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Voltaire a été partisan très décidé de la magistrature nommée exclusivement par le gouvernement, continuellement sous sa main, et entièrement asservie à lui. Il veut que le juge soit un pur et simple fonctionnaire. Il le veut d’abord parce qu’il est absolutiste, et jamais un absolutiste ne trouve qu’il y a assez de fonctionnaires. Les Parlementaires sont une limitation du pouvoir royal: ils doivent disparaître comme tels et reparaître comme organe et accroissement du pouvoir royal. Le droit d’enregistrement et le droit de remontrances sont de pures et simples usurpations: «On croit qu’Étienne Boileau, prévôt de Paris du temps de saint Louis, fut le premier qui tînt un journal et qu’il fut imité par Jean de Montluc, greffier du Parlement de Paris en 1313. Peu à peu les rois s’accoutumèrent à faire enregistrer au Parlement plusieurs de leurs ordonnances, et surtout les lois que le Parlement était obligé de maintenir. C’est une opinion commune que la première ordonnance enregistrée est celle de Philippe de Valois sur les droits de régale en 1332, enregistrée en 1334... Les traités de paix y furent quelquefois enregistrés; plus souvent on s’en dispensa. Rien n’a été stable, rien n’a été uniforme...»

Quant aux «remontrances», on peut les considérer comme de droit naturel, «la loi naturelle permettant de crier quand on souffre»; mais elles n’ont jamais été une loi formelle de l’État. «Les premières remontrances du Parlement de Paris furent adressées à Louis XI par l’exprès commandement de ce roi, qui, étant alors mécontent du pape, voulut que le Parlement lui remontrât publiquement les excès de la Cour de Rome», et ce précédent lointain n’eut pendant très longtemps pas de suite. C’est depuis l’établissement de la vénalité générale des charges de judicature que le Parlement «remontra sur toutes sortes d’objets», et ces choses se tiennent naturellement. «Depuis François Ier le Parlement fut continuellement en querelle avec le ministère, ou du moins en défiance.» Il se regarda comme «le tuteur des rois» et comme le défenseur des peuples. C’est ce que Charles IX lui reprocha, sa majorité arrivée, en des termes qui marquent assez l’étendue des prétentions de cette assemblée: «Je vous ordonne de ne pas agir avec un roi majeur comme vous avez fait pendant sa minorité. Ne vous mêlez pas des affaires dont il ne vous appartient pas de connaître; souvenez-vous que votre compagnie n’a été établie par les rois que pour rendre la justice suivant les ordonnances du souverain. Laissez au Roi et à son conseil les affaires d’État; défaites-vous de l’erreur de vous regarder comme les tuteurs des Rois, comme les défenseurs du Royaume et comme les gardiens du Royaume.»--On en peut croire un roi de France, en ces matières plus que Machiavel. Celui-ci dit que les Parlements «font la force du roi de France». Il a très grande raison en un sens. «Machiavel, italien, voyait le pape comme le plus dangereux monarque de la chrétienté... et quand un roi de France n’osait le refuser en face, ce roi avait son Parlement tout prêt, qui déclarait les prétentions du pape contraires aux lois du royaume... Le roi s’excusait auprès du pape en déclarant qu’il ne pouvait venir à bout de son Parlement... Mais ce corps ne fit jamais la force des rois quand ils eurent besoin d’argent...» Dans ce cas le Parlement renvoyait le roi aux États généraux et répondait comme le Premier Président Jean de la Vaquerie: «Le Parlement est pour rendre la justice au peuple; les finances, la guerre, le gouvernement du roi ne sont point de son ressort.»

Et c’est cette compagnie de robins, qui ne tient sa puissance que de son argent, qui ose traiter la royauté française de puissance à puissance! C’est elle qui a, au temps de la Fronde, «levé l’étendard contre la cour _avant même d’être appuyée par aucun prince_!»--«Cette compagnie, depuis longtemps, était regardée bien différemment par la cour et par le peuple. Si l’on en croyait la voix de tous les ministres et de la cour, le Parlement de Paris était une cour de justice faite pour juger les causes des citoyens; il tenait cette prérogative de la volonté des rois, il n’avait sur les autres Parlements du royaume d’autre prérogative que celle de l’ancienneté et d’un ressort plus considérable; il n’était la cour des Pairs que parce que la cour résidait à Paris; il n’avait pas plus le droit de faire des remontrances que les autres corps, et ce droit était encore une pure grâce... Ce corps, en tous les temps, avait abusé du pouvoir que s’arroge naturellement un premier tribunal toujours subsistant dans une capitale; il avait osé donner un arrêt contre Charles VII et le bannir du royaume; il avait prononcé un procès criminel contre Henri III; il avait en tous temps résisté autant qu’il l’avait pu à ses souverains, et dans cette minorité de Louis XIV, sous le plus doux des gouvernements et sous la plus indulgente des reines, il voulait faire la guerre civile à son prince à l’exemple de ce Parlement d’Angleterre qui tenait alors son roi prisonnier et qui lui fit trancher la tête.»

