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La concorde qui avait subsisté entre les ligueurs tant qu’ils avaient eu un ennemi à combattre ne pouvait durer longtemps lorsqu’il ne s’agissait plus que de partager les fruits de la victoire. Quelque soin qu’on mît à éloigner du roi les hommes qui lui conservaient un attachement sincère, il avait bientôt trouvé le moyen de correspondre en secret avec plusieurs de ses amis. Parmi les confédérés eux-mêmes, il y en avait plus d’un qui, touché de pitié, ou se croyant mal récompensé de sa rébellion, songeait à se prémunir contre un retour de la fortune et à se faire un mérite de son repentir. Quelques-uns des chefs, chagrins de voir leur autorité expirer avec la guerre civile, s’apercevaient un peu tard qu’il était plus aisé et plus sûr d’obtenir la seconde place sous un roi que la première parmi leurs égaux. D’un autre côté, les communes, entraînées un moment dans la révolte générale, reconnaissaient qu’elles n’avaient rien gagné à renverser des favoris odieux. Le pouvoir n’avait fait que passer en des mains plus avides. En se déclarant contre le roi, les communes avaient augmenté la force des hommes qu’elles regardaient avec raison comme les ennemis les plus dangereux de leurs antiques franchises. Elles allaient se trouver sans protecteurs, exposées à l’insatiable ambition de la noblesse féodale. Quant à la reine Blanche, dont le nom quelques jours auparavant servait de cri de guerre, elle était oubliée maintenant par tous ces preux chevaliers qui prétendaient ne s’être armés que pour elle. Le peuple aurait voulu la voir paraître, la voir intercéder pour son mari, regagner son amour et sa confiance. Mais Blanche demeurait à Tolède. C’était un enfant qui ne répétait que des paroles apprises, et personne ne se souciait de lui faire jouer un rôle aujourd’hui. Seul au milieu de cette foule ambitieuse et cupide, le roi se montrait calme et fier. Le malheur lui avait donné de la dignité. On commençait à le plaindre tout haut, à regretter sa justice, à excuser ses erreurs passées. Ainsi, à peine la cause royale semblait-elle irrévocablement perdue, qu’elle reprenait son ascendant dans l’opinion publique. Tous les partis tournaient leurs regards vers don Pèdre, et, bien que captif, il exerçait un pouvoir qu’il n’avait jamais eu lorsqu’il commandait encore à une armée fidèle.

La ligue s’était divisée en deux factions : dans l’une les infants d’Aragon et leur mère, dans l’autre les trois bâtards et leur beau-frère don Fernand de Castro. La reine-mère, incapable de commander, n’était respectée par personne. Entre don Pèdre et ses frères, le spectre de doña Leonor de Guzman élevait comme une barrière à toute réconciliation. Du côté des princes aragonais, les mêmes motifs de haine ne les éloignaient pas du roi. Ils voyaient d’un œil jaloux la fortune croissante des bâtards ; don Juan surtout, marié à la seconde fille de don Juan Nuñez, convoitait le riche héritage des Lara, possédé par don Tello. Enfin, considérés un moment comme les chefs de la ligue, tant qu’elle avait eu besoin d’opposer un grand nom à celui du roi, ils n’étaient plus, depuis la paix, que des étrangers qui voulaient s’enrichir aux dépens de la Castille. Tout engageait donc le roi à tourner ses vues vers les infants d’Aragon, à chercher en eux les instruments de sa délivrance. Aux premières ouvertures qu’il fit, il les trouva disposés à se séparer de leurs alliés, et bientôt il ne s’agit plus pour lui que de savoir le prix qu’ils mettaient à leur défection. De temps en temps on permettait au roi de sortir de la ville pour chasser au faucon, et, malgré la surveillance de ses gardes, le désordre inséparable de ces amusements lui permettait de recevoir les communications de ses partisans et les offres des seigneurs mécontents de la ligue. Son trésorier Levi, durement rançonné par don Tello, en avait obtenu à prix d’or la permission de revoir son maître et même de l’accompagner dans ses parties de chasse. Les pierreries que le Juif avait eu l’art de sauver, les trésors cachés qu’on lui supposait, le rendaient un personnage important dans les négociations secrètes qui se conduisaient à la cour de Toro. Simuel Levi ne manquait ni de courage, ni d’adresse ; il était sincèrement attaché à don Pèdre, et devint le plus habile et le plus actif de ses agents. Par ses soins, dans les derniers jours de l’année 1354, un traité fut conclu entre les infants d’Aragon, la reine Léonor et le roi prisonnier. Au prix de maint château, de maint riche domaine, ils s’engagèrent à s’armer contre les bâtards. Avant tout, il fallait mettre le roi en liberté. Don Pèdre, profitant d’un épais brouillard, sortit de grand matin de Toro, un faucon sur le poing, comme pour aller à la chasse, accompagné de Levi et de son escorte ordinaire, c’est-à-dire de quelque deux cents cavaliers. Soit que ses gardiens fussent gagnés, soit que le roi imaginât quelque moyen pour les éloigner de sa personne, il se trouva bientôt seul avec le Juif. Alors, courant à toute bride sur la route de Ségovie, ils se trouvèrent en peu d’heures hors d’atteinte.[208] On prétend que don Tello commandait ce jour-là l’escorte du prisonnier, et qu’il favorisa son évasion, séduit par de magnifiques promesses. Bien que cette version vienne d’une source justement suspecte, il est probable qu’elle se fonde sur quelque tradition contemporaine, et dans la suite la conduite de don Pèdre à l’égard de don Tello, qu’il distingua toujours de ses frères, donne lieu de croire qu’il en reçut de fait un signalé service.[209] Au reste, le nombre des seigneurs gagnés par l’or du Juif et les promesses de don Pèdre était déjà grand, et les bâtards, vaguement instruits de ces menées, ne savaient plus à qui se fier désormais ; à peine osaient-ils se communiquer entre eux leurs inquiétudes.

En mettant pied à terre dans l’Alcazar de Ségovie, où sans doute des serviteurs fidèles l’attendaient, le roi écrivit à la reine-mère pour redemander sa chancellerie et les sceaux du royaume qu’il avait été forcé de remettre entre ses mains. Il ajoutait fièrement que, si l’on refusait de les lui rendre, il avait de l’argent et du fer pour en fabriquer de nouveaux.[210] La reine Marie n’osa pas désobéir. D’ailleurs, l’alarme était grande à Toro. Chacun attribuait l’évasion du roi à une trahison. Le traité conclu avec les infants d’Aragon était encore un mystère ; mais tous les chefs se soupçonnaient les uns les autres, et s’imputaient à l’envi les projets les plus perfides. Enfin, ignorant les plans du roi, incertains de ses ressources, ils s’en exagéraient l’importance et la grandeur.

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