La grande salle de la maison Le Goanec est une vaste pièce orientée vers la mer qu’on entend bruire, dès que s’ouvre la porte ou la fenêtre qui l’avoisine. Des meubles s’y dressent, solides comme la race qu’ils servent: armoire de châtaignier massif, portant sur ses panneaux les initiales du ménage, taillées au couteau en plein bois; lit-clos à cintre sculpté, avec de courts rideaux à ramages; dressoir bien garni, horloge à longue gaîne historiée de fleurs peintes.
Ce soir, une petite lampe triste brûle sur la table, découpant au plafond des ombres bizarres; elle éclaire trois couverts dressés. Près de l’âtre qui flambe, Marie Le Goanec est assise à son rouet qui ronronne, et voici que le mouvement de la fileuse s’alanguit, et puis s’arrête; elle repousse le rouet d’un geste las. Elle consulte la pendule, et tout à coup se précipite à la porte: ces pas... serait-ce enfin Mona? Mais un voisin passe après un rapide bonsoir, et seul pénètre le vent qui fait monter, dans la cheminée, la flamme claire des fagots. Affolée, la mère se penche dans la nuit close:
--Mona?
Une voix lointaine répond:
--J’arrive, femme!
La Bretonne est soudain tranquillisée; la petite est avec le père, c’est sûr. Joyeuse, Marie verse la soupe dans la soupière, et la met sur la table. L’instant d’après, Le Goanec entre, et clôt la porte derrière lui.
--Failli temps! Bonsoir.
--Et la petite?
Le Goanec tend à la flamme ses mains engourdies; il se retourne, placide:
--Pas là? T’inquiète pas, elle rentrera toujours bien. A table!
Un instant, la mère sert en silence celui qui n’a jamais parlé qu’en maître à la maison; puis, impuissante à surmonter plus longtemps son angoisse:
--L’as-tu bien cherchée, au moins?
Haussant les épaules, le marin répond, en se versant une bolée de cidre:
--Tranquillise-toi donc! Elle est quelque part, sur la grève, qui attend Yann!
Il a un rire ironique; Marie proteste:
--Ne ris pas, Jérôme! Le malheur pourrait bien être sur la maison!
--Tu es folle!
--Ne vois-tu pas que ta fille se ronge à périr, de peur du mari que tu veux lui donner?
--Des mots! gronde le marin. Elle épousera Juhel, ou bien...
--Ou bien?
--Je la chasserai. Et ce n’est pas toi qui m’en empêcheras. Pour commencer...
Renversant d’un coup de botte son escabeau, il lève un poing massif. Sa femme lui fait face, et la dignité de son regard, qui reflète une âme droite et fortifiée par les principes élevés sur lesquels elle s’est toujours guidée, fait reculer l’homme courroucé. Dans le silence où tictaque l’horloge, Marie parle, et l’autorité de sa voix s’impose au pêcheur qui l’entend malgré soi:
--Écoute, mon homme; j’ai supporté toute ma vie tes deux passions, la mer et l’or; j’ai été faible, je t’ai cédé toujours; mais c’est fini; j’ai réfléchi, ces derniers temps, en voyant Mona pâlir comme une trépassée; je veux la protéger. Elle épousera Yann, il faudra bien que tu y consentes. Et je vas le lui dire en la ramenant.
Écrasé de stupeur, sentant vaguement poindre en lui l’aiguillon du remords, Le Goanec ne trouve rien à répondre. Sa femme s’enveloppe d’une cape; elle ouvre la porte, et se retournant sur le seuil, ombre noire où luit l’acier d’un regard résolu:
--Que Dieu te pardonne, mon pauvre homme, pour le mal que tu as fait à ta fille, et que tu voulais lui faire encore!
Elle referme la porte, qui bat avec un claquement sourd. Le Goanec, vaincu, s’écroule sur une chaise.