C’est là le principal motif de l’animosité de Voltaire contre le Parlement de Paris et les Parlements de France en général. Il en avait d’autres. Les _Lettres anglaises_ ou _Lettres philosophiques_ avaient été condamnées par le Parlement de Paris et brûlées par la main du bourreau. Ce sont choses que Voltaire pardonnait peu, et l’hostilité de Voltaire contre les Parlements est bien antérieure aux affaires Calas, Sirven et d’Étallonde, comme on le voit assez par les premières éditions de l’_Histoire du Parlement de Paris_ écrite avant ces affaires et par le chapitre IV du _Siècle de Louis XIV_.

Ajoutez que le Parlement de Paris et la plupart des Parlements de province étaient anti-ultramontains, ce qui aurait dû désarmer Voltaire; mais ils étaient jansénistes, ce que Voltaire exécrait plus que tout au monde.

Pour toutes ces raisons, Voltaire attaqua les Parlements pendant à peu près toute sa vie, et souhaita avec passion l’organisation d’un corps judiciaire qui n’eût aucun pouvoir ni aucune indépendance et qui fût entièrement dans la main du roi et du ministère. L’histoire du _Parlement de Paris_ est un ouvrage d’érudition très sérieuse; mais, comme esprit, c’est un pur pamphlet, comme le _Siècle de Louis XIV_ est un pur panégyrique. Voltaire y insiste sur les cruautés des Parlements à l’égard des protestants, en oubliant un peu de dire ou en ne disant pas assez que ces abominations étaient ordonnées par le Roi lui-même, ce qui du reste ne fait qu’excuser les Parlements. Il fait au Parlement de Paris le reproche d’avoir repoussé l’ordonnance de Moulins, due au chancelier l’Hospital, en 1566, parce que cette ordonnance contenait un article abolissant les Confréries, et, quelques fautes qu’on pût reprocher aux Confréries, cette résistance était libérale.--Il cherche à rendre le Parlement responsable de la Saint-Barthélemy, alors que l’arrêt du Parlement contre Coligny déjà mort et contre Briquemont et Cavagnes fut imposé au Parlement en lit de justice par Charles IX en personne et du reste rendue par une chambre improvisée, le Parlement à cette époque étant en vacances.--Il ne fait point un crime au Parlement de Paris, mais il ne le félicite pas non plus d’avoir commencé à faire son procès à Henri III pour l’assassinat du duc de Guise et d’avoir, à ce propos, rendu le bel arrêt suivant: «Vu par la cour, toutes les chambres assemblées, la requête à elle présentée par dame Catherine de Clèves, duchesse douairière de Guise, qui, _avertie que ceux qui ont proditoirement meurtri les corps_ [des Guises] s’efforcent de diffamer injurieusement leur mémoire par une forme de procès, ayant à cette fin député certains prétendus commissaires au préjudice de la juridiction qui en appartient notoirement à ladite cour par les rois de France, primitivement à tous autres juges quels qu’ils puissent être; au moyen de quoi, icelle suppliante a appelé et appelle de l’octroi et exécution de ladite commission, requérant en être reçue appelante, et de tout ce qui s’en est suivi et pourra s’ensuivre, comme de procédures manifestement nulles et faites par des juges notoirement incompétents et ordonne commission lui être livrée pour intimer, sur ledit appel, _tant ceux qui ont expédié et délivré ladite commission_ que les commissaires; et néanmoins ordonner que dès à présent défenses leur soient faites, _sur peine d’être déclarés infracteurs des lois certaines et notoires de France et comme tels punis extraordinairement_, de passer outre,... Tout considéré, ladite cour a reçu et reçoit ladite de Clèves appelante de l’octroi de ladite commission, exécution d’icelle et de tout ce qui s’en est suivi et pourra ensuivre... et cependant [en attendant] fait inhibition et défense particulièrement aux commissaires et _tous autres_ de passer outre...»

