Nue comme une jeune fille seule.
Pierre Louÿs.
Beaucoup de villas à Arcachon portent des escaliers extérieurs. Ils épousent leurs murs, souplement, comme les lierres font le tronc des chênes. La chambre de madame Baïta était desservie, du côté de la mer, par quelques-unes de ces marches sinueuses. Venant du jardin, elles donnent accès à un balcon de bois. Il court sur la vérandah; l’appartement s’y ouvre au moyen d’une porte-fenêtre. La créole rentra chez elle par une autre voie intérieure. Il était sans doute une heure du matin.
Emma se dévêtit. Encore endolorie de son triste combat avec Frédéric, elle ne prenait pas garde à ses gestes et, bientôt, elle fut nue dans la chambre tiède. Les trois glaces, ouvertes à souhait, d’un long miroir de taille humaine, réfléchirent trois femmes à peine alourdies par la quarantaine, l’une de face et deux de dos. Selon les pas de la vivante sur le tapis, elles s’éloignaient, se rapprochaient, disparaissaient pour ressurgir. On eût dit d’intimes amies s’amusant à singer la créole. Tantôt elles passaient leurs longues mains sur leurs beaux seins arrondis, caressaient leur ventre modelé où, se courbant, elles offraient à l’admiration--mais de qui?--les globes d’une croupe laiteuse. Le miroir, tout d’un coup désert, redevenait soudain féerique et enchanté. Mais celle qui le peuplait de tant de magnifiques apparitions ne tirait d’elles aucun orgueil. Elle s’attardait dans sa nudité radieuse, lassée comme une esclave sous un invisible fardeau.
Il lui sembla entendre un pas furtif sur le balcon. D’abord elle n’y prit pas garde, et puis pensa qu’elle se trompait; mais le glissement devint distinct, madame Baïta crut apercevoir une ombre derrière les rideaux légers, une ombre dessinée par la lune. Elle saisit brusquement un peignoir de soie, un large déshabillé qui s’étalait au pied du lit. Elle y entra, comme ces fleurs qui se referment. Elle n’entendit plus rien et se crut leurrée par ses sens. Au bout de quelques secondes, rassurée, mais pour mieux se convaincre qu’elle n’avait perçu qu’un passage de chat ou peut-être le claquement d’une espagnolette, elle ouvrit la porte-fenêtre et fit un pas sur le balcon. Elle vit Albéric. Surpris, l’air gauche et charmant, il ne tentait pas de s’enfuir. Emma lui demanda, éberluée, ce qu’il faisait là. Il répondit:
--J’ai le cafard.
Il était nu-tête, en smoking. Sentant un vent fraîchi sur ses épaules mal couvertes, elle pensa d’abord que ce gamin, plus jeune que son fils, allait prendre froid. Sa chambre donnait sur une autre façade; elle lui dit, prête à rentrer:
--Ce n’est pas la peine de s’enrhumer pour venir contempler la mer!
Il répéta d’un ton grognon:
--Ça m’est égal: j’ai le cafard!
A cent lieues de deviner ce qu’il cherchait, elle lui crut un chagrin d’enfant:
--A votre âge! sourit-elle.
La créole avait hâte de se dérober à la nuit, maintenant refroidie; elle ajouta, maternelle:
--Allons, Albéric, sauvez-vous...
Il pencha son buste en avant, en lui montrant des yeux farouches:
--Non, dit-il, c’est vous qui me donnez le cafard.
--Moi?
--Oui, vous!
Il lui jeta, sans bien articuler, trop vite, immobile, apeuré de son audace:
--Je suis tapé de vous, madame.
Emma demeura stupéfaite. En même temps, sous le peignoir, se sachant nue, elle devina qu’il le voyait: son geste involontaire de s’envelopper fit que, l’étoffe maintenant plaquée, il la vit mieux... Ils étaient seuls sur le balcon de la maison endormie, en pleine nuit, Albéric, soulevé de trouble charnel, et madame Baïta, les épaules, la gorge, les jambes, les bras offerts, exhibés à ses yeux, le corps à peine protégé. Il sentit l’odeur féminine, sensuelle, de son idole abasourdie.
Elle le regarda, lut l’admiration sur son visage anxieux et fut inondée d’indulgence. Il haletait. A la fois honteuse, et ravie qu’il fût sincère, elle pensa: «C’est donc possible!»--La déclaration de Lafourcade lui revint à l’esprit.
Elle murmura:
--Qu’est-ce que vous dites?
Mais l’accent n’était point sévère. Albéric recommença:
--Vous m’avez très bien entendu. Je suis tapé de vous! Et vous savez: tapé comme un homme!
