre rond de 149 400 000 kilomètres avec une incertitude de l’ordre de 70 000 kilomètres seulement, soit dix fois le rayon du globe terrestre.

Eh bien, en multipliant la hauteur de la Grande Pyramide par un million, on trouve la distance du Soleil à la Terre en kilomètres, soit 148 208 000 kilomètres. Cette mesure n’est évidemment qu’approchée, mais le chiffre obtenu constitue une approximation bien supérieure à celle que présentait la valeur officielle de cette distance avant 1860 et qui était d’un peu plus de 154 millions de kilomètres.

Ainsi, alors que, pendant des siècles, les nations civilisées dépensaient des sommes fabuleuses, que des savants n’hésitaient pas à risquer leur vie dans des expéditions lointaines pour résoudre «le plus important problème astronomique», n’est-il pas extraordinaire de penser que cette solution était symbolisée et monumentalisée pour ainsi dire dans la Grande Pyramide depuis des milliers d’années; qu’il eût suffi à nos astronomes modernes de savoir lire les symboles cachés dans ces dimensions et que les constructeurs de ce grand édifice étaient arrivés à une approximation dont nous aurions été fiers à bon droit à la fin du XIXe siècle!

Les astronomes égyptiens ne paraissent pas avoir borné là leurs calculs. Si nous multiplions, en effet, le pouce pyramidal par 100 milliards, nous obtenons la longueur du parcours de la Terre sur son orbite en un jour de 24 heures et cela avec une approximation plus grande que ne pourraient le permettre nos unités actuelles, le yard ou le mètre français.

Enfin, dernière constatation à laquelle je suis arrivé en reprenant récemment tous les calculs, si l’on exprime en coudées pyramidales cet arc décrit par notre planète en un jour de 24 heures solaires moyennes, on trouve un nombre qui est un multiple de 3,1416 ou mieux de 2π, expression qui joue un rôle si important en mathématiques.

Qu’on ne dise pas encore une fois que tout cela est dû au hasard; que les Égyptiens étaient ignorants des conquêtes de l’Astronomie, les faits seraient là pour indiquer le contraire.

C’est ainsi que le passage d’entrée de la Grande Pyramide regardait l’étoile polaire de l’époque dont on pouvait suivre les digressions à n’importe quelle heure de la journée. Les travaux de Sir John Herschel et de Piazzi-Smith ne laissent aucun doute à cet égard: les constatations de ces deux astronomes sont un peu trop techniques pour que je les rapporte ici, mais elles sont presque aussi troublantes que les coïncidences énoncées au cours de ces pages.

Quoi qu’il soit, ces révélations sont d’autant plus mystérieuses que jusqu’ici les historiens sont unanimes dans l’affirmation des faits suivants:

Les anciens Égyptiens n’ont fait aucune allusion au rapport de la circonférence au diamètre, ni au nombre π; on ne voit nulle part qu’ils aient fait un usage exclusif, comme multiplication ou comme division des nombres 2, 3, 5, 7 essentiellement pyramidaux; rien ne nous laisse supposer qu’ils connaissaient les rapports de la latitude avec la hauteur du pôle, ni qu’ils aient eu une idée nette de la réfraction due aux couches d’air; ils ignoraient sans doute la grosseur de la Terre; ils n’employaient pas habituellement la coudée sacrée et ils étaient loin de penser peut-être que cette coudée représente une fraction exacte du rayon polaire de notre globe; à plus forte raison n’avaient-ils pu évaluer en coudées pyramidales le chemin parcouru par la Terre dans sa révolution autour du Soleil; ils n’avaient pas arpenté le sphéroïde terrestre ni mesuré la distance de la Terre au Soleil; le poids de la Terre et de sa température moyenne étaient en dehors de leur pensée; leurs mesures de capacité et de poids n’avaient pas été déduites des données pyramidales; ils ne font jamais mention de la Polaire ni des années de la précession, etc., etc.

Or, que toutes ces conquêtes de la science moderne soient dans la Grande Pyramide, à l’état de grandeurs naturelles, mesurées et toujours mesurables, ayant seulement besoin, pour se montrer au grand jour, de la signification métrique qu’elles portent avec elles, c’est évidemment inexplicable d’après nos données sur la civilisation antique, mais c’est un fait qu’on n’essayerait vainement de révoquer en doute et qui plonge les savants actuels dans la plus grande stupéfaction.

CHAPITRE V

A travers la Science antique

Il y a quelque quarante ans, on trouvait beaucoup d’hommes de science enclins à enseigner la descendance animale de l’homme: nos ancêtres se seraient rapprochés des singes aux périodes antérieures de la préhistoire. On était alors sous l’influence des idées de Darwin et de Lamarck. L’Allemand Ernest Hæckel ne contribua pas peu à répandre et à vulgariser cette étrange doctrine en des livres qui s’imprimèrent à des millions d’exemplaires. Succès bien éphémère d’ailleurs. La théorie de la descendance simienne a subi le sort de toutes les hypothèses; car c’est un fait, et on peut le vérifier en étudiant l’histoire de nos acquisitions, qu’une théorie scientifique ne tient guère la science pendant plus d’un demi-siècle.

Aujourd’hui, tout est changé: il est évident que depuis les premiers âges de la Terre, nous constatons dans les organismes un véritable progrès; il y a évolution, mais le mécanisme de cette évolution nous échappe et ses plus farouches partisans ne sont pas loin de renier les idées chères à Darwin et aux transformistes; on se rallie de plus en plus à la doctrine des mutations, c’est-à-dire des changements brusques.

