Mais oui: pourquoi?
* * * * *
La réponse vraie, celle que madame Baïta pouvait crier avec emportement, dans la logique de son secret, le:--Alors, tu crois que je vais rester là, séparée de vous par une cloison!...--cette réponse, qui disait tout, elle n’ouvrit même pas la bouche pour la faire. C’était la réplique impossible. Sitôt lancée, Emma aurait donné sa vie pour la rattraper.
Restait l’autre, la réponse banale, le bêta, le pompier:
--Ce n’est pas ma place!
Et, à cette réponse-là, si Poldi avait éclaté de rire, d’un rire franc, d’un rire signifiant:--Tu me la bailles belle!--madame Baïta, elle le sentit bien, fût restée quinaude:
--Pas ta place? Pourquoi, pas ta place? Ah! çà, est-ce que depuis trois mois, et plus, tu ne conduis pas ton amie à l’amour? Est-ce que tu ne l’as pas conseillée, modifiée, parfumée? Est-ce que, dans la forêt--rappelle-toi ton aveu, ma chère!--tu n’as pas vu, et donc épié, ses façons de donner sa bouche? Est-ce que tu ne l’as pas aidée gracieusement, sensuellement, à choisir, au départ, ses dessous les plus indulgents? Pas ta place! Que te voilà prude, soudain!... Vous aimez assez qu’on vous raconte, cependant, madame Baïta.--Un soir--comment, tu ne t’en souviens pas?--la petite comtesse s’est assise comme une chatte sur le bord de ton propre lit. Étourdiment ne t’a-t-elle point jeté un mot de son bonheur sous les caresses de Ruppert? Tu n’as pas cloîtré tes oreilles, que je sache, mais bien ouvertes à ce poison. Tu as insisté, longuement, patiemment, pour mieux savoir, pour l’évoquer, peut-être, lui?... Ta voix était blanche et sinueuse, tes yeux baissés pour leur défendre de trahir; tu tenais la main de Poldi, tu l’écoutais comme on aspire ce bambou--tu sais--dont l’ivresse est perfide... et à la fin--il était tard, très tard--avec quel emportement louche, quelle frénésie bizarre, quels déchirements, quelle chaleur refoulée, quelle haine, mais presque amoureuse, tu as pris dans tes bras la maîtresse de Ruppert, alors qu’elle se courbait pour prendre congé, pour embrasser ton front gentiment, avant de partir... A quoi t’invite-t-on? A rien! A lire un livre intéressant, à fumer quelques cigarettes... Eh bien quoi: est-ce que, dans les appartements des villes, dans les hôtels, tous les hommes, et toutes les femmes--les plus prudes, chère confidente--ne savent pas, implicitement, que derrière une cloison mince peut s’enflammer un couple ami?... Pas ta place, chère Baïta? Garde-toi surtout de le dire!
Et, en effet, elle ne le disait pas. Elle se taisait, cependant que la petite Grégange, emplie de soucis pour sa bonne amie, s’inquiétait, en excellente maîtresse de maison, de bien lui préparer son single, de ne pas la laisser errer dans la forêt, y prendre froid, s’y ennuyer, tandis que Ruppert serait là.
* * * * *
Les pinèdes, les clairières, la lande, de chaque côté des cavaliers, se développaient comme un film. Derrière les chiens, criant pour leur plaisir,--ils sentaient bien, ces vétérans, que ce n’était qu’un drag, que le renard n’était point lâché--les invités de Lafourcade galopaient périlleusement, croyant, eux, poursuivre la bête. Une amazone, dépassée par un maladroit, tomba, mais heureusement, d’un cheval effrayé. Aidée d’Albéric, elle se remit en selle et reprit sa place avec cran. Le piqueur n’arrêtait plus ses bien-aller, sauf quand on sautait les obstacles. Étonné de ne plus le voir, Frédéric soudain s’enquit de Ruppert.
--Il y a longtemps qu’il a été se coucher, mon oncle, répondit Malouin au galop.