Voltaire enregistre avec satisfaction l’enregistrement par le Parlement de Paris de l’édit du duc de Mayenne par lequel Charles de Bourbon était proclamé roi de France sous le nom de Charles X; l’arrêt par lequel il était défendu sous peine de mort d’avoir aucune correspondance avec Henri de Navarre, et ordonné de reconnaître pour roi Charles X et pour lieutenant général du royaume le duc de Mayenne; et surtout ce fantasque arrêt du Parlement de Toulouse que je reconnais qui doit être en exécration à tout Français: «La cour, toutes chambres assemblées, avertie de la miraculeuse, épouvantable et sanglante mort de Henri III, advenue le premier de ce mois, a exhorté et exhorte tous les évêques et pasteurs de faire, chacun en leurs églises, rendre grâce à Dieu de la faveur qu’il nous a faite de la délivrance de la ville de Paris et autres villes du royaume et a ordonné et ordonne, que tous les ans, le premier d’Auguste, on fera processions et prières publiques en reconnaissance des bénéfices que nous a faits ledit jour.»

Il n’y a rien à dire pour excuser le Parlement de Toulouse; mais pour excuser celui de Paris, il ne faut pas oublier que ceux des membres de ce Parlement qui n’obéissaient pas aux Seize étaient à la Bastille et que les présidents et conseillers Brisson, Larcher et Tardif étaient pendus haut et court, comme suspects, sans la moindre forme de procès.

Voltaire insiste encore sur les hésitations que le Parlement éprouva à enregistrer l’Édit de Nantes; sur le rappel des Jésuites, en 1599, enregistré, quoique à regret, par le Parlement; sur la condamnation, du reste peu justifiable, de la maréchale d’Ancre; sur la résistance, un peu ridicule, mais qui avait ses raisons, apportée par le Parlement, à l’établissement de l’Académie française qui était soupçonnée de vouloir s’attribuer quelque juridiction sur la librairie; sur toute la guerre de la Fronde; sur la cassation du testament de Louis XIV, qu’il ne peut pas condamner, mais au sujet de laquelle il trouve moyen de faire ce reproche au Parlement qu’il s’est exprimé en souverain; sur toute la guerre janséniste-ultramontaine qui remplit la moitié du XVIIIe siècle et où il condamne tout le monde, mais toujours avec des épigrammes ou des duretés à l’endroit des Parlements, qui cependant livraient un bon combat contre les exigences impérieuses et vexatoires de la cour de Rome.

C’est dans ces dispositions que les affaires Calas, Sirven, La Barre, trouvèrent Voltaire. Il est incontestable que dans toutes ces affaires, Voltaire fut très sincère et très convaincu; mais il faut dire aussi qu’il était merveilleusement préparé par ses passions à prendre le parti qu’il a pris. Les affaires Calas, Sirven et La Barre sont un épisode de la campagne de Voltaire contre les Parlements, et c’est moins parce qu’il a cru Calas, Sirven et La Barre injustement condamnés qu’il a exécré les Parlements que ce n’est parce qu’il détestait les Parlements, car il les détestait d’avance, qu’il a cru Calas, Sirven et La Barre innocents.--Calas était très probablement coupable; Sirven aussi, quoique ce soit un peu moins apparent; La Barre l’était certainement, et Voltaire ne le conteste pas; seulement, avec raison, il le trouve trop puni, et c’est dans cette affaire qu’il est le plus dans la vérité.

On ne connaît rien de ces affaires quand on n’a lu que Voltaire, bien entendu, et c’est toujours le mot de l’avoué disant: «Je ne connais rien de la question: je n’ai entendu que les avocats.» Il faut lire les pièces des procès ou, au moins, le résumé, d’une sécheresse rassurante, qu’en a donné M. Masmonteil dans sa thèse de Doctorat en droit, _La législation criminelle dans l’œuvre de Voltaire_, pour être sûr au moins que: ni Calas fils ne s’est pendu; ni la fille Sirven ne s’est étranglée et noyée elle-même; et que les contradictions et mensonges multipliés des Calas et certaine disparition du cadavre de la fille Sirven rendent les Calas et les Sirven infiniment suspects; ceci ajouté que les Calas avaient un intérêt très grand à la mort de Calas fils et les Sirven un intérêt assez grand à celle de la fille Sirven. Il y a eu plus que des passions religieuses et politiques dans ces affaires, qui ne sont pas si claires que Voltaire les a faites.

