Il y a un homme qui a jugé inutile de regarder autre chose que le soleil;
Il y a un homme qui a jugé que la Cause de tout suffit à lui apporter des nouvelles de tout;
Il y a un homme qui juge inutile désormais de se déranger, à cause de l’existence du soleil!
Il s’est mis pour toujours à genoux.
Il y a un homme qui a reçu sa tâche le matin et qui ne fait plus qu’un avec elle!
Médecin, poète, soldat, laboureur et bâtisseur de maisons,
Il offre à Dieu, entouré de cette œuvre de toutes parts sous lui peu à peu qui s’exhausse comme un autel,
Une chose qui porte son nom.
Mais il y a aussi un homme qui n’a jamais su se défendre contre la mer!
Il y a un homme qui est professionnellement hors de tout et son domicile est de n’être pas chez lui.
Nulle tâche n’est en propre la sienne, c’est lui éternellement l’Amateur, et l’Invité partout, et le Monsieur précaire:
L’exil seul lui enseigne la patrie.
Tant d’œuvres diverses l’ont reçu et tant de gens disparates l’ont accueilli!
Il y a des moments où l’on aurait presque juré que c’était sérieux et l’on se serait habitué peut-être à le traiter sur un pied d’égalité,
Mais lui avec un sourire de plus en plus aimable et des mots qui se rapportent de moins en moins à ce qu’on lui dit,
Brûle du seul désir de s’en aller.
Donc à lui de nouveau le ponton sous ses pieds qui oscille et l’échelle au flanc noir des transatlantiques!
A lui le quai pendant que le train s’ébranle et la longue paroi de tôle marron qui lui passe à deux centimètres du nez!
A lui l’absence de nouveau revêtue et cette déréliction entre le Buffet et la marchande de journaux comiques,
Ces trois minutes qu’on se donne avant de recommencer à penser!
Pas le temps jamais de donner rien à personne sans que de force il n’ait réservé le meilleur.
Jamais ce sourire pour lui, mortel ou non, qu’au travers de l’impossibilité!
Quelque camarade émergé lui rappelle qu’il à fait ceci ou cela jadis, lui qui ne fut jamais au hasard des circonstances que leur coopérateur
Impromptu autant que momentané.
Du moins ces montagnes noires sous la pluie, et ces deux cocotiers là-bas dans la mer, maintenant est-ce assez l’exil?
Ce cri sauvage dans les bois,--est-ce clair que je ne suis pas d’ici?
Est-ce assez clair, ce pain, que la terre tout autour de moi en est stérile,
Et que le vin suppose ailleurs d’autres fruits?
Mon Dieu, je Vous offre l’absence de tout!
Ce pain dérisoire sur ma table, ce vin fugitif, c’est comme si je communiquais avec Rien!
Ces choses en qui toute Apparence se résume, j’ai en moi de quoi les détruire assez bien
Pour qu’il ne reste plus que Vous!
Mon Dieu, je Vous offre ce grand désir d’exister!
Mon Dieu, je Vous offre ce grand désir d’échapper au hasard et à l’apparence!
Dans l’Amour qui est ma fin face à face, dans la Cause qui est la Vérité,
Là seulement je trouverai ma résidence.
Ce corps, il ne tient pas tellement à nous qu’il n’y ait moyen de le secouer!
Ce sang, les soldats de France sont là pour dire qu’il y a moyen de le répandre!
Ces choses pour nous éloigner de Vous si nous le voulons que Vous nous avez données,
Il y a moyen de Vous les rendre!
PRÉFACE
Les deux pieds solidement assurés sur la base inébranlable de la Foi,
Les deux bras de toute leur longueur étendus jusqu’à la mesure de la Croix,
Le Pontife, au nom de tout ce peuple derrière lui qui le députe, lui-même à son offrande réuni,
L’œil avec tranquillité levé sur Dieu, confesse, chante et définit.
Le Ciel et la Terre font silence pour écouter cette voix grêle
Qui dit les choses l’une après l’autre qu’elle sait et Dieu à la portée de notre main devant nous qui est réel.
Et si la Foi encore ne suffit pas à libérer ce corps déjà altéré d’une autre balance,
Si, cette gloire qui emplit l’âme, la chair opaque encore suffit à lui opposer résistance,
Il y a l’esprit trois fois libre déjà qui répète le mot trois fois saint,
Il y a, à tous les Anges mêlée, la voix qui chante Alleluia dans le matin,
Il y a ces larmes solennelles qui coulent, il y a cette face qui se tourne passionnément vers l’Aurore!
Il y a ces bras qui suffisent à peine à soulever cet immense vêtement d’or!
