voir comme à l’idée d’un rendez-vous, elle se reprochait de faire attendre depuis cinq minutes dans la glace ce reflet qui ne l’avait jamais attendue. Moïse la détaillait du regard. Élancée, douce encyclopédie d’une modeste mais délicate beauté, réunissant, en vue d’une vie humble et sans doute d’un humble amour, des traits banals pour l’usage courant, mais qui eussent fait le renom de reines ou d’impératrices, un nez retroussé par une mode divine, une bouche où les commissures étaient invisibles comme des points d’arrêt, une oreille ourlée, semblait-il, du jour, un visage en somme qui, pas une seconde, ne sentait la confection, mais relevait directement d’un créateur ou spirituel ou inspiré. On la sentait prête à se livrer sur son reflet à tous les attouchements permis, aux seuls attouchements possibles, au baiser. Il y avait autour de son corps et de ses traits cette précision que prennent les belles filles aux environs d’un miroir qui n’enlaidit pas. Moïse eut honte de son enfantillage, et sortit.
Il ne se regarda plus dans aucune glace. Il sut qu’il était redevenu laid le soir même, à l’Opéra-Comique, aux _Noces de Figaro_, par cette espèce de gêne qu’il ressentit à occuper le premier rang des fauteuils d’orchestre, à être face à face avec Mozart. Mais déjà tout cela lui était égal. Chaque matin, devant son étroit miroir de toilette, il rasait, sans la regarder, la tête de Moïse tendue vers lui par une Judith invisible, d’ailleurs soigneuse, car elle l’entourait d’une serviette, l’insultant quand il la coupait,--comme on rase une tête de mort.
CHAPITRE SEPTIÈME
Églantine et Fontranges ne bougeaient pas de Paris, bien que les vacances fussent venues. Bien plus, dans Paris même ils bougeaient à peine, n’entrant jamais dans une nouvelle rue, ne s’écartant jamais de leur unique promenade. Chacun sentait que la première divagation hors de leurs habitudes pouvait les mener hors de leur raison, et plus loin encore. Ils vivaient ramassés sur eux-mêmes, avec des gestes atténués; Églantine enfonçait son chapeau de feutre avec autant de précaution qu’un masque pour les gaz, et Fontranges se fût plus gardé de lever son bras droit en l’air que de se promener par l’orage avec un paratonnerre. Ce qu’ils préféraient, c’était encore se parler sans bouger, étendus dans les fauteuils du salon, faisant les morts vis-à-vis de cette fatalité qu’ils sentaient au-dessus d’eux jusqu’à fermer les yeux pour prononcer une phrase et laisser la responsabilité de leurs paroles aux tableaux et aux meubles. Tous les moyens utilisés en province par des cousins amoureux pour vivre quarante ans dans la même maison sans s’avouer une passion mutuelle, ils y eurent recours en un mois; le dernier debout venait dire bonne nuit à la première couchée; dans aucune promenade ils ne s’éloignaient d’un pas, ne laissaient un étranger ou un taxi passer entre eux et tendre subitement cette chaîne qui les liait et qu’il leur suffisait de s’approcher, de se toucher, pour ne pas sentir. Le jour, ils éteignaient en eux toute pensée trop claire; la nuit, ils chassaient d’eux toute pensée trop obscure; deux lumières, deux obscurités à la fois, ils n’auraient pu les supporter. Chacun d’eux affectait vis-à-vis de l’autre des occupations, une vie originale, arrivait au déjeuner, semblait-il, couvert de particularités; en fait ils se levaient exactement à la même heure, s’endormaient à peu près à la même minute, et de toute la journée ne faisaient rien, attendant les repas qui se présentaient juste à la seconde précise où la faim et la soif les prenaient tous deux. S’ils sortaient ensemble, ils se bornaient à se peser aux bascules en plein air, à se mesurer devant les glaces, satisfaits des différences, comme si, tant qu’ils n’auraient pas le même poids et la même taille et la même apparence, ils ne couraient aucun danger. Cette existence prodigieusement active qu’ils simulaient l’un vis-à-vis de l’autre consistait, pour Églantine à rendre visite à une amie sourde-muette et à remuer une heure les lèvres sans émettre une parole, dans un exercice primaire de baisers, pour Fontranges à accompagner le frère du Prétendant, le futur roi, petit-cousin et camarade de pension, dans sa promenade habituelle. Toutes les occupations auxquelles on se livre dans l’attente de la couronne de France, le quinquina sec au Rigollet’s bar, le Saint-Raphaël étendu d’eau aux Gaufres, Fontranges les accomplissait aussi, heureux d’être cette fois au compte d’un autre à la remorque d’une espérance impossible. Il faisait les cent pas, cent fois les cent pas, à la gauche du duc, de l’avenue Marigny au Rond-Point, parcours habituel de l’héritier du trône, sur une espèce de trottoir roulant royal de la nostalgie et de l’attente qui lui épargnait toute fatigue. Il rentrait heureux. Le rôle même de prétendant vis-à-vis de tout ce qu’il avait attendu de la vie, le bonheur, l’amour, lui paraissait non seulement un rôle honorable, suffisant pour lui, mais une faveur, une fonction. Celui qui avait en France le plus de droit à l’amour était comme celui qui avait le plus de droit à la France même, le seul qui n’y pût pénétrer. Bien des gens d’ailleurs ne s’y trompaient pas, et, à cause de certain reflet sur lui, respectaient Fontranges comme le vrai héros de sentiments qu’eux-mêmes avaient éprouvés jusqu’à la suprême lie ou la suprême douceur, et que lui n’avait point connus. Complètement libres, complètement d’accord, il vivait avec Églantine cette vie de réserves et de contraintes que la haine des parents, la persécution du pape, ou des liens antérieurs, imposaient aux couples les plus illustres. Il y avait même du côté de Fontranges un péril en plus: il ne voyait pas qu’Églantine était ravissante. Il avait hérité de sa famille l’habitude de ne voir belles que les femmes à nez aquilin, à chevilles minuscules, et couvertes de soie. Églantine avait le nez petit et droit, et, à cause de l’été et de la mode, paraissait toujours à demi vêtue. Fontranges, qui, toute sa vie, n’avait découvert des parcelles de bonheur et de beauté que sous des amas considérables d’obstacles ou de vêtements, ne parvenait pas à estimer à leur vrai prix ces bras, ces épaules, ces affleurements directs dans son existence de l’agrément et du nu. Un prospecteur ne croit pas