L’on est assez convaincu depuis longtemps de l’utilité des _voyages_ ; et sans fatiguer inutilement ici mes lecteurs par l’ennuyeuse énumération des différents avantages, qu’on en a continuellement tirés, depuis la découverte du Nouveau _Monde_, je me contente de les renvoyer à l’expérience, et à cette prodigieuse quantité de relations qu’on en a régulièrement publiées, depuis plus de deux siècles.
On les reçoit toujours avec plaisir. Elles n’ont point encore rebuté par leur grand nombre ; et si la quantité pouvait former un préjugé légitime du mérite et de la bonté d’une certaine sorte d’ouvrage, il n’y aurait point assurément de meilleure lecture que celle des relations. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’il n’y en a point qui soit plus généralement du goût du public. On en est assez convaincu par l’empressement extraordinaire avec lequel il a toujours reçu toutes les _relations_ qu’on lui a présentées, quoique parmi elles il s’en soit trouvé un grand nombre qui n’étaient nullement dignes de son attention ; tant par les faussetés dont on les avait remplies à plaisir, que par le peu d’exactitude avec lequel elles étaient faites.
Il me siérait mal de représenter ici quels sont les avantages des miennes, par dessus les autres. J’en laisse le jugement aux lecteurs judicieux, auxquels un étalage trop affecté de mes soins et de mes précautions pourraient peut-être causer de la défiance. Il me suffit de les avertir, que les principaux caractères de mes _relations_ sont l’exactitude et la sincérité ; ayant cru qu’il était plus conforme à la raison et à l’équité de rapporter simplement et naturellement les choses, telles qu’elles étaient, que d’en imposer impudemment à la bonne foi du lecteur, en lui faisant des descriptions agréables, mais chimériques, de choses qui n’auraient jamais existé que dans mon imagination, et dans mes livres.
Je ne préviendrai point non plus mes lecteurs sur la simplicité de mon style. On ne doit point attendre un langage extrêmement recherché d’un homme qui a passé : presque toute sa vie dans les pays étrangers. C’est assez, ce me semble, que je ne me sois servi que d’expressions assez naturelles _et_ assez intelligibles ; et c’est à quoi je me suis particulièrement attaché.
L’extrême passion que j’ai toujours eu pour les _voyages_, m’en a fait entreprendre _deux_ aux Indes Orientales.
Je partis de _Paris_ pour le premier en 1664. et je n’y retournai qu’en 1670. ayant resté environ six années entières dans l’Orient mais la plupart du temps en _Perse_, où mes affaires m’attachaient plus particulièrement. J’avais rapporté de ce _voyage_ autant ou plus de mémoires qu’aucun des autres voyageurs, qui m’avaient précédé dans cette route, et je savais plus de _persan_ que tous ceux qui jusqu’alors avaient fait quelque description de ce grand royaume. Néanmoins, ne me croyant pas encore assez instruit pour en faire imprimer des _relations_ suffisamment circonstanciées, je me contentai de publier simplement un recueil de divers événements, dont j’avais été spectateur, auquel je donnai le titre de Couronnement de Soliman III.
Roi de Perse. Cette pièce détachée du corps de mes _Mémoires_ fut imprimée à Paris, chez Claude Barbin, en 1671. in 12. Il n’y a point eu d’autre _Relation_ de mon premier Voyage.
Je commençai le _second_ en 1671. et ne l’achevai qu’en 1677. La forte envie que j’avais de bien connaître la _Perse_, et d’en donner des _relations_ exactes et fidèles, me fit employer tout ce temps à étudier, le plus assidûment qu’il me fut possible, la langue du pays ; à connaître avec exactitude les _mœurs_ et les coutumes de ses peuples ; à fréquenter et suivre régulièrement la cour ; à y converser avec les grands, et avec les savants ; et enfin à y examiner soigneusement tout ce qui pouvait mériter la curiosité de notre Europe, par rapport à un grand et vaste pays que nous pouvons appeler _un autre monde_, soit par la distance des lieux, soit par la diversité des mœurs et des manières. En un mot, je pris tant de soin et tant de peine à m’instruire de ce qui regarde la _Perse_, que je puis dire sans exagération, que je connais par exemple, Ispa_ban_, mieux que _Londres_, quoique j’y sois établi depuis plus de vingt-six ans ; que je parle le _persan_ avec autant de facilité que _l’anglais_, et presque aussi aisément que le _français_ ; que j’ai vu presque tout ce grand empire, l’ayant entièrement traversé dans sa longueur et dans sa largeur, et ayant parcouru ses mers Caspienne et Océane d’un bout à l’autre, et ses frontières en _Arménie_, en Ibérie, en _Médie_, en _Arabie_, et vers le fleuve _Indus_ ; et qu’à l’égard du peu d’endroits où je n’ai point été moi-même, je m’en suis tellement informé, que je croirais, par manière de dire, m’y reconnaître, si j’y étais soudainement transporté. C’est ainsi que j’ai ramassé les matériaux, dont sont composées les _relations_ de mon _second voyage_ ; et voici quel est l’ordre que je leur ai donné.
Elles sont divisées en X. Volumes
Le I. Volume contient une espèce de _Journal_ de ce qui m’est arrivé, _et_ de ce que j’ai rencontré de plus remarquable dans mon _Voyage_ depuis Paris jusqu’en Mingrélie. Le II. continue ce _Journal_ de Mingrélie à Tauris.
Le III le continue de _Tauris_ à Ispahan.
Ces trois premiers volumes contiennent la _relation_ entière de mon voyage de Paris à Ispahan. Cette relation, qui commence au mois d’août 1671. et finit avec l’année 1673. avait déjà vu le jour. Je la fis imprimer à Londres, chez Moses _Pitt_, en 1686. _in_ folio, sous ce titre : Journal du voyage du chevalier Chardin en Perse, et aux Indes orientales, par la mer Noire et par la Colchide. On la réimprima d’abord à _Amsterdam_ en deux différents endroits, savoir _chez_ Abraham _Wolfgang_ en 1. Un volume. in 12. et chez Jean Wolters et Isbrand Haring, aussi en un volume in 12. On la réimprima encore l’année suivante à Lyon, chez Thomas Amaulry en 2. Vol. in 12. mais avec quelques changements. Le plus considérable est qu’on en chargea toutes les marges d’arguments, dans lesquels on me fait parler assez souvent tout autrement que je ne devais naturellement le faire, et où l’on me fait quelquefois contrarier ce que j’avais rapporté dans le corps de l’ouvrage. Enfin la voici pour la cinquième fois, mais retouchée en tant d’endroits, et si considérablement augmentée, qu’on peut en quelque façon la regarder comme un nouvel ouvrage, Je n’en donnerai point d’autre preuve que la _Relation de la religion des Mingréliens_l, du père Dom _Joseph Marie Zampi_l, préfet des _théatins_ missionnaires en _Mingrélie_, que je donne ici * tout au long, au lieu que je n’en rapportais que quelques extraits dans ma première édition. Ces différentes augmentations ne sont pas moins dignes de la curiosité du public, que ce que je lui avais déjà donné ; et si mon ouvrage a mérité le jugement avantageux qu’en porta l’illustre Monsieur. _Bayle_, dans ses mois de septembre et d’octobre de l’année 1686. des Nouvelles de la république des _lettres_, lorsque je le mis au jour, j’ose croire qu’on le recevra maintenant avec d’autant plus d’agrément et de satisfaction, que je le donne ici dans un beaucoup meilleur état. On ne sera peut-être pas fâché de savoir que cette première partie a été traduite en _anglais, en flamand,_ et en _allemand_.
p. 152. du Tome I.
La Traduction
Le IV. Volume contient une Description Générale de l’Empire de _Perse_, de son Gouvernement, de ses Forces, de ses Lois, et des Mœurs et des Coutumes de ses habitants.
Le V. contient une Description des Arts et des Sciences des _Persans_, de leur Industrie et de leur Habileté, tant dans la Mécanique, que pour tout ce qui regarde la vie civile.
Le VI. contient la Description de leur Gouvernement Politique, Militaire, et Civil.
Le VII. contient la Description de la Religion qu’ils professent, tirée tant de leur Culte public, que de leurs Livres les plus authenti ques, dont on donne des Extraits fidèles.
Le VIII. contient une Description particulière de la Ville _d’Ispahan_, capitale de l’Empire de _Perse_, enrichie de seize Planches, ou Tailles douces, des plus beaux Édifices et autres Monuments de cette grande Ville, dessinés sur les lieux par le Sr. Grelot.
Le IX. contient la _relation_ d’un _voyage_ particulier, que je fis en 1674. _d’Ispahan_ à Bandar — Abassi, port célèbre des _Persans_, dans le voisinage d’Ormus. On trouvera dans ce volume, entre les autres curiosités, les magnifiques ruines de _Persépolis_, cette ville si fameuse des anciens _Perses_, gravées en vingt-deux planches _et_ décrites fort exactement, avec des remarques pour faire mieux entendre ces admirables masures, qui _sont_ un des plus beaux restes de l’Antiquité. Et le dixième. enfin, contient le second _voyage_, que je fis en 1674. _d’Ispahan à Bandar-Abassi_, et diverses particularités de la cour de Perse, dont je n’avais point encore eu lieu de parler.
Tel est le plan de mes _relations_, et c’est pour la première fois que j’en publie les sept derniers volumes. Délivré désormais du soin de les faire imprimer, je vais m’appliquer incessamment à la publication de ma _Géographie_ persane, de mon Abrégé de l’histoire de Perse, tiré des auteurs persans, et de mes _Notes_ sur divers endroits de l’Écriture sainte. Ces Notes, dont la pensée me vint dans l’esprit dès mon premier _voyage_ en _Orient_, et que j’appelai dès lors mon ouvrage favori, par le plaisir avec lequel j’y travaillais, et par l’utilité que j’espérais que la religion en pourrait tirer ; ces _Notes_, dis-je, sont des manières de découvertes sur un fort grand nombre de passages, dont l’intelligence dépend particulièrement de la connaissance des _mœurs_ mœurs et des coutumes des _Orientaux_ : Car on sait que _l’Orient_ est comme la scène de tous les faits historiques de la _Bible_. La langue de ce livre divin, surtout de l’Ancien Testament, étant _orientale_, elle est aussi très-souvent toute hyperbolique, toute figurée dans les discours les plus communs, et pleine aussi de toutes sortes de figures dans les pièces écrites en vers, et dans les prophéties ; d’où il suit naturellement qu’on ne saurait bien entendre les Écrits sacrés, sans connaître les choses d’où ces figures sont prises, telles que sont les propriétés naturelles et les mœurs particulières d’un pays. Je remarquai cela d’abord, à mon premier voyage. Je m’apercevais de jour en jour que je trouvais en divers passages des Livres _saints_ plus de justesse et plus de beauté qu’auparavant, parce que j’avais devant les yeux les choses naturelles, ou morales, auxquelles ces passages faisaient allusion. J’observais d’ailleurs, en lisant les différentes traductions que la plupart des peuples du monde ont faites de la Bible, que chacun, pour rendre l’original plus intelligible, employait des expressions qui accommodaient les choses aux lieux où il se trouvait ; ce qui altérait d’ordinaire le sens, et le rendait souvent plus obscur, et quelquefois même absurde. Enfin, en consultant les commentateurs sur ces sortes de passages, j’y découvrais de grandes méprises, et je m’apercevais, qu’en mille endroits, ils devinaient, ou marchaient à tâtons. Ce fut là ce qui me fit former le dessein de faire des _Notes_ sur ces endroits de _l’Écriture_, me persuadant qu’elles pourraient être également agréables et utiles. Des personnes doctes, à qui je communiquai mon projet, m’encouragèrent beaucoup par leur approbation. Elles me pressèrent même beaucoup plus de l’exécuter promptement, lorsque je leur eus fait entendre qu’il n’en est pas de _l’Asie_ comme de notre _Europe_, où l’on change plus ou moins ce qu’on appelle les _modes_, soit pour les habits, soit pour les bâtiments, soit pour toute autre chose. En Orient, il n’en est pas ainsi. L’on y est constant presqu’en tout et partout. Les habits y sont coupés et _façonnés_ encore aujourd’hui, comme ils étaient il y a plusieurs siècles ; ce qui fait croire, qu’en cette partie du monde, les formes extérieures des choses, les mœurs, les habitudes, les manières même de parler, étaient à peu près les mêmes il y a deux mille ans qu’elles y paraissent encore aujourd’hui, à la réserve peut-être de ce que les révolutions de religion y peuvent avoir apporté de changement, ce qui n’est pas fort considérable.
Mais sans arrêter ici plus longtemps le lecteurs sur ce sujet, il en trouvera diverses preuves dans mes relations, dont il est temps de lui laisser commencer la lecture.
VOYAGE DE MONSIEUR LE CHEVALIER CHARDIN DE PARIS A ISPAHAN.
Je partis de Paris, pour retourner aux Indes, le 17. Août 1671. quinze mois justement après en être revenu. J’entrepris pour la seconde fois ce grand voyage, tant pour étendre mes connaissances sur les langues, sur les mœurs, sur les religions, sur les arts, sur le commerce, et sur l’histoire des Orientaux, que pour travailler à l’établissement de ma fortune.
Le feu Roi de Perse m’avait fait son Marchand par des Lettres patentes l’an 1666. et m’avait chargé de faire faire plusieurs bijoux de prix, dont Sa Majesté avait de sa propre main dessiné les modèles. Madame _Lescot_, Négociante fameuse par son esprit, et par la hardiesse de ses entreprises, encore plus que par les grands biens qu’elle avait amassés m’excitait, de concert avec feu mon Père, à exécuter ma Commission : et m’offrirent tous deux d’être de moitié avec moi. Monsieur Raisin, Lyonnais, fort honnête homme, et mon associé au précédent Voyage, s’engagea de nouveau dans ce commerce. Quatorze mois durant nous fîmes chercher dans les plus riches pays de l’Europe, de grandes pierres de couleur, de grosses perles, et le plus beau corail travaillé. Nous fîmes faire de riches ouvrages d’orfèvrerie, des montres et des horloges curieuses ; et parce que notre fonds n’était pas encore employé, nous fîmes passer en Italie douze mille _Du_cats d’or. Mon Associé se rendit à Livourne avant moi par la voie de Gênes ; je m’y rendis à la fin d’Octobre par Milan, Venise, et Florence.
Le 10. Novembre nous nous embarquâmes sur un vaisseau d’un convoi hollandais qui allait à Smyrne. Ce convoi était composé de six vaisseaux marchands et de deux vaisseaux de guerre. Sa charge montait à trois millions de livres ou environ, non compris les effets que les passagers, les mariniers, et les capitaines même cachent et ne déclarent point, pour n’être pas obligés d’en payer les droits de fret, de douane, et de consulat. Nous touchâmes Messine, Zante, et plusieurs autres îles de l’archipel. Nous eûmes à celle de Micone un différend considérable avec un corsaire livournais, pour un de ses gens qui s’était sauvé à notre bord en nageant un mille. Il le fallut rendre. Le corsaire nous envoya dire qu’il venait nous combattre, si nous ne lui rendions son matelot. Nous ne trouvâmes pas que la chose en valût la peine.
Il y a d’ordinaire quarante vaisseaux de corsaires chrétiens dans l’archipel, tant de Majorque, que de Villefranche, de Livourne, et de Malte. Ces vaisseaux sont petits la plupart, et assez mal avictuaillés ; mais équipés de gens que la misère, et une longue habitude de faire du mal, ont rendu déterminés, et cruels. Il n’y a point de maux imaginables qu’ils ne fassent aux habitants des îles de cette mer, où ils peuvent aborder ; quoique ces habitants soient tous chrétiens, et que plusieurs reconnaissent le pape.
Je ne saurais oublier la réponse, qu’un de ces corsaires, nommé le chevalier de _Témericourt_, fit en ce temps-là au marquis de Pruilly, frère du maréchal d’Humières, qui montait un vaisseau de roi nommé Le Diamant. S’étant rencontrés à l’île de _Millo_, le marquis invita le chevalier, et la conversation s’étant tournée sur ceux qui font le cours, il lui dit, comme me racontèrent peu de temps après des gentilshommes qui étaient présents, _Chevalier, les viols, les meurtres, les sacrilèges que tu commets journellement, tes blasphèmes ; en un mot, tes actions impies et barbares, ne te font-elles point craindre ? Peux-tu espérer d’aller en paradis ? Ne crois-tu pas qu’il y ait un enfer ? Moi_, répondit le chevalier, _point du tout ; Je suis luthérien, je ne crois rien de tout cela_ : Voilà l’esprit des corsaires, et voici une autre particularité qui les regarde.