Appliquée à l’homme, la nouvelle théorie est simplement la négation de la descendance simienne et scientifiquement parlant, l’origine de l’espèce humaine nous apparaît de plus en plus mystérieuse.

* * * * *

Les recherches des géologues et des préhistoriens ont été impuissantes jusqu’à ce moment à élucider le mot de l’énigme. Sans doute a-t-on exhumé çà et là des crânes aux caractéristiques extraordinaires, mais le Pithécanthrope dont on annonce périodiquement la découverte, semble de plus en plus un mythe fabuleux, hochet qu’on agite devant la foule naïve, pour lui faire croire à l’infaillibilité de la Science.

Ce n’est pas le lieu d’engager un débat sur ces passionnants sujets, mais avant d’aborder la question de la science antique, je voudrais énoncer ici quelques pensées dont ne tiennent pas toujours compte nos modernes préhistoriens.

Aussi loin que nous remontions dans le passé, l’homme nous apparaît toujours avec le même degré d’intelligence et de religiosité. Sans doute, encore une fois, nous sommes en progrès sur l’époque de l’homme des cavernes, mais le progrès pourrait bien ne porter que sur les acquisitions intellectuelles, matérielles et industrielles. Je m’explique: il faut distinguer entre la puissance et l’acte, entre l’intelligence et l’application que nous en faisons. La première est une faculté de fait, la seconde n’est que la manifestation de cette puissance, le résultat de son entraînement. Un rustre ignorant est souvent plus intelligent qu’un savant; en tout cas _instruit_ et _intelligent_ n’ont jamais, que je sache, été synonymes.

Que des hommes livrés à eux-mêmes, obligés à lutter pour leur vie matérielle contre une nature hostile, aient pu former ces peuplades dont nous voyons les restes au seuil des cavernes préhistoriques; qu’ils nous aient laissé les traces d’une industrie et d’une science rudimentaire, cela ne prouve absolument rien pour ou contre leur intelligence. Mais d’autre part nous sommes assurés que la capacité cranienne de ces races inférieures n’a rien à envier à la nôtre; qu’à ces époques reculées, ces types rappelant les sauvages actuels de la Mélanésie, possédaient parmi eux des artistes ne le cédant aucunement à ceux que nous rencontrons dans nos écoles modernes: dessins habilement exécutés, statuettes finement modelées sont là pour attester la véracité de mes assertions.

Alors, de deux choses l’une: ou bien les hommes se sont élevés de l’état sauvage à la civilisation; ou bien nous avons affaire à des races dégradées.

De ce dilemme dont on ne saurait sortir, la plupart de nos historiens choisissent le premier terme. Pourquoi? Parce que bien peu de savants sont en même temps des philosophes, et que d’une façon générale, en science comme ailleurs, en vertu de la loi du moindre effort, chacun tend à répéter une leçon apprise. Les modernes se rient des anciens qui ne juraient que par Aristote, mais si nous regardons de près, la mode n’est point changée.

Reste à se demander pourquoi les préhistoriens d’autrefois ont aiguillé leur science vers le premier terme de notre dilemme, au lieu de choisir le second. Oh! la réponse est très simple: parce que depuis les Encyclopédistes, il a été de bon ton d’opposer ce que l’on appelle la Science (avec une majuscule) à la croyance religieuse.

Toutes les religions dérivées du Christianisme, y compris la religion Judaïque, ont enseigné que l’homme avait été créé par Dieu dans un état de perfection, donc de civilisation avancée; prendre en défaut cet enseignement traditionnel et doctrinal a toujours paru à certains _scientistes_ une tâche digne de leurs efforts.

Ainsi, au lieu de se borner à rechercher les faits et leurs causes, la Science abandonnant son vrai rôle, est devenue l’appui de vaines hypothèses et de doctrines préconçues.

Toute question de foi mise à part, il paraît aussi naturel de considérer les hommes de l’âge de pierre comme de véritables dégradés que de croire à leur état sauvage primitif. Une science qui se respecte devrait tenir _a priori_ pour aussi vraisemblables l’une et l’autre hypothèse, mais à mon avis, la seconde ne résiste pas devant les faits. Un exemple va préciser ma pensée: nous connaissons des peuplades de la Polynésie qui n’offrent pas un état plus avancé que les races de Cro-magnon ou des Eyzies. C’est même là-bas que nos préhistoriens ont pu se documenter sur la façon dont l’homme des cavernes utilisait ses silex variés: outillage rudimentaire identique, mêmes moyens de défense, même signes plus ou moins atrophiés de religiosité, de superstition, de sorcellerie, de magie... et de coquetterie. Or en plus d’un cas, géographes et historiens ont pu rétablir pour ces peuples, le passé de leurs migrations. Détachés par hasard de la souche originelle, ces anciens civilisés sont tombés peu à peu dans la dégradation.

L’âge de pierre est donc de toutes les époques et l’on voit à quelles erreurs se trouveront exposés les préhistoriens qui, dans quelques millénaires, iront fouiller ces îles lointaines, en exhumeront leurs restes et concluront, non sans quelque apparence de raison, que l’homme n’a pas évolué depuis l’époque chélléenne jusqu’à la fin de la période quaternaire, celle dans laquelle nous vivons.

