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Les cahiers de la noblesse semblent également dictés par un intérêt tout personnel. S’adressant à la merci du roi, elle le supplie de lui accorder des exemptions, des pensions, des secours pécuniaires en considération des grandes pertes que la dernière épidémie lui a fait éprouver en lui enlevant les bras qui cultivaient la terre. Les laboureurs, devenus rares, mettent leurs services à un prix exorbitant, d’où il résulte que les gentilshommes, qui ne peuvent les payer, voient leurs domaines changés en déserts. Probablement le tableau de ces misères n’est point exagéré, car le gouvernement, prenant ces plaintes en considération, promet d’appliquer tous ses efforts à soulager la détresse des pauvres gentilshommes. Il les assure de sa protection, leur fait espérer des secours d’argent, et, afin de pourvoir au plus pressé, il fixe par une ordonnance spéciale le prix des salaires et celui des objets d’un usage général.[90] Il est extrêmement difficile aujourd’hui d’apprécier une pareille mesure. Juste ou injuste dans ses détails, elle paraît avoir été commandée par une impérieuse nécessité.

J’ai fait connaître les désordres auxquels la maladie de don Pèdre avait donné lieu, et notamment le pillage des deniers publics par les nobles pensionnaires du roi. Pour tous les actes de violence commis à cette époque, la noblesse demande une amnistie complète, protestant surtout contre une enquête sur les droits de ceux qui, en saisissant les caisses royales, avaient prétendu se payer des arriérés de leurs traitements. Tout en accordant l’amnistie, le roi se réserve d’examiner les titres de ces pensionnaires impatients et de poursuivre le recouvrement des sommes prises sans créances légitimes.[91]

Une loi fort remarquable du dernier règne interdisait aux ecclésiastiques de recevoir par testament des donations de terres, et le considérant allégué était qu’entre autres graves abus, il pourrait résulter de la liberté de tester en faveur des églises l’appauvrissement des familles nobles. Il paraît que cette loi fut mal observée, car on en réclame l’exécution avec de nouvelles instances. Le roi promet de la remettre en vigueur, et cependant autorise la répétition des terres aliénées au mépris des ordonnances de son prédécesseur.[92]

L’existence des _Behetrias_, ces petites républiques dont le principal privilége était de changer de seigneur suivant le choix de leurs habitants, était pour la noblesse castillanne une occasion de querelles incessantes. Dans un temps où la force seule était respectée, la volonté de ces paysans privilégiés ne dépossédait réellement un seigneur que lorsqu’elle était appuyée par les armes de celui qu’on élisait pour lui succéder. De là des guerres et des combats continuels. D’un autre côté, quand les seigneurs, possesseurs temporaires de _behetrias_, comparaient le peu d’étendue de leurs droits et leur incertitude avec la puissance plénière des propriétaires de fiefs leurs voisins, ils éclataient en plaintes contre des institutions si humiliantes pour leur orgueil ; ils en demandaient l’abolition ; ils réclamaient le partage des _behetrias_ au nom de la paix du royaume, avouant ainsi sans pudeur et leur avidité et leur humeur querelleuse. Les débats auxquels donna lieu la question des _behetrias_ furent longs et animés. Il ne paraît pas que les habitants de ces bourgades eussent dans les cortès d’autres représentants que leurs seigneurs. Consulter des paysans sur leurs intérêts ou même sur leur sort n’était pas une idée que pussent concevoir les législateurs du XIVe siècle. Alburquerque pressait le partage des _behetrias_ par un motif de cupidité personnelle, ayant du chef de sa femme un grand patronage sur ces territoires privilégiés. Mais d’autres seigneurs, propriétaires comme lui, craignirent sa partialité dans la répartition des terres et dans l’examen difficile des droits allégués par les nombreux prétendants. Grace à leur opposition, les choses demeurèrent sur l’ancien pied. Cette jalousie inquiète, particulière à la noblesse du moyen-âge, obligeait les riches-hommes à sacrifier leurs avantages personnels à la crainte de les voir partager par leurs voisins. Cependant le ministre avait fait parler le roi. Au vœu exprimé par les seigneurs intéressés à la suppression des _behetrias_, il avait répondu en admettant la mesure en principe ; il s’engageait même à renoncer au droit de justice, qui lui appartenait sur ces bourgs à l’exclusion des seigneurs propriétaires. Toutefois la solution définitive dut être ajournée jusqu’après une enquête sur les titres des intéressés. A cet effet, on nomma des commissaires spéciaux ; mais il paraît qu’elle n’eut aucun résultat, les rivalités des seigneurs ayant soulevé sans doute des questions encore plus graves et plus difficiles à résoudre que celle de leurs titres de suzeraineté tels qu’ils existaient dans la constitution actuelle des _behetrias_.[93]

Deux articles des cahiers de la noblesse sont à noter comme indiquant un accord des ordres entre eux. Le premier exprime le vœu qu’aucune décision relative à l’un des trois ordres n’intervienne dans les cortès en l’absence des représentants de l’ordre intéressé ;[94] le second sollicite en faveur des députés des communes une indemnité pour leurs frais de séjour pendant la durée des sessions.[95] On verra tout à l’heure que les communes ne demeurent point en reste de bons procédés à l’égard de la noblesse.

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