Pendant que nous attendions le vent au port de _Micone_, il arriva deux grands vaisseaux de guerre vénitiens. Ils y entrèrent de nuit. L’amiral en jetant l’ancre, tira des fusées du haut de son grand mât. Cela s’appelle faire la _roquette_, du mot italien _rocquetta_ qui signifie fusée ; c’était pour avertir les corsaires chrétiens, qui pouvaient être au port, de se retirer avant le jour. Il y en avait alors deux. Ils firent voile le lendemain matin, et allèrent donner fond derrière un cap, à une lieue de là seulement. L’amiral était un noble Vénitien, chef d’escadre. J’allai lui faire visite, et lui ayant demandé la raison de ces fusées, il me dit, qu’il avait ordre d’en user ainsi, parce que la République s’étant engagée au Grand Seigneur dans le traité de Candie, de chasser de l’archipel les corsaires chrétiens, et d’en prendre autant qu’il se pourrait ; mais qu’ayant d’ailleurs reçu plusieurs services de ces corsaires, durant la dernière guerre qu’elle a eu contre le Turc, elle usait de ce ménagement, afin de satisfaire la _Porte_, sans agir pourtant contre les corsaires. Que dans cette vue les bâtiments maritimes de la République avaient ordre de se faire toujours connaître dans l’archipel, afin que les corsaires chrétiens s’éloignassent d’eux, ou ne les approchassent pas de si près, qu’on ne pût faire semblant de ne les pas voir. De jour, ajouta-t-il, nous nous faisons assez connaître par nos pavillons, mais de nuit, lorsque nous entrons dans un port, nous faisons tirer des fusées, et envoyons même quelquefois des officiers à terre pour savoir s’il y a des corsaires chrétiens au port, et les faire avertir de se retirer.
J’arrivai à _Smyrne_ le 7. Février 1672, après trois mois de navigation. Nous essuyâmes en cette longue traversée un rude froid, et de fortes tempêtes. Nous manquâmes de vivres, et nous ne pouvions faire ce voyage avec plus de risque, et plus de souffrances.
Je ne m’arrêterai point à faire la description. de _Smyrne_, n’y ayant rien observé, non plus que dans tout l’archipel, qui ne se trouve dans les relations de _Spon_, et d’autres voyageurs savants, et exacts, qui y ont été depuis moi. Je me renfermerai à en rapporter quelques points de commerce, et d’histoire, dont ils n’ont point parlé.
— Je commence par celui des Anglais comme le plus considérable. Il est conduit par une Compagnie royale, établie à Londres, laquelle se gouverne d’une manière très prudente, et qui ne saurait manquer de réussir. Il y a près de cent ans qu’elle subsiste, ayant été établie vers le milieu du règne d’Élisabeth règne fameux pour avoir entre autres choses produit diverses compagnies de commerce, et particulièrement celles de Hambourg, de Russie, de Groenland, des Indes orientales, et de Turquie, qui toutes durent encore. Le commerce était alors en son enfance, et rien ne marque mieux l’ignorance de ce temps-là, à l’égard des pays un peu éloignés, que l’association que faisaient ces marchands ; car ils se mettaient plusieurs ensemble, pour s’entre-conduire et pour s’entraider. Cette compagnie qui regarde le négoce du Levant, est d’une espèce particulière. Ce n’est point une société, où chacun fournisse une somme qui s’unisse en masse. C’est un corps qui n’a rien de commun, que l’octroi et le privilège de négocier en Levant. Il se donne le nom de compagnie réglée. Il n’y entre que des marchands de race, ou des gens qui en ont fait l’apprentissage. On donne pour être reçu en ce corps environ 120. écus, si l’on est moins âgé de 25. ans, et le double, si on l’est plus. La compagnie ne commet à personne son pouvoir, ni la direction entière de ses affaires. Elle se gouverne par elle-même, à la pluralité des voix. Celui qui fait assez de négoce pour porter huit écus d’imposition par an, a sa voix aussi forte que celui qui en fait pour cent mille. Cette assemblée ainsi démocratique, envoie les vaisseaux, lève les taxes sur les marchandises, présente l’ambassadeur que le roi envoie à la _Porte_, élit les deux consuls de la nation à Smyrne, et à Alep, et empêche l’envoi des marchandises qu’elle ne juge pas propres en Levant. Elle est présentement composée d’environ trois cents marchands, et elle élève en Turquie beaucoup de jeunesse de bonne maison, qui apprend le commerce sur le lieu. Ce commerce monte à six ou sept cent mille livres sterling par an, et consiste en étoffes de laine travaillées en Angleterre, et en argent, qu’on charge tant en Angleterre, qu’en Espagne, en France, et en Italie ; en échange de quoi on rapporte des laines, et des cotons filés, des galles, de la soie crue et ouvrée, et quelques autres denrées de moindre valeur. La compagnie ayant reconnu, que l’envie que l’intérêt fait naître d’ordinaire entre les gens de même profession, était capable de les ruiner, qu’elle leur faisait hausser, ou baisser le prix des marchandises, pour courir sur le marché l’un de l’autre, qu’elle met en querelle les marchands avec les consuls, les consuls avec l’ambassadeur, et qu’elle fait faire mal-à-propos de certaines épargnes qui attirent des avanies, et de rudes vexations : La compagnie, dis-je, ayant reconnu ces maux, y a fort sagement remédié ; car le drap d’Angleterre, dont les Anglais portent en Turquie environ vingt-mille pièces par an, et la plupart des autres marchandises, leur sont envoyées avec un tarif du prix auquel ils les doivent vendre. On leur en envoie un autre, pour celles qu’on leur ordonne d’acheter, et ainsi il n’arrive point que les marchands se causent aucun dommage, dans la vue de leur profit particulier.
Pour éviter les autres désordres, la compagnie donne pension à l’ambassadeur anglais qui réside à la _Porte_, aux consuls, et à leurs principaux officiers, comme sont le ministre, le chancelier, le secrétaire, les interprètes, les janissaires, et autres. Ces officiers ne peuvent lever aucune somme sur les marchands, ni pour raison de droits, ni sous prétexte de présents, ou de dépenses extraordinaires. Quand il en faut faire, ils avertissent les députés de la nation qui sont deux marchands constitués pour agir au nom des autres. Ces députés examinent et résolvent avec l’ambassadeur, ou le consul, ce qu’il faut donner, les voyages qu’il faut faire à la Porte, et ce qu’il y a à traiter. Ce n’est pas que l’ambassadeur ou le consul, ne puissent agir seuls ; mais ils en usent ainsi pour leur décharge, et même dans les affaires, ou importantes, ou extraordinaires, ils assemblent toute la nation. Aussitôt que la résolution est prise, les députés avertissent le trésorier de fournir ce qui est nécessaire, soit argent, soit nippes, ou curiosités. Ce trésorier est établi par la compagnie même ; il fournit pour tout cela, satisfait ponctuellement à tous les frais, payant aussi exactement les gages de chaque officier. Ainsi, l’ambassadeur, et les consuls, n’ont uniquement qu’à veiller à la sûreté de la nation anglaise, et au bien de son commerce, sans être distraits par leurs propres intérêts. Il y a beaucoup d’autres beaux règlements dans cette compagnie pour la manutention de son trafic en Levant ; aussi se fait-il avec un honneur et un profit tout autre que celui des nations voisines. Cette compagnie a ici plus de vingt maisons : et ceux qui en sont entretiennent tous des chevaux de prix. On sait que ceux de la Natolie, dont Smyrne est une des plus fameuses villes, sont des plus beaux du monde.
Les Hollandais font aussi beaucoup d’affaires à Smyrne, et même plus qu’aucune autre nation de l’Europe ; mais ils en font peu ailleurs, et tout leur commerce dans les autres villes du Levant ne va pas loin. Leur principal profit est à voiturer en Europe les Arméniens, et leurs marchandises, et à les ramener. Ils gagnent aussi beaucoup sur leur argent, dont la Turquie est toute pleine. Cet argent est de bas aloi, et de plus notablement mêlé de pièces fausses. Il consiste en écus, demi-écus, testons, et pièces de quinze sols. Les écus et les demi-écus sont la plupart au coin de Hollande. Les Turcs les appellent aslani, comme qui dirait des lions, à cause que de chaque côté il y a un lion marqué dessus. Les Arabes par sottise, ou autrement, ont pris le lion pour un chien, et ont nommé ces pièces _abou-Kelb_, comme qui dirait des chiens. Les quarts sont presque tous faux, et les meilleurs n’ont que moitié de fin. Cependant les Turcs ont si peu de discernement et de connaissance, qu’ils estiment davantage cette monnaie que celle d’Espagne. Ils appellent les écus d’Espagne _marsillies_, parce que les Marseillais ont été les premiers qui en ont porté de grandes sommes en Turquie.
Les États entretiennent un résident à la Porte, auquel ils donnent quatre mille écus d’appointements. Ce résident a de plus la moitié du revenu des consulats hollandais de Levant, qui quelquefois monte à beaucoup, y ayant eu un consul anglais à Smyrne qui tira en un an cinquante mille écus de droits. Lorsque j’y arrivai, le consul avait de grands différends avec les marchands ; il les accusait de le tromper ; il en prenait leurs livres à témoin ; il voulait qu’ils fussent vus, et les marchands n’y voulaient entendre en aucune manière. Le résident n’ayant osé juger ce différend, les parties s’en remirent aux États. Cependant de peur que la venue du convoi ne fît de nouvelles affaires, les marchands et le consul s’accordèrent de ses droits de consulat à dix mille cinq cents écus, pour tout ce que le convoi avait apporté, et pour tout ce qu’il emporterait.
Les Français sont en grand nombre à Smyrne, et dans tout le Levant. On en trouve en tous les ports de Turquie qui sont sur la mer Méditerranée, et non seulement des marchands, mais de toute sorte de professions. Il y a peu d’arts mécaniques dont l’on ne trouve quelque ouvrier parmi eux et il n’y manque pas surtout de teneurs d’auberge et de cabaretiers. Ils sont presque tous Provençaux ; mais le négoce qu’ils y font est si peu de chose, qu’un marchand seul en chaque lieu pourrait faire toutes leurs affaires. À Smyrne, par exemple, ils sont plus de cent marchands, et cependant la vérité est, qu’il y a eu des années qu’il ne venait pas de France quatre cent mille livres d’effets pour eux tous. Plusieurs d’entre eux n’ont pas cinq cents écus de fonds. Ils sont tous fort peu d’accord, et entretiennent fort bien la division en leur commerce. Ainsi il ne faut pas s’étonner s’il diminue, et s’il cause en général plus de dommage que de profit. Ceux qui en connaissent bien la nature, et les maximes, disent que c’est cette désunion qui les ruine en Levant, et que si l’on compare l’état présent avec l’état passé du négoce qu’ils y font, on trouvera qu’il est plus misérable, et plus stérile que jamais. On ajoute, que les Provençaux ont eu en Turquie des fortunes, et des rencontres de temps si favorables, qu’on ne peut assez s’étonner qu’ils n’aient pas rempli leur pays de richesses en ces temps heureux. Un de ces temps-là commença environ l’an 1656, et dura treize ans, pendant lesquels ils faisaient un commerce, sur lequel ils gagnaient d’entrée quatre vingts et nonante pour cent.
Ce commerce, qui au fond était extrêmement inique, est celui des pièces de cinq sols, qui a tant fait de bruit en son temps. Les Turcs, qui les appelaient timmins, prirent les premières à dix sols la pièce, ou six par écu. Elles demeurèrent quelque temps à ce prix, et tombèrent après à sept sols et demi. Ils ne voulaient point d’autre monnaie. Toute la Turquie s’en remplissait, et l’on n’y voyait plus guère d’autre argent, parce que les Français l’emportaient. Cette bonne fortune les aveugla si fort, qu’ils ne se contentèrent pas du grand gain qu’ils faisaient, ils en voulurent davantage, ils se mirent à altérer les pièces de cinq sols, et ils en firent faire d’argent bas à Dombes premièrement, puis à Orange, et à Avignon. On en fit de pires à Monaco, et à Florence, et enfin on en monnaya en des châteaux écartés dans l’État de Gênes, et en divers autres lieux, qui n’étaient que de cuivre argenté. Les Marseillais, pour débiter leur monnaie, la rabaissaient eux-mêmes, et la donnaient en paiement, et aux changeurs à moindre prix que le cours. Les Turcs furent longtemps sans s’apercevoir de la tromperie qu’on leur faisait, quoiqu’elle fût si grossière, et si importante ; mais enfin ils s’en aperçurent, et elle les irrita si fort, qu’ils firent partout de grandes avanies aux Français, les traitant de faux monnayeurs, quoique les Hollandais et les Génois y eussent autant de part. Ils envoyèrent des changeurs dans tous les ports du Levant, pour visiter l’argent qu’on apportait, et décrièrent cette monnaie, à la réserve du vrai coin de France, qu’ils réduisirent à cinq sols pièce : et du coin de Florence, de Monaco, et de Dombes, dont l’aloi était le plus haut, qu’ils réduisirent à quatre sols. Mais enfin ils décrièrent tout le coin altéré sans exception, et ne laissèrent de cours qu’aux bonnes pièces de cinq sols, dont en peu de temps l’on ne vit plus paraître, parce qu’elles valaient intrinsèquement plus que leurs cours. Tous les marchands Européens, excepté les Anglais, étaient chargés, quand cela arriva, de grosses sommes de ces _timmins_. Leurs magasins en étaient remplis, il en venait des vaisseaux chargés, et on commençait d’en fabriquer partout. Le décri de cette monnaie causa beaucoup de perte à ceux qui en faisaient trafic, plusieurs y ayant perdu ce qu’ils avaient gagné, et quelques-uns davantage.
Les Anglais furent les auteurs du décri. Si cette monnaie eût continué d’avoir cours, leur négoce était ruiné, car il consiste particulièrement en achat de soie. Or les négociants des _timmins_ faisaient hausser le prix des soies, ne se souciant pas à quel prix ils les achetassent, pourvu qu’on prît leurs pièces de cinq sols en paiement. J’en ai vu à plus de cinquante marques différentes ; les plus communes avaient pour coin d’un côté une tête de femme avec ces mots autour, Vera virtutis imago, et de l’autre l’écu de France, avec ceux-ci, Currens per totam Asiam.
Je ferai ici deux remarques ; la première que c’est une chose bien surprenante, qu’en tout l’Empire ottoman, le plus grand empire du monde, on ne batte point de monnaie d’argent, que des demi-sols, qu’ils appellent _accha_, terme générique pour signifier _l’argent_ monnayé, que les Européens ont corrompu en celui _d’aspres_ ; monnaie si petite, et si mince, qu’elle se perd entre les doigts. C’est pourtant là la monnaie originaire, et pour ainsi dire unique, des des Turcs, avec quoi ils comptent et supputent au trésor, aux bureaux des finances, et à leurs chambres des comptes. Ils font de deux sortes _d’aspres_, la courante, ou réelle, qui vaut demi-sol, ou cent vingt à l’écu, et l’entière, qu’ils appellent _l’immaculée_, qui vaut neuf deniers. Je n’ignore pas qu’on bat en Égypte une autre monnaie d’argent, qui vaut dix-huit deniers, qu’on appelle _para_, ou _paré_, terme qui signifie _partie_ de tout. Mais, outre que ce n’est qu’en Égypte qu’on en bat, il y en a si peu qu’on ne s’en aperçoit presque pas dans le cours. Remarquez que le nom _d’accha_ signifie _blanc_ en langue turquesque, de même que celui _d’aspron_ en grec, duquel les Européens ont formé celui _d’aspres_. C’est donc comme notre ancienne monnaie en France, appelée _blancs_, de la couleur du métal, de laquelle il ne reste plus que le nom, l’argent, à force de se multiplier parmi nous, ayant absorbé ces petites monnaies. Quant aux monnaies d’or -on en bat en Égypte et seulement là. Ce sont des ducats et demi ducats du poids et de la forme de ceux d’Allemagne, qu’on appelle sultanins, comme qui dirait, réaux, ou impériaux, qui ont cours à cent trente sols, tan_tôt_ plus, tantôt moins ; car le cours en est assez mal réglé. Les espèces qu’on voit le plus en Turquie sont pour l’or, les ducats de Venise, qu’on estime par-dessus tous, et ceux d’Allemagne ; et pour l’argent, les pièces de huit et les dallers et rixdallers.
