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des monts. En résumé, Charles obtenait du roi d’Aragon les avantages qu’il avait trouvés dans son alliance avec la Castille, et de plus des subsides, qui, à ses yeux, avaient beaucoup plus de prix qu’une protection incertaine. A ces conditions, il s’engageait à se déclarer contre don Pèdre, toutefois en conservant la faculté de choisir le moment qu’il jugerait le plus favorable, en d’autres termes, celui où il croirait n’avoir aucun danger à courir.[444]
Je ne dois point oublier les précautions minutieuses et fort étranges, concertées entre les deux rois pour assurer l’accomplissement exact de toutes ces conventions. Elles montrent le point de raffinement où était arrivée la politique au XIVe siècle. On pense bien que des hommes qui connaissaient leurs nombreux parjures ne se fiaient point à des serments prononcés devant les autels. Il leur fallait des gages réels et solides contre leur mauvaise foi. On stipula d’abord que les places offertes par Pierre IV en garantie des subsides promis seraient remises à un chevalier aragonais, nommé Pierre Alaman, et désigné par le roi de Navarre, et que ce chevalier commencerait par se _dénaturer_, c’est-à-dire se reconnaîtrait le vassal de Charles et lui prêterait serment. Ce changement de nationalité avait pour but d’exonérer le gouverneur dépositaire d’une place de l’obéissance due à son seigneur naturel. Le Navarrais demanda encore que Bernal de Cabrera, dont il se défiait, souscrivît le traité et se rendît garant de sa loyale exécution, enfin qu’à cet effet, il se fît son homme-lige et vînt résider dans ses états. A ce soin de multiplier leurs cautions, les deux rois montraient le peu de confiance qu’ils avaient en leurs propres serments ; ils avouaient que la parole de leurs chevaliers valait mieux que la leur. Un point important et difficile, c’était de cacher toutes ces transactions à don Pèdre, même pour peu de temps. Surtout la remise des places et l’échange des otages pouvaient les trahir. Pierre IV consentait bien à livrer son ministre, mais il demandait en retour l’infant Louis de Navarre. On convint que le prince se laisserait surprendre et serait fait prisonnier par don Henri, qui le garderait pour le compte de l’Aragonais.[445]
Les deux rois étaient d’accord, mais, quand il fallut faire part de ces conventions à Bernal de Cabrera, on rencontra l’opposition la plus opiniâtre. Le rusé ministre n’eut pas de peine à deviner l’influence du comte de Trastamare dans toutes ces intrigues. Il comprit que le bâtard ne voulait l’éloigner de la cour d’Aragon que pour y dominer seul et peut-être pour le perdre lui-même. Long-temps il refusa de changer de nationalité. Vaincu par les instances et les promesses de Pierre IV, il céda enfin, quoiqu’à regret, et prêta le serment d’hommage au roi de Navarre, mais avec cette restriction qu’on ne pourrait exiger de lui rien de contraire au service du roi d’Aragon ou du duc de Gerone son fils. Quant à confier sa personne au Navarrais, son nouveau suzerain, il était trop prudent pour y consentir, et trouva sans cesse quelque prétexte pour demeurer en Aragon.
Le traité de Uncastillo fut signé par les deux rois et par un certain nombre de riches-hommes, enfin par le comte de Trastamare ; mais quelques articles demeurèrent secrets pour ce dernier. Dépouillé d’une partie de ses états, Pierre IV n’abandonnait pas l’espoir de faire des conquêtes en Castille, et déjà les partageait avec son nouvel allié. Il avait stipulé, conjointement avec Charles, que, s’ils parvenaient à chasser don Pèdre de ses états, les royaumes de Murcie et de Tolède seraient réunis à l’Aragon, et que Charles aurait, pour sa part des dépouilles, la Castille vieille et l’Alava, provinces qui, à une époque fort reculée, avaient fait partie de la couronne de Navarre. Tous deux se garantirent cette augmentation de territoire contre don Henri, pour le cas où il tenterait d’y mettre obstacle.[446] C’était la troisième fois que Pierre IV partageait la Castille en imagination, d’abord avec don Fernand, puis avec don Henri, maintenant avec le roi de Navarre, et toujours sans y posséder un pouce de terrain. Cette présomption est singulière dans un prince si prudent, que son ardente ambition n’aveuglait pas au point de poursuivre une chimère. N’est-ce pas une preuve, au contraire, de sa clairvoyance et de son jugement ? Tandis que don Pèdre semait au loin la terreur, une vaste tempête se formait derrière lui. Ce n’était plus une faible partie de sa noblesse qui voulait reconquérir ses priviléges, c’était toute la nation castillanne qui, fatiguée du despotisme, tendait les bras à un libérateur. Pierre IV connaissait bien la situation de son ennemi et ne désespérait pas.
