Le lendemain, Ruppert dîna chez les Grégange. Tandis qu’on y faisait un bridge, il s’assit avec la créole dans un hall terrasse, vitré comme une serre, et qui s’agrafe à la villa, selon la mode arcachonnaise. On y voyait des fleurs profuses. Sur la nuit, plus douce que de coutume pendant l’hiver et bleuie d’une large lune, on avait ouvert les panneaux coulissants, si bien qu’on eût dit un jardin. Au loin, le phare du Cap indiquait la direction des passes et leur péril.

Le romancier s’épancha:

--Ah! fit-il, Poldi m’enchante. Elle est saturée d’une tendresse nouvelle. Voyez ce bracelet, quelle idée charmante d’amoureuse! je le porte, mais elle le voit...

--En effet, répondit madame Baïta, elle le voit. Elle sait qu’il vient d’une partie de sa beauté. J’imagine sa joie obscure et cachée en regardant votre poignet...

--N’est-ce pas? reprit-il, l’air heureux... Vous ne pouvez savoir ce que Poldi est devenue... son soin constant d’orner l’amour...

Elle sourit lentement dans la nuit mystérieuse, toute soulevée d’un bonheur triste.

--Tant mieux que je ne sache pas. L’amour, c’est le secret.

Elle s’était levée vers la mer et s’appuyait maintenant à une balustrade. Il la jugea mélancolique de son long veuvage et il mit sa main sur la sienne avec affection:

--Vous êtes notre bonne sorcière... Qui sait?... Les gens des îles ont peut-être des tas de secrets?... Dites-moi les vôtres...

Le contact de Ruppert la faisait frissonner, pourtant elle enleva sa main d’une façon simple, secoua la tête et dit d’une voix pâlie:

--Ne convoitez pas ma richesse, je ne pourrais plus la répandre.

Il n’eut pas le temps de s’attarder à cette réponse, sa jeune maîtresse s’approchait.

* * * * *

Elle était dans une robe souple d’un jade profond, enveloppée d’un grand manteau de velours noir, doublé d’hermine: ainsi, chaque soir, la mignonne comtesse, selon la discipline, remplaçait l’agile gamin des après-midi. Elle passa son tendre bras autour de la taille d’Emma Baïta, elle-même emplie de magnificence sous de belles étoffes perlées. Chaque fois que l’intrigue les menait vers Bordeaux, la créole faisait des folies.

--Je suis contente, murmura Poldi, j’ai tout mon plaisir de vivre sous la main, mon amoureux et mon amie.

Elle se pressa contre leur complice avec des airs de chatte et caressa son bras ambré:

--Regarde, Georges, fit-elle encore, cette caresse-là, c’est pour toi. En public, je la lui donne, mais à ton intention...

--Il ne manquerait plus que j’en fasse autant, rétorqua-t-il, l’air amusé.

Il y eut un léger silence. On entendit la douairière glapir à la table de bridge, enragée contre Albéric; le puîné de Malouin lui faisait rater une impasse. Il se leva furieux, criant d’une voix polie et pointue de puceau que le bridge convenait aux personnes d’âge. La comtesse ingénument héla madame Baïta:

--Venez, ma chère, il a raison.

Emma se défendit et désigna Ruppert. Il se hâta politiquement vers le tapis, cependant qu’elle expliquait son refus à Léopoldine, sans peut-être en donner le vrai motif:

--Il est mieux qu’il ne reste pas seul auprès de toi. Les apartés sont le commencement des imprudences.

--_Va bene._ Il est bon qu’il soit de service, dit Poldi, rieuse. Quand on s’engage pour être amant, il faut accepter les corvées. Nous sommes très bien là, toutes les deux, à parler de lui, sans qu’on s’en doute.

Mais elles durent se taire. Albéric se rapprochait de la créole. Il le faisait avec des yeux de jeune loup qui voit une mère brebis. Depuis deux mois il rougissait en la regardant; son oncle l’avait fort humilié en jetant, devant elle, par plaisanterie, qu’il était encore à l’âge de la correction. Il l’en détestait et gardait une gêne de cette réflexion saugrenue.

Albéric, à seize ans, mince et long, était un jeune homme attractif. Ses camarades, à Oxford, l’aimaient un peu comme une fille, mais sportif et plein de vigueur il les boxait au moindre mot. La femme l’attirait, d’autant plus qu’autour des collèges britanniques, elle est un gibier défendu. Aucune aventure de passage ne lui avait enlevé sa prédilection pour Vénus. Il craignait les professionnelles et n’aimait pas les femmes de chambre, goût qu’il eût pu tenir de son grand-père et qu’on retrouvait chez Malouin. Les jeunes filles l’ennuyaient; elles lui semblaient des camarades inaptes à l’amour, avec leurs cheveux d’argentin, leurs costumes sans sexe, leurs hanches étroites, leurs gorges frêles. Pourtant, qu’il avait envie de caresses! Le soir, dans sa chambre, il rêvait de larges beautés... Madame Emma Baïta lui apparut emplie de splendeur et d’émanations, désirable et chaude comme l’été.