Ma seconde remarque, c’est qu’il n’y a pas de gens du monde plus aisés à tromper, et qui aient été plus trompés que les Turcs. Ils sont naturellement assez simples, et assez épais, gens à qui on en fait aisément accroire. Aussi les chrétiens leur font sans cesse une infinité de friponneries, et de méchants tours. On les trompe un temps, mais ils ouvrent les yeux, et alors ils frappent rudement, et se payent de tout en une seule fois. On appelle ces amendes qu’ils font payer, avanies, terme qu’on prétend tirer du nom _d’avany_, qui se donne en Perse aux courriers de la cour, et qui veut dire, des gens qui prennent tout ce qu’ils trouvent, parce qu’effectivement ces courriers prennent sur leur route des chevaux à toute sorte de gens, quand ils en ont besoin, ou qu’il en rencontrent de meilleurs que celui qu’ils montent, sans s’informer qui l’on est. Cette méchante coutume vient de ce qu’en tout ce grand royaume il n’y a point de postes établies comme dans nos pays. Ces avanies ne sont pas toutes des impositions injustes, et il en est de cela comme des confiscations si fréquentes aux douanes. La plupart des ministres ottomans et leurs officiers dévorent le peuple. La _Porte_ souffre cela, et exhorte à la résipiscence. Si les plaintes cessent, le mal est étouffé ; si elles redoublent, la _Porte_ envoie couper la tête à l’accusé, et confisque son bien. Avec cela le peuple est vengé, le trésor est accru, la justice est faite, et l’exemple est donné.
Les Marseillais disent, que ce sont les avanies qui ont ainsi affaibli le commerce des Français en Levant ; aussi en ont-ils payé pour des sommes immenses. Entre toutes celles dont j’ai ouï parler, il y en a une que l’on n’oubliera jamais, et qui leur fut faite du temps que Monsieur de Sésy était ambassadeur de France à la _Porte_, et voici comment la chose arriva.
Il prit envie à son excellence de se faire fermier du Grand Seigneur, et de prendre la ferme des douanes de Constantinople, et de Smyrne. Au bout de six mois Monsieur de Sésy se trouvant en arrière de cent-mille francs, demanda à en être déchargé, ce qu’on lui accorda par grâce, à condition de payer ce qu’il devait : mais comme il n’avait point d’argent, les Turcs obligèrent la nation française à payer pour lui. Aussi disait-il aux marchands qu’il n’avait pris les douanes, _que_ pour le bien du commerce des Français, et pour empêcher les différends qui naissent journellement entre eux et les Turcs, à l’occasion des douanes. Les marchands ne manquaient pas de bien répondre, et de se défendre par de bonnes raisons ; mais ce fut en vain, il fallut qu’ils payassent les cent mille francs : et comme ils n’avaient point d’argent eux mêmes, ils furent réduits à en emprunter des juifs à vingt-cinq pour cent pour six mois. J’ai ouï assurer à des gens qui le savaient bien, que ces cent-mille francs furent remboursés si tard, que l’intérêt monta à trois fois autant que le capital ; de manière que cette avanie coûta près de cent cinquante mille écus à la nation.
Ils en payèrent deux autres durant l’ambassade de Monsieur de _la Haye_, le fils, qui coûtèrent deux cent mille francs. J’ai aussi ouï conter à divers marchands, qu’un de ses prédécesseurs prit quinze ans durant, cinq cents écus sur chaque voile française qui venait à Constantinople, pour le prétendu remboursement d’une dépense de six cents écus, qu’il disait avoir faite pour le commerce de la nation, et que lorsque les marchands lui représentaient qu’il s’était cent fois remboursé de cette somme, il répondait, Je rendrai mes comptes, je ne prends que ce qui m’est dû.
Les Vénitiens tiennent un consul à Smyrne. Celui que j’y trouvai était un vieillard de plus de soixante et dix ans nommé _Luppozzuoli_, lequel venait de se marier, pour la septième fois, à une jeune Grecque, qui était grosse : le bonhomme le contait d’un air gai et satisfait à ceux qui l’allaient voir.
Les Génois y tiennent aussi un consul. Il y a là pourtant peu ou point de marchands de ces nations, surtout de Génois, pour lesquels il n’y a rien à faire en Levant. Ils ne s’y étaient établis que pour le négoce des pièces de cinq sols, à cause du grand profit qu’on y faisait ; aussi dès que ce négoce fut défendu, leurs principaux marchands se retirèrent. Il n’en demeura que deux ou trois à Smyrne, et pas un à Constantinople. Leur compagnie du Levant commença à se dissoudre, et il n’y a pas de doute, que tout cet établissement des Génois se serait entièrement dissipé, par le rappel de leur résident à la _Porte_, et de leur consul à Smyrne, s’ils n’avaient été retenus de faire ce rappel par deux considérations : l’une que les Turcs ne permettent jamais aux nations établies chez eux de s’en retirer tout à fait : l’autre que cette entière retraite aurait découvert trop manifestement le pauvre motif de la République, dans une entreprise qui lui avait coûté beaucoup, et qui avait donné une occasion à la France, de faire éclater le mécontentement qu’elle avait de sa conduite. Peut-être ne sera-t-on pas fâché de lire trois ou quatre pages, pour s’instruire plus particulièrement de ce fait.
J’en commencerai le récit, en disant que les Génois ont autrefois été très puissants au Levant. Qu’ils ont été maîtres de beaucoup d’îles dans l’archipel, de diverses côtes de mer en Grèce, et de plusieurs villes sur la mer Noire. _Pera_ même, à présent un faubourg de Constantinople, était à eux. L’histoire des siècles passés raconte assez au long, de quelle façon, et en quel temps ils perdirent tout cela, sans qu’il soit besoin de le redire ici. La guerre de Candie qui arriva l’an 1645 leur fit venir l’envie de rentrer en commerce avec les États du Grand Seigneur ; s’imaginant qu’ils s’empareraient du grand négoce, que les Vénitiens y faisaient avant la guerre. Pour faire plus sûrement et plus promptement réussir ce dessein, ils eurent recours à la recommandation du roi de France, comme le plus ancien allié de l’Empire ottoman, et le plus considéré. Le conseil du roi, qui avait alors bien d’autres choses en tête que le commerce, accorda aux Génois la recommandation qu’ils désiraient. Il ne s’aperçut pas de divers dommages qui en revenaient clairement à la nation française, dont le plus considérable était, le préjudice que cela faisait aux capitulations, qu’ils prétendent avoir faites avec la _Porte_, et dont la principale est ; _que les nations Européennes qui voudront s’établir au Levant, n’y pourront négocier que sous la bannière et protection de France._
Mr. de la Haye le Père était alors Ambassadeur de France en Turquie, il donna toute sorte d’aide à la négociation des Génois ; mais cependant elle ne réussit point, parce qu’elle ne fut pas, dit-on, assez vivement poursuivie.
Ils la reprirent l’an 1664 excités par les grands profits qui se faisaient au négoce des pièces de cinq sols, comme je l’ai dit. Ils ne pouvaient pas s’attendre alors que la France sollicitât en leur faveur, comme elle fit la première fois, parce que les choses avaient bien changé, soit à l’égard du commerce en général, soit à l’égard du commerce de Levant en particulier, et ils voyaient bien au contraire que leur entreprise serait désagréable à la France ; mais ils pensaient que ce royaume se fût tellement brouillé avec le Turc, par le secours donné contre lui aux Vénitiens, et à l’empereur, que son opposition, ou sa recommandation, serait de peu d’efficace. Ils recherchèrent l’assistance de l’Angleterre, et de l’Empire, et ils se contentèrent à l’égard de la France, d’y donner une simple information de leur dessein. Leur résident dit au roi, qu’il s’était établi à Gênes une compagnie de Levant, que la République avait dessein d’envoyer un ambassadeur à la _Porte_, et qu’elle espérait que Sa Majesté voudraient bien favoriser sa négociation.
Le Roi lui répondit seulement, _Qu’il_ souhaitait à la République toute sorte de bons succès.
Cette réponse augmentant l’incertitude que les Génois avaient déjà, de la réception qu’on leur ferait à Constantinople, et de la manière dont le Grand Seigneur les voudrait traiter ; ils envoyèrent incognito le marquis Durazzo, un des principaux intéressés en la compagnie, pour s’assurer de tout, et pour traiter secrètement avec le vizir. Ce gentilhomme vint avec le comte de Leslé ambassadeur extraordinaire de l’empereur, et comme étant de sa suite. Il vit le grand vizir, négocia avec lui, et obtint avec l’entremise de cet ambassadeur, et de l’ambassadeur d’Angleterre, qui appuyèrent fortement sa négociation, que les Génois auraient des capitulations semblables, à celles des Anglais, et des Hollandais. L’envoyée ayant parole du grand vizir au nom de Sa Hautesse, retourna à Gênes, et fit rapport de ce qu’il avait traité avec le Divan. Les Génois firent aussitôt préparer deux grands vaisseaux pour aller à Constantinople, et ils y envoyèrent le même marquis Durazzo en qualité d’ambassadeur.
La première négociation de ce marquis avec le vizir n’avait pas été si secrète, que les Français qui étaient au Levant ne l’eussent incontinent apprise. Le dessein des Génois les troubla. Ils appréhendèrent que ce nouvel établissement ne fût dommageable à leur commerce : cela fit qu’ils écrivirent en France, que leur négoce souffrirait beaucoup de diminution, si les Génois s’établissaient en Turquie, qu’il fallait les en empêcher. On se résolut de le faire, et on donna des ordres pour cela à l’ambassadeur de France à la _Porte_, qui était alors _Monsieur_ de la Haye le fils.
Il ne faisait que de revenir d’Andrinople pour d’autres affaires, lorsqu’il reçut l’ordre de s’opposer à l’établissement des Génois. Il envoya aussitôt demander permission d’y retourner ; car en Turquie aucun ambassadeur ne peut sans congé aller à la cour. Le grand vizir n’y était pas : il était allé vers la Thessalie pour presser le siège de Candie. Le _caimacan_, qui est comme un lieutenant de grand vizir, ayant eu des avis secrets de l’ordre que l’ambassadeur de France avait reçu, fit réponse, qu’il ne pouvait lui accorder la permission qu’il demandait, sans avoir auparavant, le consentement du grand vizir.
L’ambassadeur vit bien que c’était un refus qu’on lui donnait. Il envoya un gentilhomme à Andrinople avec des instructions, pour représenter aux ministres, que par les capitulations que l’empereur de France avait avec le Grand Seigneur, la _Porte_ s’était obligée à ne recevoir en Turquie aucune nation d’Europe, que sous la bannière française : qu’ainsi c’était contrevenir à ces capitulations que de traiter avec les Génois, et que si le traité se concluait, il se retirerait. Tout ce que le gentilhomme de l’ambassadeur représenta, et ce qu’il communiqua de ses instructions, fut envoyé au grand vizir, et examiné au lieu où il était. La réponse qu’eut l’ambassadeur fut tout à fait rude et incivile : il ne s’en faut pas étonner, le grand vizir était encore plein de l’affront, que les Français lui avaient fait recevoir en Hongrie ; elle contenait. Que la Porte était ouverte pour se retirer de même que pour venir, que l’empereur de France n’avait pas droit de vouloir empêcher le Grand Seigneur de faire la paix avec de vieux ennemis, et de leur accorder des capitulations, lorsqu’ils les lui venaient demander, et qu’il devait suffire à Sa Majesté d’être reconnu à la Porte pour empereur, et pour premier prince de la chrétienté, sans prétendre lui rien prescrire pour les autres.
L’ambassadeur génois arriva à Constantinople, pendant qu’on travaillait ainsi à empêcher sa réception. Il n’en fut pas surpris ; ayant eu des nouvelles sur sa route qui lui faisaient appréhender quelque chose de semblable. On lui donnait avis que le résident de Gênes en France, ayant fait savoir au roi, que ses maîtres envoyaient le marquis Durazzo à Constantinople en qualité d’ambassadeur, le roi avait répondu ; Je souhaite bon voyage à l’ambassadeur de la République ; mais je ne sais pas ce que le nôtre aura fait _à la_ Porte sur ce sujet. J’ai vu bien des gens qui ont cru, que si le grand vizir n’eût pas été piqué contre les Français, pour les raisons que j’ai marquées, et n’eût pas eu quelque sorte d’aversion personnelle pour l’ambassadeur, les Génois n’auraient point été reçus en Levant ; parce que la _Porte_ ne considérait pas assez un intérêt de commerce, pour l’accorder au préjudice des capitulations avec la France, qui semblaient lui en avoir ôté la liberté.
Après avoir demeuré douze jours à Smyrne, je me remis en mer pour passer à Constantinople, où j’arrivai le 9. Mars. J’y débarquai sans peine, sans risque, et sans frais, beaucoup de choses précieuses que j’avais avec moi, et en si grande quantité, que deux chevaux ne les pouvaient porter. Monsieur de Nointel, ambassadeur de France, me dit, que je fisse mettre son nom, et des fleurs de lys sur mes caisses, et qu’il les enverrait quérir comme appartenant à lui. Cela se fit, et avec la plus grande facilité du monde. Il envoya un interprète dire au douanier, qu’il était venu deux caisses sur le vaisseau flamand, arrivé le jour précédent, qui lui appartenaient, et qu’il le suppliait de les laisser passer. Le douanier donna l’ordre pour cela, qui fut aussitôt exécuté. L’interprète alla aux vaisseaux hollandais, fit débarquer les deux caisses, et les fit porter à l’hôtel de l’ambassadeur, qui eut la bonté de me les envoyer le même jour.
Les ambassadeurs, les résidents, et les envoyés, qui sont à la _Porte_, ont le privilège de faire entrer et sortir ce qu’ils veulent, en disant seulement, qu’il est à eux, sans que la douane en prenne connaissance. On peut dire que cette honnêteté et générosité des Turcs n’a point sa pareille en toute l’Europe.
Lors que j’arrivai à Constantinople, Monsieur de Nointel se préparait à aller trouver le Grand Seigneur à Andrinople, pour renouveler les capitulations. L’affaire était d’importance, et faisait éclat partout, parce qu’elle durait depuis sept ans, et que les Turcs négligeaient fièrement l’ambassadeur, malgré la guerre qu’ils venaient de déclarer à la Pologne. Voici l’origine des différends, qui régnaient alors entre la France et la Turquie.
Au commencement du règne de Mahomet IV. qui était pour lors empereur des Turcs, et qui parvint à l’Empire à l’âge de sept ans, l’an 1648. l’État était gouverné par des femmes, et par des eunuques, qui remplissaient les premières charges comme il leur plaisait. Les Turcs demeurent d’accord, que la cour ottomane ne fut jamais si corrompue, et dans un si étrange dérèglement de conduite. Presque tous les mois on voyait un nouveau grand vizir, auquel après quelques jours de ministère on ôtait la charge, et souvent la vie. C’est la coutume de Turquie, qu’à l’avènement d’un grand _vizir_, tous les gens de condition le vont voir, et lui font un présent. Les ambassadeurs particulièrement y sont comme obligés. Monsieur de la Haye, le père, qui était alors ambassadeur de France à la _Porte_, voyant les fréquents changements de grand vizir, qui arrivaient en ce temps-là, crut que durant tout le bas âge de Sa Hautesse, les choses n’iraient point autrement, et qu’ainsi la visite et les présents qu’il faisait à chaque nouveau grand vizir, étaient visite et présents perdus, puisqu’on en changeait presque tous les mois, et quelquefois plus souvent. De façon qu’il prit la résolution de regarder tranquillement ces changements de premier ministre, sans faire de visite, ni de présent à aucun.
Il arriva peu après, que _Cuperly_ Mahomet _Pacha_ eut le sceau de l’Empire, c’est-à-dire, qu’il fut fait grand vizir. L’ambassadeur crut, que la fortune de celui-ci ne serait pas meilleure que celle de ses prédécesseurs, et qu’elle n’aurait aussi qu’une fort courte durée ; mais il se trompa, et la chose réussit tout autrement. Ce grand vizir se maintint dans la charge jusques à sa mort, qui arriva l’an 1662_._
Dès qu’il y fut entré, chacun lui fit sa visite, et les présents accoutumés ; entre autres les ministres étrangers, excepté l’ambassadeur de France. On dit à celui-ci plusieurs fois d’en faire autant, et même on l’en pressa ; mais le désir d’épargner un présent à la nation le retint : néanmoins voyant enfin, que Cuperly s’établissait à la cour sur la ruine de plusieurs grands, et que selon toutes les apparences, il serait quelque temps grand vizir : il l’alla voir, et lui fit son présent. Ce fut là véritablement une visite, et un présent perdus, car le vizir indigné de la négligence, et du peu de considération qu’il avait témoigné pour lui en cette importante rencontre, avait formé le dessein de s’en venger sur lui, et même sur toute la nation française. C’est là au vrai la source et l’origine de la mauvaise correspondance qu’il y a eu entre la France et la Turquie, durant tout le ministère de ce vizir, qui a été de douze années, et depuis même sous le ministère de son fils qui lui succéda. De manière que la dureté de la _Porte_ envers les trois derniers ambassadeurs de France, Monsieur de la _Haye_ le père, Monsieur de la _Haye_ le fils, et Monsieur de Nointel, et les diverses avanies qui ont été faites aux Français pendant vingt ans, se doivent rapporter originairement à un chagrin personnel, nonobstant les raisons sur quoi on les a fondées dans la suite ; dont les principales et les plus justes étaient, l’entreprise sur Gigeri, et les secours donnés à l’Empereur, et aux Vénitiens.
