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juste haine contre les assassins du chevalier de la Barre et du jeune d’Étallonde, sans imaginer seulement qu’il y eût un homme qui pût _lui_ en savoir gré.» Cela le brouille un peu avec Mme du Deffand et tout à fait avec Choiseul; mais il n’importe: «Je serai fidèle à votre grand’maman [Mme de Choiseul] et à Monsieur son mari, écrit-il à Mme du Deffand, tant que j’aurai un souffle de vie; cela est bien certain. Je ne crois point du tout leur manquer en détestant les pédants absurdes et sanguinaires. J’ai abhorré, avec l’Europe entière, les assassins de Sirven, les assassins de Calas, les assassins du chevalier de La Barre, les assassins de Lally. Je les trouve dans la grande affaire dont il s’agit aujourd’hui, tout aussi ridicules que du temps de la Fronde. Ils n’ont fait que du mal, et ils n’ont produit que du mal. _Vous savez que d’ailleurs je n’étais point leur ami. Je suis fidèle à toutes mes passions._ Vous haïssez les philosophes et, moi, je hais les tyrans bourgeois. Je vous ai pardonné toujours votre fureur contre la philosophie; pardonnez-moi la mienne contre la cohue des enquêtes. J’ai d’ailleurs pour moi le grand Condé qui disait que la guerre de la Fronde n’était bonne qu’à être chantée en vers burlesques.»
Il écrit encore à Mme du Deffand un mois après: «Vous avez brûlé, Madame, tout ce qu’on a écrit sur les Parlements. Eh bien, brûlez donc encore cette troisième édition d’un écrit composé à Lyon[9]... Je vous répète que je ne serai jamais ingrat; mais que je n’oublierai jamais le chevalier de La Barre et mon ami le fils du Président d’Étallonde, qui fut condamné au supplice du parricide pour une très légère faute de jeunesse. Il se déroba par la fuite à cette boucherie de cannibales; je le recommandai au roi de Prusse, qui lui a donné une compagnie de cavalerie[10].»
[9] _Sentiments des six Conseils établis par Le Roi et de tous les bons citoyens probablement._
[10] Et qui, du reste, n’avait pas désapprouvé la sentence d’Abbeville et du Parlement de Paris (_lettres du 7 Auguste 1766 et du 13 Auguste 1766 à Voltaire_).
Il écrit à l’abbé Mignot: «Je ne donne pas six mois pour qu’on bénisse M. le Chancelier de nous avoir délivré de trois cents procureurs... Je ne donne pas deux années aux ennemis de la raison et de l’État pour rentrer dans leur bon sens.» Il coopère, du reste, dans la mesure de ses forces à l’ouvrage de M. Maupeou. Il écrit à M. d’Argence: «Le droit est certainement du côté du roi; sa fermeté et sa clémence rendront ce droit respectable.» M. d’Argence lit cette consultation au présidial d’Angoulême qui «ne voulait pas enregistrer», obtient l’enregistrement et Voltaire fait connaître à Paris ce service rendu.--Il écrit le traité plus haut mentionné, _Les sentiments des six Conseils_, où il appuie vigoureusement le coup d’État du 23 février: «Oui, tous les bons citoyens doivent persister à regarder l’établissement des six nouveaux conseils comme le plus signalé bienfait dont le roi veut combler la nation... La postérité s’étonnera sans doute que nous ayons pu murmurer contre notre félicité. Nous n’avons vu, en effet, jusqu’ici que des déclamations sans preuves; elles contestent au roi le pouvoir de faire le bien...»
Il écrit contre Malesherbes la _Réponse aux remontrances de la Cour des aides, par un membre des nouveaux conseils souverains_, où il fait dire au nouveau conseiller que la nouvelle cour s’inspirera toujours du roi et de ses ministres, comme c’est son premier devoir: «J’espère que la loi seule et non l’esprit de corps dictera toujours mon avis; qu’il ne sortira jamais de notre tribunal aucun arrêt qu’il ne soit motivé... Que, lorsque la loi ne sera pas claire, nous consulterons les organes des lois qui résident auprès du trône dont elles sont émanées. J’espère que le Roi, seul législateur en France, donnera des règles suivant lesquelles nous ne livrerons point à la torture, supplice pire que la mort, des hommes qui sont nos frères et qui peuvent être innocents... Les lois et la police, voilà nos objets, nos fonctions et nos bornes. Le gouvernement de l’État n’a jamais regardé la magistrature; nous ne sommes ni princes, ni pairs, ni grands officiers de la couronne, ni généraux d’armée, ni ministres...»
