CLAUDE MONET
SA VIE, SON TEMPS, SON ŒUVRE
DU MÊME AUTEUR
AUX ÉDITIONS G. CRÈS ET Cie
=Constantin Guys=, avec 36 illustrations hors texte en noir et en couleur.
=Notre Temps.= I. _Scènes d’histoire._ Frontispice de Daumier.
II. _Souvenirs des années de la guerre._ Frontispice de Louis Anquetin.
=Clemenceau.= Texte français et anglais. Avec illustrations de Rodin, Manet, Raffaëlli, Evenepoël.
=Nouveaux Contes du Pays d’Ouest.= Frontispice de Louis Legrand, couverture illustrée de Malo-Renault.
Par Déodat de Séverac
(1858)]
GUSTAVE GEFFROY DE L’ACADÉMIE GONCOURT
CLAUDE MONET
SA VIE, SON TEMPS, SON ŒUVRE
CINQUANTE-QUATRE ILLUSTRATIONS HORS-TEXTE EN NOIR ET EN COULEUR
PARIS LES ÉDITIONS G. CRÈS ET Cie 21, RUE HAUTEFEUILLE (VIe)
MCMXXII
CE LIVRE EST DÉDIÉ
A
GEORGES CLEMENCEAU
PRÉFACE DE L’AUTEUR
_Je dois quelques explications sur la manière dont a été conçu ce livre. C’est à la fois une biographie: Claude Monet et son temps; et une étude d’art: Claude Monet et son œuvre._
_La première partie raconte l’existence d’artiste de Monet, et en racontant cette existence, elle raconte aussi celle du groupe auquel Monet fut lié et dont il est resté le représentant. J’ai donc montré menant la même lutte, liés par la même amitié, ceux qui furent ses compagnons depuis les jours de la première jeunesse, Boudin, Jongkind, Courbet, Manet, Degas, Pissarro, Renoir, Cézanne, Sisley, Caillebotte, et quelques hommes de lettres, Duranty, Duret, Mallarmé, Mirbeau. Pour documenter ce livre, Monet m’a confié les correspondances qui lui restaient de certains (le reste, perdu en cours de route, au hasard des déménagements et des saisies), et c’est ainsi que j’ai pu faire connaître les préoccupations et le ton de ces hommes valeureux, lutteurs pour la vie et pour l’art, acharnés à leur peinture, ne demandant que l’existence rustique du paysan menée par Millet, que la liberté devant la nature comme Michel, Huet, Constable, Corot, Rousseau, Dupré, Diaz, toute l’école des paysagistes de 1830, et leurs successeurs, Courbet, Boudin, Jongkind. En regard de ces révélations personnelles, inséparables de la question d’art, j’ai placé en citations l’hostilité et l’incompréhension de la presque totalité des journaux, non seulement les plaisanteries de circonstance équivalentes aux blagues des caricaturistes, mais la discussion des critiques professionnels._
_Tout ceci pour accompagner l’étude de l’œuvre de Monet, étude que je puis dire commencée en 1880, suivie d’année en année jusqu’aux derniers travaux de l’artiste._
_On admirera en lui un génie instinctif de la peinture, agrandi et approfondi par une sensation changée en songerie, par une volonté armée de science, par une réflexion s’alliant merveilleusement, d’un phénomène singulier, à une fougue impatiente devant la difficulté et l’obstacle. Toute l’œuvre de Monet dit à la fois cette inquiétude et cette domination. Quand on l’interroge sur son art, on sait immédiatement qu’il a été l’éternel mécontent de son travail comparé à son rêve. Il a entrevu dans l’espace une poésie immense d’atmosphère et de lumière qu’il se croit incapable d’avoir fixée. Il se trompe._
_--Voyez-vous,--me dit-il un jour, et m’a-t-il répété souvent depuis,--tous les éloges que j’ai reçus sont disproportionnés si je pense à l’œuvre des maîtres de la peinture qui ont déployé tant de splendeurs équilibrées, le Titien, Véronèse, Rubens, Vélasquez, Rembrandt (Monet ne connaît pas le plafond de la Sixtine: il aurait ajouté le nom de Michel-Ange), dont le génie de peindre est incontestable. Auprès de leurs œuvres, que sont les nôtres, que sont les miennes?_
