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Les conditions du marché conclu entre don Pèdre et ses geôliers ne tardèrent pas à se révéler à toute l’Espagne. Au commencement de l’année 1355, la reine doña Léonor quitta brusquement Toro avec ses fils pour se rendre à Roa, dont elle prit possession en vertu d’un ordre royal. Les infants d’Aragon recevaient en même temps l’hommage de plusieurs villes ou châteaux détachés du domaine de la couronne ; c’était la rançon du roi qui leur était fidèlement payée. En retour, ils cédèrent à don Pèdre les places d’Orihuela et d’Alicante dans le royaume de Valence, cession en apparence purement nominale, car depuis long-temps le roi d’Aragon inquiétait ses frères dans leur droit de suzeraineté sur ces villes, si toutefois il leur permettait de l’exercer.[211] Probablement les infants espéraient cacher par cet échange prétendu leur honteux traité avec le roi de Castille ; peut-être, par une singulière prévoyance, don Pèdre, encore errant et fugitif dans ses propres états, rêvait-il déjà de les agrandir aux dépens de ses voisins. On verra qu’il sut revendiquer plus tard cette donation qui semblait alors dérisoire. Avec les princes aragonais, un grand nombre de seigneurs castillans reçurent des fiefs, des châteaux, de vastes domaines. Les mieux partagés furent ceux dont le roi avait le plus à se plaindre. Juan de La Cerda et Alvar de Castro, frère de don Fernand, obtinrent d’immenses donations. Tous ces riches-hommes, déserteurs de la ligue, comme ils l’avaient été de la cause royale, accouraient maintenant à Ségovie, les infants à leur tête, protestant de leur fidélité et jurant d’obéir en tout à un prince si magnifique. Mais ce n’était pas sur ces dévouements chèrement achetés que don Pèdre fondait ses espérances ; il trouvait de plus puissants secours et de plus généreux dans les communes ralliées franchement à leur souverain. Peu de jours après son évasion, il convoquait à Burgos les députés de la noblesse et du peuple. Accompagné des infants et des ligueurs convertis, il se présenta dans cette assemblée, et, après s’être plaint du traitement indigne que lui avaient fait éprouver les rebelles de Toro, il demanda qu’on l’aidât d’hommes et d’argent pour réduire à l’obéissance la reine sa mère, et les bâtards, qui troublaient par leur rébellion la paix du royaume et qui avaient oser attenter à la liberté de leur souverain.[212]

Un grand changement venait de s’opérer dans les esprits. Les malheurs du roi, sa jeunesse, sa fermeté, prévenaient l’assemblée en sa faveur. La plupart des Castillans avaient vu avec indignation la conduite des confédérés, et leur gouvernement de quelques jours avait suffi pour faire regretter celui des Padilla. Aussi les députés réunis à Burgos se montrèrent-ils empressés d’accorder au roi toutes ses demandes ; en retour, il est vraisemblable que les communes obtinrent de lui une extension de leurs priviléges et de nouvelles franchises. Pouvait-il se montrer moins généreux pour les villes de son royaume que pour ses grands vassaux dont il avait tant à se plaindre ?

On cherche vainement quelques détails sur les transactions politiques qui eurent lieu à Burgos, et je ne sais si cette réunion doit être considérée comme une assemblée solennelle des cortès. Les députés du clergé n’y parurent point. Au moment où, par un retour étrange de l’opinion publique, le peuple se prononçait si hautement en faveur de ce roi naguère honteusement abandonné, un légat du pape arrivait en Espagne porteur d’un bref apostolique qui mettait la Castille en interdit et prononçait l’excommunication contre don Pèdre, Marie de Padilla et Juana de Castro, ainsi que contre les fauteurs de leur commerce adultère.[213] Les évêques de Salamanque et d’Avila, pour avoir sanctionné un mariage sacrilége, étaient cités devant le saint-siége, où ils auraient à répondre de leur conduite. L’excommunication, fulminée à Tolède le 19 janvier 1355, ne paraît avoir altéré en rien la disposition du peuple à l’égard du roi. Au contraire, elle excitait l’indignation, maintenant qu’il était réconcilié avec ses sujets ; car, de tout temps, les Espagnols ont vu avec répugnance des étrangers se mêler de leurs affaires. D’ailleurs, le saint-siége, depuis sa translation à Avignon, avait perdu beaucoup de son prestige aux yeux de l’Europe ; enfin ses foudres n’avaient jamais été redoutées dans la Péninsule. La censure du pape eut probablement pour résultat d’empêcher les prélats du royaume de prendre part aux délibérations de Burgos, mais elle ne fit pas perdre au roi un seul de ses partisans et ne diminua en rien le zèle nouveau qui éclatait de toutes parts pour sa cause. Don Pèdre répondit à l’excommunication en saisissant les biens du cardinal Gilles Albornoz et ceux de quelques autres prélats ; et, rendant menace pour menace, il annonça l’intention de confisquer les domaines des évêques qui hésiteraient entre le pape et lui.[214]

La révolte des ligueurs, la guerre de trahisons qui s’en était suivie, la courte captivité du roi et les moyens auxquels il avait dû avoir recours pour obtenir sa liberté, ne pouvaient manquer d’exercer une influence décisive sur son caractère. Les malheurs mûrissent les hommes avant le temps. Le séjour de Toro valut à don Pèdre des années d’expérience. Trahi par tous ses parents et par sa mère même, il devint soupçonneux et méfiant pour tout le reste de sa vie. Il emportait de sa prison de la haine et du mépris pour cette noblesse qui, après l’avoir vaincu, s’était laissé acheter bassement les fruits de sa victoire ; mais il avait appris à connaître la puissance de ses adversaires, et toutes les armes lui furent bonnes pour les combattre. La ruse, la perfidie, lui parurent des représailles. Jusqu’alors il s’était montré violent et impétueux ; il apprit à se composer un visage, à feindre l’oubli des injures, jusqu’au moment d’en tirer vengeance. Autrefois il se piquait d’être loyal autant que juste ; maintenant il se crut tout permis contre de grands coupables. Une forte conviction dans la bonté de leur cause rend les hommes indifférents sur le choix des moyens pour la faire triompher. Le roi prit bientôt sa haine pour de l’équité. La férocité de mœurs du moyen-âge et l’éducation qu’il avait reçue au milieu de la guerre civile avaient endurci ses nerfs au spectacle et à l’idée de la douleur. Pourvu qu’il fût obéi et redouté, il se souciait peu de gagner l’amour d’hommes qu’il méprisait. Détruire le pouvoir des grands vassaux, élever son autorité sur les ruines de la tyrannie féodale, tel fut le but qu’il se proposa désormais et qu’il poursuivit avec une inflexible opiniâtreté.

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