Les deux dogmes fondamentaux de la religion, Dieu et l’immortalité, restent ainsi rationnellement indémontrables; mais on ne peut dire qu’ils soient frappés d’impossibilité absolue. Les touchants efforts de l’humanité pour sauver ces deux dogmes ne doivent pas être taxés de pure chimère. Une conscience générale de l’univers, une âme du monde, sont choses que l’expérience n’a jamais prouvées; mais une molécule d’un de nos os ne se doute pas non plus de la conscience générale du corps dont elle fait partie, de ce qui constitue notre unité.
L’attitude la plus logique du penseur devant la religion est de faire comme si elle était vraie. Il faut agir comme si Dieu et l’âme existaient. La religion rentre ainsi dans le cas de ces nombreuses hypothèses telles que l’éther, les fluides électriques, lumineux, caloriques, nerveux, l’atome lui-même, que nous savons bien n’être que des symboles, des moyens commodes pour expliquer les phénomènes, et que nous maintenons tout de même. Dieu créant le monde en vertu de profonds calculs est une formule bien grossière; mais les choses se comportent à peu près comme si cela avait eu lieu. L’âme n’existe pas comme substance à part; mais les choses se passent à peu près comme si elle existait. Rien n’a jamais été révélé à aucune famille humaine par des voix surnaturelles, et pourtant la révélation est une métaphore dont l’histoire religieuse a de la peine à se passer. Le paradis éternel promis à l’homme n’a pas de réalité, et pourtant il faut agir comme s’il en avait; il faut que ceux qui n’y croient pas surpassent en bonté, en abnégation, ceux qui y croient.
On a coutume de présenter ces grands dogmes consolateurs, Dieu et l’immortalité, comme des postulats de la vie morale de l’humanité; et certes on a raison à beaucoup d’égards. Agir pour Dieu, agir en présence de Dieu, sont des conceptions nécessaires de la vie vertueuse. Nous ne demandons pas un rémunérateur, mais nous voulons un témoin. La récompense des cuirassiers de Reichshoffen dans l’éternité, c’est le mot du vieil empereur: «Oh! les braves gens[8]!» Nous voudrions un mot de Dieu comme celui-là. Les sacrifices ignorés, la vertu méconnue, les erreurs inévitables de la justice humaine, les calomnies irréfutables de l’histoire légitiment ou plutôt amènent fatalement un appel de la conscience opprimée par la fatalité à la conscience de l’univers. C’est un droit auquel l’homme vertueux ne renoncera jamais. Dans les situations héroïques de la Révolution, la nécessité de l’immortalité de l’âme fut réclamée à peu près par tous les partis. Le souci des mémoires et des papiers justificatifs tenait, chez les hommes de ce temps, au même principe. Ils écrivaient, écrivaient, persuadés qu’il y aurait quelqu’un pour les lire. On voulait absolument un juge au delà de la tombe; on le demandait à la conscience du monde ou à la conscience de l’humanité. L’humanité est ainsi acculée à cette singulière impasse que, plus elle réfléchit, mieux elle voit la nécessité morale de Dieu et de l’immortalité, et mieux aussi elle voit les difficultés qui s’élèvent contre les dogmes dont elle affirme la nécessité.
[8] Et le mot du vieil empereur lui-même n’a pas été dit, au moins dans de telles circonstances. J’ai reçu une lettre très bien raisonnée d’un militaire ayant participé à ces luttes héroïques et qui me prouve que la version reçue est tout à fait inexacte. Comme il ne s’agit ici que d’une comparaison pour bien faire comprendre ma pensée, je ne crois pas devoir entrer dans des rectifications à ce sujet.
