Georges Ruppert ne reconnaissait plus son amie. Il s’étonnait de cette nouvelle attention des dieux attachés à sa personne; si puissants fussent-ils, cet optimiste ne les croyait pas en état de faire d’une chèvre une licorne ou de Poldi une amoureuse. Il voyait pourtant ce miracle et le constatait progressif. Chaque jour une maîtresse plus savante, presque prodigue, lui revenait. Il n’en tirait point de fierté. Trop avisé pour croire que les mérites d’un amant sont du moindre poids dans la balance des amours, il pensait à des choses plus directement en rapport avec ses chances d’être heureux: par exemple, que des influences magnétiques, un déplacement des pôles, l’entrée du système solaire dans un champ nouveau de constellations, modifiaient agréablement la frivolité de la jeune madame de Grégange... Les petites causes, nul n’en ignore, savent produire les grands effets.
Enfin, il ne s’y trompait pas: dans les mois écoulés, quand leur rendez-vous était pour quatre heures, il savait devoir se tenir prêt vers six heures vingt. Aujourd’hui, il était prudent d’éloigner les fâcheux au début de l’après-midi. Jadis--leur liaison avait deux ans--Léopoldine lui promettait-elle, pour son anniversaire, un Onoto, ou, passant par Saint-Claude, une pipe, il restait urgent de s’assurer d’un Waterman ou d’une bruyère «Maréchal Foch». Maintenant, il pleuvait chez lui des porte-plumes et des Dunhil. En échange, il comblait son amie de parfums. Qu’en faisait-elle? Il les humait sur les gants de cette bonne madame Baïta. La comtesse s’environnait d’un mélange autrement subtil. Il s’en grisait dès l’arrivée, cependant qu’elle n’affectait plus de rire en lui abandonnant sa bouche. Mais ce n’étaient là que les indices frivoles d’une transformation plus totale. Même nue et pendant l’amour, elle n’était plus la même femme.
Il n’en revenait pas de cette sirène. Dans leurs accalmies, il riait en pensant que la sage créole les attendait, incapable de concevoir les folies plus nombreuses que sa connivence permettait. Avec galanterie, sachant qu’elle venait d’atteindre la quarantaine, il l’appelait: Deux fois vingt ans. Il lui arriva de dire à Poldi, une après-midi qu’elle criait:
--Chut, chérie, chut... Deux fois vingt ans est à côté!
Or, c’était vrai qu’elle y était.
Ils la retrouvèrent, ses vastes yeux un peu gonflés. Elle leur dit qu’elle avait dormi. Rêvé, peut-être! Ce jour-là, elle était souffrante et s’évanouit pendant le thé. Ruppert la soigna tendrement, aidé de Poldi alarmée. Madame Baïta, quand elle revint à elle, les vit penchés sur la chaise-longue, tout anxieux de leur complice. Elle les rassura et promit d’aller mieux, d’être à son poste, le lendemain. Décembre vint à larges pas. Arcachon, repeuplé pour l’hiver, leur offrit de nouveau ses forêts immobiles qu’ils parcoururent à cheval. Emma devint bonne écuyère.
* * * * *
Que se passait-il en elle? Moins encore qu’à l’éclosion de sa folie, elle le savait. Cette femme, tout le long de son destin, avait omis le présent pour ne songer qu’à l’avenir et au passé, à son fils et à celui dont il venait. Elle vivait désormais au jour le jour. René--ils avaient de l’argent--achevait à Paris des études de biologie. Mais Tours, Angoulême, Poitiers, ne cessaient de le voir, météorique en sa Talbot; il brûlait la route pour passer le dimanche auprès de mademoiselle de Grégange. La douairière se complaisait dans sa villa. Elle avait insisté pour y garder madame Baïta jusqu’au printemps; la vieille dame pensait ainsi plaire à sa bru, satisfaire Lafourcade et tenir cachée le plus longtemps possible la future belle-mère de sa fille. La créole, en effet, lui semblait toujours bien excentrique dans son «comme-il-faut-des-îles».
--Reste, avait conseillé Poldi, le bail sera renouvelable.
