Entre l’école libre et l’hôpital, où des religieuses, robes noires et guimpes blanches, inclinent sans relâche leur dévouement vers ces deux grandes faiblesses humaines, l’enfance et la maladie, s’élève la cure de Port-Joinville, vaste bâtisse de l’autre siècle. Elle possède un large salon, où des meubles en velours rouge, alignés autour d’une carpette, tournent le dos à des photographies de sanctuaires célèbres, qu’escortent quelques gravures pieuses anciennes: c’est là que Mlle Clotilde, sœur du curé doyen, reçut peu de jours après M. et Mlle Hérieau, venant présenter leurs devoirs au pasteur du village.
La vieille demoiselle, volubile et affairée, sous la mantille de dentelle ombrageant ses cheveux gris, se mettait en frais d’amabilité, pour accueillir ses visiteurs:
--Mon frère va venir dans un instant, il termine la préparation d’un sermon; je l’ai prévenu, ajouta Mlle Clotilde, en confiant sa ronde petite personne aux bras amicaux d’un fauteuil.
--Son sermon de demain?
--Justement, mademoiselle; il est toujours en retard! Ces monstres d’hommes!... Je vous demande pardon, monsieur, une vieille habitude...
--Une habitude... peut-être; je proteste quant à son ancienneté, glissa le commandant amusé.
--Vous êtes tout à fait aimable, monsieur... et vous voici, je l’espère, pour longtemps parmi nous?
--Notre installation est définitive, mademoiselle.
--J’entre sur une bonne parole; bonjour, mon cher paroissien! Mes compliments, mon enfant.
L’abbé Dominique Jauvin avait pénétré dans le petit cercle. Carrure d’athlète, yeux de marin, âme d’apôtre, dès l’abord il inspirait la confiance autant que le respect; depuis trente années il se trouvait à la tête de ce fragment de chrétienté essaimé dans l’océan; moins conseilleur qu’ami, avant tout paternel, il obtenait parmi cette population maritime, saine mais rude, des résultats qui émerveillaient l’évêché de Luçon. Tout de suite, il dit à son visiteur les paroles qui étaient le mieux de nature à créer un mouvement de sympathie:
--Commandant Hérieau, n’est-ce pas?
--En effet, monsieur le curé; et je vous présente ma fille Yvonne, qui vient de terminer son éducation à la maison de la Légion d’honneur.
--Parfait... Au début de mon ministère à Port-Joinville, j’ai connu un capitaine au long-cours, d’ailleurs ne naviguant plus, qui portait ce nom.
--C’était mon père.
--Je le pensais: un digne homme, un grand chrétien! Il eut une admirable fin; sa femme, qui l’a suivi de près dans le repos du Seigneur, était la providence de nos œuvres.
--Je serais tout heureuse, monsieur le curé, intervint Yvonne avec chaleur, que vous permettiez à ma bonne volonté de continuer sous vos auspices l’effort de ma grand’mère!
Mlle Clotilde n’avait rien dit depuis longtemps; elle rompit avec éclat ce silence insolite:
--Que le Ciel vous bénisse pour cette bonne idée, ma jeune amie! Vous me serez du plus grand secours quant aux catéchismes et au patronage; car je suis positivement débordée.
--Les enfants sont nombreux?
--Oui, certes, grâce à Dieu. Et puis surtout, telle que vous me voyez, je suis, de mon métier, imprimeur.
--... Ah? fit Yvonne interloquée.
--Ma sœur, à elle toute seule, expliqua l’abbé Dominique, compose et tire notre petite _Croix_ locale, à laquelle nos pêcheurs sont fort attachés.
--Je vois qu’il y a du travail pour tout le monde, constata l’officier. Il est superflu de vous le dire, monsieur le curé, comptez sur moi si je puis vous être utile en quelque chose.
--Je serai ravi que vous conseilliez parfois nos jeunes gens. Le prestige de votre grade vous permettra d’acquérir sur eux une heureuse influence.
--Parfaitement; ayant maintenant plus de loisirs que je ne souhaiterais, j’ai aussi l’intention de bourlinguer un peu autour de l’île. Ah! que ce sera bon de me retrouver un bateau sous les pieds, fût-ce un canot de trois planches! Je suppose que je pourrai facilement me procurer une barque?
--Rien de plus simple, commandant; je parlerai de votre désir à quelques marins du port. Il vous faudrait aussi un matelot.
--J’avoue, monsieur le curé, que j’ai mis en vous mon espérance, pour l’équipage comme pour le cuirassé.
