--Où es-tu, dit Poldi, gaiement, dans l’ombre. Je ne vois plus clair. Attends, j’ouvre la fenêtre.

Elle se retourna. Sur la porte, Emma Baïta hésitait. Derrière elle, les pins sans nombre se multipliaient à l’infini. On entendait la voix ample, monotone, d’un vent souple parmi les arbres.

--Allons, entre, répéta la jeune femme, d’un ton de commandement affectueux.

L’autre se décida. Quand elle fut au milieu de la maison, inconnue d’elle, mais où elle savait que leurs caresses s’épanouissaient, elle eut comme une révolte, un vertige. Au hasard, à tâtons, elle s’appuya contre un meuble: c’était un lit. Elle s’en recula brusquement. De nouveau, elle eut l’idée violente de s’en aller. Quelque chose de plus impérieux qu’à l’ordinaire, une espèce de conseil--d’où venu?--criait dans son esprit, dans sa chair:--N’avance plus d’un pas. Retourne-toi, la porte est ouverte. Va-t’en.--

* * * * *

La fenêtre, maintenant, laissait pénétrer la lumière. Emma vit l’endroit même de leurs amours. C’était la première fois: jamais, chez Ruppert, elle n’avait dépassé le salon. Poldi, l’air d’une jeune faune en robe de sport, plantée sur ses jambes solides et graciles, l’attirait du geste et de la voix:

--Crois-tu qu’on est bien? Regarde. On viendrait ici pour le plaisir, et même seule, sans y avoir un rendez-vous.

--Ce serait plus sage ainsi, répondit la créole.

La petite comtesse la houspilla gentiment:

--Hou là! tu ne vas pas faire la renchérie?

* * * * *

Léopoldine affectait de plus en plus des airs à la mode, le genre col mou. Cette désinvolture, qui pouvait amuser, lui seyait mal. Sa légèreté de conduite, d’attitude, venait de Malouin. On sait maintenant que bien des femmes sont adultères parce qu’elles épousent des cocus. Il en est de tragiques et de ridicules, mais, en fait, ils sont une race, une espèce particulière qui incite à la trahison. Ils la sécrètent... On pourrait dire de beaucoup de maris, qu’ils sont les pourvoyeurs des amants. La coupable madame de Grégange, mieux lotie que d’un demi-fou, eût été sans doute bonne épouse, et fidèle, cela s’entend. Emma Baïta le pensait. En dépit de ses batailles intérieures, elle n’avait jamais pu s’empêcher de plaindre son amie, même quand, dans un déséquilibre de passage, elle l’avait enseignée, même quand, plus tard, elle avait médité de la trahir. Toujours elle avait vu, derrière la frivole, une dévoyée par désillusion conjugale. Mais pour Léopoldine en prison, ce n’était point tout que sortir avec une fausse clef: il fallait rentrer pour l’appel. Car, sinon rentrer, où aller?

C’est là que le difficile commence.

* * * * *

Mademoiselle Demolin, avant d’être comtesse, avait reçu l’éducation sévère et notariée de ses parents. Elle les savait durs, hostiles au divorce, et moins par religion que par orgueil traditionnel. Ceux-là fermeraient leur porte à une épouse en rupture de bans.--Ne pas espérer les pardons: cela s’inscrivait sur leur vie, comme dans leurs propriétés:--Défense d’entrer, pièges à loups.--Ils étaient de ces cœurs, qu’on connaît, hérissés de tessons de bouteille. Quiconque s’y appuie, s’y déchire. Quant aux Grégange, quel que fût leur jugement intime sur Malouin, ils étaient gens--douairière en tête--à exécuter l’adultère... Poldi ne pouvait l’ignorer.

Il n’y a pas si longtemps, vers 188..., on vit dans une noble famille--famille parente des Grégange--une coupable obligée de s’accuser publiquement, à la chapelle, et d’y implorer à genoux son pardon, devant les domestiques réunis. Indispensable à obtenir en l’occurrence pour éviter la misère, sa grâce ne lui fut accordée qu’au prix de longues pénitences et d’un rasement de cheveux. On croit rêver, mais c’est ainsi, et sous la Troisième République: les couvents savent les jeunes filles, un jour trop aimantes, que leurs parents ont convaincu de se cloîtrer.

Sans clôture,--cela se rapporte aux Demolin--il existe, aujourd’hui même, une demoiselle d’excellente maison qu’un fils de métayer séduisit. Le garçon était rude, mais sain, non sans esprit et même honnête. L’amour les avait réduits là. Les riches parents accordèrent bien le mariage,--il le fallait,--mais donner la dot, que non pas! Aider le gendre à se polir, encore moins! Ils mirent leur fille hors du château et la courbèrent, comme une serve, au travail de ses propres champs. Elle vit, en 1928, en métayère, sur la terre de ses ancêtres. Déchue pour avoir aimé l’inférieur, elle laboure, elle trait les bêtes; ses petits voient de loin les pelouses fleuries de la maison de leur grand-père. Défense est faite d’approcher. Quand le vieil homme passe à cheval, il les ignore comme leur mère. Elle est devenue de ses gens et, cependant, elle est sa fille! Cela dure depuis neuf ans... Pourquoi les deux coupables du péché ne sont-ils point partis leur faute commise?--Pourquoi? Parce qu’ils ne le pouvaient pas! On mit à leur mariage la condition qu’ils resteraient; le notaire de la famille indiqua qu’il s’agissait d’une punition et d’un exemple. Leur temps fait--comme dans les bagnes--ils auront droit à l’héritage. Le père est un honnête homme, un homme de bien: incapable de voler à sa fille la fortune de ses parents, en attendant qu’elle y ait droit, il la châtie. La mère le supporte en silence. Et le notaire--celui qui porta la sentence et l’approuva--c’est maître Demolin lui-même, le propre père de Poldi. Voilà l’étau, voilà les deux familles. L’une est grave, bourgeoise, dogmatique, l’autre, d’apparences frivoles, très vieille France et l’air facile. Tout compte fait, elles se ressemblent. On en arrive à penser que la jeune madame de Grégange en osant berner Malouin mérite un brevet de bravoure. Ces choses-là n’arrivent plus? Est-ce qu’on n’assomme plus les galants, et avec l’aide des serviteurs, la nuit, dans les bonnes maisons de province?

