par excellence comme une simple matière à plaisanterie, n’aient pas fait de l’amour l’objet capital de leurs observations et de leurs spéculations. C’est le fait le plus extraordinaire et le plus suggestif de l’univers. Par une pruderie qui n’a pas de sens dans l’ordre de la réflexion philosophique, on n’en parle pas, ou l’on s’en tient à quelques niaises platitudes. On ne veut pas voir qu’on est là devant le nœud des choses, devant le plus profond secret du monde. La crainte des sots ne doit pourtant pas empêcher de traiter gravement de ce qui est grave. Les physiologistes ne veulent voir que ce qui tient au jeu des organes. Je parlai un jour à Claude Bernard de ce que le fait universel de l’attrait sexuel a de profond. Il me répondit, après un moment de réflexion: «Non; ce sont là des fonctions claires, des conséquences de la nutrition.» Très bien; mais qu’alors on fonde une science qui s’occupera des conséquences obscures des fonctions claires. Pourquoi, par exemple, la fleur a-t-elle le parfum?

Au sein du règne animal, l’équivalent de la fleur est l’ivresse de joie de l’enfant, la beauté de la jeune fille, cette lueur d’un jour, cette exsudation lumineuse qui, comme la phosphorescence du ver luisant, montre l’ardeur fiévreuse d’une vie aspirant à l’épanouissement. Comme la fleur, la beauté est impersonnelle; l’effort de l’individu n’y est pour rien. Elle naît, apparaît un moment, disparaît, comme un phénomène naturel. La nature tout entière est elle-même une grande fleur pleine d’harmonie. On n’y trouve pas une faute de dessin.--C’est nous, dit-on, qui y mettons cette eurythmie.--Comment se fait-il alors que l’homme gâte si souvent la nature? Le monde est beau jusqu’à ce que l’homme y touche: le ridicule, les gaucheries, le mauvais goût, les fausses couleurs, les crudités, les laideurs, les saletés, commencent avec l’apparition de l’homme dans ce paradis auparavant immaculé.

Chez l’animal, l’amour a été le principe de la beauté. C’est parce que l’oiseau mâle fait à ce moment un effort suprême pour plaire, que ses couleurs sont plus vives et ses formes mieux dessinées[7]. Chez l’homme, l’amour a été une école de gentillesse et de courtoisie, j’ajoute de religion et de morale. Une heure où l’être le plus méchant a un mouvement de tendresse, où l’être le plus borné a le sentiment d’une communion intime avec l’univers, est sûrement une heure divine. C’est parce que l’homme entend à ce moment la voix de la nature, qu’il y contracte de hauts devoirs, y prête des serments sacrés, y goûte des joies suprêmes ou se prépare de cuisants remords. C’est, en tout cas, l’heure de sa vie passagère où l’homme est le meilleur. La sensation immense qu’il éprouve, quand il sort ainsi en quelque sorte de lui-même, montre qu’il touche véritablement l’infini. L’amour, entendu d’une manière élevée, est ainsi une chose religieuse, ou plutôt fait partie de la religion. Croirait-on que cet antique reste de parenté avec la nature, la frivolité et la sottise aient réussi à le faire envisager comme un reste honteux de l’animalité? Est-il possible qu’une fin aussi sainte que celle de continuer l’espèce ait été attachée à un acte coupable ou ridicule? On prête ainsi à l’Éternel une intention grotesque, une véritable drôlerie.

[7] Les choses ont été renversées par l’humanité. Le vrai analogue de la beauté du mâle, c’est la pudeur de la femme. Un petit air de réserve, de timidité, de sujétion touchante, a fini par devenir pour l’homme quelque chose de plus attrayant que la beauté.

Le caractère sérieux de l’amour a été oblitéré par la légèreté. Le devoir est sûrement quelque chose de plus haut, puisqu’il n’est accompagné d’aucun plaisir et souvent entraîne de durs sacrifices. Et pourtant l’homme y tient presque autant qu’à l’amour. L’homme est reconnaissant quand on lui donne des raisons de croire au dévouement; lui prouver le devoir, c’est lui retrouver ses titres de noblesse. On est mal venu à lui proposer de l’en délivrer. Le soin de l’animal pour sa progéniture, une foule de faits qui nous présentent le besoin du sacrifice dans les consciences en apparence les plus égoïstes, démontrent que très peu d’êtres se soustraient aux commandements établis par la nature en vue de fins dont eux-mêmes se soucient fort peu. Le devoir et les instincts de nidification et de couvée chez l’oiseau ont la même origine providentielle. Même dans la vie la plus vulgaire, la part de ce que l’on fait pour Dieu est énorme. L’être le plus bas aime mieux être juste qu’injuste; tous nous adorons, nous prions bien des fois par jour, sans le savoir.