CONSÉCRATION
La chose qui a mis Rimbaud en marche et qui l’a chassé de lieu en lieu toute sa vie,
(On m’a montré son portrait à demi effacé là-bas la face noire près de ce fleuve d’Éthiopie.)
Il est pareil à cette femme qui n’a point de repos à cause de cette pièce d’argent qu’elle sait qu’elle a perdue,
A ce marchand à qui on a parlé d’une perle unique, il quitte son toit aussitôt et déjà il a tout vendu,
Il n’y a point de repos pour lui, il n’y a point de patrie pour lui, et l’art est une dérision, et l’amour est une équivoque,
A cause de cette clef du festin ancien qu’il a perdue, à cause de ce bonheur perdu jadis qui l’avertissait au chant du coq!
Le seul devoir est de se tenir libre, il échappe à toutes les mains,
Et puisque ce monde est désert, la consigne est d’y marcher comme Caïn.
Ce qu’on appelle réalité des choses, à force de nous faire anonymes nous finirons bien par la trouver en défaut, nous finirons bien par la trouver assoupie!
A force d’être étrangères les choses finiront bien un jour par le Paradis!
(Il faut trouver le poste juste et que rien ne distraie ma surveillance.
J’ai besoin de trop d’attention pour ne pas faire silence.)
Le délice qui est associé à leur être et la communication qu’elles contiennent,
Je finirai directement par l’entendre, autrement qu’au travers de ces paroles païennes!
A moi le maximum de désolation dans le maximum de lumière!
Tant que je n’ai pas trouvé le Paradis, la vraie place pour moi est ce qui ressemble le plus à l’Enfer.
* * * * *
Rimbaud, pourquoi t’en vas-tu, et pourquoi est-ce toi une fois de plus comme sur les images,
L’enfant qui quitte la maison vers la ligne des sapins et vers l’orage?
Ce que tu cherchais si loin, l’Éternité dès cette vie accessible à tous les sens,--
Lève les yeux et tiens-les fixés devant toi, c’est là, et regarde l’Azyme dans la montrance.
Furieux esprit contre la cage, plein de cris et de blasphèmes,
C’est par un autre chemin que nous armerons nos pieds vers Jérusalem.
Tu ne te trompais pas quand tu dévorais les choses ainsi, poète sans le pouvoir du prêtre,
«Ceci est», voici l’une d’elles tout-à-coup qui est capable de servir de voile à l’Etre,
Cet objet entre les fleurs de papier sec, c’est cela qui est la Suprême Beauté,
Ces paroles si usées qu’on ne les entend plus, c’est en elles qu’était la vérité.
Ce qui ressuscitera les morts, la parole, mais est-ce donc qu’elle s’use ou meurt?
Que le prêtre la profère, il lui suffit de ce pain pour qu’elle demeure.
La Parole qui est l’homme tout entier, cet homme qui est Dieu en même temps,
Nous n’avons qu’à ouvrir la bouche, lui-même pour le recevoir entre nos dents.
Cela qui à notre chair s’est fait chair, la Cause en un corps qui m’est accessible,
Je vois à la fin de mes yeux que la suprême possession est possible!
Possible non seulement à notre âme mais à notre corps!
Possible à l’homme tout entier dès cette vie qui sait qu’il est plus puissant que la mort!
Le voile des choses pour moi sur un point est devenu transparent.
J’étreins la Substance enfin au travers de l’Accident!
Je comprends maintenant l’échec de cette chose tant de fois essayée,
La combinaison de notre âme avec les choses créées.
Ne finirons-nous pas par désirer ce qui est vraiment le vin et ce qui est vraiment la chair,
Quand Dieu même sur la croix pour nous s’est rompu et nous est ouvert?
* * * * *
Ce que tu cherchais si loin derrière la Forêt au delà de la Mer et des Iles,
Ta mère et tes sœurs le savaient, sans qu’elles eussent à bouger de Charleville.
Dieu leur avait mesuré leur tâche et le devoir était sévèrement d’y rester,
Mais le tien, comme la Sulamite, était de redemander ton âme à tous les gardiens de la Cité!
Les parts du monde et de Dieu bien dosées et le confort dans un établissement bourgeois,
Voilà ce qui était habitable par d’autres précisément que par toi.
Jamais l’Arabie ne te parut plus étrange, l’Afrique plus mystérieuse,
Que ne fut ton pays natal à tes yeux en ce jour où Dieu t’éveilla sur la Meuse.