Dans cette pièce, destinée à être comme un manifeste officieux et qui fut remaniée de concert par Maupeou et par Voltaire, celui-ci sent bien que l’opinion est effrayée de perdre avec l’ancien Parlement un gardien et un défenseur des libertés publiques. Aussi s’efforce-t-il, malgré les déclarations transcrites plus haut, de démontrer que le nouveau Parlement n’en jouera pas moins le même rôle que l’autre: «Quel est l’avocat, le gradué, qui, étant choisi pour magistrat, ne se fera pas un devoir de soutenir les droits de la nation, les libertés de l’Église gallicane, qui sont les libertés de l’Église universelle, et les lois anciennes qu’on appelle fondamentales? Qui d’entre eux ne s’empressera pas de porter au trône les plaintes du peuple quand le peuple sera opprimé par les exacteurs? Ces fonctions sont à la fois si essentielles et si nobles; elles sont si naturellement liées à la place qu’on occupe que si le Barigel de Rome était nommé conseiller au Parlement, il penserait comme de Thou et comme l’abbé Pucelle.»
Alors pourquoi avoir nommé un nouveau Parlement? Il y a un certain désaccord entre la platitude de la première partie de cette pièce et la fierté de la seconde.
Il y a surtout une erreur dont Voltaire n’est pas dupe, car elle est évidemment volontaire. Non, l’indépendance du magistrat et son dévouement au bien public ne sont pas «des fonctions naturellement liées à la place qu’il occupe», et il ne suffit pas d’être nommé conseiller au Parlement pour être immédiatement un Malesherbes. L’indépendance et le dévouement au bien public ne sont pas des fonctions. Ils ne sont pas «liés à la place»; ils sont liés à l’origine. Un magistrat nommé par le gouvernement sera dévoué au gouvernement; un magistrat qui n’aura été nommé par personne sera un simple citoyen libre et s’inspirera de son intérêt, il est vrai, mais aussi de l’intérêt public qui ne laissera pas d’être le sien.
Le nouveau Parlement, du reste, déçut un peu les belles espérances de Voltaire. Il acquitta, il est vrai, Morangiès, et ce ne fut pas peut-être ce qu’il fit de mieux; mais il eut, sur ses derniers jours, la terrible affaire Goëzmann et Marin, qui prouva que l’abolition de la vénalité des charges n’avait pas aboli la vénalité de la magistrature et les _Mémoires de Beaumarchais_, qui ne contribuèrent pas peu à le tuer. Voltaire fut navré de cet accident, tout en étant émerveillé de la verve de Beaumarchais: «J’ai lu tous les mémoires de Beaumarchais et je ne me suis jamais tant amusé. J’ai peur que ce brillant écervelé n’ait raison contre tout le monde. Que de friponneries, ô ciel! Que d’horreurs! Que d’avilissement dans la nation! _Quel désagrément pour le Parlement!_ Que mon Caton l’abbé Mignot [son neveu, conseiller au Parlement] est ébouriffé!»--Quand l’ancien Parlement fut rappelé, Voltaire ne dit mot, ou à peu près. Il sentait l’opinion contre lui. Il inscrivit mélancoliquement à la fin de son _Histoire du Parlement_: «La mort de Louis XV ayant donné lieu à une nouvelle administration, Louis XVI, son successeur, rétablit l’ancien Parlement avec des modifications nécessaires: elles honorent le roi qui les ordonna, le ministère qui les rédigea, le Parlement qui s’y conforma, et la France vit l’aurore d’un règne sage et heureux»;--et à la fin de l’article _Parlement_ du _Dictionnaire philosophique_: «Louis XVI rétablit avec sagesse les Parlements que Louis XV avait cassés avec justice [voilà de l’impartialité]. Le peuple vit leur retour avec des transports de joie.»
Le peuple, malgré les défauts incontestables des anciens Parlements, ne se trompait pas tout à fait. A prendre en ses grandes lignes l’histoire des Parlements depuis François Ier, depuis l’infâme vénalité des offices jusqu’en 1789, cette histoire fait plutôt honneur que honte à l’ancienne magistrature française. Disons d’abord que la magistrature en France avait toujours été indépendante, avait toujours été autonome. Avant François Ier, le roi nommait, il est vrai; mais il nommait _sur présentation_; il ne pouvait que choisir entre trois noms que le Parlement lui soumettait, ce qui revient à dire que le Parlement ne nommait pas; mais le roi non plus; et que les Parlements pouvant toujours de la liste de trois noms qu’ils soumettaient à la Couronne écarter les noms agréables au roi, ils se recrutaient en définitive eux-mêmes, moins précisément qu’ils ne l’eussent voulu peut-être, mais selon leur esprit, leurs intentions et même leur parti pris. Ce mode de recrutement est peut-être le meilleur. Il est le plus libéral et le plus conforme au bien général. Ceci est encore une confirmation du mot excessif, mais si vrai à bien des égards, qui a été dit par je ne sais qui: «En France, c’est la liberté qui est ancienne, et le despotisme qui est une nouveauté.» L’établissement de la vénalité des charges n’a donc été qu’une _forme nouvelle_ donnée à l’indépendance de la magistrature. Il n’a pas été fait pour cela; mais il a eu ce résultat.