Voilà le genre de sottises que commettent certains hommes de science lorsqu’ils sortent de leur rôle. La préhistoire est encore dans l’enfance: ses recherches sont de date récente; elles n’ont porté, au surplus, que sur une petite portion des terres émergées; nous connaissons à peu près rien des lois qui amènent les modifications du squelette, les variations lentes ou brusques des races: souvent la climatologie ancienne des contrées étudiées nous échappe; le parallélisme des stratifications opérées en des endroits différents demeure presque toujours un problème insoluble; nous ne possédons aucun chronomètre de nature à nous révéler la soudaineté ou la lenteur des sédimentations et avec ce peu de données nous aurions la prétention d’édifier une histoire authentique de l’espèce humaine répandue à la surface de notre planète! Ce serait là une amère plaisanterie et si les naïfs se laissent prendre à ces puérilités, il est du devoir de tout esprit sérieux de réagir énergiquement contre de tels procédés, dignes tout au plus de défrayer la chronique des journaux yankees, toujours en quête de nouvelles sensationnelles.

appartenait à la IVe dynastie; on lui doit la construction d’une des grandes pyramides. (Musée de Boulaq) (Cliché Giraudon)]

Au moment où j’écris ces lignes, me parvient le résumé d’un rapport, présenté à la Société Géologique de Londres le 10 janvier 1922. Ce travail porte sur les variations du niveau des mers pendant la période quaternaire; il s’appuie en grande partie sur les travaux du Prof. Depéret de Lyon et du Prof. Gignoux son élève.

«L’âge quaternaire a été loin d’être aussi calme qu’on l’a généralement admis: il a présenté des mouvements de la croûte terrestre ayant affecté de grandes étendues sur une vaste échelle; et ceci résulte des travaux récents de Bosworth au Pérou et de Molengraaff dans l’Inde orientale.»

«Cette constatation complique énormément les problèmes (relatifs à l’histoire de l’homme) que le Prof. Depéret a esquissés d’une manière remarquablement hardie. Mettre les choses au point constitue une tâche difficile et qui demandera les travaux de quelques générations de géologues.»

Qu’une déformation générale du globe se soit produite et ait progressé durant le Tertiaire et le Quaternaire, cela résulte vraisemblablement des travaux entrepris sur les niveaux côtiers au nord et au sud de l’équateur, où l’on a constaté des dénivellations périodiques avec une amplitude de plus en plus restreinte, comprise entre 300 et 18 mètres et il apparaît nettement «que la contraction de la Terre s’est accomplie par de véritables pulsations», par des sortes d’à-coups brusques. En Géologie, comme ailleurs, c’est la doctrine des mutations qui se substitue à celle de l’évolution lente et continue[6].

[6] Cf. TH. MOREUX: _Vues nouvelles sur l’Évolution planétaire_ dans _Rev. du Ciel_, Av. 1921.

Après avoir décrit les différentes phases de la chronologie de l’homme, depuis le Red Crag (tertiaire supérieur) où M. Red Moir pense avoir trouvé des traces d’industrie humaine, jusqu’aux terrains franchement récents, l’auteur ajoute cette réflexion qui corrobore ce que j’ai avancé à maintes reprises: «L’interprétation (que nous en donnons) semble représenter l’état actuel de nos recherches, mais elle ne va pas sans difficultés.» Les alternatives de chaud et de froid dans le climat de nos contrées aux époques contemporaines de l’homme restent encore un grand sujet de perplexité pour nos géologues. Ces changements ont dû amener des précipitations atmosphériques d’une telle ampleur que nous ne pouvons évaluer la durée nécessaire pour opérer les variations constatées sur les continents pendant ces périodes.

Non, mille fois non! et je le répète à dessein, la préhistoire, à l’heure actuelle ne peut dater d’une façon absolue aucune de ses découvertes: il faut attendre[7]; pas davantage elle est à même de nous renseigner sur nos origines, sur l’état social de l’homme à son apparition sur la Terre.

[7] Cf. CH. DEPÉRET: Classification des temps quaternaires, dans la Rev. Gén. des Sc. 15 mars 1923.

Ce long préambule était nécessaire pour comprendre l’état d’esprit dans lequel se sont trouvés ceux qui jadis étudièrent la Pyramide de Khéops.

L’un d’eux, le célèbre astronome Piazzi-Smith, qui lui a consacré une partie de sa vie, en était arrivé aux conclusions suivantes: ou bien les constructeurs de ce monument unique au monde possédaient une science aussi avancée que la nôtre, ce qui est extravagant et presque incroyable; ou bien, gardiens d’une tradition remontant aux premiers âges, ils avaient voulu fixer sur la pierre, des données déposées par la Révélation dans l’esprit du premier homme; et je dois ajouter que Piazzi-Smith, croyant à la Bible en sa qualité de protestant convaincu, penchait pour la dernière hypothèse.

Ainsi s’expliquerait, pensait-il, comment les secrets relatifs à des données scientifiques brutes se seraient transmis d’âge en âge, au moyen de castes privilégiées. Telle serait l’origine, par l’intermédiaire des prêtres égyptiens, de ce que j’ai appelé «la science mystérieuse des Pharaons».

Si tout s’était passé comme l’imaginait Piazzi-Smith, il ne serait pas invraisemblable de croire qu’une partie tout au moins de cette science hiératique ait transsudé dans les inscriptions hiéroglyphiques de ces époques lointaines.