un sol en or. S’il avait pu soupçonner qu’Églantine était la plus jolie fille de Paris, il eût fui sans tarder, par modestie et par scrupule, mais pris d’une légère pitié, à la vue de ces longues et vivantes mains, de cette bouche bien fendue, de cette poitrine haute, prenant toute cette harmonie et cette nudité pour un reste d’enfance, plus paternel à mesure que les jupes d’Églantine devenaient plus courtes, il se sentait le seul protecteur de ce corps sans corset. Sans méfiance, il prenait ce bras nu, il acceptait les caresses d’Églantine, et laissait enfin presser par elle ses mains qui, dans la voiture, pour lui échapper, s’étaient des semaines entières consacrées sans arrêt aux vitres et aux rideaux. Il en était de l’âme d’Églantine comme de son corps; à mesure qu’elle la dévêtait, Fontranges appréciait moins l’amorce. Elle était arrivée à faire de son langage un langage d’amoureuse, elle demandait le sel comme l’eût fait Juliette à Roméo, mais Fontranges, par une ruse instinctive, pour éviter que les mots tendres d’Églantine ne parussent dus à la tendresse même, les adoptait lui aussi à tout propos. C’était d’ailleurs la première fois qu’il les employait, il s’étonnait de voir avec quelle facilité ils peuvent servir aux occupations les plus usuelles; jamais le mot aimer, le mot amour n’avaient été autant utilisés dans un ascenseur ou à un petit déjeuner.--Je t’aime, disait Églantine, en lui tendant le pain.--Quel pain exquis, ma chérie! répondait Fontranges qui passait sur le pain, sur la nourriture des hommes, son attendrissement. Malgré tout, il n’était point sans appréhension. S’attendrir sur le vin, sur le veau sauté, aliment peu sacré, c’était favoriser en soi quelque équivoque. Bellita était absente: pour éviter ces effusions, il faisait déjeuner son fils, le petit Aymon, entre Églantine et lui. Bellita au retour trouva Aymon trop gras, le chien trop gras. C’est que Fontranges les gavait, pour ralentir son dialogue avec Églantine. Il essayait aussi des moyens les plus naïfs pour dépister cette affection dont il sentait l’acharnement. Églantine avait déclaré adorer son parfum. Il en changea. Il ne remarqua pas que son fournisseur, qui était celui de la famille, lui passait le parfum d’Églantine. Pour elle, elle vit là un geste de tendresse. Elle prit un autre parfum, le sien étant périmé pour elle sur elle-même. Elle prit l’ancien parfum de Fontranges. Ils n’en furent pas éloignés d’un mètre pour avoir changé de place dans ce domaine... Églantine avait dit adorer le menton d’Aymon, qui était tout semblable, avait-elle ajouté, au menton de son grand-père, rond avec une fossette. Il laissa pousser sa barbe, la coupa en pointe. Mais des qualités que jamais personne n’aurait soupçonnées chez Fontranges sortaient avec ces poils. Tout ce qui justement lui manquait, l’énergie, l’intrépidité, l’esprit belliqueux, il s’en était mis le masque. C’était maintenant un reître indomptable et audacieux qui s’écartait peureusement de la main tendue d’Églantine: elle était ravie. Des rides d’ailleurs en étaient cachées. Il ne coupa plus les sourcils qui se rejoignaient au-dessus de son nez; Églantine savait que ce pont de sourcils est signe de furieuse jalousie, le jaloux furieux lui conseillait de ne pas délaisser ainsi les lieux de danse: elle était charmée. Si bien qu’avec tous ces changements, il arriva seulement à offrir, aux yeux d’Églantine qui les avait jadis admirés et aimés séparément, un portrait composite de tous les ancêtres de la galerie, et, tous les faisceaux de son âme à elle, elle était enchantée de les sentir enfin fondus en un seul. Pour la première fois, elle ne se sentait qu’un seul cœur. C’était n’en avoir plus, moins un seul. C’était une tranquillité divine.
Un matin, Fontranges parut tellement à son aise, embrassa avec tant de désinvolture la main d’Églantine, la félicita si naturellement de sa robe, fit montre tout le jour de tant d’affection distraite qu’Églantine en fut intriguée. Elle prit des informations et apprit qu’il avait eu le matin soixante ans. Cette nouvelle la décida. Elle avait aimé jusque-là Fontranges parce qu’il était ce qu’elle avait rencontré au monde de plus immuable. Elle l’aima soudain parce qu’il était ce qu’il y avait de plus instable. Églantine avait été trop jeune pour aimer les soldats de la guerre pendant leur permission, mais pour elle, si jeune, la mort avait encore l’aspect noble d’un combat, et elle voulait aimer avant ce départ pour un front qui ne pardonne pas. Fontranges souvent n’écoutait plus ses paroles, y répondait de travers. Il fallait retenir son attention avant la distraction éternelle. Elle le força à la promener, à la sortir du cercle de leur impuissance. Elle voulut visiter Paris, dont elle ne connaissait que le centre. Cette promenade qu’il avait faite en 1914 lors de la maladie de Jacques, il la reprit avec elle... Il se méfiait, il évitait les terrasses, les tours, il avait l’impression que toute vue sur la ville entière augmenterait la vue qu’il avait de lui-même. Il prenait vis-à-vis des beautés de Paris autant de protection qu’il en prenait peu dans sa première visite; il n’avait plus à rejoindre un horrible mal, il avait à éviter un bonheur indicible. Il évitait donc les trésors. Il cacha donc à Églantine le Régent, le tableau de Versailles où son aïeul montait l’illustre Majordome. Mais tout secondait Églantine dans son œuvre de séduction. A cause de nouvelles usines à gaz du côté de Levallois, les couchers de soleil avaient gagné en fureur rouge et violette. Toute la poussière de l’été, cette année-là, était colorée. Quand le prétendant touchait les lauriers des Champs-Élysées, il lui restait aux mains la poussière que son oncle le duc Henri le naturaliste attrapait sur les papillons de la Haute-Ménam. Le Trocadéro était enfin réussi, tout ombre sur son côté bigarré, tout or sur son côté noir. Tout Paris n’était qu’un mirage non renversé et réel. Jadis Fontranges, sensible à la moindre attention de la nature, l’en eût remerciée longuement en pensées et même en paroles. Mais, pour ne pas se démentir, pour ne pas laisser croire qu’il voyait le manège d’Églantine, il affectait maintenant vis-à-vis du manège de Paris, et vis-à-vis d’ailleurs de tout ce qui lui plaisait et le touchait, la