Le vizir ne fut pas longtemps à chercher l’occasion de faire éclater son ressentiment. Il s’en présenta bientôt une, telle qu’il la pouvait souhaiter pour un si mauvais dessein. C’était le temps de la guerre de Candie ; la France avait assisté secrètement les Vénitiens dès le commencement de la guerre, et l’on tient que Monsieur de la Haye eut ordre, d’avoir un commerce secret avec les Vénitiens, et de leur faire savoir les desseins des Turcs. Il arriva l’an 1659. qu’un Français, qui se faisait appeler Vertamont, et qui avait un emploi assez honorable en Candie dans les troupes vénitiennes, alla demander congé au capitaine général d’aller voir Constantinople. Le capitaine général lui fit expédier un passeport, et le chargea d’un gros_paquet de lettres pour l’ambassadeur de France. Le Français, qui n’avait point d’autre dessein que de se faire Turc, se présenta au caimacan de Constantinople, lui dit qu’il avait quitté le camp des chrétiens, parce qu’il voulait abjurer leur religion pour embrasser le mahométisme ; au reste qu’il avait un paquet de lettres de grande importance à mettre entre les mains du grand vizir. Le caimacan le fit aussitôt conduire à Andrinople, où était la cour en ce temps-là. Ce perfide déserteur ne se contenta pas de renier la foi, il découvrit au grand vizir le commerce de l’ambassadeur de France avec les Vénitiens, et lui dit que le paquet de lettres, qu’il lui remettait, le lui ferait connaître fort clairement.
Le grand vizir avait eu des soupçons de ce commerce caché, et il en devenait comme assuré, par les choses qu’il entendait dire à ce renégat. On peut juger à quel point il s’emporta contre l’ambassadeur de France, irrité comme il était, et de plus naturellement inhumain et sanguinaire. Il se posséda néanmoins, et témoigna dans cette rencontre plus de retenue et de modération, qu’il n’y avait lieu d’en espérer.
Monsieur de la _Haye_ qui avait su le dessein de Vertamont, et ce qu’il allait faire à la cour, et qui d’ailleurs connaissait le naturel du grand vizir, la disposition de son esprit ennemi, et l’importance de ce qui se passait ; ne douta point que le paquet intercepté ne lui fît une grande affaire. Il en communiqua avec ses interprètes, et ses secrétaires. Celui des chiffres prit une telle épouvante, qu’il résolut de s’enfuir, sachant que le grand vizir sur un pareil sujet d’une lettre en chiffres interceptée, avait fait mourir sous le bâton un interprète des Vénitiens. Il dit à _Monsieur_ de _la_ Haye ; Monseigneur je suis craintif de mon naturel, et je déclare à Votre Excellence, que dès que je sentirai le bâton, il n’y a point de secret que je ne révèle ; faites moi cacher ou évader. L’ambassadeur le fit conduire en un lieu secret et bien assuré, et se prépara à ce qui en arriverait. Il était au lit travaillé de la pierre, tellement qu’il ne put aller à Andrinople, lorsqu’il reçut ordre de s’y rendre. Il fit dire au caimacan, qui lui envoya cet ordre de la part du grand vizir, qu’il était au lit, et qu’il lui était impossible de se mettre en chemin, mais qu’il enverrait son fils en sa place.
Tout ce que le grand vizir avait trouvé, dans le paquet du capitaine général des Vénitiens, était écrit en chiffres ; on avait en vain appelé les renégats, et les interprètes qui étaient à la cour ottomane : aucun n’avait été capable de rien déchiffrer. Cela _irritait_ toujours de plus en plus le grand vizir. Monsieur de la _Haye_ le fils le trouva en cette méchante humeur, lorsqu’il arriva à Andrinople, et lui ayant répondu, peut-être, avec un peu plus de fermeté, que la circonstance ne le requérait ; Cuperly, que la passion emportait, le fit outrager en sa personne, et le fit emprisonner en une tour qui est attachée aux murailles d’Andrinople, en disant ; _qu’il_ ne fallait pas endurer dans le député d’un ambassadeur, quoique son fils, ce qu’il faudrait endurer dans l’ambassadeur même. Le grand vizir ne fit aucun outrage aux marchands, ni aux interprètes, qui étaient venus avec Monsieur de la _Haye_. Il n’en fit point non plus au secrétaire, ni au chancelier. Il se contenta de les faire menacer de grands tourments, et de la mort, s’ils ne déchiffraient les lettres du capitaine général ; mais ils ne souffrirent rien, et ils en furent quittes pour beaucoup de crainte. Un des interprètes, nommé _Fournetti_, en devint tellement malade, qu’il l’est encore après tant d’années, et qu’apparemment il ne guérira jamais.
La cour ottomane était alors à Andrinople, comme je l’ai dit, et elle se préparait à la guerre de Transylvanie. Monsieur de la _Haye_ le père, apprenant que le grand vizir était prêt à partir pour y aller, et craignant qu’il ne partît sans élargir son fils, comme il arriva en effet, fit un effort sur son mal, et entreprit d’aller à Andrinople ; Madame de la Haye, sa bru, l’animant à ce voyage, et lui représentant sans cesse, que s’il n’agissait lui-même promptement pour la délivrance de son fils, il courait risque de le perdre ; que le grand vizir était cruel et irrité, et qu’il fallait l’adoucir.
Un mois avant son départ, il avait fait un coup hardi, et qui mérite qu’on le raconte. Voici ce que c’est. Peu avant la venue de Vertamont à Constantinople, il arriva un Français nommé Quiclet, avec sa femme, et un autre Français nommé Poulet, qui aimait assez cette femme, pour l’avoir voulu accompagner en toutes ses courses. Ce Quiclet était grand déchiffreur, homme de lettres, mais de peu de jugement. Il avait servi au déchiffrement sous des ministres d’État, et des ambassadeurs. Il était gueux autant presque qu’on le peut être. Une je ne sais quelle mauvaise étoile l’avait conduit à Constantinople. On dit qu’ayant appris les récompenses, que le grand vizir promettait à qui déchiffrerait les lettres du capitaine général ; la femme de ce misérable alla dire à des gens de Monsieur de la Haye. Son Excellence refuse de prêter de l’argent à mon mari ; mais s’il veut, il en peut avoir du grand vizir tant qu’il voudra. Je ne sais pas assurément, si la chose est comme on me l’a racontée ; mais quoi qu’il en soit, Monsieur de la Haye, qui savait la grande envie qu’avait Cuperly d’apprendre ce que contenait ces lettres interceptées, qui appréhendait qu’il n’y eût des choses qui le perdissent, et tous les Français du Levant, et et qui savait la pauvreté du déchiffreur français ; l’envoya quérir, le mena sur une terrasse du palais qui regarde le jardin, et après lui avoir fait faire quelques tours, l’entretenant de discours qu’on n’a point sus, il fit signe à des gens apostés qui lui firent sauter la terrasse ; d’autres gens postés aussi à l’endroit où il tomba, voyant qu’il n’était pas mort de sa chute, l’achevèrent, et l’ensevelirent secrètement.
L’ambassadeur de France étant allé à l’audience du grand vizir, ce ministre fit apporter d’abord les lettres interceptées, et lui dit de les expliquer. Monsieur de _la Haye_ lui répondit, que tout le monde savait que les ambassadeurs et les ministres des princes de la chrétienté, ne s’écrivaient l’un à l’autre qu’en chiffres, de quelque matière que ce pût être, et néanmoins qu’ils ne s’entendaient point eux-mêmes aux chiffres : qu’ils avaient des secrétaires qui les composaient, et les expliquaient ; que depuis six mois il avait envoyé en France celui dont il se servait pour cela ; toutefois que si le grand vizir voulait qu’il emportât les lettres à son logis, il travaillerait à les déchiffrer, et que s’il en pouvait venir à bout, il lui ferait savoir ce qu’elles contenaient. Le grand vizir ayant entendu cette réponse, ne fit que sourire à l’ambassadeur, et aussitôt il se leva sans lui rien dire. Peu de jours après il partit pour Transylvanie, laissant Monsieur de la Haye le fils en prison, mais un peu moins resserré, et Monsieur de la Haye le _père_ sans aucune sorte de réponse.
Le Grand Seigneur n’alla pas à cette guerre de Transylvanie, il demeura à Andrinople. L’ambassadeur s’y tint pendant toute l’absence du grand vizir, pensant obtenir de Sa Hautesse l’élargissement de son fils, mais personne n’osait en parler sans l’ordre du grand vizir. Ce ministre termina promptement la guerre, et revint victorieux à Andrinople. Aussitôt qu’il y fut arrivé son lui, on lui parla de Messieurs de la _Haye_. Il répondit, avec une feinte surprise, Eh quoi ces messieurs sont-ils encore _ici_ ? Cela voulait dire, qu’ils pouvaient s’en aller : en effet le fils fut aussitôt élargi, et l’un et l’autre s’en retournèrent à Constantinople, sans avoir vu le vizir
Aussitôt qu’on sut en France l’affaire que ce premier ministre avait faite à Monsieur de _la Haye_, le cardinal envoya un gentilhomme au grand vizir pour empêcher qu’elle n’eût de mauvaises suites. Cuperly, dont la haine était accrue par la vengeance, et qui haïssait Messieurs de la Haye à mort, voulait les renvoyer, et obliger ce gentilhomme à prendre la place de l’ambassadeur. Il le lui fit dire, s’engageant de faire agréer la chose en France ; mais ce gentilhomme ne voulut point y entendre, et il s’en excusa fort honnêtement. On dit qu’il plut beaucoup au grand vizir, en tout ce qu’il traita avec lui. Je suis fâché de ne savoir pas son nom, pour en faire honneur à ce récit.
Le compte que ce gentilhomme rendit de sa négociation, fit rappeler Monsieur de la Haye. On ne lui envoya point de successeur ; mais on lui manda, de laisser pour résident en sa place, un marchand français établi à Constantinople depuis plusieurs années, nommé Monsieur _Roboly_. La France n’y eut point d’autre ministre, jusque vers la fin de l’an 1665.
Le roi, qui gouvernait alors par lui-même, avec beaucoup d’éclat et de succès, s’était déjà bien vengé des insultes faites à la famille de son ambassadeur, et des avanies qu’on mettait journellement sur ses sujets en Turquie, en donnant de puissants secours aux ennemis de l’Empire ottoman ; mais tout cela augmentait journellement la mauvaise intelligence entre les deux empires, et _les choses_ étaient venues à un point, qu’il fallait, ou rompre tout à fait, ou renouer l’alliance. La considération du négoce de Levant fit prendre le dernier parti : on se résolut d’envoyer un ambassadeur à Constantinople, pour renouveler les capitulations. Monsieur de la Haye le fils était alors à Paris, à solliciter de l’emploi, et plusieurs années d’arrérages, dus à la succession de son père, mort en cette ville quelques années auparavant. Comme il savait mieux que personne, que l’ambassade de Constantinople était lucrative, et avec combien d’éclat et d’autorité elle s’exerçait, il la sollicita puissamment, et pour l’obtenir avec plus de facilité, il offrit aux ministres de quitter ce qui lui était dû.
Les gens qui faisaient pour lui à la cour, alléguaient en sa faveur son expérience aux affaires de Turquie, et son courage tel qu’il le fallait pour négocier avec les Turcs, et ils disaient d’un autre côté, qu’il était de l’honneur du roi, que Monsieur de la _Haye_ allât en ambassade à Constantinople : que cela humilierait extrêmement le vizir, parce qu’il serait obligé de faire honneur à une personne, que son père avait outragée et haïe. On entendait parler de Cuperly Mahammed Pacha, qui était décédé l’an 1662, après avoir établi son fils en sa place. Je ne sais comment ce conseil, tout mauvais qu’il était, fut embrassé ; si ce n’est en disant, qu’on était toujours dans le dessein de faire venir les Turcs à la raison par force. La suite des affaires fit voir quelque chose de semblable.
Monsieur de la _Haye_ arriva à Constantinople au mois de novembre 1665. Il fit une entrée pompeuse, et il se conduisit durant les cinq années que dura son ambassade, avec autant de hauteur qu’on le pouvait attendre d’un ministre ferme, qui soutient le caractère d’ambassadeur d’un roi puissant et redouté. Il ne parlait d’autre chose, dans les visites qu’il faisait aux ministres du Divan, que de la grandeur du roi son maître, et de la puissance de ses armes. Cela déplut fort au vizir, qui s’imagina, que c’était une insulte qu’on lui venait faire, et au Grand Seigneur, jusque dans sa cour ; et dans cette prévention, il traita l’ambassadeur avec un mépris assez outrageant. Lui ayant accordé audience, il le reçut avec beaucoup de fierté et de dédain sans le regarder, et sans se lever de sa place, selon la coutume ancienne, et selon qu’il se pratique envers les ambassadeurs de l’Empire, et de toutes les têtes couronnées Il ne se contenta pas de cela, il lui reprocha en termes aigres, les secours que la France avait envoyés en Hongrie, et en Candie, et l’entreprise de Gigery. Monsieur de la Haye dissimula, croyant qu’à la sortie le vizir lui ferait les civilités accoutumées ; mais il _fut_ trompé : le vizir le congédia, avec la même indifférence qu’il l’avait reçu.
L’ambassadeur ayant fait réflexion sur l’affront, que le vizir lui avait fait à cette audience, lui en envoya demander une autre, à condition qu’il le recevrait debout, et sans lui faire de reproches. Le _raisquitab_ qui est le grand chancelier de l’Empire, et le _kiaia_ du vizir, qui est comme son maître d’hôtel, répondirent à l’interprète, qu’il assurât son maître que le vizir le recevrait comme il devait. L’ambassadeur s’étant fié à cette parole fort équivoque, alla à l’audience du vizir ; mais il y fut reçu comme la première fois. Ce qui fâcha si fort _Monsieur_ de la Haye, qui ne s’attendait point à ce nouvel outrage, qu’il _dit_ au vizir, que l’empereur de France l’ayant envoyé à la _Porte_, pour confirmer l’amitié entre les deux empires, il n’avait pas voulu compter pour audience celle qu’il lui avait donnée, parce qu’il ne lui avait pas fait les honneurs dus à l’ambassadeur du plus grand, et du plus puissant monarque de la chrétienté ; et qu’il lui déclarait avoir ordre de lui rendre les capitulations, et de s’en retourner en France, sur le vaisseau même qui l’avait amené, s’il ne le traitait convenablement à la grandeur de son maître. Le grand vizir s’irrita de ce discours, et répondit avec quelques injures. L’ambassadeur s’emporta aussi de son côté, et prenant des mains de l’interprète les capitulations, il les jeta contre les genoux de ce ministre, et se levant aussitôt, il sortit sans rien dire, et sans rien attendre : mais on l’arrêta à la porte de l’antichambre. Le vizir fit en même temps appeler le _moufti_, _Vani Effendi_, précepteur du Grand Seigneur, et le captan Bacha, et délibéra avec eux de ce qu’il fallait faire dans une rencontre de cette importance. La résolution fut, qu’on en informerait le Grand Seigneur. Sa Hautesse était à la chasse à vingt lieues de Constantinople, ce qui fut cause que la réponse fut trois jours à venir, pendant lesquels Monsieur de la Haye demeura arrêté dans un appartement du palais du vizir
Pendant ce temps, le _captan pacha_ fit dire de la part de ce ministre à Monsieur de la _Haye_, que s’il voulait baiser sa veste, lorsqu’il lui donnerait audience, comme avait fait le comte de Leslé, ambassadeur de Sa Majesté impériale, il le recevrait debout, et lui ferait les mêmes honneurs qu’il avait faits à ce comte. L’ambassadeur lui répondit, qu’il ne se réglait sur les exemples de personne, lorsqu’ils étaient préjudiciables à la grandeur de l’empereur de France. Le captan _pacha_ lui fit demander, ce qu’il pouvait trouver à redire, en l’exemple du comte de Leslé ; puisque son maître était l’empereur des sept _rois_ ; qualité que prend l’empereur auprès des Turcs, à cause qu’il s’élit par sept électeurs. Après beaucoup de négociations de part et d’autre, et après que la réponse du Grand Seigneur fut venue, il fut arrêté entre le grand vizir, et l’ambassadeur, qu’il sortirait quand il lui plairait, que les deux audiences qu’il avait reçues seraient oubliées, et qu’on lui en donnerait une, avec les civilités et les cérémonies accoutumées.