Comme les tentures pompeuses et les milliers de cierges en feu et l’appareil empanaché des catafalques
N’ont de sens qu’amplifier la mort en ce quelqu’un d’entre nous qui se défalque,
Ainsi toute la nature, et ce grand vent amer qui des houles de la forêt tropicale passe à ce pin unique sur la triste pointe de Penzance,
C’est lui qui fait résonner notre exil en ce quelqu’un dont toute la terre est l’absence!
Que le soleil disparaisse, et les voilà donc de nouveau ces lampes où ne manquera jamais l’huile!
S’il n’y avait rien à attendre, qu’est-ce qui allume le ciel ainsi en cette éternelle vigile?
Un cri d’oiseau, ce n’est pas si long, un sanglot de colère et de volupté,
Que notre oreille déjà n’appréhende ininterrompu le silence qui va lui succéder.
Toutes choses sont situées dans une comparaison ineffable et c’est avec le cœur
Que nous nous sentirons faits de ce mot même qui leur est intérieur.
D’où vient ce surgissement en nous d’innocence comme une eau claire qui nous lave?
D’où cette initiative étrange et cette touche sur notre cœur soudain si pressante et si suave?
Tu le savais, Rimbaud, et dans ta chambre de Roche pleine de tant de visions et de batailles,
J’en veux pour témoins cette croix, ayant fini d’écrire, que tu gravas sur ta table de travail.
Mais d’abord tout ce grand territoire sauvage que ton siècle, rompant ses barrières, avait conquis,
C’était ta charge de l’arpenter de ton pied même et de l’inventorier au nom de l’esprit.
(C’était rouge, le coucher de soleil hier sur la forêt!
Ce matin de ton départ, en pleine nuit encore, que le souffle du matin était frais)!
Tout d’abord il y avait à faire le Tour du Monde!
Il y avait à être comme aux temps primitifs cette particule regardante du milieu des Eaux énormes et rondes.
(A cause des choses interposées le soleil de Dieu fait d’étranges jours sur la terre.
Voici le passant tour-à-tour blanc et noir à travers ces découpures d’ombre et de lumière).
Qui aurait pénétré dans ces lieux où les Anges mauvais sont liés ainsi qu’il a été écrit dans la Bible?
Qui aurait déchiffré ce texte d’or une seconde dont deux ou trois lignes au soir deviennent lisibles?
Qui se serait mêlé si intimement à la nuit? qui aurait coopéré du fond des ténèbres avec l’Aurore?
Qui eût marché ce terrible chemin toute la nuit dans la communion des êtres qui ne sont pas encore?
Toute la nuit au troisième étage du ciel annonçant le temps nouveau cette espèce de Géant stellaire!
Toute la nuit l’œil à l’Étoile des Mages et cette flamme rose tout à coup sur les Eaux-salées dans le désert!
Ton siècle étant redevenu païen, tu avais à recommencer la recherche et l’attente avec ta vie
Des hommes de l’Ancien Testament qui marchaient à la rencontre du Messie!
Il n’y avait pas de rencontre à l’auberge arrangeable entre toi et l’éternelle Présence.
Il n’y avait pas de rapport possible entre vous que la communication de substance à substance.
Il n’y avait de moyen pour toi d’arriver à la vie que de mourir!
Ce n’est pas le pain, c’est le calice qui était réservé à un si grand désir!
Piéton de toutes les routes vers le désert, le temps vient que tu ne peux plus avancer.
L’équilibre de ces deux jambes en marche, Dieu lui-même te l’a retranché.
Jusqu’à ce que dans ce port suprême où tu demandas à ta sœur de te conduire,
Tu entendes une voix disant: _Rimbaud, pensais-tu toujours me fuir?_
PATER NOSTER
L’homme déjà vieux et la femme encore jeune sont couchés ensemble pour la dernière fois dans leur lit et ils causent.
La journée fut tellement occupée et il reste encore à régler bien des choses.
Car l’Allemagne nous a déclaré la guerre et c’est demain que partent les territoriaux.
Cet homme qu’elle serre de toutes ses forces dans ses bras et qu’elle ne reverra plus jamais, elle dit que c’était un bon mari avec tous ses défauts.
Voilà dix ans que l’on est ensemble et que l’on avait tout en commun,
Peines, joies, espérances, pensées, les enfants, et la mort de notre petit qui fut ce resserrement entre eux et ce grand chagrin.
C’est à son tour maintenant de partir. Il lui donne les derniers conseils, humbles et courts, selon ce qu’il croit bon.
Elle, sait seulement qu’il est là et elle a trouvé une chose ou deux dont elle lui demande pardon.
Elle a ce peu de temps pour se mettre avec tous ses petits une fois encore entre les bras de ce fort qui était sa citadelle.