même attitude de détachement et de bienveillante indifférence. Si Paris et Églantine étaient de mèche, ils étaient bien pris. Par un surcroît de modestie et une hypertrophie de la sensibilité, il en arrivait aux sommets de l’indifférence. Les hommes très polis, les chevaux trop beaux, devenaient pour lui aussi impersonnels que justement le vent, le beau temps. Il regardait sans parler, et même sans se taire spécialement à leur sujet, ces illuminations du soleil et du jour qui amenaient des larmes aux yeux de sa compagne. Il regardait en souriant ces larmes. Le langage de Paris et de l’été finissant était, comme celui d’Églantine, un langage d’aveu, de dévotion pour Fontranges: il se gardait de paraître remarquer cette affection des choses, surtout de la prendre au sérieux; que n’eût-il pas été obligé ou alors de remarquer dans celle d’Églantine! Si bien qu’à mesure que les flatteries de la lumière ou des hommes s’amoncelaient autour de lui, temps inaltérable, premier prix au concours des chiens, il avait une apparence plus insensible. Il en devenait même impoli, il ne saluait plus les gens qui s’excusaient de l’avoir bousculé, il ne remerciait plus ceux qui le félicitaient de sa promotion dans le Mérite agricole, car les administrations françaises aussi se mêlaient à ce jeu et le comblaient. Le futur roi lui offrit un porte-cigarettes en or avec une mention gravée qui faisait allusion au _Ferreum ubique_, devise des Fontranges et en aurifiait l’organe principal. Il l’en remercia à peine, comme il eût remercié Églantine; c’est tout juste s’il n’y eut pas dans son remercîment ces mots habituels d’Amour et de Chéri. En rayant ainsi dans les opérations de son esprit la compréhension et l’étonnement, il parvenait à vivre sa vie habituelle, mais se trouvait par là même hissé dans un domaine où tout devient possible, où les situations de légende doivent se poser à chaque heure, et où l’on peut avoir recours, pour les résoudre, aux expédients de la légende. Alors que la visite de quelque cousin des environs l’eût autrefois surpris comme un événement, il trouvait naturel que des Nouvelles-Hébrides un de ses oncles, Georges de Lamérouse, capitaine de frégate disparu depuis quarante ans, revînt lui dire bonjour. Des races de chiens qu’il croyait, elles aussi, rayées du monde, reparaissaient en plein Cours-la-Reine. Il accueillait tous ces miracles comme les faits les plus naturels, comme la tendresse d’Églantine. Quelque temps encore, et les licornes, et les dragons allaient entrer en jeu.--La belle licorne! eût-il dit simplement à sa vue, et il eût inspecté ses membres et ses proportions d’après ce Manuel des licornes qui voisinait dans sa bibliothèque avec le Manuel des chevaux arabes, et qui lui avait d’ailleurs toujours semblé avoir la même valeur pratique: la licorne ne se vise pas au défaut de l’épaule, mais à la corne elle-même, la licorne s’attelle à sept... Tout dans ce monde s’était tellement transformé depuis un mois, que rien en somme ne se trouvait transformé par rapport à rien. Fontranges, qui était d’ailleurs assez partisan d’un univers de ce genre, où les pauvres sont riches, les riches pauvres, mais volontairement, les athées religieux, les dieux, par modestie, athées, se contentait, dans cette atmosphère vingt fois surélevée et vingt fois plus sensible, d’augmenter de vingt fois sa nonchalance naturelle. Mais toutes ces recettes pour détourner de soi par générosité et surcroît d’amour un amour, qui passent pour douteuses dans la vie moderne, et dans les chansons de gestes au contraire sont des expédients courants, se suicider, rendre Églantine amoureuse d’un autre, d’un plus jeune, Fontranges maintenant les étudiait posément. Les petits-neveux à la mode de Bretagne qu’il avait épars dans les entresols de la rue de Prony ou les magasins d’autos de la Porte Maillot ne furent pas peu surpris, ce mois-là, d’avoir la visite du chef de leur famille. Leur petite amie ou leur dactylo dissimulée dans le cabinet voisin, ils devaient subir tout un interrogatoire de l’oncle Fontranges sur leurs occupations, leur service militaire, le tant pour cent qu’ils touchaient pour les voitures elles-mêmes et la commission sur les accessoires. Il se renseignait sur eux en se renseignant sur la meilleure marque de frein, de lanterne. Il inspectait en même temps leurs dents, signe de franchise, leurs ongles, signes de fidélité, leur teint et leurs yeux, signe de travail. Son choix ne pouvait manquer de tomber sur le plus dissimulé, le plus dissipé et le plus paresseux, et un soir, dans un lieu de danse, Églantine se vit présenter par lui Melchior de Virmeux. Melchior, auquel Fontranges avait parlé d’Églantine comme d’une fille charmante mais sans grande beauté, fut ébloui. Ils dansèrent.
--Fontranges est votre amant? demanda Melchior. Mais quel est son âge?
Églantine appréciait la façon dont Melchior dansait. Les Virmeux d’ailleurs étaient venus des Croisades en dansant. C’était une noblesse de danse; tous leurs portraits de famille étaient des portraits de fête; leurs dates de famille étaient les grands accidents de réjouissance royale, le Bal des Ardents où Édouard de Virmeux mourut en costume de gorille, non sans avoir sauvé Mahaut de Fontranges, le siège de Damiette où l’un d’eux, déguisé en ours et dansant, pénétra seul dans la ville et y périt après mille exploits, le Camp du Drap d’Or, où Charles de Virmeux ramassa Charles-Quint, mais fut tué le soir dans le tournoi qu’il disputait en Belzebuth. Entre ces déguisements animaux, Melchior avait choisi la peau la plus blanche, de grands yeux bleus, un extraordinairement attirant déguisement en homme. Il n’était pas fat. Le sentiment de cette beauté si différente de son être lui donnait même la modestie et la pétulance d’un homme masqué. Il plaisait à Églantine, qui avait jugé tout de suite de ce qu’il contenait de vieux et d’usé, mais qui se plaisait à toucher et à voir cette belle enveloppe toute neuve. Elle y avait le même plaisir qu’à penser à Fontranges, à voir Fontranges. Elle se laissait aller dans ces bras comme dans la pensée de Fontranges. Ce brave Fontranges là-bas ne se doutait pas qu’il s’était personnifié et qu’on dansait avec lui.
--Oui, répondit-elle. Mais vous, votre âge?
--Vingt-sept ans demain.
