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Bien que les codes autorisassent l’esclavage en Espagne et qu’ils en fissent même la peine de certains crimes,[33] il n’y avait guère d’autres esclaves que des musulmans, prisonniers de guerre, employés au service domestique, protégés d’ailleurs par des lois fort anciennes, plus humaines peut-être que celles qui régissent aujourd’hui plusieurs colonies européennes.

Les Maures et les Juifs, lorsqu’ils avaient obtenu de leurs vainqueurs la permission de résider dans le pays qui leur avait donné naissance, étaient considérés légalement plutôt comme des étrangers que comme des serfs. Sauf quelques faibles restrictions, ils jouissaient du libre exercice de leur culte ; ils pouvaient posséder des terres ; ils nommaient leurs magistrats, et même le juge castillan par devant lequel ils plaidaient dans leurs contestations avec des chrétiens.[34] Les premiers rois espagnols, chassant devant eux la population musulmane, l’avaient entièrement dépouillée. Mieux éclairés sur leurs véritables intérêts, leurs successeurs permirent aux infidèles de devenir leurs sujets et souvent prirent soin de leur garantir de la manière la plus formelle la complète jouissance de leurs propriétés.[35]

On se tromperait grandement à prêter à l’Espagne du XIVe siècle les passions religieuses et l’intolérance qui l’animèrent au XVIe. Dans les guerres continuelles entre les Maures et les chrétiens, la politique avait depuis long-temps plus de part que le fanatisme. Déjà notoirement en décadence, l’islamisme ne faisait plus de prosélytes, et son extinction définitive dans la Péninsule pouvait être prévue et, pour ainsi dire, calculée avec exactitude. On ne hait plus des ennemis trop faibles pour se faire craindre, et les batailles de las Navas et du Rio-Salado avaient assouvi la soif de vengeance qu’avait excitée jadis la défaite de Xerez. Les rapports de commerce, les nécessités de la politique établissant un contact intime entre les deux peuples, avaient rapproché leurs mœurs. Les Maures andalousiens laissaient à leurs femmes une liberté inconnue dans les autres pays musulmans. Il y avait quelque chose d’africain dans la jalousie des Espagnols. Amusements, exercices guerriers[36] étaient communs aux deux nations. Toujours irrésistible sous un ciel ardent, l’amour triomphait des préjugés religieux. Plus d’un chevalier castillan portait les couleurs d’une dame musulmane, et les fières beautés de Séville et de Cordoue n’étaient pas insensibles aux hommages des jeunes émirs grenadins. La langue et la littérature arabe étaient cultivées dans des écoles fondées sous le patronage ecclésiastique. Sur la frontière, le mélange des deux idiomes avait formé un patois fort répandu et qui favorisait les communications.[37] Les rois chrétiens attiraient à leur cour des médecins, des géomètres, des astrologues arabes, qui jouissaient de toute la considération que le savoir pouvait s’attirer dans un temps grossier. La noblesse castillanne ne faisait point de difficulté pour accorder le _don_ aux cavaliers maures. Les riches banquiers juifs obtenaient même cette distinction, encore fort rare à cette époque.[38] Partout les mœurs et les idées chevaleresques triomphaient des passions religieuses et politiques. Il n’était pas rare que des guerriers arabes se fissent donner l’accolade qui conférait le titre de chevalier, par un Espagnol avec lequel il venait de rompre des lances sur un champ de bataille.[39] En guerre, on se piquait de courtoisie ; en paix, des relations d’hospitalité et même d’amitié véritable unissaient des familles nobles des deux religions. Lorsque les rois chrétiens se brouillaient entre eux, l’alliance du souverain de Grenade était recherchée sans scrupule ; souvent des riches-hommes mécontents, ou même des princes de sang royal trouvaient un asile dans les murs de l’Alhambra, tandis que des walis rebelles étaient accueillis à la cour de Tolède. En 1324, on vit un infant de Castille révolté contre son souverain combattre ses compatriotes sous la bannière d’un roi maure, tandis qu’un prince grenadin joignait ses armes à celles de don Alphonse.[40] On n’aperçoit chez les chroniqueurs contemporains ni surprise, ni indignation contre de pareilles alliances, ou, si quelque blâme est exprimé, c’est seulement la déloyauté qu’on accuse et non l’irréligion.