En Égypte comme en Chaldée, l’Astronomie tenait une place d’honneur parmi les acquisitions intellectuelles; Mages et prêtres la cultivaient pour les besoins de la nation. A défaut du mécanisme des calculs auxquels se livraient les adeptes de la science, peut-être les résultats gravés sur le granit ou sur les briques trouvées par centaines seraient de nature à nous renseigner. La question vaut la peine d’être étudiée: de sa solution dépend notre choix entre les deux termes du dilemme précédemment posé.

Les plus anciens monuments du monde ont été jusqu’à présent découverts en Égypte; ils sont antérieurs à la première dynastie et datent d’environ 4 000 ans avant J.-C.[8]; malheureusement nous n’y trouvons aucune allusion à des faits scientifiques; ceux de Chaldée sont plus récents relativement et nous reportent sans doute à 3800 ans avant J.-C. A partir de cette époque, nous sommes renseignés sur beaucoup de points intéressants, aussi bien pour l’Égypte que pour la Chaldée.

[8] Tous les chiffres au delà de 3 000 ans av. J.-C. sont très contestables; ils ne sont mis dans le texte que pour fixer les idées.

correspond à la lettre initiale de l’objet représenté. Ici: I ou JE = 2 feuilles de roseau; OU = l’oiseau; D = main ouverte. Les 5 caractères du bas disent HAMLK, ce qui nous donne: Ioud hamlk, Juda le roi (Figure extraite de _La Bible et les découvertes modernes_, par F. VIGOUROUX.)]

D’après la Bible, Chaldéens et Égyptiens auraient une commune origine et cette assertion, mise en doute autrefois par les archéologues, est plutôt confirmée par les recherches modernes. Cependant, à en juger par les textes cunéiformes et les hiéroglyphes, l’Astronomie des Chaldéens auraient été beaucoup plus avancée que celle des Égyptiens; tout au moins pendant les dynasties postérieures à celle de Khéops. Des notions communes aux uns et aux autres ont pu subir des régressions chez les deux peuples que nous étudierons simultanément[9].

[9] Beaucoup d’auteurs emploient sans distinction les termes Chaldéens ou Babyloniens, bien que les premiers désignent plus particulièrement les populations habitant la région arrosée par le Tigre et l’Euphrate.

Kiru Mah-hu tam-sil Ha-ma-ni sa-gi-mir hi-bi Nemus variegatum sicut mons Amanus qui (continet) omnes arbores

is-ti hat-ti Puluk sade naphar-su un Ki-rib-su hu-ru-su va ab-ta Syriæ plantas montium universas in ea plantatum fuit et

ni i-ta-tus. confeci superficiem ejus.

Au début l’écriture cunéiforme fut hiéroglyphique, mais peu à peu on simplifia l’image dont les traits principaux furent indiqués sur la brique à l’aide d’un stylet en forme de coin (_cuneus_). La traduction du texte ci-dessus est donnée en latin.]

* * * * *

Nous avons vu que les Pyramides d’Égypte étaient orientées; il en est de même des monuments de la Basse-Chaldée, mais ici ce sont les angles qui regardent les points cardinaux. C’est ce que l’on peut voir encore en examinant les ruines, fouillées récemment, du temple d’Éridou, dédié au dieu-poisson En-Ki et dont la construction remonte au delà de l’an 3000 avant J.-C. Orientation identique au palais de Lagash datant de la même époque; à Ourouk, dont les monuments furent l’œuvre des Sumériens[10]. Cette pratique remonte encore plus haut, puisque nous trouvons les 4 points cardinaux mentionnés dans un traité d’astrologie dont la compilation date de Sargon 1er (3800 av. J.-C. environ.) Déjà, à cette époque, le pôle céleste était donc connu et pouvait servir aux voyageurs dans leurs déplacements.

[10] Sumériens, race non Sémite, habitant la Mésopotamie en même temps que les Sémites.

* * * * *

Cette orientation exacte avait aussi un autre usage, probablement; elle devait servir à la détermination des points équinoxiaux, si nécessaire à celle de l’année. En fait, malgré l’état de détérioration de la Grande Pyramide, Mariette, suivant les conseils de Biot, put, à l’aide de l’une des faces du monument, déterminer à 30 heures près, le moment de l’équinoxe de printemps de l’année 1853.

Cependant les Égyptiens ne paraissent pas avoir employé ce moyen pour calculer le nombre de jours de l’année. Chez eux, années civiles et religieuses étaient officiellement de 360 jours, mais il n’y a aucun doute qu’ils n’aient connu la valeur de l’année d’une façon plus exacte au moyen du lever de Sirius appelé Sothis. Aussi, de très bonne heure ajoutèrent-ils 5 jours supplémentaires, comme on a pu le constater d’après des documents datant de la XIIe dynastie, soit environ 2 000 ans av. J.-C.

Toutefois, l’année n’est pas de 365 jours 1/4 exactement; en lui donnant cette valeur, on tombe dans l’erreur du calendrier Julien; on la fait trop longue de 11 minutes à peu près, ce qui au bout d’un certain nombre d’années amène un décalage dans les saisons. Or, ni les Égyptiens, ni les Chaldéens ne paraissent avoir eu connaissance d’une telle particularité; pour les premiers, le lever _héliaque_, c’est-à-dire par rapport au soleil, d’étoiles déterminées, leur servaient à diviser les mois en décades de dix jours. Quant aux Chaldéens, ils avaient adopté un calendrier luni-solaire; leur année comprenait 12 lunaisons, ce qui donnait 354 jours auxquels on ajoutait, s’il y avait lieu, une 13e lune intercalaire notifiée par un décret royal. Les textes cunéiformes nous ont transmis une ordonnance de cette sorte prise par Hammourabi (vers 2000 av. J.-C.). Évidemment, le roi consultait les astrologues de la cour qui recevaient pour mission de calculer à l’avance s’il y avait lieu de faire intervenir cette 13e lunaison.