Il disait ce chiffre avec assez de fatuité, habitué qu’il était à en tirer parti dans le cercle de ses amies précédentes. Il mentait même un peu, c’était vingt-huit ans après-demain. Mais ce mensonge sur le jour voilait à ses yeux le mensonge sur l’année. Églantine d’ailleurs savait la vérité, car la première occupation de Fontranges avant sa tournée avait été de faire la liste des petits-neveux par date de naissance. Cette tricherie la toucha. Que ce colosse de jeunesse eût déjà cette méfiance de l’âge, et ramenât sur lui si étroitement la couverture de sa vie, que la vieillesse s’introduisît déjà dans ce beau corps sous forme de cette année inavouée qui allait désormais y rouler sans but, bientôt accompagnée, à mesure que le corps se flétrirait, de beaucoup d’autres années inavouées et inutiles, Églantine en fut détournée d’être dure pour Melchior et de lui donner une leçon, comme elle en avait fait d’abord le projet. Ainsi c’était celui-là, cachant toute sa vie sous ses vêtements une année qui le rongeait déjà, qui prétendait lutter avec Fontranges! A cause de cette année nouvelle qu’il allait avoir demain, elle en eut la même pitié que s’il allait avoir une année nouvelle chaque matin. Fontranges là-bas, ne se doutait pas, qui la voyait les yeux mi-clos aux bras de Melchior, qu’elle dansait maintenant avec plus vieux que lui. Yeux mi-clos, mais qui voyaient, dans ce visage sans rides, sous sa douce haleine, de chaque côté des yeux de son danseur les pattes d’oie apparaître, et mettre entre terribles guillemets, les prunelles et l’iris de la jeunesse. Églantine défaillait de plaisir. La danse l’étourdissait. Par ce tournoiement de derviche, elle arrivait en une minute, comme les derviches d’ailleurs, à sa philosophie suprême. Elle se sentait orgueilleuse d’avoir été faite femme, pour vivre un peu, pour mourir, pour partager le sort, non des minéraux, non des végétaux, mais des danseurs, des hommes. Fille simple, fille sans mission, elle ressentait,--à avoir ce corps qui plaisait aux seuls êtres de la terre qui fussent après tout agréables,--le même espoir, la même vanité que les héroïnes chargées de défendre des patries, des religions. Elle n’était plus dans les bras de Melchior que chair, qu’honneur, et souffle humains. Jamais elle n’avait eu pareille et heureuse conscience de son incarnation. Ah? C’était Valencia?... Elle sentait gonflées d’amour pour l’humanité toutes ces parties du corps jusque-là inutilisées par les messies, sa bouche, ses seins, son oreille brûlante...
--Quel charmant garçon, lui dit Fontranges à son retour.
--Je t’aime, répondit-elle.
Dans le pays où vivait Fontranges, cette réponse équivalait à Merci bien, à Bonsoir, à Oui.
--Cela va, pensa-t-il.
* * * * *
Fontranges, vers le milieu de septembre, éprouva le désir de voir la mer.
Ce n’était pas un ressouvenir de Tristan qui lui avait donné cette idée, mais la mort de Georges de Lamérouse, le cousin capitaine de frégate. Son enterrement aux Invalides avait fait impression sur Fontranges. On ne pouvait dire que la mort de ce brave homme fût pour lui une attention particulière, aussi il l’avait ressentie. Il l’avait même ressentie comme l’avertissement que les couchers de soleil allaient se ternir, le Trocadéro devenir laid, Églantine disparaître. La saison favorable dans les sentiments fabuleux approchait de son terme. Mais justement cette cérémonie en semblait l’apothéose. Elle n’eût pas été différente à l’étage du monde qu’habitait maintenant Fontranges. Elle avait réuni tous les amis du mort, tous ceux qui avaient pu garder de l’amitié pour un homme disparu pendant quarante ans, tous les collectionneurs de silicates, tous ceux aussi qui ont nié ou accepté que l’éléphant rejoint pour mourir un kraal spécial où tous les éléphants meurent, l’origine des silicates et la mort des pachydermes étant les spécialités du défunt,--tous des marins. La cérémonie avait lieu aux Invalides, et il ne manquait aucun de ces détails par lesquels le destin souligne, de façon comique ou tendre, les événements qu’il juge significatifs pour l’humanité, détails qui manquent à la Proclamation des Droits de l’homme et à la rédaction de la Constitution de Weimar, mais qui abondaient ce jour-là: l’évêque avait sur sa calotte le même pompon rouge, exactement le même, que sur leurs bérets les dix matelots qui avaient la charge du cercueil; le corbillard était reparti aussitôt, Lamérouse devant être inhumé dans la chapelle même, à l’étonnement des chevaux qui, pour la première fois, laissaient leur cercueil dans une église sans avoir à en reprendre un autre. Aucun terrien, à part Fontranges qui regardait pieusement, dans cette lumière d’aquarium, s’assembler amiraux, océanographes, mécaniciens-chefs, tous humains sauvés des tempêtes, et la ville d’Ys se reconstituer au centre de la cité qui prétend ne jamais sombrer. Étaient là tous ceux dans Paris pour qui le mot eau n’est pas synonyme de rafraîchissement, mais de brûlure et de soif, tous ceux qui allaient de Montmartre à Montparnasse avec le sens de la direction, distinguant sur le Pont-Royal la brise du vent, avec des visages glabres et jeunes, la vieillesse ne se manifestant que par les poils du nez tout blancs. C’était un assemblage d’hommes naïfs, qui n’avaient pas plus appris à se débattre dans la vie qu’à nager, pour pouvoir couler à pic aussi bien dans la mort civile que dans les naufrages, mais tous avec des yeux si parfaits qu’ils se reconnaissaient du parvis au chœur et qu’ils voyaient dans le missel les mots que sautait l’évêque. Ce fut la seule cérémonie, cette année-là, où les hommes savaient mieux que les femmes se lever, s’asseoir et s’agenouiller à temps, comme au temps des premières messes. Les bedeaux et les solistes chantaient un latin connu et compris par l’assemblée, la seule en ce monde avec l’Académie de Leyde sur laquelle le latin eût encore sa force, et l’acoustique heureuse donnée aux opéras par des câbles pendus et des ficelles l’était ici par les mille drapeaux pris aux ennemis de Nerwinden à Tananarive, par la gloire même. Personne ne paraissait trop triste, car pour presque tous cette mort d’un homme disparu depuis un demi-siècle et revenu mourir, à l’inverse des éléphants, dans un kraal de quatre millions d’hommes vivants, paraissait plutôt un retour. Il allait avoir d’ailleurs dans la mort un vent constant, les lumières de tous les cierges autour du catafalque s’inclinaient dans le même sens, c’était un bon départ. On regrettait tout au plus de n’avoir revu qu’une fois à peine ce brave Lamérouse, plus marin encore grâce à l’allitération de son nom que son presque homonyme l’explorateur, alors que l’_English Review for Liberty_ publiait justement ce mois-ci un long mémoire sur les éléphants morts seuls. On avait aussi le sentiment, en voyant monter du tombeau de Napoléon ces lueurs violettes qui donnaient à l’église entière, au marbre, aux invités, car il était midi, la seule couleur commune aux couchers et aux levers du soleil, que la marine française de 1802 à 1815 n’avait peut-être pas été, en effet, ce qu’elle eût dû être pour cet homme, sinon marin, du moins né et mort dans des îles. Quand on eut laissé aller, sans avoir à gagner un cimetière, le cercueil de Lamérouse de la nef même comme par la trappe d’un pont, et qu’il eut résonné sec en atteignant le fond de l’océan, Fontranges, parent le plus proche, appuyé à cette petite grille du cimetière de Longwood d’où l’on voyait jusqu’à la brume africaine, avait le sentiment que tous ces gens-là venaient lui serrer la main et le plaindre de ce qu’il n’eût jamais vu la mer.