_Voilà l’état d’esprit de Monet, un jugement qu’il formule lui-même et qui naît de son émotion devant la beauté des chefs-d’œuvre. Cette émotion, il l’éprouve au Louvre, à Amsterdam, devant Rembrandt, à Madrid, devant Vélasquez, où je sais qu’il a regardé les_ Menines _avec des yeux remplis de larmes. Ce qu’il y admirait, m’a-t-il dit, c’est l’air dans lequel baignent les personnages._
_Pendant que j’écrivais ce livre, j’ai été au Louvre avec lui, Clemenceau et Paul Léon, dans la salle des États, où l’on plaçait les œuvres de Courbet, auprès de Delacroix, en face d’Ingres. Là, j’ai vu Monet heureux devant l’_Enterrement à Ornans _et l’_Atelier _de Courbet, l’_Olympia _de Manet, les_ Femmes d’Alger _de Delacroix. Et dans la salle du XVIIIe siècle, Watteau. Sur une question de Clemenceau: «Quel tableau choisiriez-vous ici, Monet?»--«L’_Embarquement pour Cythère,» _dit Monet_.
_Telles sont les admirations de l’artiste._
_La réponse à Monet, attestant les grands génies de la peinture, est que son œuvre, en effet, ne ressemble à aucune de celles qui se déploient au cours de l’histoire de l’art. Il aurait pu, s’il avait continué son étude des figures, laisser une évocation du monde moderne, des êtres et des spectacles. Il a quitté cela pour une représentation, de plus en plus complexe, magique et évoquée, des aspects de la nature révélés par la lumière. Il n’y a pas de point de comparaison entre un paysage de Monet et la_ Ronde de Nuit _de Rembrandt, ou les_ Noces de Cana _de Véronèse, si l’on voit surtout en ces œuvres les admirables réunions de types humains. Mais Monet garde sa valeur complète, avec son œuvre qui est une révélation et un poème, qui montre un univers que personne n’avait vu avant lui._
_C’est la démonstration de ce rôle et de cette vérité que j’ai tentée. Elle a pris une forme admirative que je crois légitime. Comme d’autres, comme Monet lui-même, j’aurais pu distinguer, établir des catégories, affirmer des préférences. Devant l’ensemble, je crois cette annotation fastidieuse. Je ne tiens pour mauvaises, et encore! que les toiles détruites par Monet. Quand le génie de l’expression picturale s’affirme, du commencement à la fin d’une œuvre, avec cette force d’évolution et cette plénitude de maîtrise, l’examen doit aboutir à l’admiration. La critique, devant la grandeur d’une œuvre, ne doit pas amoindrir sa vision, raturer son enthousiasme._
_Si, dans l’évolution en désordre de l’heure actuelle, l’art de Monet, parvenu à un point de puissance qui est pour lui un point d’arrivée, et qui serait difficilement pour d’autres un point de départ, si cet art reste dans un isolement splendide, c’est une raison de plus, pour moi, de le célébrer et de le désigner comme un des sommets de l’art. Il en a toujours été ainsi. Il est inutile d’imiter Rembrandt, d’imiter Vélasquez, et il est inutile aussi d’imiter Monet. La nature où il a puisé est inépuisable. Vienne un artiste au don mystérieux, elle lui livrera des trésors inconnus. Claude Monet a manifesté ce don prodigieux, sans lequel il n’est point de forme originale d’art et de pensée, et il y a ajouté, de jour en jour, au long de sa glorieuse carrière toute au labeur, une science toujours perfectionnée. Il en a été ainsi des falaises d’Étretat aux berges d’Argenteuil, des rochers de Belle-Ile aux ravins de la Creuse, de la Cathédrale de Rouen aux Ponts de Londres, et jusque dans ce domaine de magicien qui enclôt les Meules de la prairie, les Peupliers de l’Epte, la Maison entourée de roses et le Jardin d’eau de Giverny._