Ces difficultés sont des plus graves; il ne faut pas se les dissimuler. Les anciennes idées religieuses étaient fondées sur le concept étroit d’un monde créé il y a quelques milliers d’années, dont la terre et l’homme étaient le centre. Une petite terre, contenant un nombre compté d’habitants, un petit ciel la surmontant comme une coupole, une cour céleste à quelques lieues en l’air, tout occupée des enfantillages des hommes, des îles des Bienheureux, situées vers l’Ouest, où les morts se rendent en barque, ou bien un paradis de papier que la moindre réflexion scientifique crèvera, voilà le monde qu’un Dieu à grande barbe blanche enserre facilement dans les plis de sa robe. Quand Nemrod tirait ses flèches contre le ciel, elles lui revenaient ensanglantées; nous avons beau tirer, les flèches ne reviennent plus. L’élargissement de l’idée du monde et la démolition scientifique de l’ancienne hypothèse anthropocentrique, au XVIe siècle, sont le moment capital de l’histoire de l’esprit humain. Aristarque de Samos avait eu à cet égard les premières lueurs et passa pour un impie. La rage de l’Église contre les fondateurs de l’ordre nouveau, Copernic, Giordano Bruno, Galilée, fut de même assez conséquente. Le petit monde sur lequel l’Église avait régné, avec ses dogmes restreints à la terre, était brisé sans retour. Les vues plus modernes sur les âges de la nature et les révolutions du globe, en ouvrant à l’homme la perspective de l’infini du temps en arrière, ont eu le même résultat d’une façon encore plus démonstrative.
On ne reconstituera pas les anciens rêves. Si la loi du monde était un fanatisme étroit, si l’erreur était la condition de la moralité humaine, il n’y aurait aucune raison pour s’intéresser à un globe voué à l’ignorance. Nous aimons l’humanité, parce qu’elle produit la science; nous tenons à la moralité, parce que des races honnêtes peuvent seules être des races scientifiques. Si on posait l’ignorance comme borne nécessaire de l’humanité, nous ne voyons plus aucun motif de tenir à son existence. L’humanité qu’appellent de leurs vœux nos réactionnaires serait si insignifiante que j’aimerais autant la voir périr par anarchie et manque de moralité que par sottise. Le retour de l’humanité à ses vieilles erreurs, censées indispensables à sa moralité, serait pire que son entière démoralisation.
Il faut donc en prendre notre parti, et dans nos vues sur l’univers, éviter le ridicule des provinciaux qui, ne voyant rien au delà de leur clocher, s’imaginent que tout le monde s’inquiète de leurs affaires, que le roi n’a de souci que pour leur petite ville, que Dieu même a une opinion sur les petites coteries qui la divisent. L’humanité est dans le monde ce qu’une fourmilière est dans une forêt. Les révolutions intérieures d’une fourmilière, sa décadence, sa ruine, sont choses secondaires pour l’histoire d’une forêt. Que l’humanité sombre faute de lumières ou de vertu, qu’elle manque à sa vocation, à ses devoirs, des faits analogues sont arrivés mille fois dans l’histoire de l’univers. Gardons-nous donc de croire que nos postulats soient la mesure de la réalité. La nature n’est pas obligée de se plier à nos petites convenances. A cette déclaration de l’homme: «Je ne peux être vertueux sans telle ou telle chimère», l’Éternel est en droit de répondre: «Tant pis pour vous. Vos chimères ne sauraient me forcer à changer l’ordre de la fatalité.»
Ce qui affaiblit encore les raisonnements _a priori_ sur ce point, c’est que, parmi les postulats de l’humanité, il y en a de notoirement impossibles. Il faut bien le remarquer, en effet, le dieu que postule la plus grande partie de l’humanité n’est pas le dieu situé à l’infini, dont nous admettons l’existence comme possible. Ce dieu-là est trop éloigné pour que la piété s’y attache. Ce que veut le vulgaire, c’est un dieu qui certainement n’existe pas, un dieu qui s’occupe de la pluie et du beau temps, de la guerre et de la paix, des jalousies des hommes entre eux, que l’on fait changer d’avis en l’importunant. L’humanité, en d’autres termes, voudrait un dieu pour elle, un dieu qui s’intéresse à ses querelles, un dieu particulier de la planète, la gérant en bon gouverneur, comme les dieux provinciaux que rêva le paganisme en décadence. Chaque nation va plus loin; elle voudrait un dieu pour elle seule. Une idole lui conviendrait mieux encore, et, si on laissait un libre cours aux vœux des hommes, ils réclameraient des pouvoirs pour les reliques nationales, pour les images sacrées[9]. Que de postulats dont il ne sera tenu aucun compte! L’homme a besoin d’un dieu qui soit en rapport avec sa planète, son siècle, son pays: s’ensuit-il que ce dieu existe? L’homme a besoin d’immortalité personnelle: s’ensuit-il que cette immortalité existe? En d’autres termes, l’homme est désespéré de faire partie d’un monde infini, où il compte pour zéro. Un paradis composé d’un décillion d’êtres n’est pas du tout ce petit paradis en famille, où l’on se connaît, où l’on continue de voisiner, de potiner, d’intriguer ensemble. Il faut demander à Dieu de rapetisser le monde, de donner tort à Copernic, de nous ramener au _cosmos_ du Campo-Santo de Pise, entouré des neuf chœurs d’anges, et tenu entre les bras du Christ.