Je Je remarque ici sur le titre de _bacha_, que j’écris indifféremment, par _b_, et par _p_, et que nous prononçons nous autres Européens communément par _b_, _bassa_ ; au lieu que la prononciation orientale penche plus au _p._ Le _b._ et le _p._ ont la même figure dans l’alphabet des Mahométans, et l’oreille s’y méprend aisément. L’étymologie de ce terme écrit par b. veut dire en notre langue _la tête du roi_, écrit par p. le pied du roi.
Cette audience se donna au mois de janvier 1666. Le grand vizir, pour _n’être_ pas obligé à se lever quand l’ambassadeur serait introduit, le fit entrer dans un salon particulier, et l’y alla trouver. Il y entra fort civilement, et alla joindre l’ambassadeur avec un visage riant, en lui tendant la main. _Monsieur_ de _la_ Haye, qui était bien aise de voir les choses rajustées, répondit convenablement à ses civilités, et le complimenta, comme s’il ne l’avait pas encore vu. L’audience se passa en honnêtetés. L’ambassadeur, et les personnes qui l’accompagnaient, furent régalées de parfum, de café, de sorbet, et de vingt quatre vestes. Le mois suivant il eut audience de Sa Hautesse, et la chose se passe à l’ordinaire, c’est-à-dire, en civilités ; n’étant point la coutume qu’on parle d’affaire au Grand Seigneur.
Monsieur de la _Haye_ avait ordre de demander le renouvellement des capitulations, et la liberté de négocier aux Indes par la mer Rouge. Le grand vizir ne voulut accorder ni l’un ni l’autre, aux conditions qu’on demandait. Il partit de Constantinople au mois de mars avec le Grand Seigneur, s’en alla à Andrinople, où il laissa Sa Hautesse, et de là passa en Candie. Monsieur de la _Haye_ se rendit à Andrinople, et eut des conférences avec le caimacan, sur les choses dont j’ai parlé ; mais ce ministre n’osant rien conclure sans la participation du grand vizir, Monsieur de la _Haye_ revint à Constantinople sans avoir rien avancé.
Le traité des Génois, dont j’ai parlé, arriva peu de temps après, qui acheva de brouiller les affaires, et d’irriter les esprits ; car d’un côté les Génois furent reçus malgré les protestations et les menaces de l’ambassadeur, et de l’autre l’ambassadeur employa dans les plaintes qu’il en fit, des termes qui offensèrent les ministres. Ils lui avaient écrit, comme je l’ai rapporté, _que_ le roi son maître ne devait point s’opposer à la réception de qui que ce soit que le Grand Seigneur voudrait agréer, et _qu’il_ devait suffire à Sa Majesté d’être reconnue à _la_ Porte pour empereur, et pour premier prince de la chrétienté. Monsieur de la Haye fit réponse, qu’à l’égard de ces grands titres, l’empereur de France n’en était redevable qu’à Dieu et à ses armes victorieuses ; ce qui fut trouvé fort mauvais, parce que ce sont ces mêmes titres, que le Grand Seigneur s’attribue particulièrement, et que les Turcs croient qu’ils ne peuvent convenir qu’à Sa Hautesse. Les ministres firent dire à Monsieur de la Haye, que jamais aucun ambassadeur ne s’en était servi, et que le Divan n’en permettait l’usage à personne :
Les négociations se passaient ainsi en aigreurs, entre les Français et les Turcs, et ils se faisaient l’un à l’autre, tout le mal qu’ils pouvaient. Les Français envoyaient de grands secours en Candie, qui en retardaient la conquête, les Turcs faisaient de grandes avanies aux marchands français. Leurs plaintes, qui augmentaient tous les jours, obligèrent le roi à envoyer ordre à Monsieur de la _Haye_, de s’en revenir en France, sans traiter du renouvellement des capitulations, à moins qu’il n’en fût recherché par les ministres de la _Porte_. Cet ordre lui fut rendu à la fin de l’année 1668, et il lui déplut extrêmement. Néanmoins il ne laissa pas d’aller voir le caimacan de Constantinople, lui disant, qu’il avait reçu ordre du roi son maître de s’en retourner : qu’il attendait pour cela les vaisseaux que Sa Majesté lui envoyait, et le congé de la _Porte_, et qu’il le suppliait d’écrire à la cour pour le lui faire venir au plutôt.
La cour était alors à Larisse en Thessalie, car Sa Hautesse s’était rendue là, pour être plus proche de Candie, et pour en hâter la conquête. Le caimacan, qui est comme un lieutenant du grand vizir, demanda à _Monsieur_ de la Haye, s’il venait un autre ambassadeur en sa place : il fit réponse, qu’il n’en venait point ; mais que l’empereur son maître lui avait commandé de laisser un secrétaire, ou un marchand français pour résident, comme étaient les représentants des Hollandais et des Génois. Le caimacan lui demanda, pourquoi il ne venait point d’ambassadeur ? Il lui répondit, que c’était une chose qu’il ne lui pouvait déclarer en public. Le caimacan ayant connu à cette réponse, qu’il avait quelque chose de secret à lui dire, lui donna audience en particulier, et ce fut alors que l’ambassadeur lui découvrit, que les raisons qui obligeaient l’empereur de France à le rappeler, et à ne vouloir plus tenir d’ambassadeur à la _Porte_, étaient entre autres, que la dignité d’ambassadeur de France n’y avait pas été considérée et respectée comme elle devait être ; qu’on n’avait eu aucun égard aux plaintes, ni aux prières, que Sa Majesté faisait faire depuis trois ans ; qu’on n’avait pas voulu renouveler les capitulations, ce qui était au grand dommage des marchands français, auxquels on fait payer cinq pour cent de douane, au lieu que les Anglais, les Hollandais, et les Génois, ne payaient que trois pour cent ; qu’on avait reçu ces derniers en Turquie contre ses remontrances, et ses protestations, et que depuis trois ans on avait fait payer aux Français pour deux cent mille livres d’avanies. Monsieur de la _Haye_ ajouta, que si sur ces griefs, on voulait avoir égard aux justes mécontentements de l’empereur son maître, il croyait que Sa Majesté s’en contenterait, et ne le rappellerait point. Le caimacan répondit à Monsieur de la Haye, qu’il écrirait tout cela au caimacan de la _Porte_, qui est un autre lieutenant de grand vizir, qui est toujours auprès de la personne du Grand Seigneur, et qu’il serait à propos que Son Excellence écrivît aussi, pour donner plus de poids et de force à cette négociation. La réponse du caimacan de la Porte à Monsieur de la Haye fut, qu’il donnerait avis au vizir de tout ce qu’il lui avait écrit, et lui ferait savoir sa réponse le plus promptement qu’il pourrait.
Tandis que l’ambassadeur attendait cette réponse, il arriva quatre vaisseaux du roi à Constantinople, qui étaient envoyés pour le ramener. Cette escadre fit d’abord peur aux Turcs ; mais Monsieur d’Almeras qui la commandait, ayant demandé avec empressement mille quintaux de biscuit, dès qu’elle fut à l’ancre ; les Turcs ne l’appréhendèrent plus, la voyant sans biscuit, et réduite à ne pouvoir subsister longtemps, si l’on voulait lui en refuser.
La réponse du grand vizir à Monsieur de la _Haye_ arriva au mois de mars 1669. et contenait une permission d’aller à la cour. Il s’y rendit au mois d’avril. Je passerai par-dessus les motifs et le but de ce voyage : ce n’est pas que je n’en aie assez entendu parler à Constantinople ; mais parce que cela est différent de ce que Monsieur de la Haye en dit dans la relation, qu’il donna au roi à son retour à Paris, de laquelle j’ai tiré presque tout ce détail. Il dit là dedans qu’il n’avait autre but que d’obtenir son congé. Je ne dirai rien par la même raison de ce qu’il fit à la cour ottomane, d’où il écrivit à Monsieur d’Almeras, qui était demeuré à Constantinople avec ses quatre vaisseaux, de venir prendre à _Vole_, port de mer dans le golfe de Salonique, un ambassadeur turc, que le Grand Seigneur envoyait en France.
Ce Turc s’appelait _Soliman_ : il était _muttafar_ aga, c’est à dire, huissier du Grand Seigneur. Quand on l’envoya au roi, c’était un homme à quinze _aspres_ de gages par jour, c’est-à-dire, sept sous et demi. Il arriva en France à la fin de l’année 1669. et en partit l’année suivante au mois d’août. Tout Paris l’a vu, et ceux qui l’ont observé, l’ont reconnu aussi fier, aussi brutal, et pourtant aussi rusé qu’aucun Turc qu’il y ait au monde. Les Provençaux qui étaient en Levant l’appelaient l’ambassadeur de Monsieur de la Haye, et ils osaient assurer, que Monsieur de la Haye avait fourni l’argent pour son équipage. La vraisemblance qu’ils mettaient en avant pour le prouver, c’est que l’équipage de Soliman était bien éloigné de la magnificence de celui des ambassadeurs turcs. Monsieur de la Haye se défendait des atteintes qu’on lui faisait sur cet équipage, en disant que Soliman Aga n’avait pas eu le temps de s’équiper. On lui en donnait une autre plus forte, savoir que le nom d’ambassadeur ne s’était point trouvé dans les dépêches de Soliman. Il répondit à cela, que pendant que Soliman attendait à la Cale saint Nicolas, proche de Cerigo, que Monsieur d’Almeras le vînt prendre ; le grand vizir s’assura de la prise de Candie, et que n’ayant plus à ménager la France, ni à craindre ses secours, ce ministre changea les titres, les instructions, et les dépêches de Soliman ; retirant les premières, et lui en envoyant d’autres. Mais qu’il est très vrai, que Soliman Aga lui avait été nommé, et donné pour ambassadeur : que pour preuve de cela, le Grand Seigneur lui donna la veste et le sabre, qu’il donne à ses ambassadeurs, et que la forteresse de Napoli de Romanie le salua avec le canon, à son arrivée.
Monsieur de la _Haye_ revint à Constantinople au mois de juillet, et trois mois après il reçut ordre de s’embarquer, s’il pouvait, sur les vaisseaux de Monsieur d’Almeras ; mais que si le caimacan l’en empêchait, il déposât à l’instant le caractère d’ambassadeur, afin que les Turcs ne pussent pas se glorifier, et prendre avantage, d’avoir un ambassadeur de France, qu’ils pussent maltraiter selon leur caprice. Les vaisseaux étaient partis, comme j’ai dit, quand cet ordre arriva ; ainsi Monsieur de la Haye n’en pouvait exécuter la première partie, et pour l’autre il s’en excusa, en écrivant en France, que les Turcs avaient pour lui beaucoup de considération, de retenue et de respect.
Cette excuse, qui ne fut point du tout agréée, fit rappeler _Monsieur de_ la Haye. Les Provençaux qui étaient déchaînés contre lui, mandaient sans cesse en France, que tant qu’il serait ambassadeur à la _Porte_, les capitulations ne se renouvelleraient point, et que le passage aux Indes par la mer Rouge, ne se pourrait obtenir ; parce que le vizir avait une vieille haine contre sa personne. On les crut, et il _fut_ résolu qu’on retirerait Monsieur de la Haye, et qu’on enverrait Monsieur de Nointel en sa place. C’était un conseiller du parlement de Paris, homme de probité, savant, et curieux, qui avait voyagé par curiosité jusqu’à Constantinople ; mais qui était de beaucoup trop doux pour négocier en Turquie. On voulut d’abord ne lui donner que la qualité de résident, mais ses amis, et particulièrement la compagnie du Levant, lui firent donner celle d’ambassadeur. Cette compagnie jugeant du goût, et des égards des Turcs, par ceux des Européens, représenta aux ministres, que s’agissant de renouveler avantageusement les capitulations, d’établir une compagnie en Levant, d’obtenir la liberté du commerce de France aux Indes par la mer Rouge ; le Grand Seigneur ferait beaucoup plus de choses pour un ambassadeur que pour un résident.
Monsieur de Nointel partit de France au mois d’août 1670. avec l’ambassadeur turc, Soliman Aga, et arriva à Constantinople au mois d’octobre suivant. Le roi lui donna pour le porter, quatre vaisseaux, commandé par Monsieur d’Aplemont. J’ai ouï dire à des gens bien éclairés, que l’on s’en prenait à tort à Monsieur de la Haye, et qu’on se trompait en s’imaginant que c’était, ou à l’égard de sa personne, ou par le manquement de sa conduite, que les Turcs ne renouvelaient point les capitulations : la suite des affaires a justifié cela, et a montré, qu’il en fallait jeter la faute sur divers contretemps, où cet ambassadeur s’était trouvé, et particulièrement sur les puissants secours que la France envoyait à Candie, lors même qu’elle demandait au Grand Seigneur des grâces bien considérables, et des avantages tout particuliers.
Monsieur de Nointel fit une belle entrée à Constantinople, mais les Turcs en trouvèrent l’éclat hors de saison, et peu convenable aux circonstances du temps et des affaires. La cour ottomane était à Andrinople. Monsieur de la _Haye_ obtint sans difficulté congé de se retirer, et il s’embarqua au mois de décembre, sur le vaisseau que montait Monsieur d’Aplemont. Ce vaisseau, et les autres de l’escadre furent arrêtés devant les châteaux, au sujet de deux esclaves, qui s’étaient jetés dessus. Il s’y en était sauvé en tout près de cent, de toutes sortes de nations, et dans ce nombre le chevalier de Beaujeu, qui était prisonnier aux Sept Tours. Le caimacan envoya demander ces deux esclaves à Monsieur de Nointel, et Monsieur de Nointel les alla demander aux capitaines des vaisseaux ; mais ils répondirent, qu’ils ne les avaient point. Monsieur de _la_ Haye fut obligé d’écrire des Dardanelles la même chose au vizir, qui fit semblant d’être satisfait de cette excuse, et envoya ordre aux châteaux de laisser passer les vaisseaux du roi.
Peu de temps après le départ de Monsieur de la Haye, Monsieur de Nointel alla à Andrinople. Il y reçut tous les honneurs accoutumés, il demanda aussitôt audience, et la voulait avoir, avant que de faire savoir ce qu’il venait traiter à la _Porte_ ; mais il fallut qu’il le déclarât auparavant. C’est une loi en Turquie, que les ambassadeurs, avant que de voir le premier ministre, ou le Grand Seigneur, envoient dire à celui-là le sujet de leur venue, ce qu’ils demandent, et les choses qu’ils ont ordre de négocier. La même loi s’observe en tout l’Orient. Monsieur de Nointel savait bien cela ; mais on avait mis dans ses instructions, qu’il traitât d’affaire lui-même avec le grand vizir, et ne lui communiquât les ordres du roi, qu’en plein Divan, et qu’il en parlât aussi au Grand Seigneur. On lui avait ordonné d’en user ainsi, parce qu’on était prévenu en France, que Sa Hautesse n’avait aucune connaissance des duretés du vizir pour la nation ; que le Divan n’en savait rien non plus ; que ce ministre refusait de renouveler les capitulations aux conditions que le roi demandait, par un pur principe de haine qu’il portait aux Français ; qu’il fallait donc se tirer de ses mains, et de son absolue dépendance. On est sujet en toutes les cours de l’Europe, à prendre des mesures tout à fait fausses sur les affaires de Turquie, marque certaine, que le génie, et la politique des Turcs ne nous sont pas encore bien connus. Celles-là étaient fausses assurément. Monsieur de Nointel fit tout ce qu’il put pour exécuter son ordre. Il fut quelque temps à ne vouloir rien déclarer, et après il ne voulait déclarer qu’une partie de sa commission ; mais voyant qu’il ne pouvait avoir audience, il fut obligé de s’ouvrir entièrement, et de délivrer un mémoire des demandes, qu’il avait à faire à la _Porte_.
Il le mit entre les mains de l’interprète du vizir, nommé _Panaioti_. C’est un Grec, homme de grand esprit, et qui sait plusieurs langues de l’Europe, entre autres la latine, et l’italienne, dont il se sert avec beaucoup de lumière, et de force, soit pour écrire, soit pour parler. Ce Grec a une parfaite fidélité pour le grand vizir, et l’on voit bien, qu’il a un attachement tout entier aux intérêts de la Porte, au préjudice des chrétiens. Il en use ainsi, soit qu’il appréhende la sévérité des Turcs, sur ceux qui les trahissent ; soit que les devoirs de la naissance, ou la servitude des sujets en Turquie, l’aient obligé à tenir une pareille conduite. Il a le titre de premier interprète, et de secrétaire de l’Empire ottoman. La république de Gênes l’a fait noble Génois, en récompense des bons offices, qu’il rendit au marquis Durazzo son ambassadeur. Il était interprète de l’empereur d’Allemagne, avant que de l’être du grand vizir. Il avait mille écus de pension, et l’on dit qu’il les reçoit encore tous les ans secrètement. Cependant il a travaillé plus qu’aucun autre, à la dernière paix faite entres les deux empires, et qui n’a pas été assez honorable à celui d’Allemagne. Il a négocié aussi celle de Candie, et il s’y est si bien conduit pour la satisfaction du grand vizir, que ce ministre lui donna au moment de la ratification le revenu de l’île de _Mycone_, en l’archipel, qui est de quatre mille écus par an. Je me suis un peu étendu, en parlant de ce Panaioti, parce qu’il est fort connu de ceux qui ont affaire à la _Porte_, et qu’il traite de la part du vizir avec tous les chrétiens qui y viennent, de quelque qualité qu’ils soient, et pour quelques intérêts que ce puisse être.
