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Le plus épouvantable désordre régnait en Castille. Après le premier moment de stupeur, chacun se mit à calculer les forces et les ressources de don Pèdre. Il était hors d’état de payer les Anglais, et, ne les payant pas, il perdait l’appui que lui donnait la terreur de leurs armes. On pouvait déjà prévoir qu’aussitôt après l’éloignement de ces redoutables auxiliaires, il se trouverait dénué de tout en face d’un peuple mécontent et humilié, qui venait d’apprendre combien une révolution était facile. En attendant, les liens de l’obéissance étaient partout rompus. Il y a dans le caractère espagnol une force d’inertie qui combat encore lorsque toute résistance semble impossible, et qui sait réparer les plus désastreuses défaites. Gagner du temps est une maxime nationale,[604] et c’est surtout dans les grandes commotions politiques qu’elle trouve son application. En annonçant sa victoire à toutes les communes de son royaume, don Pèdre s’était hâté de réclamer pour lui-même le paiement des taxes votées dans les cortès de Burgos, et déjà soldées à don Henri. Il déclarait qu’elles avaient été indûment accordées à l’usurpateur, et cependant il était réduit à invoquer les décrets d’une assemblée qui avait prononcé sa déchéance.[605] Par cette étrange fiction, obligé de rendre hommage à l’autorité des cortès, la seule que la nation respectât encore, il semblait avouer publiquement son impuissance à commander par lui-même. La plupart des villes ne répondirent point à ses demandes par des refus directs, mais elles inventaient mille prétextes pour différer le paiement d’une taxe que sa destination rendait encore plus odieuse à l’orgueil national. Si le roi trouvait si peu d’obéissance parmi les communes, sur le dévouement desquelles il avait l’habitude de compter, on peut juger de la résistance de ses grands vassaux, de tout temps indociles à son autorité. Les riches-hommes échappés à la défaite de Najera, ou suspects par leur conduite pendant l’usurpation de don Henri, se fortifiaient dans leurs châteaux, résolus d’y attendre patiemment, soit l’occasion de traiter avec le roi légitime, si son gouvernement se consolidait, soit de reprendre les armes contre lui, si le parti vaincu relevait la tête. Don Pèdre, sans argent, sans armée, n’ayant ni la volonté ni le pouvoir d’acheter les services des Anglais, cherchait en vain autour de lui une obéissance empressée ou une rébellion ouverte. Suivi de quelques hommes d’armes, il allait de ville en ville presser l’exécution de ses ordres, et ne donnait que le spectacle de sa faiblesse aux peuples qu’il voulait intimider.

Dans cette triste situation, cependant, l’inflexibilité de son caractère ne se démentit pas. Le malheur ne lui avait rien appris ni rien fait oublier. Il s’aperçut qu’on commençait à ne plus le craindre, il n’essaya pas de se faire aimer. Prêtre, noble ou bourgeois, quiconque s’était fait remarquer par son empressement à servir l’usurpateur trouvait en lui un juge aussi inexorable qu’au temps de sa prospérité. Avant de quitter Burgos, il ordonna l’exécution d’un des principaux chevaliers et d’un des plus riches bourgeois de cette ville, comme s’il en eût voulu décimer toutes les classes.[606] A Tolède, il se fit donner des otages comme dans une place conquise, et les traîna en Andalousie à sa suite. A Cordoue, il arrêta lui-même seize gentilshommes des premières familles, qu’il livra bientôt après aux bourreaux, comme convaincus d’avoir appelé don Henri dans leurs murs. D’autres exécutions non moins sanglantes signalèrent son entrée à Séville. Quelques-unes du moins pouvaient paraître justes : telles que la mort du Génois Boccanegra et de Martin Yañez, dont la trahison avait eu des suites si funestes pour don Pèdre.[607] Mais, après le châtiment de ces grands coupables, les échafauds se dressèrent indistinctement pour les magistrats et les officiers subalternes qui avaient accepté d’obscures fonctions sous l’usurpateur. Il semblait que la mauvaise fortune eût redoublé la cruauté du roi ; maintenant sa vengeance aveugle s’appesantissait jusque sur les parents des rebelles, et, chose horrible aux yeux des Castillans, elle n’épargnait pas même les femmes. L’exécution de doña Urraca de Osorio excita surtout l’indignation publique. Le seul crime de cette dame était que son fils, don Alphonse de Guzman, eût refusé de suivre le roi dans son exil ; mais, loin de porter les armes contre lui, il vivait retiré dans l’Andalousie au moment de la bataille de Najera. Depuis, redoutant le courroux du roi, il avait été chercher un refuge dans la ville d’Alburquerque. A la vérité, cette place, devenue le rendez-vous des mécontents du Midi, était alors comme un foyer d’insurrection. Don Pèdre, hors d’état de réduire ces rebelles, tourna sa fureur contre la mère de don Alphonse qu’il accusa de correspondre avec eux. Son supplice fut horrible. S’il faut en croire la chronique de Séville, elle fut brûlée vive hors des remparts, au lieu où est aujourd’hui la promenade publique. On raconte que, les vêtements de doña Urraca s’étant déranges sur le bûcher au moment où les bourreaux venaient d’y mettre le feu, une de ses femmes, nommée Léonor Davalos, se jeta au milieu des flammes et périt avec elle en la couvrant de son corps.[608]

