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Au XIVe siècle, la féodalité n’avait pas en Espagne le caractère qu’on lui voit à la même époque dans le reste de l’Europe. Les causes qui avaient donné de bonne heure aux grandes villes des institutions municipales et une importance politique avaient établi entre les nobles et les vilains des relations plus douces et plus faciles qu’en aucun autre pays.[30] Pour s’expliquer les coutumes de la Péninsule, il faut toujours se reporter aux premiers temps de la conquête des provinces occupées par les Arabes. Noble ou vilain, riche ou pauvre, tous les Espagnols qui s’étaient établis sur le territoire délivré du joug musulman étaient des soldats de la même race, conquérants d’une terre dépeuplée. Entre les plus puissants et les plus misérables de ces colons, il y avait sans doute ces rapports de subordination que l’inégalité des fortunes marque dans toutes les sociétés. Le nom de riche-homme indique une supériorité toute matérielle. En Espagne, on ne trouvait pas en présence deux peuples ennemis, l’un abusant de sa victoire, l’autre frémissant de sa défaite. Pour son vassal, le riche-homme était ce qu’est un capitaine pour un soldat. Compagnons d’armes, l’un commande, l’autre obéit ; mais ils se respectent, sentant qu’ils ont besoin l’un de l’autre. L’affabilité des grands, la liberté de langage ordinaire aux gens du peuple, et surprenante pour les étrangers qui voyagent en Espagne, n’est point nouvelle en ce pays. Ces relations datent d’un temps immémorial. A l’époque où commence notre récit, les nobles possédaient, il est vrai, la plus grande partie des terres, mais ils devaient un salaire aux hommes qui les cultivaient, et la condition de ces derniers paraît avoir été celle de métayers jouissant à charge de redevance du produit qu’ils tirent des champs labourés par leurs mains, libres d’ailleurs de rompre le contrat lorsqu’ils en trouvent les conditions onéreuses.[31] Il existait en Castille des institutions fort anciennes et qui semblent fondées en opposition directe avec celles de la féodalité, telle qu’elle nous apparaît dans le nord de l’Europe. Dans un certain nombre de districts nommés _Behetrias_, la terre appartenait aux paysans ; mais, comme on ne concevait pas alors qu’un village pût exister sans seigneur, les habitants des _Behetrias_ s’en choisissaient un, et, pour prix de sa protection, lui rendaient une redevance, qui, en général, ne consistait que dans la prestation de quelques denrées ; on le défrayait lorsqu’il visitait son village, et seulement pendant un petit nombre de jours chaque année. Quelques-uns de ces domaines étaient même exempts de cette faible preuve de leur vassalité, ou bien leur redevance était tout-à-fait illusoire. La plupart des _Behetrias_ avaient le droit de changer de seigneur quand bon leur semblait, _sept fois par jour_, suivant le texte poétique de leurs vieilles chartes.[32] Quelques-unes devaient le choisir dans certaines familles nobles du pays, d’autres pouvaient le chercher _d’une mer à l’autre_, c’est-à-dire dans toute la Castille. On sent que dans un pays où existaient de telles institutions, il eût été difficile d’arrêter la contagion de l’exemple parmi les provinces moins favorisées, si le régime féodal n’eût été fort doux. D’un autre côté, le caractère de la nation espagnole, fière, susceptible, impatiente des injures, contribuait encore plus à maintenir entre le seigneur et le vassal les égards naturels à des hommes qui s’estiment mutuellement.

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