Il y avait quelque chose de si trouble, de si chaud dans la voix blêmie qu’elle eut un léger haut-le-corps de recul devant cet écolier. Il le discerna et continua d’instinct:
--Faut pas vous fâcher! Vous êtes épatante! Vous ne ressemblez à personne! Et puis vous êtes belle! Vous êtes très belle. Je suis un homme, je vous dis! Mon oncle m’a traité en gosse, mais je lui revaudrai ça! Je pense à vous souvent le soir et quelquefois aussi, la nuit... Non, faut pas vous fâcher... Ce n’est pas mal ce que je vous avoue... puisque c’est vrai!
Il ajouta brusquement:
--Dites, vous ne voulez pas?...
* * * * *
Elle ne fut pas humiliée de sa hardiesse; son bon sens, dans une autre minute, sans avoir la niaiserie de se fâcher, l’aurait conduite à rappeler gentiment à l’ordre un chérubin escaladeur qui semblait ne douter de rien, mais, dans son abdication présente, l’assaut cavalier, tenté contre elle, lui donnait une joie confuse, une espèce d’espérance soudaine, le sentiment de quelqu’un qui se guérit d’une hantise. Au lieu de le menacer du doigt, cette femme de quarante ans ne bougeait plus pour ne pas effaroucher l’enfant mal élevé qui la réveillait.
Pourtant, elle dit:
--Mais vous êtes fou, mon petit gars!... Voyons, voyons... je suis une maman...
Il haussa les épaules:
--Laissez-moi tranquille avec ce mot-là. Ma petite sœur aussi sera une maman, l’année prochaine...
Elle sourit:
--Alors, moi, je serai grand-mère...
Il tapa du pied le balcon:
--Voulez-vous vous taire!... Vous êtes belle, je vous dis! Ah! oui: si belle! Et puis, hein, ma belle-sœur s’en doute.
Emma rougit violemment dans la nuit et pourtant elle ne comprit pas. Il lui sembla qu’il savait, qu’il avait deviné: elle eut peur de lui. Mais déjà il continuait, l’air brusquement un peu gouape:
--Ah! Poldi! Alors, vous la trouvez jolie? Avec ses cheveux lisses, son corps d’androgyne! Elle est comme toutes ses petites camarades: elle a l’air d’un garçon de café. Qu’est-ce qu’elle est, Poldi, à côté de vous? Il n’y a rien que vous, d’abord...
* * * * *
Il disait son exacte pensée. Tout pouvait le pousser à la dire: la créole, depuis quelques minutes, était devenue magnifique, plus belle qu’elle-même. Auréolée d’une joie soudaine, d’une force rayonnante, inconnue, retrouvée, Albéric la désensorcelait du charme affreux de se croire vieille. Sans le savoir, il venait de lui immoler la rivale, qu’elle croyait presque chérir. Comme lui maintenant, elle la jugeait, la comparait à sa propre splendeur, qu’elle devinait ressurgir... Elle eut envie d’étreindre ce gamin, de l’embrasser, de le couvrir de caresses reconnaissantes et de lui crier sans voix, comme s’essayant à lui:--Alors, alors, c’est vrai? Alors il peut m’aimer!--Albéric la vit frémir.
* * * * *
Éclairée comme elle l’était, dans l’encadrement de la porte, par le reflet des lampes intérieures, il discernait le corps sculpté par la lumière; elle mourait sur son épaule et sur ses bras nus. Emma semblait si prête qu’il se crut exaucé et qu’il se rapprocha...
Fraternelle, elle lui sourit...
Il y eut entre eux--il le sentit--un obstacle invisible, une puissance qui l’écartait, plus qu’un refus, autre chose que la sagesse, un mystère nouveau. Pris de rage, il pensa, ce Grégange, que sa belle-sœur restait à vaincre. Il eut envie, dans un bond de cervier, de se jeter sur la proie échappante, de la mordre de mécompte, de jalousie, mais, comme il n’était à la fin qu’un pauvre petit surmené par le désir, il courba le dos et fit la moue dans un regret soudain charmant.
Emma sourit de nouveau, emplie d’attendrissement et de pardon:
--Allons, dit-elle, sauvez-vous, Albéric, bien raisonnable, pas fâché, pour que je sois contente de vous... Tout cela est très gentil... Il ne faudra plus jamais revenir, parce que c’est gentil comme cela, une fois... Si vous recommenciez, ce serait moins gentil...
Il eut honte de tant d’indulgence et baissa sa tête empourprée:
--Ne parlez de moi à personne!
--Mais non, Albéric, à personne... Nous avons un secret...
Dans une ironie où perçait le reste de sa cruauté envers elle-même, elle ajouta:
--Nous, nous en reparlerons... dans dix ans!
Elle comprenait son désarroi et, pour l’aider à bien partir, elle caressa maternellement ses cheveux drus.
* * * * *
Il s’en alla sans lui répondre, boudeur, déçu, persuadé qu’il avait un chagrin d’amour, inapte à comprendre avec quelle gratitude le cœur de madame Baïta l’accompagnait dans sa retraite, sans savoir que la hardiesse de ses dix-sept ans venait de passer sur elle comme un jeune ouragan sur des cendres, en ravivant leurs étincelles.