L’honnête femme, maintenant, souffrait moins qu’au début des imaginations, éveillées en elle par Ruppert. Certes, en des circonstances différentes, il n’aurait eu qu’à tendre les mains vers ce fruit, mais le temps en était passé; la vie souveraine avait administré les choses autrement; peu à peu, Emma s’arrangeait de ses aventures platoniques, de leur secret. Elle en vint à penser qu’elle n’était pas du tout coupable. Envers qui donc l’eût-elle été? Libre depuis si longtemps, son mort lui pardonnait; elle ne trahissait pas une amie; bizarre effet de ses renoncements accumulés, elle en fut au point de calmer les déchirements d’abord si violents de la jalousie physique.
Voir Georges Ruppert chaque jour, lui parler, collaborer à ses plaisirs, entrer dans sa confiance, être belle sous ses yeux, lui suffisait. Que de cas pareils dans le monde? Combien d’hommes, épris d’une femme liée à un autre, arrivent à se créer un bonheur triste du seul fait d’être son intime! Combien d’abdiquées se consolent du règne d’une autre, si le roi qu’elles ont élu, dans le silence, veut bien devenir leur ami. La vie est faite de ces éternels faute de mieux, inconnus, partout côtoyés. Mais qui devine leurs raffinements, leur art de transformer la douleur en volupté dévoyée? Madame Baïta en arriva--fut-ce complication ou simplicité?--à ne plus voir dans la jeune Poldi qu’une espèce de remplaçante, un de ces êtres inférieurs qu’on envoie au combat, comme le font les citoyens de l’Angleterre, libres de s’engager ou non. Elle ne prit pas garde que l’inconscient des êtres agit toujours à leur insu et que sa sagesse était pervertie. Se demandait-elle pourquoi, quand elle retrouvait la jeune comtesse, revenant de chez Ruppert, plus encore quand elle l’y envoyait,--pourquoi leurs accointances avaient pris on ne sait quel tour passionné, quelle affection morbide, quelle caressante langueur? Voyait-elle qu’elle s’aveuglait? Certainement non. Elle courait à sa perte comme une cavalière imprudente qui monte un cheval désuni.
* * * * *
Mais Poldi? Elle n’était point née pour penser. Engagée dans la faute, par tristesse, tout maintenant lui semblait simple, simple d’être prise par un homme, préparée à l’être par une femme, simple de s’attarder à des confidences, de se donner à l’un, de s’abandonner aux soins de l’autre, de les trouver à son service... Mais Ruppert? Il était content. Pourquoi ne l’eût-il pas été?
Il était né le 2 décembre, comme un coup d’État, mais en l’année 1897. Le 2 décembre 1928, Léopoldine, cette fois dans la chambre d’Emma Baïta, et y jouant de la guitare, s’interrompit pour crier: zut.
Elle précisa:
--Zut. J’ai oublié!
--Quoi donc? demanda son amie.
--L’anniversaire de Georges, pardi! Je voulais envoyer chez Cartier le petit dessin que tu m’as fait pour le porte-cigarettes. J’ai oublié...
Elle se consola:
--Tant pis. Je lui dirai que je me suis trompée d’un mois...
Madame Baïta resta silencieuse et puis parla:
--Il y a peut-être un moyen. J’ai une idée.
--Adoptée, cria Poldi en regrattant sa guitare.
L’aînée continua, mais hésitante, comme ayant peur d’ôter un masque:
--C’est bien simple. Nous avons la même couleur de cheveux, la même qualité. J’ai là, dans un tiroir, un petit bracelet qu’il n’a jamais vu... un bracelet de cheveux tressés...
La comtesse dressa la tête.
--Les tiens?
--Oui.
Emma, s’efforçant d’être naturelle, se leva pour chercher l’objet...
Elle revint:
--Les indigènes, à la Réunion, font cela très bien. Mais il y a aussi des maisons à Paris... Alors, si tu veux... Je vais te le donner...
Elle tendit le bracelet:
--Tu vois, c’est à coulisse avec deux plaques d’or... Tu diras à Ruppert que ce sont tes cheveux...
--C’est épatant, s’exclama Poldi. Mais pour te rendre ce bracelet?
--Qu’il le garde, dit-elle, hermétique; je n’ai personne à qui le donner.
La guitariste s’esclaffa:
--Je vois d’avance Georges enchanté! Il n’y a que la foi qui sauve!
Elle faisait sauter le bracelet dans sa main, et puis examina les cheveux:
--On dirait les miens!
--Oui, répondit madame Baïta, gravement... Coupés, ils ne vieillissent pas.