Après quoi ce sera le réveil, et le jour, et la gare, et le grand baiser cruel,
Et l’immense foule qui fait ah! et les wagons l’un après l’autre qui se meuvent,
Et toutes les longues années qui commencent pendant lesquelles ce ne sera jamais fini d’être veuve!
Seigneur, tout ce qu’il y avait de viril dans le pays peu à peu Vous l’avez réuni à Votre absence.
Écoutez le cri qui vers Vous s’élève de toutes les femmes de la France!
Sion n’a plus de chef et le sort à tous les enfants commun est de n’avoir plus aucun père.
Prenez donc Vous-même la place de l’homme qui nous était nécessaire.
Rapprochez de nous un peu la façon que Vous avez de Vous taire,
Puisque tous ces êtres à qui notre âme et notre corps adhéraient maintenant ne font plus qu’un populeusement avec Vous!
On nous a coupés trop près pour que notre chair cesse si facilement d’être à nous!
Notre père qui êtes aux cieux, ayez pitié de nous!
Il faut que notre Père au ciel prenne la place jusque dans le détail de celui sur la terre qui nous est ôté.
Nous ne sommes plus que des enfants et notre orgueil est dépouillé.
Mais qui connaît mieux le Père que la femme que jadis il a désirée?
C’est elle qui l’a connu avant tous et elle était avec son cœur la première dans le conseil de donner la vie.
Sans elle il n’aurait pu être le Père et ceux-là n’auraient pu être ses fils.
Eux n’ont connu que sa bénédiction, mais elle a connu ses caresses.
Ils n’ont connu que sa force, mais elle a connu sa faiblesse.
COMMUNION
Ah, ce serait le désert,--et l’on ne me donnera pas de plus grand désert que cette ville,
(Un tramway passe, et j’entends le soleil du matin qui flamboie sur la mer et sur le Brésil),
Ah, ce serait la nuit,--et il n’y a pas de plus grande nuit que le conseil en nous et l’autorité
Qui veut que nous fermions enfin les yeux à toutes les choses créées,
Ah, ce serait la mort,--mais déjà ce sont les cierges et les fleurs,
Et le linceul, et le tombeau béant que garde l’Ange exterminateur,
Ce serait tout cela qu’à l’anéantissement de l’âme à genoux comme une femme qui se voile et qui adore,
Cependant il manquerait ce parfum peu à peu qui se dilate et cette rose peu à peu qui se décolore!
Amie de mes jours coupables, adieu! je renonce à ton épine,
Je ne retrouve plus la rose au milieu de la respiration divine!
Et cependant ce qui est venu vers moi, je l’accueille avec le même cœur de chair!
«Il n’y a pas deux amours», comme l’a écrit Lacordaire.
Avec le même transport d’admiration naïf d’un cœur qui charge sur tout ce qui est la beauté avec la joie!
Cette chose qui sait mon nom, comment lui refuserais-je ma foi?
Invasion de la rose jadis, ah, n’en fus-je pas embaumé?
Il me fallait un vin fort pour me la faire oublier.
Le vin que font une âme et un corps mis ensemble sous le pressoir,
Rien de moins que ce qui en un homme d’un Dieu exsude dans la même épaisse goutte de sang noir!
Le vin mystérieux que jadis préfigura l’ivresse de Noé,
La passion de cette grappe pour nous qui sur la croix a bouilli et fermenté!
Avec des mots qui Sont des paroles moins qu’une intensification de sa présence,
Ce qui est venu en nous parle,--moins qu’il n’approfondit notre silence:
«Où sont tes pieds désormais pour me fuir et comment t’y prendras-tu?
Tes mains, à qui les tendre, dis-moi, maintenant que je t’ai ôté la vue»
Où est le rivage que tu n’aies pas épuisé? quelle aventure te reste et quel amour?
Il n’était que juste temps que je te rende aveugle et sourd!
Est-ce vrai que je suis ton Dieu? pensais-tu si facilement m’échapper?
Et malgré tout ce que j’ai fait contre toi, est-ce qu’il est si facile de ne pas m’aimer?
C’était dur, ces choses que je t’ai cruellement interdites en te les donnant, simplement parce que je n’y étais pas,
Ce repas qui dès la première bouchée te dégoûtait, à cause de l’absence de moi?
Mais que dis-tu de ce festin maintenant que nous consommons seul à seul et corps à corps?
Le pain que je te donne à manger est-il pur et le vin que je suis est-il fort?
De quoi te servirais-tu pour séparer ta personne de la mienne?
Quelle est la partie de ton être où je ne sois et qui ne m’appartienne?