Ces affreuses exécutions, ces vengeances abominables, ne faisaient qu’augmenter le nombre des mécontents et susciter de nouvelles conspirations. On vit alors quelques seigneurs y prendre part, qui, jusqu’alors fidèles à don Pèdre dans la mauvaise fortune, s’éloignaient de lui maintenant, comme d’un insensé courant à sa perte. Parmi tous les serviteurs du roi, celui qui par les preuves répétées de son dévouement semblait le plus à l’abri du soupçon, c’était Martin Lopez de Cordoue, compagnon de son exil et son ambassadeur auprès du roi d’Angleterre. Depuis son retour en Castille, don Pèdre, ayant dépouillé de la maîtrise de Calatrava Diego de Padilla, dont j’ai raconté la trahison, avait conféré cette dignité à Martin Lopez, comme plus avantageuse que la maîtrise d’Alcántara dont il était précédemment pourvu. Tout récemment, il venait d’y joindre le gouvernement de Murcie et celui de Cordoue. C’est dans cette dernière ville, sa patrie, que Martin Lopez avait fixé sa résidence. Jadis il s’était fait remarquer par son inflexibilité dans l’accomplissement des ordres les plus rigoureux de son maître. Maintenant sa conduite était toute différente. Il ne s’appliquait plus qu’à gagner l’affection de ses compatriotes, déplorant avec eux la sévérité de son maître, et s’attribuant à lui seul le mérite des rares faveurs accordées par don Pèdre. Soit qu’il cédât à quelques suggestions étrangères, soit qu’il ne suivît que les conseils de sa propre ambition, il commença bientôt à laisser deviner un projet qui ne pouvait manquer de produire une certaine impression sur la noblesse castillanne, beaucoup plus jalouse de son autorité que de la grandeur du pays. Martin Lopez, blâmant ouvertement la politique du roi, disait qu’il était temps de mettre un terme à ses violences insupportables, qu’il fallait défendre le roi contre ses propres fureurs et lui donner une tutelle pour le gouvernement de la Castille. Ces fonctions, ajoutait-il, ne pouvaient être confiées en de meilleures mains qu’en celles du prince de Galles, ce parfait modèle de la chevalerie. Don Pèdre, cependant, serait obligé de résider à Tolède. On le marierait, et l’on délivrerait ainsi le royaume de cette pépinière de bâtards dont, à sa mort, les prétentions pouvaient causer les plus graves désordres. Tout le royaume serait divisé en quatre grands gouvernements, administrés par des seigneurs du pays, car la tutelle du prince anglais ne devait être que purement nominale et honorifique. Pour lui-même, Martin Lopez se réservait l’Andalousie et Murcie dont il était déjà vice-roi. Fernand de Castro aurait eu pour sa part les royaumes de Leon et de Galice, où il exerçait de fait une autorité presque souveraine. A Diego Gomez de Castañeda, on aurait confié la vieille Castille ; enfin la province de Tolède, avec la Manche et l’Estramadure, aurait été le lot de Garci Fernandez de Villodre.[609]