Les règles sur lesquelles on se basait nous sont connues par des tablettes de l’époque.

«Lorsque le premier jour de Nisannu, lisons-nous sur l’une d’elles, la constellation Mulmul (les Pléïades) et la Lune se trouvent ensemble, l’année sera commune. Lorsque le troisième jour de Nisannu, Mulmul et la Lune seront ensemble, l’année sera pleine.»

Et la méthode était d’une exactitude très suffisante.

Les planètes furent connues des Chaldéens beaucoup mieux que des premiers Grecs et même des Romains. Il est vrai que le ciel de Babylone et des régions avoisinantes était d’une pureté remarquable et attirait l’attention des observateurs. On reconnut donc très vite que parmi les astres illuminant la voûte céleste, certains d’entre eux, au lieu de conserver leurs positions relatives, changeaient constamment de place dans le ciel, les uns par rapport aux autres: c’étaient des étoiles _errantes_ et non _fixes_, en un mot des _planètes_[11].

[11] Le mot _planète_ vient du grec _planètès_ qui signifie astre errant.

Celles visibles à l’œil nu sont au nombre de cinq: Mercure, Vénus, Mars, Jupiter et Saturne. Beaucoup de peuples anciens en comptaient sept, car Mercure et Vénus, tantôt astres du matin, tantôt astres du soir, furent pris pendant longtemps pour des astres distincts. En fait, les monuments Chaldéens donnent en bien des cas l’image de 7 planètes, mais il est vraisemblable que les astronomes de cette époque ne s’y trompaient pas, car souvent, comme dans un bas-relief d’Assar-Haddon, les 7 astres mineurs sculptés d’abord sont réduits à 5.

On sait que la marche des _planètes_ vue de la Terre est assez compliquée pour cette raison que notre habitat tourne également autour du Soleil: les Chaldéens avaient fort bien remarqué cette particularité et ils comparaient ces astres à des moutons capricieux échappés de l’immense troupeau des étoiles pour aller paître dans une large prairie dont ils n’avaient garde d’ailleurs de s’écarter. La prairie, c’était la zone zodiacale où nous sommes toujours assurés de les rencontrer. Au reste, malgré des randonnées dictées par leur apparente humeur vagabonde, les planètes n’échappaient pas à l’œil vigilant de leurs pasteurs et les Chaldéens prédisaient exactement, semble-t-il, la route de ces astres et leurs méandres capricieux.

«Mars à sa plus grande puissance, devint splendide et resta ainsi plusieurs semaines successives: puis, pendant autant de semaines, il devint rétrograde pour reprendre son cours habituel et il parcourut ainsi deux ou trois fois la même route. La grandeur de la rétrogradation ainsi parcourue trois fois (deux dans un sens et une dans l’autre) fut de 20 _Kasbu_ (20 degrés).»

Si le mot _Kasbu_ n’était arrivé d’une manière très opportune à la fin de la phrase, je gage que plus d’un lecteur aurait vu dans ce passage, la copie d’un Annuaire astronomique moderne; et cependant ces lignes ont été écrites par un astrologue vivant bien avant la chute de Ninive, sur une tablette que vous pouvez admirer au _British Museum_ de Londres; et ce qu’il y a de plus extraordinaire, c’est que ce récit donne la traduction très exacte des faits.

* * * * *

A chaque instant nous nous glorifions de notre civilisation, de nos acquisitions intellectuelles, de nos progrès scientifiques, et cependant je suis certain de n’être pas au dessous de la vérité en affirmant que sur mille personnes instruites: magistrats, ecclésiastiques, docteurs en médecine, professeurs et docteurs en droit, il n’en existe pas cinquante pouvant assurer avoir vu Mars ou Saturne dans le ciel; encore moins qui soient à même de comprendre le mécanisme de la rétrogradation, des stations et des mouvements divers des planètes décrit par l’astronome chaldéen! Il est vrai, si l’on en croit la légende, que Copernic lui-même, le grand Copernic n’aurait jamais aperçu Mercure; ajoutons toutefois pour sa défense que ce savant observait sous le ciel embrumé des bords de la Vistule.

Nous savons par les tablettes écrites en caractères cunéiformes que les moindres détails de l’atmosphère et du firmament étaient notés par les Chaldéens; halos ou conjonctions de planètes étaient matière à pronostics et fournissaient des thèmes aux astrologues. Les éclipses durent donc de bonne heure attirer leur attention, et en fait, ces phénomènes étaient prédits avec une assez grande précision.

montrant les stations et les rétrogradations.]

Voici quelques exemples de textes intéressants:

«Une éclipse de Lune aura lieu le 14 Addaru. Quand le 14 Adarru la Lune s’éclipse dans la première heure de la nuit, une décision sera prise. Malheur au pays d’Élam et de Syrie, mais félicité au roi. Le roi sera tranquille, Vénus ne sera pas visible, mais je dis à mon maître qu’il y aura une éclipse.»