--Vous avez fort bien fait, commandant. Que diriez-vous de Jean Hennebin?
--Jean Hennebin?
L’abbé Dominique se prit à sourire; ainsi s’inscrivirent quelques rides, en forme de virgules, sur son visage, qui, au repos, ignorait cette légère atteinte de l’âge. Il expliqua:
--Le frère de Nanette, la bonne femme à qui vous aviez confié le soin d’aérer votre maison.
--Ah! oui, je me souviens maintenant; où donc avais-je l’esprit? L’idée est excellente, monsieur le curé: je serai content d’avoir ce gamin avec moi.
Les virgules s’épanouirent en parenthèses, agrémentées de plusieurs tirets: l’abbé riait de tout son cœur.
--Ce gamin, commandant, a bien passé la soixantaine!
Après un instant de réflexion, l’officier de marine acquiesça:
--C’est fichtre vrai! Au fond, rien n’est plus juste: pourquoi serais-je seul à vieillir? Et alors, monsieur le curé, vous pensez qu’Hennebin pourrait me donner un coup de main?
--A peu de frais il entretiendra votre barque et vous aidera à la manœuvre. Ayant pris ses invalides de bonne heure, à cause d’une hernie qui a résisté à toutes les incantations des sorciers de l’île, il ne demandera pas mieux que de passer de temps à autre une journée à la mer.
--Si cela peut se faire, j’en serai contente pour mon père.
--Soyez assurée que ce projet ne souffrira pas de difficultés, mademoiselle. Si vous saviez avec quelle force l’amour de la Magicienne possède nos marins, lorsqu’une fois ils lui ont voué leur cœur! Si vous saviez quel attrait irrésistible, quelle vie formidable et tentatrice, ils reconnaissent, instinctivement d’ailleurs, à cette immensité mouvante, qui est, au vrai, la plus belle création de Dieu!
L’abbé Dominique s’était animé; ce n’était plus le prêtre qui parlait: c’était le fils, le petit-fils, le descendant de toute une race de marins, en qui des hérédités chères s’élevaient à l’évocation de l’Océan qui avait tué tant de ses ancêtres, qui les avait fait vivre tous, et qui aurait à coup sûr pris son existence à lui-même, si l’appel divin ne l’avait prosterné aux pieds des autels. Et le commandant Hérieau, écoutant le curé de Port-Joinville, se réjouissait de trouver en lui un ami avec lequel il sympathiserait de façon aussi sûre que profonde--tout comme Yvonne avec Mlle Clotilde dont la pesante rotondité se trémoussait d’aise, tandis que la bonne demoiselle dénombrait à la jeune fille les précieux services que celle-ci pourrait lui rendre.
* * * * *
Quelques jours plus tard, l’abbé Jauvin descendait paisiblement la rue de l’Argenterie en lisant son bréviaire, lorsque des plaintes et des appels issus d’une impasse le firent tressaillir:
--Encore ce malheureux Ravignier qui bat Michelle! Il tuera cette enfant, c’est certain, si on ne la lui enlève.
Le prêtre hâta le pas et pénétra dans un humble logis, plus humble que ses voisins, car on ne saurait tout ensemble enrichir les cabarets du port, et donner à sa ménagère de quoi tenir convenablement les mioches et la maison. Dans une pauvre salle, où des chaises dépaillées entouraient une table fendue d’un coup de poing un jour d’ivresse, le pêcheur Ravignier, mâchonnant entre ses lèvres crispées des imprécations indistinctes, frappait avec une régularité obstinée et brutale sa fille Michelle. Depuis douze ans, il lui reprochait une luxation congénitale de la hanche, la rendant impropre aux besognes élémentaires, par exemple à quérir l’eau, ainsi que font les Islaises, les épaules courbées sous un joug aux extrémités duquel brimbalent les lourds seaux débordants. Jetée à terre du bout d’un sabot péremptoire, la mère, amaigrie et chétive, pleurait tout bas dans un coin, à sanglots douloureux, le front appuyé sur le bord d’un berceau où son dernier-né, face rouge couronnée d’un duvet déjà dru, dormait avec l’insouciance robuste des nourrissons bien portants.
L’abbé Dominique, marchant droit à la brute, d’une poigne solide retint en l’air le poing velu, que Ravignier allait abattre, avec une impassibilité de forgeron maritime martelant un rivet, sur la fillette craintive et tremblante, qu’il retenait captive de l’autre main.