Les demandes de l’Ambassadeur contenaient environ trente Articles, dont voici les principaux.
Premièrement, que la Porte ne pût recevoir en ses États aucune nation de l’Europe, outre celles qui y sont déjà établies, que sous la bannière française, et que les Italiens particulièrement, qui voudraient venir en Turquie, excepté les Vénitiens, et les Génois, seraient tenus de prendre la bannière de France, et la protection de l’ambassadeur du roi. Les Turcs donnèrent ce privilège aux Français, dans les premières capitulations qu’ils firent avec eux, du temps de François premier. Ils en jouirent jusqu’au commencement de ce siècle, qu’il arriva je ne sais quel différend, pour des corsaires étrangers, qui croisaient avec la bannière française, le long des côtes d’Égypte ; à l’occasion de quoi la _Porte_ retrancha cet article des capitulations, dans un renouvellement qui s’en fit alors : mais depuis il fut rétabli, et le privilège une autre fois accordé. Voici en quels termes il est couché.
Toutes les nations de l’Europe, qui n’ont point d’agents publics à la Porte, ni d’alliance et confédération avec le Grand Seigneur ; lorsqu’elles viendront en Levant sous la bannière française, y seront reçues, et jouiront des mêmes avantages que les Français. Les Turcs ne veulent point reconnaître ces dernières capitulations. Ils se servent des précédentes, et disent outre cela, quant aux dernières, que le mot _viendront_ n’est pas exclusif, qu’il oblige bien la _Porte_ à recevoir les étrangers, qui viendront en Turquie avec la bannière française ; mais qu’il n’ôte pas la liberté au Grand Seigneur, de les recevoir s’il veut, sous d’autres bannières.
Secondement, que les Français ne payeraient que trois pour cent de Douane, conformément aux Anglais, aux Hollandais, et aux Génois.
En troisième lieu, que le Grand Seigneur accorde aux Français la liberté de trafiquer aux Indes, par ses pays et terres, et notamment par le canal de la Mer rouge, sans payer d’autres Droits, que ceux d’entrée.
En quatrième lieu, que le Grand Seigneur fit rendre aux Religieux Catholiques Romains de la Terre sainte, les Lieux Saints, dont les Grecs les ont chassés l’an 1638.
En cinquième lieu, que le Roi de France fût reconnu _à la_ Porte, _seul_ Protecteur des Chrétiens.
En sixième lieu, que tous les Chrétiens du rite Romain, qui sont dans l’Empire Ottoman, fussent reconnus et considerés, comme étant sous la protection de sa Majesté.
En septième lieu, que les Capucins Français qui sont à Constantinople, pussent relever une _Église à_ Galata, que le feu avait entièrement consumée, il y a environ quinze ans.
En huitiéme lieu, que toutes les Églises des Chrétiens Romains, qui sont dans l’Empire Ottoman, pussent à l’avenir être réparées, et relevées, autant de fois qu’il serait nécessaire, Sans qu’il fût besoin d’en demander la permission.
En neuvième lieu, que tous les Français qui étaient esclaves en Turquie, fussent mis en liberté.
Les autres demandes étaient moins importantes chacune en particulier, mais le nombre les rendait considérables. La _Porte_ les traita d’exorbitantes, et même de ridicules, et les ministres crurent, ou firent semblant de croire, que l’on cherchait un prétexte de rompre avec Sa Hautesse. Le vizir envoya demander à l’ambassadeur, s’il avait des lettres de l’empereur de France, pour le Grand Seigneur, ou pour lui, qui continssent les demandes, insérées dans le mémoire qu’il avait présenté de la part de Sa Majesté ; parce qu’il ne croirait jamais, que l’empereur de France eût donné ordre, de faire à la _Porte_, des propositions aussi étranges, et aussi éloignées du droit, et de la justice, que celles que l’on faisait en son nom ; s’il ne les voyait contenues bien expressément dans une lettre signée de Sa Majesté. Monsieur de Nointel, qui ne s’attendait pas à cette demande, dit qu’il avait des lettres de créance, de l’empereur son maître, pour le Grand Seigneur, et pour le grand vizir, et que cela devait suffire, parce que Sa Majesté n’écrivait jamais d’affaires elle-même : Qu’ainsi la _Porte_ était mal fondée de mettre en compromis l’intention de l’empereur de France, à cause qu’il ne la montrait pas écrite, ou signée de la main de Sa Majesté. L’ambassadeur avait raison. La difficulté que faisait le vizir était une pure chicane ; mais quoi que Monsieur de Nointel pût dire, et alléguer au contraire, on ne lui accorda point d’audience, qu’après avoir promis de faire venir une lettre du roi, qui contînt nettement, et clairement, les mêmes choses qui étaient dans son mémoire, et de la faire venir en six mois.
C’était à la fin de février de l’an 1671 que Monsieur de Nointel donna cette parole. Le jour suivant le grand vizir lui envoya dire, qu’il lui accordait l’audience pour le lendemain, et que deux jours après le Grand Seigneur la lui donnerait aussi ; mais à condition qu’il n’y parlerait d’aucunes affaires. L’ambassadeur fut reçu du vizir assez froidement. Il tint à ce ministre plusieurs discours, qui pour être trop longs, et étendus pour les Turcs, ne faisaient aucun effet. Le vizir y répondit presque toujours par un oui ou un non. Monsieur de Nointel s’étendait particulièrement sur la grandeur du roi, et sur ses forces. Le grand vizir, qui prenait ces vérités pour de secrètes menaces, répondit. _Oui, l’empereur de France est un grand monarque, mais son épée est encore neuve_ : Il voulait dire que que le roi n’avait fait jusque-là, aucun exploit digne de tant d’éloges ; mais il en parlait en homme bien mal informé, de ce qui se passait entre les princes chrétiens. Monsieur de Nointel reçut encore d’autres semblables réponses. J’en marquerai deux, dont voici la première, qui regarde l’ancienneté de l’alliance, qu’il y a entre la France et la Turquie. L’ambassadeur en parlant de sa durée, dit, que les Français étaient vrais amis des Turcs. Le vizir répondit en souriant, Les Français sont nos amis, mais nous les trouvons partout avec nos ennemis. L’autre était encore plus mortifiante, la voici.
L’ambassadeur sur le point de sortir, fit dire au vizir, qu’il avait ordre de l’empereur son maître, de lui recommander fortement l’affaire de la mer Rouge, que Sa Majesté l’avait extrêmement à cœur, et désirait fort que la Porte lui donnât contentement là-dessus. _Se peut-il faire, répondit sèchement le vizir, qu’un empereur aussi grand que vous dites qu’est le vôtre, ait si fort à cœur une affaire de marchands._
L’ambassadeur ne fut pas plus satisfait de l’audience qu’il eut du Grand Seigneur. Après qu’il eut fait sa révérence, on le conduisit au bout de la salle vis-à-vis de Sa Hautesse ; à qui il fit sa harangue, qui dura près d’un quart d’heure. Elle ne servait de guère, car l’interprète n’en expliqua que le sens au vizir, et en peu de paroles, et le vizir le dit en deux mots au Grand Seigneur. Monsieur de Nointel parla ensuite d’affaires à Sa Hautesse. Cela était contre la coutume, contre ce qu’avait demandé le vizir, et contre la parole, qu’il prétendait qu’on lui en avait donnée. Le Grand Seigneur écouta attentivement tout ce que dit l’interprète, et répondit, en tournant les yeux vers le grand vizir, qui est toujours proche de sa personne en de pareilles rencontres ; que _l’ambassadeur_ s’adresse à notre lala. Ce mot _lala_ signifie tuteur et aussi père dans un sens figuré, mais dans le propre il signifie _père_ nourricier, celui qui nous élève ou nous donne l’éducation. Les Turcs s’en servent pour signifier un homme, qui a pour un autre un soin, et une affection paternelle. C’est la coutume, que les ambassadeurs, au sortir de l’audience du Grand Seigneur, dînent au Divan, ils mangent avec le grand vizir, et les gentilshommes de leur compagnie mangent avec les vizirs du banc, qui sont les plus grands seigneurs de l’Empire. Monsieur de Nointel voulut encore là parler d’affaire. Son procédé impatienta le vizir, et porta ce ministre à en user un peu incivilement avec lui. Il lui imposa silence, et lui dit, Monsieur l’ambassadeur, tenez-vous à ce que vous avez promis : nous saurons dans six mois si nous sommes amis ou ennemis.
Voilà le début de Monsieur de Nointel, et le succès de son premier voyage à Andrinople. Il en revint au mois de mars 1671, et écrivit en France ce qu’il avait fait à la _Porte_, et en quels termes il était demeuré avec le grand vizir. On vit bien à la cour, que ce ministre se jouait de l’ambassadeur et des Français. On mit en délibération si on romprait avec la _Porte_, ou si l’on dissimulerait un traitement si déraisonnable. Cependant pour ne rien entreprendre légèrement, dans une affaire de cette importance ; on ordonna à Monsieur d’Oppède, premier président d’Aix, d’assembler à Marseille tous les négociants du Levant, et les autres gens éclaires dans les affaires de Turquie, et de prendre leur sentiment, sur ce que beaucoup de gens faisaient entendre au conseil ; que la France se pouvait passer du négoce du Levant, au moins durant plusieurs années, et qu’elle pouvait aisément faire par mer tant de mal aux Turcs, que le Grand Seigneur pour l’arrêter, serait contraint d’accorder au roi tout ce que Sa Majesté demandait. L’avis de l’assemblée pris à la pluralité des voix fut, que ces propositions étaient vraies : qu’il y avait en Provence assez de marchandises du Levant, pour en fournir la France dix ans durant : et que si le roi envoyait seulement dix vaisseaux dans les mers de Grèce et particulièrement aux Dardanelles, la famine serait dans peu à Constantinople, et il s’y ferait un soulèvement en faveur des Français.
Les Provençaux ne doutèrent point alors, qu’on ne fît bientôt la guerre au Grand Seigneur. Ils écrivirent en tout le Levant ce qui s’était passé à Marseille, et mandaient avec assurance, que le roi faisait équiper cinquante vaisseaux pour les envoyer contre les Turcs. Monsieur de Nointel reçut plusieurs lettres de Marseille, qui lui assuraient _la_ même chose. Ces nouvelles furent en un instant répandues dans Constantinople, dans Andrinople, et en tous les ports du Levant. J’ai ouï assurer que le grand vizir en fut troublé, et tous les ministres. Il envoyait demander aux autres ambassadeurs, et aux résidents de la chrétienté, s’il était vrai que le roi de France leur voulût faire la guerre, et se préparât à cela. Les réponses qu’il recevait étaient ; qu’à la vérité Sa Majesté faisait équiper des vaisseaux, mais qu’ils n’avaient point d’avis qu’on les voulût employer contre la Turquie ; qu’on disait presque généralement, que c’était contre les Hollandais qu’on les préparait, et qu’ils croyaient que c’était la vérité. Ces réponses diminuèrent la crainte des Turcs, et ils la perdirent bientôt entièrement, à l’arrivée d’une barque française, qui parut au bout de deux mois à Constantinople. On la croyait d’abord barque d’avis, chargée d’ordres pour l’ambassadeur, et pour tous les Français ; mais ils furent bien surpris, quand demandant au _patron_, où était l’armée navale de France destinée contre les Turcs, il leur dit, qu’il n’avait point entendu parler d’armée navale, qu’on n’équipait point de vaisseaux à Toulon, et qu’il ne savait ce qu’on lui voulait dire.
Le premier septembre le grand vizir écrivit à Monsieur de Nointel. Il lui mandait, que le terme de six mois, qu’il avait pris pour faire venir une lettre du roi son maître, étant expiré ; il désirait savoir si elle était venue, ce qu’elle contenait, et quels ordres il avait de Sa Majesté. L’ambassadeur répondit de bouche à celui qui lui rendit cette lettre, que la réponse de l’empereur de France n’était point encore venue, que c’était tout ce qu’il pouvait mander alors au grand vizir ; n’étant pas résolu de faire réponse à une lettre, qui ne donnait pas à son maître les titres qui appartiennent à Sa Majesté Impériale. Monsieur de Nointel en usa ainsi, parce que le vizir ne donnait au roi dans sa lettre, et sur le dessus, que le titre de craul, qui est moins grand chez les Turcs que celui de _padcha_, quoique tous deux signifient un souverain. Ils se servent du dernier terme pour nommer le Grand Seigneur, et ils s’en sont toujours servis aussi pour nommer le roi de France. Le mot de _padcha_ est persan. Le mot de _craul_ est esclavon, et c’est le titre que les Polonais donnent à leur roi. En France on explique le mot de _padcha_ par celui d’empereur.
Le parti qu’on prit au conseil de France sur les affaires du Levant, après la tenue de l’assemblée de Marseille, ne répondit pas à ce qu’on avait lieu d’attendre, ensuite de l’avis de cette assemblée. Le roi qui voulait bientôt déclarer la guerre aux Hollandais, ne voulut pas entreprendre celle de Turquie, où il aurait fallu employer une bonne partie de son armée navale. Il se résolut de temporiser, et de faire encore un effort pour accommoder les choses, et n’être point obligé de rompre avec les Turcs. Monsieur de Lyonne écrivit au vizir, que l’empereur de France s’étonnait, qu’il refusât de donner créance à son ambassadeur : que la Porte n’avait jamais jusqu’alors mis en doute la vérité, et la fidélité des propositions des ambassadeurs de France : que Sa Majesté Impériale ne s’expliquerait point par d’autre canal que celui de Monsieur de Nointel, et que si le Grand Seigneur, et ses ministres refusaient de lui donner créance, ils lui donnassent congé de s’embarquer sur le vaisseau qui portait cette lettre à Constantinople. On envoya Monsieur d’Hervieu interprète de Monseigneur le Dauphin, et à présent consul à Alep, pour la rendre lui-même au grand vizir, et on le chargea aussi des derniers ordres du roi à l’ambassadeur. Il partit de Marseille au mois de septembre, et il n’arriva à Constantinople qu’à la fin du mois de février suivant, sur un vaisseau du roi nommé Le Diamant, commandé par le marquis de Pruilly. Le mauvais temps l’empêcha de faire plus tôt qu’en quatre mois, le voyage de Malte à Constantinople.
Dès que ce vaisseau fut arrivé là, et que Monsieur de Nointel eut vu les ordres du roi, il écrivit au grand vizir, que la réponse de Sa Majesté était enfin arrivée, après avoir été cinq mois sur mer, et qu’il n’attendait pour la lui communiquer, que la permission de se rendre à la cour. Le vizir lui fit réponse, _qu’il_ pouvait venir quand il lui plairait, qu’il serait le bienvenu. Il mit sur le dessus de la lettre, selon les anciennes coutumes, À _l’ambassadeur de l’empereur de France_, au lieu qu’à la précédente il avait mis, À _l’ambassadeur du roi de France_, comme nous l’avons observé. Le même jour que l’ambassadeur reçut cette lettre, le caimacan lui envoya dire, _qu’il_ avait ordre du grand vizir, de fournir à Son Excellence trente chariots, douze chevaux, et mille écus pour son voyage, qu’il lui enverrait tout cela promptement. Il n’y manqua pas, l’argent fut apporté le lendemain, et les chariots, et les chevaux furent amenés le jour que l’on voulut partir.
Voila l’état et la situation où _étaient_ les affaires, et l’Alliance de France avec la Turquie, lors que j’arrivai à Constantinople au mois de Mars 1672.
L’ambassadeur partit de Constantinople le 29 mars. Il avait avec lui l’abbé de Nointel son frère, un gentilhomme, un confesseur, un maître d’hôtel, un secrétaire, trois interprètes, deux janissaires, et les moindres officiers en nombre suffisant. Outre cela, il y avait en sa compagnie Monsieur d’Hervieu, qui avait apporté la lettre de Monsieur de Lyonne pour le vizir : un directeur de la Compagnie de Levant, qui devait traiter avec le ministre, des conditions du commerce de la mer Rouge : deux religieux espagnols, commissaires de la Terre Sainte, qui sollicitaient la restitution des lieux saints de la Palestine, que les Grecs leur avaient enlevés par l’autorité de la _Porte_, il y a environ trente ans : un marchand de Marseille qui avait aussi des affaires à la _Porte_ ; et quatre gentilshommes français et italiens, qui comme moi faisaient le voyage par curiosité seulement. Le caimacan donna un chaoux à l’ambassadeur, pour lui faire avoir partout des logements, et pour faire garder à sa personne, et à sa suite, le respect que les Turcs perdent aux moindres occasions, quand ils ne sont retenus d’aucune crainte. Nous fûmes six jours en chemin. On compte cinquante lieues de Constantinople à Andrinople. Le chemin est beau et uni, par des plaines et des campagnes très-belles. On trouve sur la route quantité de beaux villages, et de beaux logements publics.