«_Irrasilu l’ancien, serviteur du roi!_»

«Au roi, mon maître, j’ai écrit: une éclipse aura lieu. Maintenant elle a eu lieu en effet. C’est un signe de paix pour le roi mon maître...»

Comment et par quels procédés, les astronomes de cette époque parvenaient-ils à calculer les éclipses? On a fait à ce sujet beaucoup d’hypothèses, mais en réalité nous ignorons à peu près tout des moyens employés. Suivant une habitude chère aux Chaldéens et aux prêtres Égyptiens, les tablettes ne contiennent que les résultats bruts et le mécanisme nous échappe. A mon avis, les savants de ces époques lointaines, devaient garder jalousement leurs méthodes et celles-ci n’étaient transmises qu’au moyen d’enseignements oraux se perpétuant d’âge en âge au sein de castes privilégiées.

Sous ce rapport l’Astrologie dut faire faire de très grands progrès à l’Astronomie et l’on sait que les Chaldéens étaient si bien passés maîtres dans la science des horoscopes que plus tard, en Grèce, l’épithète de Chaldéen était synonyme d’Astrologue.

* * * * *

Ainsi, plus de 2000 ans avant l’ère chrétienne, les devins et les «diseurs de bonne aventure» exploitaient déjà la crédulité publique; croyaient-ils à une correspondance mystérieuse entre la vie des mortels et le cours des astres? Il est permis d’en douter; j’inclinerais plutôt à penser qu’il y avait là pour eux un moyen efficace de se faire respecter et de se livrer à leurs études favorites.

Qu’on ne se récrie pas sur une supposition aussi vraisemblable; il n’y a rien de nouveau sous le soleil; la plupart des hommes n’estiment la science qu’à proportion des services qu’elle est censée leur rendre. Il a fallu la guerre de 1914 pour décider l’État français à organiser chez nous un service météorologique, et si l’on ne fait rien (ou à peu près) en France pour la Chimie, par contre, cette science a pris depuis longtemps, chez nos voisins d’outre-Rhin, un développement considérable. En tout cas, en Allemagne comme ici, l’Astronomie n’a jamais préoccupé les gouvernants et les Observatoires se meurent dans une indigence voisine de la misère.

Il en a toujours été ainsi, mais autrefois, les grands de ce monde croyaient à l’Astrologie et l’Astronomie savait en tirer parti, témoin la conduite de Képler, l’un des plus grands génies du XVIIe siècle.

L’auteur des lois immortelles qui portent son nom avait grand peine à vivre; la pension promise par le roi tombait rarement dans son escarcelle, si bien que le savant en était réduit pour nourrir sa famille, à tirer des horoscopes. On le lui reprocha plus d’une fois: «Mais de quoi vous plaignez-vous, philosophes délicats, répliquait-il, si une fille que vous jugez folle (l’Astrologie) soutient une mère sage mais pauvre (l’Astronomie); si cette mère n’est soufferte parmi les hommes plus fous encore qu’en considération de ces mêmes folies? Si l’on n’avait eu le crédule espoir de lire l’avenir dans le ciel, auriez-vous jamais été assez sages pour étudier l’Astronomie pour elle-même.»

Ainsi en était-il, probablement, il y a cinquante siècles! Quoi qu’il en soit, la pratique de l’Astrologie, qui réclame des précisions sur la position future des planètes, dut inciter les Chaldéens à perfectionner leurs méthodes. Ceux-ci, nous le savons par leurs tablettes, eurent à résoudre plusieurs problèmes délicats et que se posent encore nos modernes astronomes. Ne pouvant insister sur ce sujet difficile, qu’il me soit néanmoins permis de citer un exemple.

hiéroglyphique. (Musée Borély, de Marseille) (Cliché Giraudon)]

Le calcul des éclipses suppose connus avec une assez grande approximation, les diamètres apparents de la Lune et du Soleil. Or, en 1915, ayant eu besoin pour mes calculs de posséder les diamètres apparents maxima et minima de la Lune, et trouvant dans la plupart des publications techniques, des données contradictoires, je m’adressai à plusieurs collègues pour obtenir quelques références supplémentaires. Les chiffres fournis furent des plus discordants. En désespoir de cause, je m’armai de patience et je m’astreignis à consulter jour par jour les pages de la «Connaissance des Temps» qui donne depuis près de deux siècles les diamètres de notre satellite.

à Khorsabad.]

Et devinez-vous les résultats de mon enquête? Eh bien, les nombres ainsi déterminés se trouvaient plus près de ceux qui nous sont donnés par les Chaldéens que les diamètres admis par les auteurs dans nos modernes Traités d’Astronomie.

Les dimensions apparentes du disque lunaire sont comprises _sûrement_ entre

33′34′′ et 29′22′′ d’arc

alors que les Babyloniens admettaient

34′16′′ et 29′30′′.

L’écart de 8′′ seulement pour le diamètre minima est insignifiant et l’on ne peut retenir son étonnement en constatant un tel résultat.

Cet étonnement se changerait pour vous en stupéfaction, si vous aviez une idée de la difficulté que nous éprouvons, même à l’heure actuelle, pour évaluer le diamètre apparent d’un astre quelconque. L’antiquité aurait-elle donc connu nos instruments d’optique? La question vaut la peine d’être étudiée: et c’est précisément ce que nous allons faire.

dresser les Horoscopes.]