[9] Voilà pourquoi la dévotion du vulgaire va bien plus aux saints qu’à Dieu. Le déisme pur ne sera jamais la religion du peuple; en fait, le déiste et le vulgaire n’adorent pas le même Dieu. Il y a là un malentendu dont une certaine philosophie a pu se couvrir en temps de guerre, mais dont elle devrait se faire scrupule en temps de paix.
Ainsi, on arrive à ce résultat étrange, que l’immortalité est, _a priori_, le plus nécessaire des dogmes et, _a posteriori_, le plus faible. Comme la fourmi ou l’abeille, nous travaillons par instinct à des œuvres communes dont nous ne voyons pas la portée. Les abeilles cesseraient de travailler, si elles lisaient des articles où elles apprendraient qu’on leur soustraira leur miel et qu’elles seront tuées en récompense de leur travail. L’homme va toujours, malgré le _sic vos non vobis_. Nous ne voyons ni ce qui est au-dessus de nous ni ce qui est au-dessous de nous; «nous faisons la chaîne», me disait un esprit supérieur. Les volontés divines sont obscures. Nous sommes un des millions de fellahs qui travaillèrent aux pyramides. Le résultat, c’est la pyramide. L’œuvre est anonyme, mais elle dure; chacun des ouvriers vit en elle. Ce qui ne serait vraiment pas injuste, c’est ce que demandent les ouvriers des manufactures, c’est que nous fussions associés à l’œuvre de l’univers en participation des bénéfices, que nous sussions du moins quelque chose du résultat de notre travail. Or, admis aux labeurs, nous ne sommes pas admis aux dividendes, nous ne savons pas s’il y en a, et même notre salaire nous est assez mal payé. D’autres se mettraient en grève; nous, nous allons tout de même.
En résumé, l’existence d’une conscience supérieure de l’univers est bien plus probable que l’immortalité individuelle. Sur ce dernier point, nous n’avons d’autre fondement à nos espérances que la grande présomption de la bonté de l’être suprême. Tout lui sera un jour possible. Espérons qu’alors il voudra être juste, et qu’il rendra à ceux qui auront contribué au triomphe du bien le sentiment et la vie. Ce sera un miracle. Mais le miracle, c’est-à-dire l’intervention d’un être supérieur, qui maintenant n’a pas lieu, pourra un jour, quand Dieu sera conscient, être le régime normal de l’univers. Les rêves judéo-chrétiens, plaçant au terme de l’humanité le règne de Dieu, conservent encore ici leur grandiose vérité. Le monde, gouverné maintenant par une conscience aveugle ou impuissante, pourra être gouverné un jour par une conscience plus réfléchie. Toute injustice alors sera réparée, toute larme séchée. _Absterget Deus omnem lacrymam ab oculis eorum._
L’huître à perles me paraît la meilleure image de l’univers et du degré de conscience qu’il faut supposer dans l’ensemble. Au fond de l’abîme, des germes obscurs créent une conscience singulièrement mal servie par les organes, prodigieusement habile cependant pour atteindre ses fins. Ce qu’on appelle une maladie de ce petit _cosmos_ vivant amène une sécrétion d’une beauté idéale, que les hommes s’arrachent à prix d’or. La vie générale de l’univers est, comme celle de l’huître, vague, obscure, singulièrement gênée, lente par conséquent. La souffrance crée l’esprit, le mouvement intellectuel et moral. Maladie du monde, si l’on veut, en réalité perle du monde, l’esprit est le but, la cause finale, le résultat dernier et certes le plus brillant de l’univers que nous habitons. Il est bien probable que, s’il y a des résultantes ultérieures, elles sont d’un ordre infiniment plus élevé.