_A suivre Claude Monet par ce cycle aux vastes et profondes découvertes, mon admiration et mon émotion ont accompagné l’artiste et l’homme. Au tard de la vie, je lui dis ici mon souvenir du beau voyage au cours de son œuvre. Ce livre est mon hommage à son art et à son existence._
_G. G._
_1er Juin 1921._
(1866)]
CLAUDE MONET
I
RENCONTRE A BELLE-ILE-EN-MER
J’ai fait la rencontre de Claude Monet au mois de septembre 1886, à Belle-Ile-en-Mer, où j’étais allé passer mes vacances et me documenter sur Auguste Blanqui, dont je commençais à écrire l’histoire. J’allais surtout y chercher les traces du séjour du prisonnier et de son évasion manquée. Au village de Kervillaouen, je me trouvai sur le lieu même de cette tentative dramatique, à quelques mètres de Port-Goulphar, où l’évadé devait s’embarquer. Claude Monet était venu là pour peindre. Et c’est ainsi que nous nous trouvâmes dans la même auberge, tenue par les Marec, au pied du phare de Belle-Ile. Le soir même de mon arrivée, ce ne fut pas seulement l’ombre de Blanqui que j’évoquai par les chemins, mais Claude Monet, bien vivant, dans la jeunesse encore et dans la force de l’âge, que je vis surgir au seuil de la petite salle d’auberge. A première vue, j’aurais pu le prendre pour un des pilotes qui se réunissaient là presque chaque jour, car il était botté, vêtu, coiffé à peu près comme eux, pour affronter le vent et la pluie de la côte.
Un peintre était là, m’avait-on dit. Comme il y avait déjà des peintres un peu partout, en Bretagne, je n’avais pas eu trop d’étonnement d’en rencontrer un dans cette région sauvage, presque inhabitée, et je m’étais installé pour dîner, après une journée de marche, à une petite table placée dans l’encoignure de la salle. J’avais pris, sans le savoir, la place habituelle de l’artiste. Celui-ci entra. Un fort gaillard, vêtu d’un tricot, coiffé d’un béret, la barbe en broussaille, et des yeux brillants, aigus, qui me transpercèrent dès la porte. Je compris que celui-là tenait à sa solitude, mais puisque je devais rester près de lui au moins pendant un mois, et que lui non plus n’était pas près de s’en aller, j’ouvris la conversation, j’allais dire les hostilités.
--Vous êtes peintre, monsieur? lui dis-je après l’avoir salué.
--Oui, je suis peintre.
--Et vous venez ici préparer votre Salon?
Les yeux acérés se dardèrent de nouveau sur moi:
--Non, je ne suis plus de ceux qui exposent au Salon. Et vous, est-ce que vous êtes peintre aussi?
--Non, rassurez-vous... Je ne suis qu’un journaliste, mais j’écris des articles d’art dans un journal que vous ne connaissez sans doute pas.
--Lequel?
--_La Justice._
--Alors, vous vous appelez Gustave Geffroy?
--C’est mon nom, en effet.
--Vous avez écrit sur moi, je vous ai remercié, mais je vous remercie encore. Je m’appelle Claude Monet.
Je me levai, ma jeunesse saisie de respect devant ce grand lutteur de l’art que j’admirais comme un maître nouveau. La poignée de mains que nous échangeâmes scella notre amitié pour toujours. J’avais, en effet, écrit déjà quelques articles, depuis six ans, sur les expositions où se présentaient ensemble les peintres décriés de l’impressionnisme, et notamment sur une exposition particulière qu’avait faite Claude Monet, dans un appartement du boulevard de la Madeleine, no 9, où l’on vit aussi Boudin, Renoir, Pissarro, Sisley. Je m’étais pris de passion pour l’œuvre de Monet, méconnue et honnie, assaillie de mépris, de sarcasmes, de toutes les sottes plaisanteries dont l’ignorance et l’intérêt accablent les œuvres originales, et j’avais reçu de lui une lettre où il me félicitait de mon courage à défendre des artistes bafoués, conspués, exilés des expositions, généralement traités de barbouilleurs. Aujourd’hui, les peintres impressionnistes et les écrivains qui prennent