CHAPITRE VI

L’Optique des anciens

Il n’est pas rare d’entendre tel ou tel savant parler de la science antique d’une façon irrévérencieuse. A croire certains hommes instruits, notre siècle a tout inventé. Et cependant, je l’ai déjà fait remarquer, il ne faudrait pas confondre la science avec ses applications. Chaque jour ces dernières deviennent de plus en plus nombreuses, mais souvent, hélas! c’est au détriment du bonheur des peuples.

Et je n’en veux pour preuve que la guerre récente imposée à l’Europe--je devrais dire au monde entier--par les Allemands. Entre les mains de nos ennemis, les acquisitions scientifiques devinrent armes redoutables: de longue date, l’esprit teuton qui n’a guère varié depuis deux mille ans, préparait la guerre des gaz asphyxiants et nous savons aujourd’hui que les obus chargés de matières toxiques, étaient en fabrication de l’autre côté du Rhin, bien avant les hostilités. Ce sont encore les Allemands qui, au mépris des lois internationales, usèrent des avions les premiers, pour venir bombarder des populations sans défense; maintenant, la guerre a pris fin et que lisons-nous quotidiennement dans leurs journaux: des suggestions pour une revanche future, au cours de laquelle seront employés tous les moyens nuisibles qu’une science avancée peut mettre à la disposition d’un peuple de brutes: gaz terribles, microbes répandus à profusion, explosifs terrifiants, ondes hertziennes dirigées à distance, bref, tout l’arsenal effrayant que nos ancêtres étaient loin de soupçonner.

Nous frémissons à la lecture de l’histoire ancienne, où nous voyons des rois Assyriens crevant eux-mêmes les yeux des captifs, les faisant mourir à petit feu, assistant à des supplices inouïs que seul un être doué d’intelligence peut inventer et nous qualifions de barbares ces hommes d’autre âge, mais nous n’imaginons point que la barbarie est de tous les temps. La religion chrétienne, cette doctrine de charité inconnue des païens, est enseignée chez presque tous les peuples civilisés, mais son esprit ne semble pas avoir profondément pénétré certaines races, même européennes... témoins les balles _doum-doum_ qui n’ont pas été inventées par les Allemands!

* * * * *

Il n’y a donc pas antithèse entre science et barbarie, puisque cette dernière peut faire servir la première à ses desseins. La science, je l’admets volontiers, doit améliorer les conditions matérielles de l’humanité, mais elle est impuissante par elle-même à en assurer le progrès moral, le seul qui marque vraiment l’étiage de toute civilisation.

Il y a mieux, lorsqu’un peuple délaisse le droit pour la force, la barbarie, toujours latente, reprend peu à peu son empire et quelques siècles suffisent alors pour faire table rase des notions scientifiques et intellectuelles péniblement acquises. Du train dont va l’Europe à l’heure actuelle, il n’est pas besoin d’être fort perspicace pour prédire que dans deux mille ans, ceux qui habiteront notre continent subiront une régression analogue à celle des anciens peuples orientaux dont la grandeur et le luxe confondent encore notre imagination.

Tout ceci pour montrer que nous avons le droit de nous demander si l’antiquité a connu une science avancée incompatible en aucune façon avec l’état des mœurs et de la civilisation de ces époques lointaines.

Mais ici, je le devine, mon lecteur m’arrête et me pose sérieusement la question suivante: Alors comment pouvez-vous supposer un seul instant que nous ne retrouvions aucune trace des instruments scientifiques ayant servi à nos ancêtres; pourquoi leurs inscriptions n’en font-elles jamais mention? Évidemment, l’objection vaut la peine d’être discutée, mais au fond, je la crois plus spécieuse que réelle.

* * * * *

Raisonnons par analogie: Six mille années tout au plus nous séparent des monuments chaldéens et pharaoniques; or, que seront devenues nos civilisations européennes dans 60 siècles? Pour peu que les centres intellectuels se déplacent sur notre globe, ce qui paraît fatal à en juger par l’Histoire, que restera-t-il de Paris ou de Londres? Des ruines au sein desquelles les archéologues de l’époque seront bien empêchés d’exhumer des traces de nos acquisitions scientifiques. Nos bibliothèques nationales ne seront qu’amas de décombres, archives éphémères réduites en poussière par le temps; la pierre calcaire de nos monuments ne sera elle-même que bouillie informe; seul, le granit de nos pierres tombales, avec leurs inscriptions souvent grotesques, en tout cas peu scientifiques, offrira aux savants quelques spécimens de notre langue et de notre écriture; sans compter que des obélisques comme celui de la Concorde, avec ses hyéroglyphes, seront bien de nature à compliquer les recherches et à désorienter les plus habiles. Œuvres immortelles (?) des Képler, des Newton, des Laplace, des Le Verrier, des Pasteur, où serez-vous alors? Vous n’aurez même pas l’avantage d’avoir été écrites sur la dure argile cuite des tablettes cunéiformes ayant bravé les injures des siècles!

* * * * *

Que si l’on insiste sur l’absence complète des méthodes scientifiques parmi les nombreux documents chaldéens ou égyptiens mis à notre disposition, je répondrai que cela prouve à peu près rien.

* * * * *

«L’étude des Mathématiques avait été poussée par les Mésopotamiens à un haut degré de perfection, mais nous ne trouvons jamais chez eux, en quelque branche de l’activité scientifique que ce soit, un traité didactique avec explications; c’est toujours une consignation sèche des conclusions avec parfois une allusion à ce qui y conduit; un grand enseignement oral devait accompagner forcément ces écrits. C’est ainsi que nous avons de nombreux documents mathématiques, sortes de barèmes donnant mille combinaisons de chiffres, opérations toutes faites dont le lecteur n’avait qu’à utiliser les résultats»[12].