--Holà! Ravignier, es-tu fou?
L’homme, dans un grognement, essaya de dégager son bras. N’y parvenant point, il leva sur l’arrivant, avec une sorte de respect engendré par l’impuissance où il se trouvait réduit, un regard terne où flamba pourtant une vague lueur, quand il reconnut le curé.
--A veut point en fiche une secousse, hoqueta-t-il en manière d’excuse. Alors, je la corrige, c’est mon droit. Je suis-t-un père juste.
--Tu es un sauvage. Laisse-la. Relève-toi, Michelle, ma petite, ajouta-t-il en se tournant vers la fillette.
Essuyant son visage baigné de larmes, celle-ci se redressa; ses pauvres yeux de chien battu se posèrent, rayonnant d’une gratitude effarée, sur le secours que Dieu lui envoyait. Tandis que la Ravignier, debout, rajustait sa fanchon bousculée, l’abbé Dominique reprenait, sur le ton d’autorité sans rudesse qui accomplissait des miracles en semblables occasions:
--Tu as ton compte, Paul-Émile. Va te coucher.
--Monsieur le curé! bégaya le matelot, dégrisé par l’imprévu de la visite, et dont une confusion larmoyante commençait de faire clignoter les paupières éraillées.
--Allons, on sait ce que tu vas dire. Prie le bon Dieu de t’éclairer sur l’indignité de ta conduite, si tu es en état de réfléchir.
Heurtant les meubles au passage, mais le bonnet congrûment à la main et le front baissé, l’ivrogne louvoya vers son lit. Avant de s’éloigner, l’abbé Jauvin dit à la ménagère:
--Demain, après-midi, ma bonne, amenez-moi Michelle à la cure. Nous verrons ensemble le moyen de la soustraire à cet enfer; j’ai une idée...
--Oh! monsieur le curé, comment vous remercier? Je sens que vous allez sauver ma petiote!
--J’espère que Dieu le permettra. A demain.
... L’idée de l’abbé Dominique était fort simple, et peu de mots suffirent pour l’exposer, lorsque, vingt-quatre heures après, M. Hérieau reçut le curé et les deux Islaises dans le salon qui commençait de prendre un tout autre air, depuis qu’Yvonne dépensait, pour l’ordonner selon son goût, les trésors de la plus active ingéniosité.
--Commandant, voici un sauvetage à accomplir.
--Je suis prêt à faire parer la baleinière, mon cher curé; de quoi s’agit-il?
--Cette petite Michelle, que je vous amène, a le malheur d’être fréquemment en butte aux brutalités de son père, qui a de regrettables habitudes d’intempérance. Pourtant elle est douce, intelligente et courageuse; n’est-il pas vrai, madame Ravignier?
--Oh! ça, on peut le dire, monsieur le curé: travailleuse et tout, qu’elle est. Seulement cet homme est hors de lui, vu qu’elle cloche de naissance.
--Pauvre petite! murmura la jolie demoiselle, en posant sur l’enfant un regard si doux que Michelle songea à la Vierge bleu et or, souriant dans son paroissien de première communion.
L’abbé Dominique poursuivait:
--Vous aurez besoin certainement, mademoiselle, qu’une petite bonne vous aide aux travaux de votre maison; voulez-vous accueillir l’oiselle éclopée pour qui le nid s’est fait inhospitalier?
Qu’il parlait bien, monsieur le curé! s’émerveillait Michelle; on ne comprenait guère, sans doute, mais on sentait que c’était beau. Voilà cependant que ce monsieur à la barbe carrée, comme le saint Joseph de la crèche, n’avait pas l’air disposé à se mettre d’accord:
--Ce serait bien volontiers, monsieur le curé; mais... si le père ne veut pas nous la confier?
--Il n’est pas un mauvais homme, dans le fond; un peu rude et soiffard, malheureusement, comme nombre de nos pêcheurs, qui, ne buvant pas de vin à la mer, sont, à terre, tout de suite perdus pour deux verres de paillé. Quand on lui dira que sa fille, heureuse chez de bons maîtres, ne lui coûtera plus rien, il n’en demandera pas davantage.
Ainsi fut négociée l’entrée de Michelle Ravignier au service de la demoiselle qui avait des yeux si doux, si doux, qu’on sentait, sous leur regard, couler en soi une caresse comparable à ces fouasses exquises dont maman parfois confectionnait pour ses enfants la pâte légère et parfumée, du temps que le père ne se grisait pas tous les jours.