Ces voix, tantôt douces, tantôt austères, d’où viennent-elles? Elles viennent de l’univers, ou, si l’on veut, de Dieu. L’univers, avec qui nous sommes en rapport comme par un conduit ombilical, veut le dévouement, le devoir, la vertu; il emploie, pour arriver à ses fins, la religion, la poésie, l’amour, le plaisir, toutes les déceptions. Et ce que veut l’univers, il l’imposera toujours; car il a pour appuyer ses volontés des ruses inouïes. Les raisonnements les plus évidents des critiques ne feront rien pour démolir ces saintes illusions. Les femmes, en particulier, résisteront toujours; nous pouvons dire ce que nous voudrons, elles ne nous croiront pas, et nous en sommes ravis. Ce qui est en nous sans nous et malgré nous, l’inconscient, en un mot, est la révélation par excellence. La religion, résumé des besoins moraux de l’homme, la vertu, la pudeur, le désintéressement, le sacrifice, sont la voix de l’univers. Tout se résume en un acte de foi à des instincts qui nous obsèdent, sans nous convaincre, en l’obéissance à un langage venant de l’infini, langage parfaitement clair en ce qu’il nous commande, obscur en ce qu’il promet. Nous voyons le charme; nous le déjouons; mais il ne sera jamais rompu pour cela. _Quis posuit in visceribus hominis sapientiam?_

De cette résultante suprême de l’univers total, nous ne pouvons dire qu’une seule chose, c’est qu’elle est bonne. Car si elle n’était pas bonne, l’univers total, qui existe depuis l’éternité, se serait détruit. Supposons une maison de banque existant depuis l’éternité. Si cette maison avait le moindre défaut dans ses bases, elle eût mille fois fait faillite. Si le bilan du monde ne se soldait point par un boni au profit des actionnaires, il y a longtemps que le monde n’existerait plus. De l’immense balancement du bien et du mal sort un profit, un reliquat favorable. Ce surplus de bien est la raison d’être de l’univers et la raison de sa conservation. Pourquoi être, s’il n’y avait pas du profit à être? Il est si facile de n’être pas!

Je trouve superficielles les objections que quelques savants élèvent contre le finalisme, en faisant remarquer certaines imperfections de la nature, les défauts du corps humain, par exemple, tel muscle constituant un levier de l’espèce la moins efficace, l’œil construit avec un singulier à-peu-près. On oublie que les conditions de la création, si l’on peut s’exprimer ainsi, sont limitées par le balancement d’avantages et d’inconvénients contradictoires. C’est une courbe déterminée par la rencontre de ses coordonnées et écrite d’avance dans une équation abstraite. Un meilleur levier à l’avant-bras nous eût conformés comme des pélicans. Un œil qui éviterait les défauts de l’œil actuel tomberait probablement dans des inconvénients plus graves. Des cerveaux plus puissants que les meilleurs cerveaux humains se conçoivent; mais ils eussent amené pour ceux qui en auraient été doués des congestions, des fièvres cérébrales. Un homme qui ne serait jamais malade, au contraire, serait probablement condamné à une incurable médiocrité. Une humanité qui ne serait pas révolutionnaire, tourmentée d’utopies, ressemblerait à une fourmilière, à une Chine croyant avoir trouvé la forme parfaite et y restant. Une humanité qui ne serait pas superstitieuse serait d’un positivisme désespérant. Or la nature a une sorte de prévoyance; elle ne crée pas ce qui serait destiné à mourir par un vice interne. Elle devine les impasses et ne s’y engage pas.

Certains inconvénients du corps sont comme des abus historiques que le progrès de l’évolution n’a pas eu un intérêt suffisant à réformer. Quand l’inconvénient était assez grave pour tuer l’individu et supprimer l’espèce, une lutte à mort s’est établie; le vice mortel a été corrigé ou l’espèce a disparu; mais quand le vice (par exemple, le prolongement inutile du cæcum) était seulement de nature à produire quelques maladies, quelques morts, la nature n’a pas jugé qu’il valût la peine de faire un coup d’État pour si peu de chose. C’est ainsi que, dans une société, l’extirpation des grands abus est plus facile que la correction des petits; car, dans le premier cas, c’est une question de vie et de mort; dans le second, personne n’a assez d’intérêt à la réforme pour engager une lutte radicale. Les objections des savants qui se mettent en garde contre ce qu’ils tiennent pour une résurrection du finalisme portent à fond contre le système d’un créateur réfléchi et tout-puissant. Elles ne portent en rien contre notre hypothèse d’un _nisus_ profond, s’exerçant d’une manière aveugle dans les abîmes de l’être, poussant tout à l’existence, à chaque point de l’espace. Ce _nisus_ n’est ni conscient, ni tout-puissant; il tire le meilleur parti possible de la matière dont il dispose. Il est donc tout naturel qu’il n’ait pas fait des choses offrant des perfections contradictoires. Il est naturel aussi que la partie du _cosmos_ que nous voyons offre des limites et des lacunes, tenant à l’insuffisance des matériaux dont la productivité de la nature disposait sur un point donné. C’est le _nisus_ agissant sur la totalité de l’univers qui sera peut-être un jour conscient, omniscient, omnipotent. Alors pourra se réaliser un degré de conscience dont rien maintenant ne peut nous donner une idée.

Au moyen âge, le plus haut résultat du monde, au moins de la planète Terre, était un chœur de religieux chantant des psaumes. La science de notre temps, répondant au désir qu’a le monde de se connaître, atteint des effets bien supérieurs. Le Collège de France est fort au-dessus de la plus parfaite abbaye de l’ordre de Cîteaux. L’avenir amènera sans doute de bien plus beaux résultats encore. A l’infini, l’Être absolu, arrivé au comble de ses évolutions déifiques, et se connaissant parfaitement lui-même, réalisera peut-être ces beaux vers du mystique chrétien:

_Illic secum habitans in penetralibus, Se rex ipse suo contuitu beat._