[12] Cf. Dr CONTENAU, _op. j. cit._, p. 188.

De même, à des époques plus récentes, nous voyons apparaître, consignées sur les tablettes, de véritables _Éphémérides perpétuelles_ destinées à prévoir le mouvement des planètes dans le ciel.

La conclusion s’impose: le silence sur les méthodes employées était voulu; on y suppléait par les explications orales et celles-ci n’étaient données qu’aux seuls initiés; par là même on évitait de répandre dans le public une science qui réservait à une caste, respect, gloire et profit.

Notre terrain étant ainsi déblayé, nous pouvons aborder le sujet qu’annonce le titre de ce Chapitre: l’Optique fut-elle connue des anciens?

Procédons par étapes et avançons prudemment dans ce domaine à peine exploré. Tout d’abord, il est certain que les Anciens connaissaient le verre et, qui plus est, savaient le travailler.

Dans un passage de ses écrits, Aristophane rapporte que de son temps on vendait des boules de verre chez les épiciers d’Athènes. Plus tard, Pline raconte que l’immense théâtre élevé à Rome par Scaurus, gendre de Sylla, et qui pouvait contenir quatre-vingt mille spectateurs, possédait trois étages, dont le second était entièrement incrusté d’une mosaïque de verre.

Au VIIe Livre des _Recognitions_ le pseudo Clément rapporte que saint Pierre étant allé dans l’île d’Aradus, y vit un temple dont les colonnes tout en verre, d’une grandeur et d’une grosseur extraordinaires, excitèrent encore plus son admiration que les belles statues de Phidias, dont ce temple était orné.

Sénèque, dans ses _Questions naturelles_ parle des phénomènes de coloration qu’on aperçoit en regardant à travers des angles saillants de verre. Dès cette époque, on connaissait donc le prisme et la réfraction.

* * * * *

Sous le règne de Néron, on se servait de coupes de verre blanc, qui, au dire de Pline, le disputaient en limpidité aux coupes de cristal de roche taillé. Les urnes lacrymales trouvées dans les tombeaux sont aussi en verre, et c’était sur des globes de verre qu’à la même époque, on traçait les sphères célestes et les constellations.

Dans son _Optique_, Ptolémée a inséré une _Table des réfractions_ qu’éprouve un rayon lumineux en traversant le verre; or les indices de réfraction donnés par nos Physiques modernes s’en rapprochent tellement qu’il faut conclure que le verre de cette époque différait très peu de celui que nous fabriquons aujourd’hui.

Tous ces faits sont certains; ils ne prouvent pas, dira-t-on, que les savants antiques connaissaient les propriétés des lentilles.

Sans doute, mais voici d’autres témoignages.

L’émeraude à travers laquelle Néron regardait les objets est devenue légendaire. Ce chaton de bague lui servait de monocle, mais Pline n’est pas très explicite à ce sujet. On peut croire légitimement que ce verre était taillé en forme de lentille concave.

Cependant, bien avant lui, au Ve siècle avant notre ère, Aristophane dans sa comédie des _Nuées_, rapporte une singulière plaisanterie: Strepsiade explique à Socrate la propriété qu’ont les boules de verre exposées au soleil d’allumer les corps combustibles. Par ce moyen, l’ingénieux personnage entrevoit la façon, dit-il, de se dispenser de payer ses dettes, en détruisant de loin toute espèce d’assignation dans les mains de ses créanciers sans qu’ils puissent s’en apercevoir.

Les Romains, héritiers de la science des Grecs, employaient pour cautériser les chairs, à défaut de la pierre infernale, des boules de verre exposées au soleil. Et lorsque les Vestales, par négligence, laissaient s’éteindre le feu sacré, on devait le rallumer au moyen de la chaleur du soleil concentrée par des sphérules de verre.

Les anciens connaissaient donc la propriété des lentilles sphériques concentrant les rayons lumineux en un seul foyer; mais des appareils de cette sorte sont bien mauvais en tant qu’instruments d’optique. Toutefois, habitués à travailler le verre, les ouvriers de l’époque ont dû être acheminés forcément à fabriquer des demi-sphères rappelant nos lentilles pour les horlogers ou mêmes nos oculaires achromatiques de lunettes et de microscopes.

Pure hypothèse, direz-vous, mais nécessaire cependant pour expliquer des faits nombreux qu’on ignore généralement.

Savez-vous qu’il existe dans notre Cabinet des Médailles un cachet dit de Michel-Ange, dont l’exécution remonte à une époque très reculée et sur lequel 15 figures ont été gravées dans un espace circulaire de 7 millimètres de rayon. Or ces figures ne sont pas toutes visibles à l’œil nu[13].

[13] Cf. DUTENS, t. II, p. 223.

Cicéron parle d’une _Iliade_ d’Homère écrite sur un parchemin léger qui tenait en entier dans une coquille de noix[14]; Pline raconte que «Mymécide avait sculpté sur l’ivoire, un quadrige qu’une mouche couvrait de ses ailes»[15].

[14] PLINE, _Hist. natur._, L. VII, Ch. XXI.

[15] PLINE, _op. j. cit._ VII, XXI; Cf. it. ELIEN, _Hist._, L. I, Ch.