Or depuis cet établissement, quel a été le rôle des Parlements de France à travers l’histoire, quand ils n’ont pas été sous la main des émeutiers et des hommes de guerre? Ils ont été, comme il est assez naturel, de l’opinion de la majorité de la nation, mais avec beaucoup plus d’intelligence et de libéralisme que cette majorité; et ils ont été très indépendants à l’égard du pouvoir central, très fermes à l’égard des prétentions et empiètements du Saint-Siège, très soucieux des libertés publiques et très patriotes. Voilà les grandes lignes.
Les Parlements s’inspirèrent de la charte de 1499; de la charte de Louis XII; car il y a une charte de Louis XII; c’est l’édit de 1499 contenant ces belles paroles: «Qu’on suive toujours la loi, _malgré les ordres contraires à la Loi, que l’importunité pourrait arracher au monarque_.»
La première opposition du Parlement de Paris à la Royauté, depuis François Ier, fut à propos du Concordat de François Ier avec le Saint-Siège, et ce que défendait le Parlement c’était le droit des ecclésiastiques à nommer leurs évêques et abbés, et ce qu’il repoussait c’était la nomination des évêques et abbés par le Roi.
Le Parlement de Paris condamna en 1532 les présidents du Parlement de Provence, Oppède et La Font, et l’avocat général de ce même Parlement, Guérin, égorgeurs de Vaudois et incendiaires des bourgs de Mérindol et de Cabrières. Guérin fut décapité. Ce ne fut pas la faute du Parlement si le crédit des Guise déroba les autres au dernier supplice.
Le Parlement de Paris est responsable du supplice d’Anne Dubourg, en ce sens qu’il a permis qu’on lui dérobât Anne Dubourg comme justiciable et qu’on le fît juger ailleurs, alors que, membre de Parlement, il avait le droit d’être jugé par ses pairs; mais encore ce n’est pas lui qui l’a condamné.
Le Parlement de Paris fit quelques difficultés pour enregistrer l’édit de paix et de tolérance de Catherine de Médicis en 1560; mais il semble bien avoir autorisé les conférences de Poissy, s’il est vrai, comme de Thou le rapporte, qu’au cardinal de Tournon, qui lui faisait des reproches, Catherine répondit: «Je n’ai rien fait que de l’avis du Conseil et du Parlement de Paris.»
Le Parlement de Paris fit grise mine à Charles IX venant déclarer sa majorité; mais c’est qu’il était irrité de ce que Charles IX se fût fait déclarer majeur déjà par le Parlement de Normandie.
A partir de la retraite du chancelier de l’Hospital, le Parlement devient beaucoup trop catholique; il s’associe aux mesures du gouvernement contre les protestants, décide spontanément que tout citoyen reçu en charge fera serment de vivre et de mourir dans la religion romaine, et j’ai dit plus haut quel fut son rôle au lendemain de la Saint-Barthélemy; mais il n’y a rien à reprendre à son attitude après l’assassinat des Guise et au commencement de procès qu’il autorisa contre Henri III pour ce fait.
Sous la Ligue et les Seize, le Parlement fut assez docile aux Seize et à la Ligue. Mais il faut considérer que la Ligue et les Seize avait commencé par en mettre le tiers à la Bastille et que plus tard, pour raffermir la fidélité du Parlement, Ligue et Seize, et surtout les Seize, c’est-à-dire la commune de Paris, eut le soin de pendre le premier président Brisson et les conseillers Tardif, Larcher. Que pouvaient faire des Parlementaires dans une ville en armes entièrement acquise et dévouée à la rébellion et exaspérée par les progrès constants et l’inflexible ténacité de son ennemi Henri de Navarre?
Mais pendant le même temps le petit Parlement de Châlons décréta assez vaillamment la prise de corps de Landriano, nonce du Pape, qui était entré dans le royaume sans l’autorisation du roi, défendit aux évêques de publier ses bulles et accorda dix mille livres de récompense à qui le livrerait à la justice.
Quant au Parlement du roi, fait de fragments de divers Parlements (et même du Parlement de Paris) et qui siégeait ordinairement à Tours, il fit brûler par main de bourreau les bulles du Pape et déclara Grégoire XIV perturbateur du repos public et complice de l’assassinat de Henri
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