_EGO SUM._ C’est moi. Ta maison est assez grande pour qu’elle me contienne.
Avant que tu le saches, j’étais là, et je demeure avec cet homme que j’ai fait.
Tu cesserais d’exister si je me retirais.
Viens avec moi, où Je Suis, en toi-même, et je te donnerai les clefs de l’existence.
Là où Je Suis, c’est là éternellement qu’est le secret de ta naissance.
C’est en vain que tu te débats, tu ne te défendras pas éternellement contre ma paix.
Le sens-tu ou non, que je suis là, ce convive que tu attendais?
Mon repos est-il assez profond pour toi? que dit-il, ce pauvre cœur?
La crêche est profonde qui s’ouvre à tous les agneaux du Seigneur.
Si nous n’étions différents, il n’y aurait pas ce désir, il n’y aurait pas ce besoin, il n’y aurait pas cette grande étreinte comme entre les époux!
Si tu n’étais pas mon fils, je ne serais pas aujourd’hui ce Père à qui l’Enfant Prodigue jette les bras autour du cou.
Depuis qu’enfin nous nous sommes atteints dans cette abdication et dans cet effort,
Depuis que le temps que nous sommes unis, qu’est-ce que nous avons fait de la mort?
Pour ne pas me préférer, il aurait fallu ne pas me connaître.
Comment fera-t-il pour mourir, celui que j’ai admis jusqu’à mon être?
Où sont tes mains qui ne soient les miennes? et tes pieds qui ne soient à la même croix fixés? où est toi, qui ne m’écoute?
Je suis mort et je suis ressuscité une fois pour toutes!
Nous sommes très près l’un de l’autre et il nous devient de plus en plus difficile d’être ailleurs.
Comment faire pour te séparer de moi sans que tu m’arrache le cœur?»--
Que fait l’âme cependant qui depuis sa naissance a compris que le bonheur était son seul devoir,
Et qui de la jointure de ses os vers celui qu’elle sent dans la nuit élève ce cri plein de tendresse et de désespoir!
Elle est comme une femme inopinément dont les vœux sont accomplis,
Et qui tend avidement l’oreille, et cependant elle voudrait être ailleurs, et qui se trouble et qui rougit.
Que faire quand elle s’aperçoit qu’à tous les moments de sa vie, les plus secrets et les plus déshonorants
Elle a fait participer l’image du Dieu vivant?
Elle _est_ comme une femme sur son lit d’hôpital jadis belle et qui essaye encore
A l’amant qui l’a demandée de cacher ce côté de sa face que le _lupus_ dévore.
Elle est comme une femme au bagne, (pendant qu’elle dormait), que l’ami de son cœur a visitée,
Elle pleure et sous ses vêtements violemment serre sa plaque d’identité.
ITE MISSA EST
Allez, la messe est dite. Ame forte et compétente, lève-toi et va,
Où l’affaire inachevée t’attend et le vers hier suspendu sur le papier plat.
Jour à jour, comme l’humide papillon qui déplie et développe ses ailes,
La chose qui est née tout autour d’elle suscite, et l’idée implique une idée nouvelle.
Va vers l’œuvre qui t’est appropriée sans que tu la comprennes et qui est bonne,
Comme l’abeille qui ne sait rien, mais qui a à la fois le sentiment de la fleur et celui de l’hexagone.
C’est bon de savoir qu’on est dans le principe avec qui toutes choses sont naturellement en harmonie,
Et que tant d’êtres sont en débrouillement vers nous qui de nous attendent l’ordre, l’explication et la vie,
Quand tu comprends tout-à-coup ce que c’est que ces enfants qui se sont placés parmi tes bras,
Faisant sortir, parce qu’ils en ont besoin, de ton âme et de ta pensée, et de vouloir! ces idées et ces ressources qui n’y étaient pas.
Le métier, la trame un moment interrompue, à la porte se rattache par tous ses fils à tes membres et t’accueille.
La tâche que tu n’as pas demandée est si grande que le refus est aussi impossible que l’orgueil.
«Allez, la messe est dite», et le devoir nécessaire est acquitté.
La terre pendant que tu priais poussait et vois-la qui est prête à être moissonnée!
La même chose qui dans les plantes et les bêtes devient farine, suc et chair,
C’est cela qui en toi devient idée pour, les autres, la cueillir, et la voix, et le propos de ce qu’on va faire.
Sens, égal de l’arbre qui dure et de la moisson qui dort,
Un monde à l’intérieur de ta pensée jaunir dans le même souffle d’or!