* * * * *
Églantine le surprit à mettre dans une valise six mouchoirs, du savon, et un chandail, comme un mousse. Elle le confessa. Il accepta de l’emmener passer un samedi sur la Manche. Elle se chargea même de retenir les chambres.
* * * * *
Maintenant Fontranges ne bougeait plus. Étendu dans le grand lit de la chambre d’hôtel, il n’osait faire un mouvement: il n’était pas sûr encore que le lit appartînt à lui seul. Il avait mal entendu la conversation d’Églantine avec la directrice de l’hôtel; il se demandait s’il avait bien compris, s’il n’y avait qu’une chambre pour tous deux. Une appréhension, dont il rougissait, l’avait poussé à ne prendre dans cette immense pièce que la plus petite moitié. Il ne l’habitait qu’à demi, son nécessaire était massé sur l’angle de la toilette, ses vêtements dans un coin de l’armoire... A part ce soupçon stupide, rien encore, si ce n’est le cours logique de cette vie anormale qu’il menait depuis deux mois, ne pouvait lui faire supposer qu’Églantine viendrait. A la réflexion il se rassurait. Églantine ne lui avait pas parlé certes, mais elle lui avait dit bonne nuit d’un mouvement de tête. Elle ne lui avait pas serré la main. Mais peut-être était-ce un hôtel sévère où l’expansion était de mauvais goût. On n’était pas loin de cette Angleterre où les hôteliers n’admettent les couples que s’ils reconnaissent sur eux ce vernis de l’union légitime, moins éclatant que celui de la passion, mais indélébile. Sans doute, demain, aux repas, Églantine saurait à nouveau ménager ses effusions et employer pour le pain et les condiments un autre langage que celui de la tendresse. A peu près au point d’où Tristan s’était embarqué, la vie des hommes habituels et les bonnes façons des tables d’hôte allaient enfin renaître pour Fontranges. Il en était soulagé. Il y avait donc un terme à cette passion insensible! Il n’allait donc pas avoir à se perfectionner encore dans l’absurde et le déraisonnable, à jouer ce soir la partie la plus haute et la plus illogique dans ce rôle, c’est-à-dire dans le déshabillé et la nudité. Il respirait. Il n’aurait pas à dormir, à se réveiller près d’Églantine! Il y avait donc, il pouvait donc y avoir à nouveau, dans la journée, un intervalle où reparaissait sa vie manquée et solitaire, sa vie fausse,--la vraie vie. Il en fut réjoui, car du même coup sa sensibilité reparaissait aussi. Rien n’empêchait la pensée d’Églantine de reparaître là où Églantine elle-même disparaissait. Qu’il était doux et normal de réserver la moitié de ce lit, de ce sommeil, de cette nuit, à Églantine, pourvu qu’elle ne vînt pas! Grâce à cette absence, à ce silence, muette et invisible, celle qu’il aimait reprenait la densité des seuls êtres que Fontranges savait aimer, étalait un nécessaire inexistant, pendait des vêtements irréels. Tombé subitement dans le régime pudibond des hôtels, dans le domaine où Églantine ne parlait plus amour, ne caressait plus, il reprenait sa liberté vis-à-vis d’elle, sa liberté de sexagénaire rongé de passion... Il éteignait avec joie sa lampe électrique, il se réfugiait dans cette ombre, dans ces rêves, avec le sentiment de réalité de l’acteur qui va retrouver sa brasserie et sa bonne amie. Cet abandon, ces imaginations, c’était le terrain solide de Fontranges... Il sentait même que dans cet élan libérateur il n’allait pas s’en tenir aux divagations de sa pensée, mais bondir au plus vite vers le niveau supérieur, vers le sommeil, le vrai rêve... Oui, le sommeil venait... Par les volets mal joints, une lueur étincelante pénétrait toutes les quatre secondes, la gerbe du phare... C’était le phare le plus simple de France, quatre secondes d’ombre, une d’éclat; il ressemblait bien peu à tous ces phares à lumières compliquées que l’oncle Dubardeau avait désiré lui montrer; Fontranges ce soir l’eût préféré d’ailleurs aux éclipses ou aux rougeoiements qui annoncent la peste, les bas-fonds, ou les Sanguinaires. Ces apparitions toujours égales, qu’il sentait à travers les paupières mêmes, le berçaient. C’était la première fois qu’il était bercé, au fond de la nuit, par la lumière... Il s’endormait, quand la porte s’ouvrit.