Quoi qu’il en soit, et, du reste, évidemment convaincu, ce que Voltaire a poursuivi dans ces campagnes, c’est moins la réhabilitation des condamnés que la condamnation des Parlements. Ce qui le montre, c’est qu’il a déployé la même passion dans l’affaire de Morangiès, où il n’y avait ni mort d’homme ni passion religieuse, que dans les affaires Calas, Sirven et La Barre. «A qui diable en a-t-il?» disaient ses amis. «Le Patriarche, dit Grimm, a manqué d’une vertu cardinale, à savoir de la prudence, en se mêlant indiscrètement de la vilaine affaire de M. de Morangiès.»--«Il n’y a que Voltaire, écrit Mme du Deffand à Walpole, qui ait un bon style: mais, hélas! qu’en fait-il aujourd’hui? Il devient l’avocat de tout le monde; il m’a envoyé quatre lettres qu’il a écrites à la noblesse du Gévaudan en faveur de M. le comte de Morangiès, que je crois un fripon, et qui vient de gagner son procès contre des gens aussi fripons que lui.»

A qui en avait Voltaire? Mais d’abord, l’ancien clerc de procureur était processif de son naturel, et quand il ne plaidait pas pour lui, il fallait qu’il plaidât pour les autres, et, comme dit spirituellement M. Masmonteil, il était alors «comme ces avocats qui finissent par plaider au civil après quelques succès retentissants d’assises.»--Et ensuite il en voulait aux robins. On me dira que le Parlement de 1773 n’est plus le Parlement détesté par Voltaire. Aussi n’est-ce point le Parlement qu’attaque Voltaire dans l’affaire Morangiès, mais le Bailliage du Palais, reste impur de l’ancienne magistrature, et c’est au Parlement nouveau qu’il en appelle. Le Bailliage du Palais a condamné Morangiès le 23 mai 1773. C’est ce Bailliage que Voltaire crible de ses épigrammes en en appelant au Parlement tout royal et tout ministériel, créé le 23 février 1771, devant lequel il s’incline et dont il dit: «Attendons respectueusement l’arrêt d’un Parlement dont tous les jugements ont eu jusqu’ici les suffrages de la France entière.» Et, de fait, le Parlement royal et ministériel donna raison à Morangiès et à Voltaire le 3 septembre 1773. Ce fut presque son chant du cygne. Voltaire célébra cette victoire en style lyrique, flétrissant la sentence «d’un Bailliage prévenu et partial»; proclamant que «la raison et l’équité ont dicté l’arrêt du Parlement; que la cabale est rentrée dans le néant et qu’il ne reste à ceux qu’elle avait entraînés que la honte d’avoir été surpris par elle»; que les membres du Parlement «doivent être regardés comme les pères de la Patrie» et concluant ainsi: «Cet exemple fera voir combien nous devons respecter et chérir des juges qui, n’étant point entrés dans le sanctuaire de la justice par la porte de la vénalité, et choisis par le roi pour être justes, avaient confondu eux-mêmes toute cabale, en s’occupant uniquement de leurs devoirs sacrés.»

La vérité était que pour des raisons que j’ignore, et qui peuvent être bonnes, le roi avait dicté l’arrêt du Parlement, et Voltaire, tant il est convaincu que les juges ne doivent exister que pour exécuter les ordres du gouvernement, l’avoue lui-même avec ingénuité: «Le roi, _sans être instruit de la procédure_, avait, par les seules lumières d’un esprit éclairé et droit, déclaré la fable inventée par les Véron ce qu’elle est en effet, le comble de l’absurdité la plus grossière et de l’audace la plus effrénée. L’opinion du roi et de tous les hommes sages me rassurait.»

Quelques mois plus tard, l’ancien Parlement, rappelé, aurait peut-être donné raison à M. de Morangiès; mais du moins on n’aurait pas pu dire que, de l’aveu même des acquittés et de leurs défenseurs, _c’était le roi qui avait jugé, sans connaître un mot de la procédure_.

Ce fut une courte période de bonheur pour Voltaire que cette judicature du Parlement Maupeou, qui alla de février 1771 à septembre 1774. Il salua l’avènement du Parlement Maupeou avec des transports de joie. C’en était fait des «bourreaux», des «Busiris en robes» et des Jansénistes, et de ces gens qui dans le procès du duc d’Aiguillon osaient «inculper un pair du royaume», alors que le roi «déclarait que ce pair n’avait rien fait que par son ordre», ce qui, par conséquent, «était vouloir faire le procès au roi lui-même».--Il «bat des mains quand il voit que la justice n’est plus vénale», et dit hautement «que ce règlement est le plus beau qui ait été fait depuis la fondation de la monarchie». Maupeou est «un homme de génie et d’un mérite distingué». Pour lui, il a «pris

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