LE PAIN BÉNIT
L’endroit de la messe en France que les petits garçons aiment le mieux,
C’est quand l’enfant de chœur à la fin se détache de l’autel et vient vers eux
Avec une grande corbeille pleine de morceaux de pain où il n’y a qu’à prendre.
C’est dimanche, quelqu’un déjà ouvre la porte pour sortir, il y a des masses d’oiseaux qui crient et la terre est grande!
Mais précisément au moment où lui aussi va plonger la main dans le panier,
Avant que, comme Adam dans le Paradis Terrestre, il ait mis ce fruit qu’on lui apporte solennellement dans sa bouche et l’ait mangé,
Qui dira s’il n’est pas un de ces enfants à qui d’un seul coup d’avance vient d’être communiquée toute la vie,
Et qui connaît pour la première fois cet étrange sentiment fait d’expérience préalable et de langueur et d’ennui,
L’idée de quelque chose de meilleur, et de poignant, et de seul désirable,
Dont il sent que toutes les choses autour de lui sont essentiellement incapables?
C’est cela que ce qu’on appelle l’amour, ou tout simplement le plaisir,
Se charge, chez la plupart, de transformer, et de faire semblant de satisfaire, et de détruire.
Mais lui, (pendant qu’il serre ce morceau de pain dans sa main et ne songe pas à le porter à sa bouche),
Sent qu’il est regardé avec attention par quelqu’un qui est peut-être prêt à s’avancer mais encore farouche.
Il sait seulement que celle-ci, parmi les autres présences, est là, et rien ne servirait de lever les yeux trop tôt.
Mais dans son cœur déjà se réunit et se prépare tout ce qu’il faut
Pour accueillir, pendant que les gens déjà se lèvent en tumulte et que l’alouette chante éperdument dans la plaine,
La main impérieuse pour un autre chemin dans la sienne et le sourire de cette sœur soudaine!
IN PRINCIPIO ERAT VERBUM
L’Océan, comme la Vallée en mouvement de la Mort parcouru par les suçoirs des trombes,
A vu jadis cet homme qui portait le Christ et qui avait le nom de la Colombe,
Quand il tirait à coup de canon sur les noires colonnes d’eau qui le pressaient comme des géants,
Et pacifiait la Création déchaînée en lui faisant du haut de la poupe lecture de l’Évangile de Saint Jean.
Et plus tard pour les navigateurs qui revenaient de Mozambique et de Timor,
Le fait, au-dessus des vapeurs de la cuisine, et des armes qu’on astique, et des faibles conversations du bord,
Était le craquement d’une poulie ou de l’autre là-haut, toutes voiles travaillantes dans le grand souffle régulier
Jour et nuit qui du Pôle jusqu’à la Ligne prend toute la largeur de la Mer,
Moi de même aujourd’hui je suis là, et pendant que la plume à la main je transforme les sacs de sucre et de café en milreis et que je dépouille la Bible,
Je lève de temps en temps la tête et j’écoute, et dans les palmes j’entends le même souffle irrésistible,
Celui, le même, qui jadis précéda le sommeil de l’Auteur du genre humain dans le Paradis,
Avant qu’Ève lui fût tirée du flanc sous les ombrages de l’Arbre de la Vie.
Pendant que je dors, ou que je marche, ou que j’écris, la Mer ne cesse pas d’être à mon côté,
Et je ne puis rejoindre la Patrie là-bas de nouveau sans que j’aie à la traverser;
Là où la terre n’existe plus, là d’où vient ce mouvement sur la forêt,
D’une rive du monde jusqu’à l’autre il n’y a de chemin pour moi qu’à travers la Paix,
Cette Paix que le vent sans jamais en émouvoir la source ne cesse d’interroger avec mystère ou avec furie!
Sur les choses qu’il a créées ne cesse pas l’interrogation de l’Esprit.
La mer des hommes et des feuilles, il ne cesse de la brasser et de la remuer, la mer des peuples et des eaux!
C’est de lui qu’il est écrit: _J’ai cherché en toutes choses le repos._
Et pourtant ce souffle impatient du monde il y a quelqu’un qui a su l’emprisonner.
Il a suffi naïvement pour le prendre de cette Vierge qui lui dit: Mon bien-aimé!
Un enfant dort sur son sein et la joue contre sa joue.
«Et le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous.»
Rio de Janeiro, Mai-Décembre 1917
FIN
L’OFFRANDE DU TEMPS
Le militant, plein de déchirures et de boue, et qui certes n’est pas un saint,
Mais qui porte audacieusement la grande croix rouge sur le cœur comme Saint Georges, afin que chacun sache qu’il est dans les ambulances et chrétien,
N’a pas fait quatre pas de sa route qu’il n’entende de tous côtés
Le gémissement de ces Ames qui sont dans la captivité.