Il lui sembla que le phare soudain n’avait plus d’éclipses,--que la mer devait être belle sous cette nacre constante!--Églantine avait allumé. Elle entrait doucement, comme une épouse en retard ou coupable. Il l’entendit poser ses sacs, froisser doucement le _Figaro_ et l’attacher au bec électrique pour en diminuer l’éclat avec une épingle qui devait être, il le craignit, son épingle de cravate à fouet d’or. Dans la demi-chambre laissée libre par Fontranges, respectant la limite invisible, désinvolte tant qu’elle était chez elle, d’un pas déférent dès qu’elle était obligée de franchir la frontière, elle combla les vides de l’armoire ou de la toilette, de ses flacons et de son parfum, attachant un rideau avec la chaîne de Fontranges. Tous les bijoux de Fontranges servirent ainsi pour des opérations de première nécessité. Fontranges l’entendait vider sa valise, s’interrompre pour vérifier, comme il l’avait fait lui-même, le porte-manteau géant, s’y pendre. Comme on perçoit facilement que celle que l’on aime ne touche plus à la terre! Parfois un silence, un soupir, c’est qu’elle avait essayé, comme Fontranges, de soulever la lionne blessée de la cheminée et de voir si elle était en plâtre patiné ou en bronze. Elle était en bronze, Églantine s’y était trompée, comme Fontranges d’ailleurs, et l’on entendit le fracas du socle contre le marbre. Puis, après quelques secondes interminables pendant lesquelles Églantine sembla avoir disparu, s’être pendue pour toujours au porte-manteau obstiné, le lit, le lit craqua sous un faix imprévu. Elle se penchait, elle allait parler: il regretta de n’avoir pas ces boules Quiès dont on s’obture justement les oreilles au bord de la mer. Il entendit tout. Il entendit le fracas de la mer, car, maladroit à son habitude, il avait choisi pour venir la voir le jour de l’équinoxe. Il entendit toutes les menaces des éléments aux hommes. Bien qu’il se sentît sans reproche vis-à-vis d’eux, il en prit pour sa part. Il entendit enfin, étouffant d’un coup ce fracas, un souffle... «Je vous aime.» Il frémit de ce mot vous: pour la première fois elle ne l’avait pas tutoyé, Églantine était sortie de ce jeu convenu, de ce vocabulaire admis, pour rapporter sur lui ce terrible pluriel. Puis cette phrase dite, par pudeur, avec tous ses vêtements, elle se déshabilla. Fontranges n’avait pas entendu d’autre femme qu’Indiana se déshabiller. Il redoutait la longueur de ce moment pendant lequel Indiana, ses amants une fois couchés, se fardait pour la nuit, tressait ses cheveux, essayait une fois nue avec bottines le chapeau du lendemain sur le corps d’hier. Mais Églantine se déshabillait posément, quittait son chapeau en premier, ses souliers en second, avec la méthode d’un page qui rejoint au lit son seigneur. Un page? Ah! que cette idée de page fut la bienvenue! Dès qu’elle eut traversé le cerveau de Fontranges, Églantine en fut couverte pour toujours d’un travesti, et Fontranges, incertain, non de ce qu’il allait faire, mais de ce qu’il allait penser, se réjouissait, ayant vu soudain quelle était son attitude dans cette épreuve. Puisque page il y avait, il attendit le page. Il fit de toute cette tendresse, de tout ce passé de souvenirs communs avec Églantine, une sorte de tendresse masculine, de passé masculin. Églantine rajustait le _Figaro_ autour de la lampe et enlevait sa robe, sans se douter qu’elle avait tout à coup changé de nature et de rôle, et qu’elle n’était plus redoutable la nuit pour celui qui l’aimait. Il y eut encore un silence, car le page était allé lire au-dessus de la toilette la légende de la gravure qui représentait le cardinal Bembo et sa nièce surveillant les fouilles dans la campagne romaine. Plusieurs pages italiens justement étaient là à porter la cape du prélat et la canne de la jeune fille. Puis un second silence, parce que le page était nu et que le silence jaillit à pleins flots de sa peau fraîche et blanche. Puis Fontranges sentit le phare constant s’éteindre, le phare à éclipses repartir, et Églantine avancer lourdement vers le lit, à travers ces haies de lumière et d’ombre. Elle heurta le cuivre du genou, mais d’un coup si doux qu’il eût à peine dérivé un canot à l’ancre, et elle s’étendit à la place vide, à sa place. Fontranges maintenant, depuis cette idée du page, n’avait même plus l’impression d’une aventure, d’un événement. Il se demandait tout au plus, mais par hasard et sans que cette curiosité lui parût avoir le moindre rapport avec la situation, si ces couples qui couchèrent ensemble quarante ans dans la chasteté s’embrassaient avant de se coucher... C’est ainsi que celui pour lequel une simple prévenance, un geste d’amitié étaient une surprise et des égards si forts que son cœur ne pouvait impunément les supporter, en arrivait, dans la légende d’Églantine, à ne ressentir ni étonnement ni émotion lorsque celle qu’il aimait s’étendait près de lui... Vivre nu avec Églantine, passer trente ans chaque nuit avec Églantine... la perspective de ces dix mille veilles rendait tellement simple et facile sa conduite, dans la première nuit.
D’ailleurs rien non plus ne décelait un trouble en Églantine. Elle respirait doucement, d’un souffle qui, toutes les quatre secondes aussi, à peu près, donnait au drap et au lit la caresse que le phare donnait à l’ombre. On la sentait lourde, et appuyant de toute sa masse sur la nuit. Celui qui serait venu la soupeser, comme la lionne, la croyant d’une chair légère et de couleurs, eût été surpris de son poids. Fontranges sentait qu’elle ne lui tournait pas le dos, par une délicatesse qu’il comprenait, pour que ce lit ne donnât pas le tableau d’un couple brouillé ou insensible. Tous deux étendus sur le côté droit dans cette position qui ne donne pas de rêves, comme les deux statues du cardinal Bembo retirées du fond de la terre et couchées côte à côte, elle avait pris sa suite dans ce voyage immobile et se hâtait aussi vers l’inconscience. Les murs gémissaient parfois, les portes craquaient sous les bourrasques, et leurs menus mouvements, leurs menus soupirs semblaient aussi n’avoir pour cause que ce déchaînement. Jamais couple aussi calme n’avait été posé si avant dans la tempête. Églantine avait eu moins l’impression de se coucher que d’embarquer pour son premier voyage. Elle s’était glissée sans projets, sans regrets dans ce qui était le lit le plus proche en France de la mer. Plus avant, il n’y avait plus que les lits où l’on ne couche pas à deux, les hamacs. Elle ouvrait parfois les yeux à la seconde du phare, ayant pris déjà ce rythme de la côte qui sauvait les marins en perdition et les avertissait des récifs; elle voyait toutes les quatre secondes la nuque de Fontranges, et tout ce que peut évoquer une nuque d’homme, ce symbole d’attente, de patience, de fatalité, lui venait à l’esprit, le dos de l’Indou sur lequel la panthère va se laisser tomber de l’arbre, et le dos d’Orphée ramenant Eurydice, et le dos des guides turcs qui ne se retournent jamais vers celui qu’ils conduisent, par suprême politesse. Il ne se retournait pas non plus, il la savait là. La nuit qui avait couché Fontranges lui avait soustrait cette immense bulle d’air que debout il semblait porter, Atlas qu’il était d’un globe sans matière. Il ressemblait maintenant à ces cavaliers de plomb retirés de leur cheval. On ne pouvait s’empêcher de penser au cheval. Églantine y pensait, et surtout à Sebha, la préférée de Fontranges. Elle pensait à ces aubes, où déjà levée, car c’était l’heure où elle distribuait des graines pour les oiseaux dans la cour et le jardin, en variant les places pour que les chats ne les repèrent pas, elle voyait Fontranges, debout devant Sebha et amoureux d’elle, lui parler seulement de loin, sans la caresser, sans l’embrasser, comme une vraie amante. Sebha tendait en vain vers lui ses naseaux en velours qu’Églantine venait au retour embrasser en cachette, et levait toujours le pied droit, signe de grand bonheur.