* * * * *

Léopoldine de Grégange savait tout cela, elle le savait. Certes, elle ne risquait ni le couvent, ni le pardon à la chapelle, ni l’exil dans la métairie, mais le mépris, mais le renvoi, mais la vie démolie des divorcées, qu’un arrêt contre elles a flétri. Excommuniées par leur Dieu et par leurs proches, moins pitoyables, que deviennent-elles? Nos fautes portent leurs châtiments, comme nos corps portent leurs ombres.

Poldi riait. Son rire quelquefois sonnait faux: elle-même ne le savait plus. La folie torve de Malouin avait fait d’elle une inconsciente. Il lui restait, surprise,--prise,--d’épouser Ruppert? Il n’eût point manqué de le lui proposer, en galant homme, mais que deviennent-ils, ces ménages forcés, ces mariages obligatoires? Chacun ricane d’en avoir lu le faire-part dans la _Gazette des Tribunaux_! Sales fiançailles qu’un flagrant délit: mieux vaudrait, tout de suite, se quitter.

* * * * *

--Regarde, chérie, dit Léopoldine.

Elle prit son amie par la main.

La maison du peintre se composait d’une petite antichambre dallée, et, tout de suite, d’une vaste pièce, dont un lit tenait le milieu. Sur les murailles en crépi rose, on voyait un nu de Céria, une femme allongée, aux formes abondantes, étalant un dos magnifique. La peinture même, sa matière, bien que fuyant l’empâtement, était sensuelle. Rien d’autre, que cette toile dans un cadre ancien, et des rideaux de soie, d’un noir brillant. Sur le lit, couvrant les draps d’une toile plus douce d’être usée, et apportés là par Ruppert, s’étendait une vaste fourrure de lièvre blond et une autre de petit gris. Une table-plateau supportait un vase persan que des roses, cueillies la veille, survolaient de taches éclatantes. Un subtil arôme à base de sental luttait contre la senteur des pins. Emma Baïta vit ce tableau, ce lit, ces fleurs, ces fourrures, huma ce parfum. Il semblait venir d’un pyjama d’homme, négligemment jeté près des deux oreillers et dont on discernait, à son froissement léger, que, déjà, il avait servi. Il y avait encore des babouches arabes, ornées de fils d’or, un flacon de vin de Xérès. Et il y avait, de façon diffuse, dans toute la chambre, ce je ne sais quoi d’alarmant, fait de chaleur douce et de lassitude, qui révèle la visitation récente de l’amour. La créole pâlissante alla vers la fenêtre respirer l’odeur des forêts.

* * * * *

Après une minute--le temps de recomposer son visage--elle se retourna. On entendit sonner deux heures. C’était à une horloge basque, le seul meuble de l’antichambre.

--La chasse s’envole, dit Poldi, narquoise. Je les vois d’ici... Ouah! ouah! ouah! ouah!... Ça, c’est les chiens! Dans quelques secondes, notre Georges va faire un crochet. Dans trente minutes, il est ici.

--Eh bien, je vais vous laisser, répondit madame Baïta.

Elle fit un pas vers la porte.

--Où vas-tu? cria Léopoldine. Dans les grands bois? Tu vas t’y égarer. Tu n’as pas tout vu, il y a un single à ton usage.

--Un single?

--Eh bien, oui: un single. D’où sors-tu? Un single, quoi: un compartiment d’une place, comme dans les wagons-lits, un compartiment pour dame seule.

Elle la tira, toute riante, vers la seconde pièce de la maison.

Ce n’était pas un single, non plus qu’une cabine de bateau: c’était quelque chose comme une cellule--avec en moins les barreaux--une pièce nue, crépie de blanc; sur les murs, rien, sinon deux estampes japonaises; le peintre les avait laissées là, en s’en allant, chiffrées d’un bon prix dans l’inventaire. Sauf le détail--qu’il fallait regarder de près--elles apparaissaient, d’abord, comme deux tâches chatoyantes, deux honnêtes décorations. Une bibliothèque sans porte, faite de casiers, portait des livres à foison. Au milieu, sur le tapis, s’étalait le manuscrit incomplet du dernier roman de Ruppert. Le coquet l’avait apporté depuis quelques jours pour le faire connaître à Poldi. Enfin, un divan permettait de lire allongé. Il fallait, pour entrer dans la pièce, monter deux marches: au-dessous d’elle, se trouvait un petit cellier.

--C’est sage, hein! dit Poldi. Tu as des livres, le dernier de Georges, des cigarettes: tu seras là comme un amour.

--Est-ce que tu es folle! s’écria Emma sursautant.

Poldi la regarda:

--Pourquoi? demanda-t-elle, simplement.