Que lui parle-t-on, comme s’il ne les connaissait pas, de l’Enfer et du Purgatoire?
Son pas chaque jour dès ce monde en emprunte le territoire
Et réveille sous la terre tout un peuple embouteillé
En des vases si étroits que la tête ne peut y passer!
Ils ne bougent aucunement, ils cuisent et crient avec désespoir!
Et certes, on voudrait les secourir, s’arrêter et leur donner à boire.
Mais bonnes âmes qui parlez d’altruisme, allez-y! voici notre frère humain,
Croyez-vous que ce soit une chose facile à faire que de lui faire du bien?
Je dis de lui arriver pour de bon à l’unique moment opportun.
Dieu seul qui ne nous a pas lâchés en série mais nous a faits tous un par un,
Dieu qui seul nous prend au sérieux, son œuvre, à Lui seul cela est possible.
Et quand l’homme nous est fermé, Lui toujours nous demeure accessible.
Il n’y a qu’à faire ce que nous pouvons et à prier,
Nommant ce grain avec foi dans la terre dont on ne sait ce qu’il va sortir ou fructifier.
Mais vous, prêtres, vous n’êtes pas à nous pour un seul moment.
Votre prière n’est pas comme la nôtre cette fumée qui se dissipe à tous les vents,
Vous n’êtes que prière vous-mêmes, vous êtes la jointure et le ciment,
Vous ne faites qu’un avec Dieu, vous ne faites qu’un avec nous aussi,
Vous commandez à Dieu, vous le faites et le tenez à votre merci,
Nous vous tenons, vous le tenez, et tout tient dans une seule Église,
Vous êtes l’Ordre par excellence en qui tout le corps s’organise.
Tout ne fait qu’une seule obsécration, tout ne fait qu’un seul malheur et tout ne fait qu’un seul sacrifice,
Quand vêtus d’or et de lin à l’autel vous vous retournez vers vos frères,
Prenant le peuple obscur avec vous et l’offrant entre vos bras ouverts!
Mais, prêtres, tous ces morts-vivants, ah s’ils savaient comment faire pour parler,
Sur qui vous avez juridiction et sur qui vous serez un jour interrogés,
Ils vous diraient: Ce n’est pas tant de nous qu’il faut tout d’abord vous occuper!
Ce n’est pas nous par nous-mêmes tels quels qui sommes intéressants.
Premier est Dieu Notre Père à qui nous faisons détriment.
A quoi bon tant de mains jusqu’à nous et de machines profanes et compliquées?
Ce n’est pas de ne pas mourir pour nous qu’il s’agit, c’est de ressusciter!
Ce n’est pas tant la terre au hasard la gratter qu’il faut pour en retirer des morts,
C’est Dieu courageusement qu’il s’agit d’entreprendre Corps à Corps.
Il s’agit de tenir bon, là où nous nous sommes achoppés,
Là où votre frère n’est pas, il s’agit de le remplacer,
La prière qu’il ne fait pas, c’est en elle que vous êtes constitués,
Il n’y a pas d’autre moyen d’obtenir que de demander,
Il n’y a pas d’autre prière à Dieu que l’exécution de Sa Volonté.
C’est pourquoi l’Artisan de tous les êtres qui les a faits avec tant d’esprit,
Et qui a tellement rédigé la Charte des Abeilles et des Fourmis,
Une Constitution si maligne et compensation si ingénieuse d’intérêts
Que la petite Cité pour toujours ne puisse pas périr quand elle le voudrait,
La bénédiction qu’il donne à tous les êtres qui vivent ensemble,
Cette invention de l’équilibre à chaque instant, et cette enceinte stricte et ample,
Nulle part, mais qui de tous les bourgeois en corps fait une seule personne sensible,
Outre la Foi écrite et Pierre distinctement intelligible,
Dieu a voulu que Sa ruche aussi en fût jusque dans chaque cellule pénétrée,
Je dis de ce sens, au regard du Prochain et de Lui qui porte le même nom de Charité.
Il y a quelqu’un qui a plus d’esprit que chacun de nous, c’est l’Église.
Quelqu’un qui a plus de vertu qu’un homme seul qui fait ce qu’il peut faire à sa guise,
Et c’est l’Église tout entière, ô prêtres, qui est à votre service comme un engin
Et comme une puissante armée que son chef pèse et et balance dans sa main,
Toute l’Église une seule chose avec vous par l’Ordre et par la sainte hiérarchie,
Une seule chose avec vous et par vous qui s’ébranle et qui vous obéit!