--Vous dormez? demanda-t-elle.
Fontranges lui sut gré de cette parole, de cette délicatesse. Elle se forçait à parler, il le comprenait, pour que cette nuit ne restât pas un souvenir équivoque.
--Non, dit-il. Et toi?
--Dormons, reprit-elle.
Le vent secoua la maison.
--Quel temps! dit Fontranges.
Il allait ajouter que cette pluie arrivait à point pour les champs. Il pensa que cela ne signifiait rien ici; la pluie est-elle bonne pour la mer?
De la mer venait un grand hennissement.
--Vous souvenez-vous de ce mot arabe que vous disiez autrefois à Sebha, le soir, et qui signifiait bonne nuit?
Fontranges chercha dans les ruines de son vocabulaire arabe, bien délaissé depuis la mort de Jacques, trouva le mot «Bonjour», la phrase «Béni soit le soleil levant. Il ressemble au juste»,--pas le mot du sommeil. Mais la voix d’Églantine avait dissipé tout ce qu’il sentait d’obscur dans son esprit. Au fond, rien que de bien naturel dans cette nuit. Il vaudrait mieux évidemment n’en pas parler, c’était un geste d’une autre époque, une reconstitution, et si réussie, d’âmes, de cœurs. D’ailleurs le nombre était plus considérable qu’on ne le croyait des gens qui n’interpréteraient pas mal les paroles de Fontranges, s’il disait: «Le soir où Églantine et moi avons couché ensemble»; ou, «Quand Églantine à minuit juste me demanda si je dormais...»
Il s’interrompit dans sa divagation, car le mot arabe en lui arrivait. Malgré le fracas des flots nordiques, la fraîcheur de l’iode, à travers les couches d’ailleurs faciles à traverser des pensées de Fontranges sur l’humanité ou l’école de Saumur, frôlant le seul mot étranger que Fontranges connût, _gute Nacht_ (mot dont il était sûr, qui venait en droite ligne d’une électrice de Cologne alliée aux Fontranges), le mot arabe, d’une pression maintenant invincible, arrivait. D’habitude, Fontranges ne trouvait qu’au réveil les mots qu’il avait cherchés vainement la veille, mais le mot arabe qui veut dire bonne nuit, sachant que son devoir était d’arriver avant l’aube, un peu loin encore, arrivait. Dans le corps assoupi de Fontranges, la langue et la glotte se livraient à une série de petits balbutiements et appels arabes. Fontranges répétait au hasard les proverbes arabes où le mot aurait pu se trouver. Précédé des expressions: Tiens-toi debout pour cueillir les roses. Ne fais pas de grimaces aux aveugles, Fontranges sentait le mot le percer lentement. Encore un vers de Saad bousculé au passage, le dicton sur le trot du cheval semblable aux mouvements de la natation, et le mot était là, aussi éclatant sous l’oubli de Fontranges que les lettres saintes de Sainte-Sophie sous le plâtre des Turcs...
--_Ektab_, dit-il.
--Comment? murmura Églantine endormie.
--_Ektab_.
Il parlait toujours sans retourner la tête, aux guides d’un dur coursier...
Églantine en croupe céda au sommeil.
* * * * *
Vers le milieu de la nuit, elle se réveilla, et il lui sembla que Fontranges dormait. Il dormait en effet. Ce sommeil réputé qui avait fait réveiller son aïeul Jean, le jour de Marignan, dix minutes après François Ier, lui-même en retard, l’avait vaincu. C’était un sommeil sans beaucoup de rêves. L’aïeul Jean avait rêvé à Marignan que son cuissard était défait et qu’il ne pouvait l’agrafer. Bayard l’aidait sans succès. Fontranges rêvait que son lacet de brodequin cédait et que le garde-chasse se refusait à lui en donner un autre. C’était inconcevable de la part d’un garde qui était né dans le château, qui n’acceptait que de Fontranges le prénom de ses enfants et le nom de ses jeunes chiens. Fontranges, espérant que c’était à cause d’un entêtement soudain et non d’une hostilité, lui demandait, pour l’éprouver, les objets les plus divers, sa bretelle de fusil, ses vraies bretelles. L’autre refusait tout. Telles étaient actuellement les visions de Fontranges, mais, quel qu’il fût, Églantine sentait le corps de son voisin habité par le rêve. Elle rejeta doucement son drap. Avec cette souplesse qui lui permettait tout geste sans qu’une jointure parlât, sans qu’un muscle saillît, et lui laissait faire tout effort, toute cabriole avec un corps de repos, offrant toutes les quatre secondes, par sa tunique fendue sur le côté, ou cette bande déserte et inutile de nacre, ou des ombres que pour la première fois en ce bas monde pénétrait la lueur d’un phare, dans ce désordre qui rend sur les gravures en couleur Psyché habillée plus visible que l’amour tout nu, elle s’agenouilla sur le lit, et à travers les barreaux de nuit, elle regardait Fontranges. C’était la projection de Fontranges que le phare lui semblait envoyer maintenant toutes les quatre secondes aux marins perdus, aux bateaux en détresse. Il était couché sur le dos, les mains jointes et les coudes écartés, dans cette position recommandée à ceux qui vont traverser une foule dense, ou à ceux qui sont morts. C’étaient des coudes solides, ceux qui lui avaient permis de fendre sans les remarquer la cohue des vivants, des préjugés, des désirs, et qui lui ouvriraient bientôt celle des ombres sans foi, des ombres sans âme. Jamais Églantine ne l’avait vu aussi semblable à ce qu’elle le croyait, et en effet tout ce que Fontranges avait fait dans sa vie pouvait passer, aux yeux du sort, pour n’avoir eu que ce but: être surpris dormant au milieu de la nuit. Le soin avec lequel Fontranges avait appris à respirer par le nez et forcé autour de lui gardes-chasse et chambrières à l’imiter, leur expliquant sur Sebha qu’un cheval défaille si on lui bouche les naseaux, avait enfin sa récompense: il n’avait pas la bouche ouverte, il ne ronflait pas. La vigilance avec laquelle il avait écarté de lui les livres à caractères trop fins, les livres en général d’ailleurs, la lecture, portait aujourd’hui ses fruits: ses paupières étaient à peine gonflées, à peine bleues. L’exigence avec laquelle il choisissait son cosmétique était enfin justifiée: la raie que l’on portait dans la famille au milieu exact du crâne, en mémoire du Fontranges coupé de haut en bas à Azincourt, était restée parfaite, et enlevait tout désir, en effet, de couper un Fontranges en tranches horizontales. Visible enfin cette énorme broderie à ses armes sur la pochette du pyjama, qui semblait l’écusson d’une équipe de football ou de water-polo, équipe de nos rois dans laquelle Fontranges, au rôle infime d’arrière, avait toujours au dernier moment plaqué la veulerie, la tricherie. La bonté de Fontranges aussi était récompensée, il n’avait sur le visage que les rides que donne le sourire, et en cette minute, elles disparaissaient toutes, car il souriait: le garde-chasse, dans un pathétique retour de générosité, lui passait son paletot même, qu’il sentait lourd, par derrière, de gibier. Tel il était, tiré toutes les quatre secondes du néant dans sa perfection, et c’était du regard de Psyché qu’Églantine contemplait cet être sans ailes, sans joues roses, et sans nombril ceint de lauriers,--car il était perdu.