* * * * *

Aux aguets, il savait maintenant en détail ses formes pleines et dures qui, sous la robe, n’enlevaient point à sa démarche une ondulation savoureuse, ses pieds charmants, contemplés nus et sableux sur la plage, ses bras sans maigreur et dorés, son sourire d’un ivoire éclatant, ses yeux illimités, son odeur sucrée de fruit. Soulevé de dévergondage renfermé, il épiait ses façons intimes avec Poldi et ricanait de se croire subtil. La créole, pour lui, devint un objet obsédant.

Le jour, il la pourchassait d’un kodak; dans la nuit, son imagination de jeune photographe développait d’elle des portraits bien autrement doux, véritables clichés d’amateur. Il avait beau ne pas être un Malouin, ces deux frères traînaient le sang des Grégange, empli de vices silencieux. Pourtant, Albéric restait joli, agréable à voir, sain de corps, sinon d’esprit: il y avait chance que ses perversités ne fussent encore que des fringales...

* * * * *

Dans cette noble maison bourgeoise,--si l’on excepte Antoinette, parfaitement calme en attendant René, Poldi, joueuse de guitare, et la douairière, vieux grelot vide,--chacun suivait en secret un vol inconnu de chimères. Le sain Frédéric lui-même n’y échappait pas...

* * * * *

M. Lafourcade atteignait alors la soixantaine. Il séduisait par un sourire d’honnête homme, des manières de seigneur comme ont beaucoup de grands bourgeois, une stature imposante et qui déclanchait le respect. Cependant, il n’était pas beau et portait le nez long sous des yeux emplis de malice, à la façon des éléphants.

Les huiles de morue et les vins de ses ancêtres avaient fortifié la richesse de leur sang; Frédéric triompha d’une jeunesse emplie d’orages, des fièvres de Java, des miasmes de Diégo-Suarez, de l’alanguissement des tropiques. Il revint dans la Gironde avec ses dents, son poil, ses plus précieuses facultés. Il avait eu jadis l’amour prompt; s’il oubliait les négresses profondes, les métisses calmées sur-le-champ dans les sombres ravins où fleurit la vanille, voire les Japonaises en escale, il se rappelait avec complaisance des aventures plus mémorables: une Anglaise, farcie de poésie, mais d’une vigoureuse beauté, l’avait entraîné jusqu’à l’île Maurice. On les y vit ensemble, jouer au golf, chasser le cerf, et faire la sieste sous des vérandas. Ces délices n’empêchaient point M. Lafourcade d’expédier à chaque courrier des directives à sa bonne voisine Emma pour l’éducation de René. Elle riait de la fredaine et lui adressait maints conseils huilés de sagesse. Une autre saison, à Saint-Denis, le galant retint une chanteuse d’opérette et, lui-même ténor martin, ils charmaient leurs soirs de duos. Madame Baïta, de son jardin, les écoutait avec sympathie en respirant l’odeur des roses. Plus tard, il eut une liaison secrète avec la femme d’un officier; la sœur puînée d’un procureur succéda; elle-même, bientôt, fut remplacée. Frédéric s’en expliquait ainsi avec la veuve de Ramon:

--Beaucoup de jupons adornent ma vie, comme on voit des drapeaux regaillardir les monuments. Mais, mon amie, leur nom l’indique, les jupons, quand je les retrousse, ne dévoilent que parties basses. Je sais très bien ce qu’il leur faut. Emma, je vous garde le buste: jusqu’à plus ample informé, les hauts sentiments viennent du cœur!

Elle riait d’un rire sain, dans son art charmant d’être chaste et non pas du tout pudibonde.

Or, ce soir, chez la douairière, Lafourcade ennuyé, seul dans sa chambre, devant son smoking noir et s’habillant, avait regretté ce temps-là:

--A Saint-Denis de la Réunion, dans les somptueux hôtels de l’île Maurice, les hommes portent des smokings blancs. Qu’est-ce que je fais ici, à respirer des pots de résine, de fades géraniums, des relents d’huîtres, au lieu de manger les fruits succulents de l’altier dans des jardins multicolores? Je languis, loin des hibiscus. En revenant en France, je n’entendais pas troquer Jalassy contre Arcachon. Ma vieille sœur est fort ennuyeuse; certes, je la vénère, mais je ne peux la supporter plus d’un mois et encore tous les vingt-cinq ans! Malouin me dégoûte; quant à Albéric, j’ai eu raison de rappeler à ce satyre qu’il n’est pas encore loin de l’âge où il est urgent d’être fessé, et de lui en faire souvenir devant la mère de René. Quelles sont ces façons qu’il a, ces airs cupides, de regarder ma vieille amie? Ruppert? Oui, Ruppert serait acceptable, il ne pue pas l’encre, mais je le soupçonne de coucher avec ma nièce, dont les rires sont saugrenus. Je crains fort qu’un jour ou l’autre ces amants-là ne soient pincés: il me déplairait d’assister à un scandale ou, pire encore, d’avoir un cocu à réconforter. Reste Emma, mais elle se cache. Où qu’on aille, elle n’y est jamais. Les temps sont venus de m’enfuir avec elle. Je veux lui offrir Paris qu’elle ne connaît pas...

* * * * *

M. Lafourcade entendit la cloche et descendit pour le dîner. Madame Baïta lui parut plus magnifique que jamais. Il mangea silencieux, sans écouter personne, bizarrement timide, soudain résolu à frapper un coup auquel la créole ne s’attendait plus après vingt années de sagesse.