Nous allâmes loger à demi lieue d’Andrinople dans un lieu fort agréable, où l’air est bon et doux, plus qu’en aucun autre de _la_ Romanie ; car c’est ainsi que l’on appelle aujourd’hui _la Thrace_. Il est situé sur la rivière _d’Hebre_, que l’on nomme à présent _Mariza_, et on le nomme _Bosna-koi_, c’est-à-dire, village de _Bosnéens_. Dix jours après notre arrivée, _Panaioti_, cet interprète du vizir, dont j’ai parlé, vint de la part de ce ministre visiter l’ambassadeur, et savoir de lui les intentions du roi son maître, touchant le renouvellement des capitulations. Cet interprète commença à négocier avec Monsieur de Nointel, en lui disant, que le sentiment du vizir était, que lui et l’ambassadeur ne se vissent point, jusqu’à ce que les affaires fussent conclues, et terminées ; de peur qu’il ne survînt entre eux de ces différends, qui bien que légers, rompent, ou arrêtent la négociation, et en empêchent le succès. Panaioti ajouta, comme pour confirmer l’opinion du vizir, qu’en Turquie les affaires ne se faisaient jamais bien que par un tiers, que le vizir, et l’ambassadeur ayant réciproquement à conserver la gloire, et les intérêts de deux grands empires, nul des deux ne voudrait commencer à se relâcher de ses prétentions : qu’il était fort facile qu’une négociation en personne aigrît l’esprit eu vizir, et celui de l’ambassadeur ; mais qu’une négociation conduite par leurs interprètes, ne pouvait si facilement produire de mauvaises dispositions dans l’un, ni dans l’autre. Enfin le vizir le priait d’agréer qu’il ne lui donnât audience, que pour remettre dans ses mains de nouvelles capitulations. Monsieur de Nointel souhaitait tout autre chose ; mais il fallut suivre le sentiment du vizir, et se résoudre à traiter par interprètes. _Panaioti_ prit copie de la lettre que Monsieur de Lyonne écrivait au grand vizir, et le mémoire des conditions auxquelles Sa Majesté voulait seulement renouveler les capitulations, à ce que disait l’ambassadeur, et s’en alla en faisant mille protestations à l’ambassadeur de le bien servir en sa négociation. Il lui dit particulièrement, qu’il se faisait un si grand honneur d’avoir à ménager le renouvellement des capitulations entre le Grand Seigneur, et l’empereur de France, qu’il n’y avait point de moyens au monde, qu’il n’employât pour le faire conclure à la satisfaction de Sa Majesté très chrétienne. Le temps a découvert, que cette protestation était entièrement trompeuse, et que _Panaioti_ n’avait pas pour les intérêts de la France, de meilleurs mouvements que le grand vizir.
Ce ministre lut le mémoire de l’ambassadeur, et le donna à examiner au Divan. Il n’était pas si long de moitié que celui qu’on avait présenté au premier voyage, et ne contenait que onze chefs. Cependant le vizir le trouvait encore exorbitant. Il se récriait sur les points les plus considérables, disant, que jamais la _Porte_ ne les accorderait : sur les autres il disait, cela se pourra accorder, l’on tâchera de passer sur un tel obstacle, et de lever telles difficultés. Ainsi il donnait nettement le refus d’une partie des demandes qu’on lui faisait, et ne donnait parole de l’autre que fort incertainement. Le vizir en usait ainsi, pour découvrir par les réponses de l’ambassadeur, s’il était vrai qu’il eût ordre de ne relâcher rien de son mémoire. Il le fit tomber dans son piège, et il découvrit ainsi qu’il avait des ordres secrets.
À la fin du mois d’avril, ces deux religieux commissaires de la Terre Sainte, dont j’ai parlé, furent fort consternés d’un bruit qui se répandit parmi nous, qu’ils ne devaient pas s’attendre, comme ils faisaient, à rentrer dans les lieux saints, dont les Grecs les ont dépossédés ; parce que le vizir ayant déclaré, qu’il accorderait la diminution des droits de douane, et le commerce de la mer Rouge, à condition qu’on ne parlerait point de la Terre Sainte, on lui avait répondu, qu’il fallait garder ce point pour le dernier. Comme cette affaire est assez curieuse, j’en rapporterai ici les principaux passages ; et cela délassera le lecteur, qui pourrait être fatigué du long détail des négociations de France à la _Porte_ ottomane, pour un renouvellement d’alliance.
Le royaume de Jérusalem fut conquis par les chrétiens l’an 1099. et perdu l’an 1177. Un roi de Syrie nommé _Nezer-Salah-el-din Joseph_ le reconquit, en chassa tous les chrétiens occidentaux, particulièrement les chevaliers, n’y laissant que les chrétiens orientaux, syriens, arméniens, géorgiens, et grecs. Peu de temps après, et dans le treizième siècle, un des rois de Naples de la maison d’Anjou, acheta du roi de Syrie les lieux saints de la Palestine. Le marché fut secret, le roi de Syrie appréhendant, que les princes mahométans ses voisins, ne lui en fissent une infamie, et qu’ils ne le querellassent sur cette vente. Les moines franciscains furent envoyés par le roi de Naples, pour prendre possession des lieux saints. Ils y furent laissés, et confirmés par les sultans d’Égypte, et par les empereurs turcs qui conquirent la Palestine.
Ces religieux avaient les clefs et la jouissance de tout ce que la dévotion chrétienne a consacré à Jérusalem, à Bethléem, à Nazareth, et aux autres lieux de la Terre Sainte. Les chrétiens d’Orient, qui sont en grand nombre en ce pays-là, ne laissaient pas d’avoir des chapelles en plusieurs de ces lieux saints, comme en l’église bâtie sur le sépulcre de Jésus-Christ, et en celles qui sont situées aux endroits où il naquit, et fut crucifié. Les papes qui emploient tout pour attirer les Grecs à leur communion, ordonnèrent aux cordeliers de leur donner toute sorte de liberté dans ces lieux saints, et de leur permettre d’y bâtir des chapelles, d’y tenir des lampes, et des cierges, et d’y parer des images et des autels.
Les cordeliers disent, que cette liberté qu’eurent les Grecs dans leurs églises, fit naître en leur esprit le dessein de s’en rendre maîtres. Ceux-ci le nient avec grande assurance. Tant y a que ces derniers vinrent l’an 1634. à la _Porte_, et produisirent d’anciens titres de possession du mont Calvaire, de la grotte de Bethléem, et d’autres lieux. Les cordeliers furent cités au Divan. Ils y comparurent avec les ambassadeurs des princes de la chrétienté, qui étaient alors à la cour de Turquie. L’affaire y fut plusieurs fois plaidée en présence du grand vizir. Tous les chrétiens qui ont alliance avec la _Porte_, s’intéressèrent dans le procès, aussi bien les protestants, que les catholiques romains. Il y fut fait de grosses dépenses de part et d’autre.
Enfin les Grecs le gagnèrent, et furent mis en possession des Saints Lieux, comme ils le demandaient.
Le grand vizir, qui prononça en leur faveur, étant mort au bout de deux ans, les Européens demandèrent que le procès fût revu. Cela fut fait, et entièrement à l’avantage des cordeliers, qui furent remis en possession de ce que les Grecs leur avaient ôté : mais ils ne le gardèrent que deux autres années ; car après ce temps, un autre grand vizir favorable aux Grecs, leur fit recouvrer ces mêmes lieux saints, dont ils avaient mis hors les cordeliers, quatre ans auparavant. Les Latins ont depuis fait de grands efforts, pour en reprendre la possession, mais ils ont tous été inutiles, le Divan s’est roidi contre les sollicitations, les promesses, et les offres, et a toujours constamment répondu ; qu’il n’était pas juste, que les Grecs, qui sont les sujets du Grand Seigneur, et qui lui payent de tribut huit cent mille écus par an, fussent privés de la garde d’une partie des lieux-saints de la Palestine, qui est du domaine de l’Empire ottoman. Les cordeliers n’ont pas laissé pour cela de renouveler les sollicitations, les requêtes, et les offres d’argent, autant de fois qu’ils ont trouvé de bonnes occasions de le faire. L’an 1665. le comte de Leslé employa au nom de l’empereur, tous les soins imaginables pour faire rentrer les cordeliers en leur bien, il conjura, il donna, il promit, mais il ne put rien obtenir. Quatre ans après le baile _Molino_ au nom de la république de Venise, fit la même chose. Les cordeliers n’eurent plus alors d’espérance, que dans le roi de France. Ils députèrent deux religieux à Sa Majesté, qui lui présentèrent des lettres de recommandation de Rome, d’Espagne, et de la plupart des princes romains, pour employer son crédit à faire rentrer les Latins dans les lieux saints, d’où les Grecs les ont chassés. Le roi très-chrétien n’avait pas besoin qu’on lui recommandât une telle affaire, pour s’y employer vivement : son zèle ardent pour l’Église romaine l’en sollicitait assez. Sa Majesté écrivit à Monsieur de la Haye, son ambassadeur, de faire entrer l’affaire de ces religieux dans les conditions du renouvellement des capitulations. Monsieur de la Haye et Monsieur de Nointel ensuite leur protestèrent diverses fois, qu’ils avaient ordre exprès de ne point traiter avec la _Porte_, et de ne point renouveler les capitulations, si l’on ne remettait les cordeliers en possession des lieux saints qu’ils ont perdus. Cependant on sut à la fin du mois d’avril, comme j’ai dit, qu’on pourrait abandonner cette affaire, parce qu’on ne voulait point arrêter un grand traité, pour se conserver la garde de quelques simples chapelles.
Ces deux religieux m’ont conté, qu’à leur arrivée à Constantinople, _Monsieur_ de la Haye leur ayant dit, qu’il savait bien sûrement que la _Porte_ ne renouvellerait point les capitulations, aux conditions que le roi son maître demandait, à cause que le seule recouvrement des lieux saints, que Sa Majesté voulait absolument obtenir, était une chose que la _Porte_ n’accorderait jamais : Ils lui avaient fait cette réponse, qui renfermait un bon conseil pour le bon succès de leur affaire.
Si Votre Excellence a ordre positif touchant ce recouvrement, et si elle sait d’autre part que la Porte n’y consentira jamais, ne faites au grand vizir aucune autre demande, que celle-là n’ait été accordée ; déclarez à ce ministre, que vous ne traiterez point, qu’il ne nous ait donné parole de nous restituer ce que les Grecs nous ont pris ; si Votre Excellence tient cette voie, il arrivera, ou que le vizir accordera la demande, ou qu’il la refusera : s’il l’accorde, le plus grand empêchement au renouvellement des capitulations sera ôté : s’il la refuse, la rupture sera glorieuse pour le roi de France : elle ne paraîtra point intéressée : toute l’Europe admirera la piété, et le grand zèle de Sa Majesté : il n’y aura personne qui ne soit forcé de reconnaître que le seul égard de la religion, l’a porté à rompre avec les Turcs.
Ces bons pères me racontaient cela avec une ardeur qui est assez ordinaire dans les moines espagnols. Ils concevaient comme la plus belle action de l’univers, qu’on fît la guerre à l’Empire ottoman, pour l’obliger d’ôter aux chrétiens de Jérusalem, ses propres sujets, la garde de cinq ou six petites églises, et de la donner à des moines étrangers, qui n’étant pas contents d’y pouvoir entrer à toute heure, voulaient en avoir les clefs pendues à leur cordon.
À la mi-mai, Monsieur de Nointel voyant que le Grand Seigneur, et le grand vizir, étaient prêts de partir pour la Pologne, et que la négociation n’était pas fort avancée, il alla voir le reizquitab. On peut comparer son office à celui de chancelier. L’ambassadeur eut trois conférences avec lui, avant que de terminer le traité. On le vit comme conclu à la troisième, qui fut le 26 mai, et le renouvellement fait aux conditions suivantes.
Que les Français ne payeraient à l’avenir que trois pour cent de Douane.
Qu’ils auraient le commerce libre aux Indes par la Mer rouge, moyennant cinq pour cent de Douane, qu’on payerait à l’entrée des terres du Grand Seigneur, Sans payer rien davantage, ni au passage, ni à la sortie.
Que les capucins français rebâtiraient à Galata leur église de saint Georges, que le feu avait consumée, et que cette église, celle des jésuites qui est au même lieu, et toutes les autres appartenantes aux Français, qui sont dans l’Empire ottoman, seraient sous la protection du roi.
Que l’Ambassadeur serait reconnu Protecteur de l’Hôpital des Chrétiens Européens, qui est à Galata, et y pourrait faire dire la Messe.
Que les esclaves français qui sont en Turquie, et qui y pourraient être à l’avenir, seraient mis en liberté, à condition qu’ils n’eussent point été pris, ou sur des voiles, ou en des armées, ou devant des places ennemies de la Porte.
Voilà tout ce qui se devait changer, ou ajouter dans les nouvelles Capitulations. L’Article concernant les Nations étrangères, y devait être mis tel qu’il se trouvait dans les anciennes.
Dès que les choses eurent été acceptées et accordées réciproquement, le plus ancien interprète de l’ambassadeur de France dit à Monsieur de Nointel de ne s’en aller point, que le chancelier n’eût dressé le modèle des nouvelles capitulations. Ce conseil était bon, mais l’ambassadeur crut _Panaioti_ l’interprète du grand vizir, qui lui dit que c’était offenser le chancelier, et lui faire un affront, que de ne se pas fier à ce qu’il disait de bouche, et de le lui demander par écrit : qu’il engageait sa parole, et demeurait caution de celle du chancelier : Monsieur de Nointel se laissa persuader. Il revint au logis joyeux, et satisfait, avec cet air et cette gaieté que donne le bon succès des affaires. Il nous dit en se mettant à table. _Messieurs_, les capitulations sont renouvelées : il en faut faire la fête, et boire à ce renouvellement. Nous y bûmes tous, à la réserve de son premier interprète, qui dit, Monseigneur, je ne crois rien de fait, jusqu’à ce que les capitulations soient entre les mains de Votre Excellence.
Le chancelier avait promis d’envoyer le modèle sur le soir, afin de l’examiner, et qu’ensuite il serait mis au net ; cependant il n’en fit rien. L’ambassadeur ne s’en étonna pas. Il l’envoya quérir le lendemain ; mais il fut bien surpris de voir, que l’article des nations étrangères n’obligeait point de la manière qu’il le prétendait, celles qui n’ont point d’établissement à la _Porte_, de venir sous la bannière de France. Monsieur de _Nointel_ commença alors à craindre qu’on ne l’eût trompé. Il se met en colère, et envoya à l’instant son second interprète dire au chancelier, que si cet article ne se mettait comme il l’entendait, il n’acceptait point les nouvelles capitulations. Son premier interprète lui dit de bien penser à l’avance qu’il faisait faire : qu’il se gardât bien de mettre le marché à la main des Turcs, comme il faisait, et qu’il ne s’engageât pas si brusquement à rompre avec la _Porte_, pour un seul article, et de peu d’importance. Monsieur de Nointel passa outre. Il envoya faire au chancelier le message que j’ai dit. Ce ministre fit réponse, qu’il le rapporterait au vizir.