* * * * *
Le drag continua sous le ciel d’hiver. De temps en temps, de larges gouttes d’eau, espacées, semblaient un prélude à la pluie.
* * * * *
--Tiens, vois, dit Poldi, dans un quart d’heure, il va saucer. Crois-tu que je vais laisser mon oiseau des îles prendre une grippe sous le déluge? Je ne penserai plus qu’à toi, ma Baïta.
--Je resterai donc pour que tu n’y penses pas, répondit la créole sans sourire.
Léopoldine, penchée vers une cheminée, celle de la petite pièce en crépi blanc, se préoccupait d’y mettre le feu.
--Zut, dit-elle, comme elle avait accoutumé, pas assez de bois... Non, non, je te veux au chaud... Je vais prendre deux bûches au cellier.
Elle sortit prestement avec des façons singées de soubrette.
Madame Baïta resta seule et regarda vers la forêt. Elle était silencieuse et recueillie sous une averse menaçante. Évidemment, on ne pouvait s’y risquer. La voiture à sable[2] qui les avait amenées,--le Chinois sûr et discret de Ruppert la gardait à trois cents mètres cachée sous les arbres,--ne comportait point de capote. D’ailleurs, à cause même du serviteur, Emma ne pouvait décemment s’y réfugier, y attendre en sa compagnie. Elle se sentit prise. Elle n’avait plus en effet qu’à se réfugier dans la bibliothèque. Mais les deux heures qu’elle y passerait! Quelle punition honteuse de ses faiblesses! Jurant qu’elles finiraient, la malheureuse articula vraiment, tout haut, pour elle-même:
[2] Ces voitures, bien connues à Arcachon, ont deux roues plus larges que les autres voitures, de telle sorte que leur surface roulante ne s’enfonce pas dans le sable. (_Note de l’auteur._)
--Demain, cette histoire-là sera finie!
Elle ne savait pas si bien dire.
* * * * *
Poldi revenait, sans les bûches.
--Impossible de trouver la clef. Je la croyais bien à un clou, elle n’y est pas. Dis donc, il doit y avoir une bête dans le cellier, une couleuvre, un hérisson, je ne sais pas. J’ai entendu remuer, il me semble, pendant que j’essayais d’ouvrir. Georges, tout à l’heure, ira chercher le bois.
Madame Baïta prit les mains de madame de Grégange:
--Je te prie, Poldi, je te demande de m’éviter de voir Ruppert. Qu’il n’entre même pas me saluer! Si tu peux éviter qu’il sache que je suis là, évite-le. A tes yeux, ma présence est logique, sans importance. Aux miens aussi. Il me gêne tout de même qu’un homme...
Elle ajouta, pour bien mâcher son amertume:
--A mon âge!
--Bien, dit Léopoldine, en caressant ses cheveux.
Elle la câlina tout d’un coup, avec une tendresse gentille, comprenant peut-être, pour la première fois--sans aller vers la vérité dont elle demeurait à cent lieues--que son amie, pour lui complaire s’exposait à de tristes choses; elle parla d’une voix sérieuse et touchante qui n’était plus dans sa manière:
--Je t’aime bien. Ne me juge pas. Si tu savais toutes mes excuses. Sans toi, j’aurais dû renoncer à mon petit bonheur de passage. Pourtant, je ne suis pas heureuse. J’ai toujours peur. Malouin est si méchant; il est dangereux, et tous les autres sont si durs!
Madame Baïta sentit ses rancunes s’apaiser; à son tour, elle caressa sur son épaule le visage charmant de Poldi. Elle lui était tout d’un coup reconnaissante de l’aider à se juger moins sévèrement, de lui rappeler que son œuvre n’était point si mauvaise et qu’elle était en résumé secourable à une pauvre enfant. Par la fenêtre, elles virent le cheval de Ruppert au grand trot sur le garde-feu. La créole, brusquement, attira Poldi plus près encore, la baisa sur la joue, à l’angle de la bouche et rentra, muette, dans son single.