Je rapporte ce plan remarquable sur l’autorité d’Ayala, et il me semble trop conforme aux idées et aux vœux de la noblesse castillanne pour qu’il puisse être révoqué en doute comme impraticable. Depuis que don Pèdre avait pris lui-même d’une main forte les rênes du gouvernement, sa politique constante avait été de réduire ses grands vassaux à un rôle subalterne. L’irritation de ces derniers avait préparé les voies à l’usurpation de don Henri, en 1366. Mais, si la noblesse était unanime pour secouer le joug de don Pèdre, elle se divisait lorsqu’il s’agissait de lui donner un successeur. Un grand nombre de riches-hommes, orgueilleux de leur blason sans tache, reprochaient à don Henri le malheur de sa naissance. D’ailleurs, la partialité qu’il montrait pour les étrangers qui lui avaient donné un trône blessait les susceptibilités nationales. Entre les riches-hommes qui redoutaient le despotisme de don Pèdre et ceux qui méprisaient l’origine de don Henri, Martin Lopez tentait d’élever un troisième parti. Rien de mieux combiné que son plan pour satisfaire aux passions dominantes des grands vassaux. Un fantôme de roi sous un tuteur trop éloigné pour être incommode, puis quatre maires du palais, véritables souverains sans en porter le titre, que pouvaient rêver de plus séduisant ces nobles seigneurs trop fiers pour souffrir un maître ? Ajoutons qu’un pareil système de gouvernement n’était pas nouveau en Espagne. Il s’y était produit tout naturellement à l’époque où les chrétiens commencèrent à refouler les Arabes vers le sud de la Péninsule. Récemment encore, pendant la minorité de don Alphonse, le royaume de Castille avait été divisé de la sorte entre ses tuteurs. Après de si grandes révolutions, le moment était bien choisi pour partager les dépouilles du pouvoir royal. On ne peut savoir aujourd’hui si le prince de Galles était instruit du rôle qu’on lui réservait, et si Martin Lopez conspirait de concert avec les riches-hommes entre les mains desquels l’autorité monarchique allait se dissoudre ; mais on peut croire, avec quelque vraisemblance, que les Anglais, mécontents de don Pèdre, voyaient sans peine les dispositions de la noblesse castillanne, et l’encourageaient même à l’exécution d’un projet qui ne pouvait qu’augmenter leur influence. Quant aux seigneurs désignés pour gouverner la Castille avec Martin Lopez, l’attachement singulier que don Fernand de Castro et Garci de Villodre montrèrent au roi jusqu’au dernier moment ne permet pas de supposer qu’ils fussent entrés dans une conjuration contre un prince pour lequel ils se sacrifièrent courageusement dans la suite. A mon avis, leurs noms n’auraient été mis en avant par le maître de Calatrava, qu’en raison de l’influence extraordinaire qu’ils exerçaient dans certaines provinces, et, en se les associant, son but paraît avoir été seulement d’assurer à ses desseins l’assentiment général.

En attendant le moment d’éclater, Martin Lopez ne perdait pas une occasion de discréditer le roi et de se faire des partisans. Un jour, ayant réuni à dîner les chefs des plus illustres familles de Cordoue, il leur déclara que don Pèdre avait résolu de les faire périr, et l’on assure même qu’il leur communiqua un ordre du roi, vrai ou faux, à cet effet.[610] Il eut soin d’ajouter que, tant qu’il commanderait à Cordoue, ses concitoyens n’avaient pas à craindre qu’il consentît à devenir leur bourreau. Il était plus facile à Martin Lopez de ruiner l’autorité royale que de fonder la sienne. Il rendit son maître odieux sans se faire aimer lui-même des Cordouans. Cependant le roi, instruit de ses menées, résolut de prévenir l’explosion du complot. Il s’ouvrit à don Pedro Giron, qu’il venait de faire maître d’Alcántara, et lui promit la succession de Martin Lopez s’il parvenait à le mettre entre ses mains. Pedro Giron, l’ayant attiré dans le château de Martos, dont il était gouverneur, le fit charger de chaînes et se disposait à l’envoyer à Séville, c’est-à-dire à la mort, lorsque le roi de Grenade Mohamed, lié depuis longtemps d’une étroite amitié avec Martin Lopez, intervint en sa faveur. Don Pèdre, n’ayant plus d’autre allié que le roi maure, avait le plus grand intérêt à le ménager. A sa considération, il fit grace pour la première fois de sa vie, et non-seulement rendit la liberté au maître de Calatrava, mais encore, bientôt après, soit qu’il se laissât persuader de son innocence, soit qu’il se crût trop faible pour le punir, il parut oublier le passé et lui rendit complétement sa confiance.[611]

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