Peu après, l’infant Louis de Navarre, chevauchant mal accompagné sur la frontière d’Aragon, tomba dans une embuscade et fut emmené prisonnier par le comte de Denia, chevalier aragonais, fils de l’infant En Pere et frère d’armes du comte de Trastamare. En apprenant ce coup, les capitaines castillans crient à la trahison et courent aux armes. Ils demandent qu’on leur livre le château de Castel Favib, qui, conformément aux conventions de Murviedro, avait été remis en dépôt à un gouverneur navarrais, qui l’occupait au nom de son maître, arbitre et garant du traité. Soit que les Castillans ne fussent pas dupes de la feinte surprise de l’infant don Louis, soit qu’habitués par leur maître à ne rien ménager, ils soupçonnassent le gouverneur d’intelligence avec l’Aragonais, parce qu’il refusait de leur ouvrir ses portes, le château est investi, et, après une vigoureuse résistance, la garnison navarraise et les Aragonais qui la soutenaient sont passés au fil de l’épée.[447]
De toutes parts les hostilités recommencent. Don Pèdre, quittant Séville au premier bruit de guerre, accourt sur la frontière de Murcie, et, trouvant ses troupes déjà réunies, il se jette dans le royaume de Valence ; en quelques jours il emporte Elche, Alicante et plusieurs autres places qui avaient fait autrefois partie de l’apanage de l’infant don Fernand. Il éclatait en plaintes contre la mauvaise foi de ses ennemis, et jurait d’en tirer une vengeance exemplaire. Les apparences étaient en sa faveur, et cette fois il semblait repousser une provocation déloyale. Soit qu’il ne connût pas encore les nouveaux engagements du roi de Navarre, soit qu’il méprisât trop ce prince pour le craindre, il tourna ses efforts vers le sud, et il annonçait le dessein de marcher sur Valence dès que sa flotte serait en état de faire une diversion puissante sur la côte.[448]
Cette brusque invasion, les progrès irrésistibles des Castillans, en augmentant les alarmes du roi d’Aragon, servaient puissamment les projets ambitieux de don Henri. Plus le péril était pressant, plus il sentait grandir son rôle. Général d’une armée déjà nombreuse, reconnu par les émigrés comme prétendant à la couronne de Castille, il exigeait maintenant que le roi d’Aragon l’avouât hautement comme tel. Il paraît qu’un certain découragement régnait alors parmi les bannis castillans. Soit défiance dans le succès, soit regret de la mort de l’infant, leur ancien chef, beaucoup d’entre eux parlaient de passer en France, d’y prendre du service et de mener la vie d’aventure dans un pays où tant d’étrangers avaient trouvé la fortune. Don Henri entretenait ces dispositions, et se vantait assez publiquement de la faveur dont il jouissait auprès de la cour de France et des offres magnifiques qu’il en avait reçues. Annoncer le désir ou l’intention de repasser les Pyrénées, était un sûr moyen de faire payer plus chèrement ses services au roi d’Aragon, qui voyait l’ennemi au cœur de son royaume.
Le 10 octobre 1363, un nouveau traité fut signé à Benifar, entre le roi d’Aragon et don Henri, pour confirmer et pour expliquer les courtes conventions de Monzon. Il s’agissait de déterminer exactement quelle était cette sixième partie de la Castille qui devait être cédée par le prétendant. Don Henri s’obligea de livrer à Pierre IV le royaume de Murcie et dix villes importantes des deux Castilles,[449] à titre d’indemnités pour les dépenses considérables qu’allait entraîner la conquête. De son côté, le roi promit de conduire lui-même une armée aragonaise pour appuyer l’invasion. Informé que don Henri traitait secrètement avec le roi de Navarre, car chacun des trois alliés avait ses intrigues particulières, il craignit que Charles n’enchérît sur son marché. Il stipula que, quelle que fût la part de ce dernier dans la conquête de la Castille, la part de l’Aragon serait trois fois plus considérable. Il est à remarquer que ce traité si important ne fut signé, contre l’usage, que par deux témoins seulement, simples chevaliers et huissiers d’armes du roi d’Aragon.[450] On se rappelle que le traité de Monzon avait été écrit de la main même des deux princes. Cette fois encore on tenait à s’envelopper d’un profond mystère. Ces conventions furent acceptées sans difficulté par le comte de Trastamare, mais il se montra exigeant pour les garanties qui devaient en assurer l’exécution. Il demanda des otages, et, dans une affaire aussi grave, il ne lui fallait pas des otages ordinaires. D’abord il voulut qu’un fils du roi, l’infant don Alonso, fût remis à un tiers qu’il devait nommer, pour être retenu dans un château fort. Puis il désigna encore les fils des principaux conseillers de Pierre IV, car les enfants, comme plus faciles à garder que les hommes, étaient préférés par les négociateurs prudents. Il eut soin de demander le petit-fils de Cabrera, son ennemi, afin d’avoir une garantie contre la mauvaise foi de ce ministre, qu’il soupçonnait, non sans raison, de vouloir acheter à ses dépens la paix avec la Castille. Le roi d’Aragon promit son propre fils, et obtint le consentement et la signature de ses conseillers, et celle de Cabrera lui-même, suivant toute apparence, sans leur communiquer les clauses du traité que leurs enfants devaient garantir.[451] Ce n’était encore rien que d’avoir des promesses et des promesses signées, il fallait que les otages fussent remis réellement, et les conseillers du roi, Cabrera surtout, témoignaient tant de répugnance à s’en séparer, qu’il était assez évident que leur adhésion avait été surprise ou contrainte.[452] En attendant, don Henri, tranquille spectateur des progrès de don Pèdre, ne s’occupait que de faire subsister sa compagnie et de lui procurer des quartiers commodes. Il savait que le moment était proche où il faudrait se soumettre à toutes ses exigences.
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