Il n’y avait plus à s’obstiner, à lutter contre lui, à le repousser, de ce domaine légendaire où il se réfugiait, dans un autre, dans le domaine de la folie peut-être; il était perdu. Celui qui gardait les serments non formulés, qui accomplissait les vœux non faits, qui respectait les époux inexistants, pour qui s’étaient assemblés, autour de cette fille libre et qui s’offrait, tous les obstacles invisibles et insurmontables, celui-là ne voulait pas d’elle, la rejetait! Au dehors le vent soufflait encore. Elle avait le cœur serré que donne l’atterrissage sur un rivage hostile, l’angoisse de ce retour de l’île où elle avait vécu tout l’été seule avec Fontranges. Il lui semblait que ce soir, en la ramenant à Paris par le train des paquebots, Fontranges allait la ramener à chacun des quatre millions de Parisiens. Elle sentait la lenteur volontaire de ses sens, de ses pensées, tout cet heureux avenir de paresse, le seul qu’elle convoitât, l’abandonner comme une honnêteté. Il lui semblait que, pour la première fois, elle allait avoir un contact avec les hommes, moisissure suprême de l’univers, dont la pensée de Fontranges l’avait jusque-là isolée. Il n’allait plus lui être possible de croire qu’il n’y avait qu’un seul homme. Le nombre des couleurs et des coupes de cheveux, des différences de chaussures de tous ces êtres auxquels elle allait avoir à se mêler demain l’accabla, elle pour qui la parure humaine s’était toujours réduite à la raie et au veston de Fontranges. Au lieu de cette taille immuable, calculée plus sûrement que le mètre platine sur le rayon du méridien terrestre, il allait y avoir des petits hommes, des moyens, des grands. Il allait la ramener aux bossus, aux hydropiques, aux chauves. Chaque sentiment aussi allait devenir un dédale. Les sens allaient avoir à se débrouiller dans ce terrible élément, comme les ouïes d’un poisson dans la mer. Déjà, chaque fois que l’ombre retombait sur la chambre et que Fontranges disparaissait, c’était un homme étranger qu’elle sentait étendu sur le lit et dormant, Melchior, Jacques, Alain. Une foule d’hommes qu’elle ne croyait même pas avoir remarqués s’étendirent ainsi côte à côte près d’elle, invisibles, séparés chacun l’un de l’autre par une série de Fontranges immobiles et éblouissants... Ainsi donc cette veille était la veille avant l’entrée dans le couvent terrible des humains. Elle frémit, mais elle sentit combien il était inutile et cruel de s’obstiner... Elle jeta un dernier regard sur ce corps, qui n’avait servi qu’à un usage bien habituel et banal, mais qui comportait tous les accessoires d’un corps de héros, sur la veine du cou légèrement gonflée qui se serait rompue en sonnant du cor, sur la main qu’il eût solennellement grillée plutôt que de commettre un parjure, s’étendit à nouveau, put s’endormir. Il était maintenant tourné vers elle. Tous deux avaient le bras autour de la tête, et ils semblaient supporter un pesant fardeau, comme d’ailleurs tous les humains debout ou couchés, assis ou à genoux, cariatides du vide...
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE: CINQ CENT SOIXANTE-QUATRE EXEMPLAIRES RÉIMPOSÉS IN QUARTO TEILLÈRE, DONT: QUATRE EXEMPLAIRES SUR VIEUX JAPON, NUMÉROTÉS VIEUX JAPON 1 à 4; SOIXANTE-SIX EXEMPLAIRES SUR MONTVAL DES PAPETERIES CANSON ET MONTGOLFIER, NUMÉROTÉS MONTVAL 1 à 60 ET I à VI; SOIXANTE-ET-ONZE EXEMPLAIRES SUR ANNAM DE RIVES, NUMÉROTÉS ANNAM 1 à 65 ET I à VI; CENT SOIXANTE-SIX EXEMPLAIRES SUR VÉLIN D’ARCHES, NUMÉROTÉS ARCHES 1 à 160 ET I à VI; DEUX CENT DIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER VÉLIN PUR FIL LAFUMA, NUMÉROTÉS VÉLIN PUR FIL 1 à 200 ET I à X; SEPT EXEMPLAIRES SUR RONSARD GRIS DES PAPETERIES LOUIS MULLER, NUMÉROTÉS RONSARD 1 à 5 ET I ET II; VINGT EXEMPLAIRES SUR PAPIER OR TURNER, NUMÉROTÉS OR TURNER 1 à 16 ET I à IV; TREIZE EXEMPLAIRES SUR PAPIER ÉGLANTINE, NUMÉROTÉS ÉGLANTINE 1 à 10 ET I à III; ET SEPT EXEMPLAIRES SUR JAPON IMPÉRIAL, TIRÉS SPÉCIALEMENT POUR LA LIBRAIRIE DES CHAMPS-ÉLYSÉES, NUMÉROTÉS JAPON 1 à 5 ET I ET II.
IL A ÉTÉ TIRÉ EN OUTRE, DANS LE FORMAT IN-SEIZE DOUBLE COURONNE, DEUX MILLE DEUX CENT CINQUANTE EXEMPLAIRES SUR ALFA SATINÉ FRANÇAIS, NUMÉROTÉS ALFA 1 à 2200 ET I à L, ET CONSTITUANT PROPREMENT ET AUTHENTIQUEMENT LA PREMIÈRE ÉDITION.
ACHEVÉ D’IMPRIMER LE 18 MAI 1927
PAR F. PAILLART, A ABBEVILLE (SOMME)