Il y avait pourtant plus d’un siècle que l’inquisition était établie en Espagne, mais son pouvoir était loin d’être alors ce qu’il devint dans la suite. A peine découvre-t-on quelques traces de son existence. Dans le royaume d’Aragon, on trouve, il est vrai, des tribunaux spécialement institués pour connaître du crime d’hérésie. Probablement depuis qu’un roi d’Aragon avait pris les armes en faveur des Albigeois, ce pays était devenu suspect au saint-siége. Néanmoins les procès, comme il semble, y étaient fort rares et presque uniquement intentés à des réformateurs, enthousiastes furieux, qui voulaient faire des prosélytes ou plutôt troubler le culte de leurs concitoyens. Quant aux Juifs et aux Maures, loin d’être l’objet d’aucune persécution, ils ne devenaient justiciables du saint-office que lorsque, par leurs paroles ou leurs écrits, ils cherchaient à détourner les chrétiens de la foi de leurs pères ; encore fallait-il que les rois autorisassent formellement les poursuites. Or, ils se montraient en général si peu disposés à laisser prendre au clergé une influence dominatrice, que l’on voit, en 1350, Pierre IV, roi d’Aragon, interdire rigoureusement aux ecclésiastiques d’empiéter sur la juridiction séculière.[41] La Castille, demeurée complétement exempte de l’hérésie albigeoise, n’eut des inquisiteurs que de nom. Les hérétiques, s’il s’en trouvait dans ce royaume, avaient pour juges des évêques procédant selon le droit canonique, et non des moines dominicains comme en Aragon.[42] Au reste, dans toute l’Espagne, il ne paraît pas que la conversion des infidèles fût chaudement poursuivie, soit par des mesures de rigueur, soit par la persuasion. Quel intérêt auraient eu les rois à favoriser le zèle apostolique qui tendait à diminuer leurs revenus ? car les Maures et les Juifs payaient une taxe un peu plus forte que les chrétiens.

Si la foi n’était pas ardente en Espagne, la religion n’y avait pas de contradicteurs déclarés. Peut-être doit-on attribuer à cette tiédeur générale le rôle très secondaire du clergé dans tous les débats politiques du XIVe siècle. Il faut, en outre, observer que les hauts dignitaires ecclésiastiques, appartenant à l’ordre de la noblesse, propriétaires, comme les riches-hommes, de villes et de châteaux, avaient les mêmes intérêts, les mêmes passions, et par conséquent étaient mal qualifiés pour prétendre au rôle d’arbitres dans les démêlés si fréquents entre les rois et leurs grands vassaux. Le clergé inférieur, vivant et se recrutant parmi le peuple, partageait son ignorance et sa grossièreté. Tel était le déréglement des mœurs qu’un très grand nombre de prêtres entretenaient des concubines, qui tiraient vanité du caractère de leurs amants et prétendaient à des distinctions particulières. La conduite de ces ecclésiastiques ne causait point de scandale, mais parfois le luxe affiché par leurs maîtresses excitait l’envie des riches bourgeois et même des dames nobles. A plusieurs reprises, et toujours inutilement, les cortès lancèrent des décrets pour réprimer l’insolence des _damoiselles de prêtres_ (_barraganas de clérigos_). Elles formaient comme une caste à part ayant ses priviléges et assez nombreuse pour qu’il fallût inventer pour elles des lois spéciales.[43]

Malgré la retraite où l’on condamnait les femmes, le relâchement des mœurs était extrême dans toutes les classes de la société. Les séductions étaient faciles pour les rois, les riches-hommes et les prélats, toujours entourés de vassaux intéressés à les corrompre. Souvent la maîtresse d’un grand vivait sous le même toit que sa femme légitime, et les enfants de l’une et de l’autre, élevés ensemble, n’étaient pas distingués par l’opinion publique. Le titre de bâtard, loin d’être un opprobre, était porté fièrement. Il ne fermait aucune carrière, et on le voit figurer dans un grand nombre d’actes publics.[44]

S’il fallait caractériser le XIVe siècle en Espagne par le vice le plus général, je crois qu’on ne devrait citer ni la brutalité des mœurs, ni la rapacité, ni les habitudes de violence invétérées chez quiconque se sentait de la force. A mon avis, le trait le plus saillant de cette triste période, c’est la fausseté, la fourberie. Jamais, en effet, l’histoire n’enregistra tant de trahisons, tant de perfidies. Ce siècle, si grossier en tout, ne se montre ingénieux que dans l’art de tromper. Il se joue dans les subtilités. Dans tous les engagements, et jusque dans le code de l’honneur chevaleresque, il cache des équivoques que l’intérêt sait habilement exploiter. Les serments prodigués dans toutes les transactions, accompagnés des cérémonies les plus solennelles, ne sont plus que de vaines formalités consacrées par l’habitude. Celui qui donne sa foi, la main sur les saints Évangiles, ne sera cru de personne s’il ne livre en otage sa femme et ses enfants, surtout s’il ne remet ses forteresses. Ce dernier gage est toujours considéré comme le seul vraiment sûr. La méfiance est générale, et chacun voit un ennemi dans son voisin. Les grands ne se hasardent hors de leurs châteaux qu’entourés de nombreux hommes d’armes ; les laboureurs vont aux champs la lance sur l’épaule,[45] car tout homme, tout compatriote surtout, est justement suspect. Il faut craindre celui qu’on a offensé, plus encore peut-être celui qu’on a comblé de bienfaits. La prudence est la seule vertu qui se pratique. Les hommes du XIVe siècle vivent isolés comme les animaux de proie, et cette énergie, cette force de volonté que nous admirons trop aujourd’hui en eux, ils la doivent peut-être à la conscience de leur propre méchanceté, leur démontrant sans cesse qu’ils ne peuvent et ne doivent compter que sur eux-mêmes.

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