Un homme tout seul qui prie, quand il serait un saint, qu’est-ce qu’il offre pour ce qu’il demande à Dieu?
Mais nous savons que pour l’obtenir il nous suffit d’être deux.
Il n’est pas deux hommes en Son nom sans que Lui-même soit au milieu.
L’Office qu’un prêtre dit, c’est le devoir de toute la nature.
De l’hommage qu’elle doit il acquitte la Créature.
Il ne prie pas seulement, il ne demande pas seulement, il satisfait.
Il ne Vous demande pas seulement l’ordre, mais il le fait.
Il ne prie pas seulement «Advienne Ton Règne!» il y est.
Le Temps qui passe par lui participe à Votre Éternité.
Chaque Heure de ce Temps qu’il célèbre et qu’il sacrifie avec solennité,
(Et ce qui parle par vos bouches, ô prêtres, et qui demande ce que vous ne savez pas,
Ce n’est pas vous, c’est le Saint Esprit en vous qui supplie et qui dit: _Abba!_)
Témoigne par son ornement qui varie tout à l’entour de Sa gloire
L’inclinaison de l’Éternel soleil qui éclaire notre séjour transitoire.
Voici la prière complète, le jour plein et la Louange Pérennelle!
L’Acte par excellence vers Dieu et Jésus entre ses ministres vers le Ciel!
Non plus un homme qui prie, mais l’Église en sa personne officielle.
Heureux qui du Pauvre et de l’Indigent a reçu l’intelligence!
Et de Celui-là, le plus délaissé entre tous, qui a sa résidence,
Si loin de nous et si près, selon que l’Évangile nous le décrit,
«Éloigné d’un jet de pierre» dans la Peur et le silence de Gethsémani!
Il veille, et nous, ne pouvons-nous veiller et soutenir une heure avec Lui?
Une heure de cet Office fraternel en la continuation des Apôtres
Qu’au regard aussi de Dieu nous devons nous prêter l’un à l’autre.
Chacun prend les devants tour à tour; l’un parle, l’autre répond:
L’un offre, l’autre est offert; l’un chante et l’autre donne le ton;
L’un propose, l’autre l’assiste, et chacun est tour à tour enseigné;
Quand l’un cesse, l’autre aussitôt va le reprendre et le rechercher.
Le Verbe devient parole et l’homme lui est attentif.
Tout dans le ciel et sur la terre est conclu dans le devoir alternatif.
Tout est devenu _religion_, tout est ensemble solidaire.
Tout est gloire à Dieu dans le Ciel et paix entre les hommes sur la terre.
Il n’y a plus de temps, mais Dieu seul, et le soleil est arrêté,
Comme par ce Jésus jadis que nous appelons Josué.
Hambourg, 1914
TABLE DES MATIÈRES
LA MESSE LA-BAS
INTROÏT PAGE 7 KYRIE ELEISON PAGE 15 GLORIA PAGE 17 LECTURES PAGE 21 CREDO PAGE 23 OFFERTOIRE PAGE 27 PRÉFACE PAGE 35 CONSÉCRATION PAGE 37 PATER NOSTER PAGE 45 COMMUNION PAGE 49 ITE MISSA EST PAGE 54 LE PAIN BÉNIT PAGE 57 IN PRINCIPIO ERAT VERBUM PAGE 59
L’OFFRANDE DU TEMPS
L’OFFRANDE DU TEMPS PAGE 63
ŒUVRES DE PAUL CLAUDEL
ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
THÉATRE
L’OTAGE, _DRAME EN TROIS ACTES_
L’ANNONCE FAITE A MARIE, _MYSTÈRE EN QUATRE ACTES ET UN PROLOGUE_
LE PAIN DUR, _DRAME EN TROIS ACTES_
L’OURS ET LA LUNE, _FARCE POUR UN THÉATRE DE MARIONNETTES_
POÉSIE
CINQ GRANDES ODES, _SUIVIES D’UN PROCESSIONNAL POUR SALUER LE SIÈCLE NOUVEAU_
DEUX POËMES D’ÉTÉ, _LA CANTATE A 3 VOIX-PROTÉE_
TROIS POËMES DE GUERRE
AUTRES POËMES DURANT LA GUERRE
CORONA BENIGNITATIS ANNI DEI
TRADUCTION
COVENTRY PATMORE. POÈMES
ACHEVÉ D’IMPRIMER LE QUINZE JUIN MIL NEUF CENT DIX-NEUF SUR LES PRESSES DE J. CRÉMIEU RUE PIERRE-DUPONT, SURESNES