Le 29 l’ambassadeur alla chez le chancelier, qui lui dit ; que la France ne devait pas demander à _la_ Porte une chose qu’il n’était plus en son pouvoir de lui accorder, parce que le Grand Seigneur s’était engagé aux Anglais, aux Vénitiens, aux Hollandais, et aux Génois, que tous les étrangers qui viendraient en Turquie, sous leurs bannières, y seraient traités de même qu’eux : qu’ayant accordé cela pareillement, à l’empereur, et nommément pour les villes Hanséatiques impériales, pour les sujets de la maison d’Autriche, et pour les Italiens, Sa Hautesse ne pouvait plus sans violer sa foi, accorder aux Français ce qu’ils demandaient, savoir de ne donner entrée que sous leur bannière, aux étrangers qui n’ont point d’établissement à la Porte. Le chancelier ajouta, que ce qu’il représentait à Son Excellence, étant d’une notoriété publique, et d’une conséquence convaincante, il la suppliait de n’insister pas davantage sur ce point. Monsieur de Nointel répondit, en protestant de ne renouveler point, si l’on n’accordait cet article en la manière qu’il le demandait. Le chancelier répondit, qu’il ferait rapport de cette protestation au vizir, et lui ferait savoir sa réponse. L’ambassadeur lui dit, qu’il l’obligerait beaucoup d’en aller parler à l’heure même à ce ministre, si sa commodité le lui permettait ; qu’il attendrait son retour. Le chancelier y consentit. Il alla parler au vizir, et revint avec cette réponse. Le grand vizir m’a ordonné de dire à Votre Excellence, que vous lui fîtes donner parole, il y a un mois ; que pourvu qu’on accordât à l’empereur de France la diminution des droits de douane, et le commerce par la mer Rouge, Sa Majesté Impériale, se contenterait quant au reste, des choses raisonnables, et justes ; que sur cette parole, il vous avait accordé au nom du Grand Seigneur ces deux points, et les autres grâces que vous savez ; mais qu’à présent voyant que vous ne lui tenez pas parole il vous déclare bien expressément, qu’il retire la sienne, et ne vous veut accorder rien du tout. Cette réponse fut un coup de foudre. Monsieur de Nointel, et ceux qui étaient avec lui en furent tout interdits. On voulut reprendre, et renouer le traité, mais il ne fut pas possible, encore qu’on fît connaître sur le champ, qu’on se déportait du point contesté. Le chancelier répondit, qu’il n’avait ordre du vizir, que de dire ce qu’il avait dit, et qu’il ne pouvait traiter davantage. L’ambassadeur répliqua, qu’il avait une lettre du premier ministre de France pour le vizir, qu’il ne voulait que la remettre en ses mains, et après prendre congé. Le chancelier répondit, que pour le congé, c’était une chose facile, et que pour la lettre du premier ministre de France, le grand vizir ne se souciait pas de la voir.
Monsieur de Nointel revint au logis dans un chagrin qu’il est aisé de concevoir. Il dit aux personnes de son conseil, qui était l’abbé son frère, le directeur de la Compagnie du Levant, et ses deux premiers interprètes, que la nation anglaise, et la hollandaise avaient dépensé chacune quarante mille écus, au renouvellement des capitulations qu’elles ont avec la _Porte_ ; qu’il en fallait donner autant aux ministres du Divan pour renouveler celles de France. Les interprètes eurent ordre de porter parole de cette somme aux ministres, mais cela ne produisit encore rien. Les ministres ne s’en émurent seulement pas. Il y a beaucoup d’affaires à la _Porte_ qui se font par argent : il y en a d’autres qu’aucune somme ne saurait faire avancer. Telle fut par exemple l’affaire des deux commissaires de Terre Sainte qui étaient, comme j’ai dit, avec nous à Andrinople : ils offrirent cent mille écus au vizir pour rentrer en possession des lieux saints, qu’on leur a ôtés, et en voulaient encore dépenser autant à faire des présents au Grand Seigneur, et aux ministres de la _Porte_ ; mais leur argent ne leur servit de rien, le Divan. fut incorruptible.
Je dirai en passant, à propos de ces religieux, que l’on ne doit pas être surpris des grandes offres qu’ils faisaient. Ils m’ont assuré que la dévotion qu’ont les Espagnols pour les lieux saints est si grande, qu’ils fourniraient eux seuls des trésors pour les ravoir. Ils m’ont assuré aussi, que la dépense ordinaire de la Terre Sainte se monte à cent mille livres par an, dont le tiers va en présents qu’il faut faire aux Turcs, et que chaque gardien, qui est triennal, en fait à sa venue pour dix mille écus.
Le troisième juin, jour du départ du Grand Seigneur pour la Pologne, l’ambassadeur se rendit de fort grand matin au camp, au quartier du vizir, dans le dessein d’obliger en quelque sorte ce ministre, à lui donner l’audience qu’il lui refusait depuis son arrivée, et à recevoir la lettre de Monsieur de Lyonne. Il mena même avec lui Monsieur d’Hervieu, afin que comme c’était lui qui l’avait apportée, il la rendît ; mais le grand vizir n’était pas au camp : il était allé conduire au premier logement la sultane mère, ce qui obligea Monsieur l’ambassadeur d’aller au quartier du chancelier, où il l’attendit sept heures entières, tantôt en une tente, et tantôt en une autre, parce que le camp se levait. Un peu après midi la nouvelle vint, que le grand vizir était à la ville. Le chancelier l’alla trouver, et lui dit que l’ambassadeur de France l’attendait au camp pour le voir, et savoir sa dernière volonté. Le vizir lui dit de faire entendre à Son Excellence, qu’elle ne prît pas la peine de l’attendre, parce qu’il prenait congé de sa femme, de sa mère, et de sa famille, et qu’il n’irait que de nuit au camp : que Son Excellence y laissât un de ses interprètes seulement, et qu’il lui donnerait réponse. La réponse que le grand vizir donna, fut, qu’il communiquerait au Grand Seigneur, et au Divan ce que _l’ambassadeur_ demandait, mais que cela ne se pouvait sitôt faire, à cause de la marche : que Son Excellence pouvait cependant retourner à Constantinople pour y attendre la résolution du Grand Seigneur : qu’il écrirait au caimacan de donner un passeport au vaisseau du roi qui y était, et qu’au reste sans qu’il se fiait à la foi de _l’ambassadeur_, il l’aurait fait arrêter à Andrinople ; de peur qu’il ne se retirât sans congé. L’interprète avait ordre de demander au grand vizir des commandements pour des affaires particulières de négoce en divers lieux du Levant. Ce ministre les fit expédier le lendemain, en la manière que l’interprète les demandait.
Voilà le succès du second voyage de Monsieur de Nointel à la _Porte_. Les Turcs avec beaucoup d’assurance, donnaient aux Français le tort de cette rupture. Ils disaient que même la diminution des droits de douane n’était pas justement prétendue ; parce que s’il y avait des nations qui n’en payaient pas tant, comme les Anglais, les Hollandais, et les Génois, il y en avait aussi qui en payaient plus, comme les Allemands et les Vénitiens, et que si les premiers qui ne payaient que trois pour cent, en eussent autrefois payé cinq, les Français auraient eu quelque droit de demander du rabais ; mais que la _Porte_ qui est libre de faire faveur à qui il lui plaît, ayant traité d’abord avec ces derniers venus, à des conditions plus avantageuses, que celles qu’elle a accordées à ses premiers alliés ; elle n’était pas obligée de changer à son préjudice, les conditions du commerce qui était entre eux depuis si longtemps. Pour les autres demandes du roi, ils disaient, que ce n’était la plupart que des grâces, qu’on n’avait pas raison de prétendre ; puisque bien loin de les avoir méritées de la _Porte_, on l’avait toujours traversée dans ses plus importantes entreprises. Ils ajoutaient, qu’on avait fait ces demandes le marché à la main, en menaçant et en agissant en maîtres, les Français qui étaient au Levant ne parlant que de brûler Constantinople, de faire la guerre au Grand Seigneur, de saccager ses îles, et ses ports de mer. Que les vaisseaux qui avaient amené Monsieur de Nointel à Constantinople, donnaient ouvertement retraite aux esclaves de toute sorte de nations, qui s’y venaient jeter, et que les ambassadeurs de France n’entretenaient les grands dans les visites qu’ils leur faisaient, que des forces de Sa Majesté, et de la puissance de ses armes. C’est ainsi que parlaient les Turcs. Les autres nations disaient, que les Turcs n’avaient pas tant de tort, et même qu’ils avaient montré en cette occasion, de n’être pas si barbares qu’on le dit ; n’ayant témoigné aux Français qui étaient en Levant, ni à l’ambassadeur de Sa Majesté, aucun ressentiment violent, des grands et éclatants secours, qu’on a donnés plusieurs fois à leurs ennemis : de la guerre qu’on a portée dans les pays qui sont sous leur protection : et des insultes et des menaces qu’on leur a faites jusque dans leur cour. Mais tout cela ne se disait, que dans l’ardeur de voir arriver quelque grand accident, qui obligeât la France d’employer contre les Turcs ces merveilleux préparatifs de guerre, dont la plupart de ses voisins étaient effrayés.
Après avoir rapporté tout de suite la négociation de Monsieur de Nointel à la _Porte_, je toucherai quelque chose de celles de Monsieur Witzoski internonce de Pologne, et du chevalier _Quirini_ baile de Venise, dont l’un venait de partir d’Andrinople quand j’y arrivai, et l’autre y demeura tout le temps que j’y fus.
Le vizir fit donner à l’internonce de Pologne à son départ 1700 écus pour payer ses dettes, et pour s’en retourner, et outre cela sept chariots, et un chaoux. Le pacha de Silistrie eut ordre de le faire aller par la frontière de Tartarie, et de mander aux Tartares de le retenir, jusqu’à ce qu’ils sussent que l’envoyé turc qui était en Pologne, eût passé les frontières, et fût entré en Turquie. Le _Divan_ fit tout ce qu’il put pour ajuster les affaires avec cet internonce, et pour éviter d’entrer en guerre avec son maître. _La Porte_ avait des desseins du côté de Perse, et _de_ la mer Rouge, et ce ne fut que par force, qu’elle se tourna vers la Pologne. Le sujet du différend était, la protection que le Grand Seigneur a donnée aux Cosaques. La Pologne demandait que Sa Hautesse retirât publiquement cette protection, de même qu’elle l’avait donnée publiquement, en envoyant à Dorosensko, fameux général de ces rebelles de Pologne, un étendard, des lettres patentes et les autres marques de dignité, avec lesquelles les bassas sont investis en Turquie. C’était afin que les Cosaques, étant intimidés par ce rebut d’éclat, se soumissent sans combattre à Sa Majesté polonaise, et qu’elle rentrât plus facilement dans la possession de l’Ukraine, qui est son bien particulier, et le patrimoine de ses ancêtres.
Sous le règne du roi Casimir, Monsieur Ratzieuski était venu demander la ratification du traité de _Khotyn_, qui s’observait entre la Pologne et la Turquie, et d’autres choses. La _Porte_ répondit, qu’elle ratifierait purement et simplement, sans parler des Cosaques. Monsieur Ratzieuski mourut à Andrinople durant sa négociation. Son secrétaire, qui était ce Monsieur _Witzosky_, fut pourvu par le roi successeur de Casimir de l’internonciature, et reçut ordre de représenter que l’Ukraine, étant le bien particulier du prince qui régnait alors, Sa Majesté avait double intérêt de chercher à y rentrer. La _Porte_ répondit, qu’elle n’empêcherait point que Sa Majesté polonaise n’y rentrât, et qu’elle pouvait faire ce qu’elle voudrait contre les Cosaques, mais que le Grand Seigneur considérait sa gloire, et ne pouvait retirer ouvertement la protection qu’il leur avait ouvertement accordée. Monsieur _Witzosky_, qui était un homme violent, ne voulut point accepter ce moyen d’accord, ni tous les autres qu’on lui proposa. Il dit hautement en plein _Divan_, que quand le roi son maître, les sénateurs, et la République, seraient d’avis d’accepter une simple ratification, il les empêcherait de le faire, par le pouvoir qu’il en avait, en qualité de gentilhomme polonais. Le vizir voyant tant de fierté, et entendant dire, que le roi de Pologne s’était avancé avec une armée à Léopold, il se prépara à la guerre.
Lors que le roi et le sénat surent que le Grand Seigneur se tournait vers eux, et qu’au printemps assurément ils l’auraient sur les bras en Pologne, ils furent tous, et surpris, et confondus. L’internonce lui-même ne savait où il en était. Trompé par les bruits qu’on faisait courir de la révolte des Arabes, et du saccagement de la Mecque, comme aussi par les assurances, qu’on dit, que Monsieur de Nointel lui donnait, que Sa Majesté très chrétienne envoyait cinquante vaisseaux dans l’archipel, il avait toujours écrit à la République de tenir bon, et de ne se relâcher en rien, parce qu’infailliblement le Grand Seigneur aurait bientôt de plusieurs côtés, de grandes guerres sur les bras.
La Pologne eût bien voulu alors n’avoir point détourné Sa Hautesse de ses desseins d’Asie. Elle envoya un interprète à la _Porte._ Cet interprète arriva le 23. Mai avec huit hommes de suite, six semaines après le départ de l’internonce : on lui assigna un logis, et treize francs par jour pour sa dépense. Les lettres qu’il apportait étaient du grand chancelier, adressées au grand vizir. Elles contenaient, _que_ la Pologne était surprise d’apprendre, que le Grand Seigneur se préparait à lui faire la guerre : qu’elle n’en savait pas le sujet, et n’en avait point donné d’occasion : que si la Porte voulait ratifier le _traité_ de Khotyn, _le roi_ y était tout disposé, et qu’il enverrait un ambassadeur extraordinaire ; que si elle persistait dans le dessein de lui faire la guerre, _Sa_ Majesté était prête à se défendre ; mais qu’elle protestait que les Polonais n’étaient point les violateurs de la paix.
L’interprète fut renvoyé au bout de huit jours, avec des lettres qui portaient, que la Pologne pouvait envoyer un ambassadeur extraordinaire, et qu’il serait le bienvenu. Cependant l’armée du Grand Seigneur, et le grand vizir à la tête, ne laissa pas de marcher vers Silistrie.
La négociation du chevalier Quirini n’eut rien de particulier. Il vint à Andrinople au mois de décembre 1671 et en partit à la fin de mai suivant. Il avait ordre de faire de particulières instances pour la liberté des prisonniers faits à la guerre de Candie. Il obtint après des peines et des dépenses extrêmes, qu’on échangerait les vingt-huit principaux, avec autant de Turcs. L’échange se fit à Castel Tornese en Morée. Quant au reste des prisonniers, au nombre de mille ou environ, le grand vizir dit au baile de Venise, que les galères ottomanes étaient presque sans chiorme, et que d’en ôter mille hommes tout d’un coup, ce serait les trop affaiblir ; surtout en un temps, où l’on en avait tant de besoin, pour porter en Pologne, par la mer Noire, des hommes, et des munitions. Cependant il lui promit, que lorsque la campagne serait finie, il en ferait relâcher 250. et chaque année autant, jusqu’à ce qu’ils fussent tous délivrés.
Les Vénitiens font tant de dépense à la Porte, qu’on peut dire, qu’ils achètent tout ce qu’ils obtiennent, et même qu’ils l’achètent fort chèrement. Il n’y a point d’homme d’importance à la cour, et au _Divan_, à qui ils ne fassent tous les ans des présents considérables. La République, qui n’a point de voisin plus à craindre que le Turc, n’épargne rien pour entretenir la paix avec lui. Elle lui paie tribut de plusieurs îles de l’archipel, comme Zante, et Cerigo, elle souffre, elle dissimule ses caprices, ses insultes, sa tyrannie, et afin de prévenir les différends, et les guerres qui naissent toujours entre de puissants voisins, autant qu’on les peut prévenir par la sagesse de la conduite ; cette _république_ envoie pour ambassadeurs à Constantinople, les plus vieux, et les plus expérimentés de ses sénateurs. Les bailes de Venise _sont_ ordinairement des gens, qui ont été ambassadeurs en toutes les cours de la chrétienté : qu’on a employés en des traités de paix, et de guerre, et en des négociations : gens enfin qui n’ignorent rien de la politique de tous les princes du monde, et des adresses des plus habiles ministres, dans l’art de cacher son intérieur, et de découvrir celui d’autrui. Les bailes ont des ordres libres de dépenser, et de donner autant qu’ils jugent qu’il le faut faire. Ils demeurent ordinairement trois ans à Constantinople, et pendant ce temps-là ils amassent plus de cent-mille écus, du moins ils le peuvent faire ; car la République ne leur demande point de compte. Elle en use ainsi pour deux raisons. La première est, pour balancer par le gain les peines de l’ambassade de Constantinople, qui naissent du risque, et des fatigues du voyage, de la mauvaise humeur, et du peu de considération des Turcs. La seconde est de récompenser ouvertement ces bailes, qui souvent se sont épuisés en ambassades dans l’Europe.
J’ai ouï dire à Monsieur Quirini, en des visites que j’ai eu l’honneur de lui faire, que la politique des Turcs passait de beaucoup celle des Européens : qu’elle n’était point renfermée en des maximes, et des règles, qu’elle consistait toute dans le bon sens, sur lequel elle était uniquement fondée, et sur les mouvements duquel elle se réglait uniquement. Que cette politique n’ayant ni art, ni principes, était comme inaccessible, et qu’il avouait de bonne foi, que la conduite du vizir était un abîme pour lui, qu’il n’en pouvait sonder le jugement, la prévoyance, la pénétration, le secret, l’artifice, et tous les détours. Il assurait, que s’il avait un fils, il ne lui donnerait point d’autre école de politique que la cour ottomane, où il ne se lassait point d’admirer le vizir, qui sans parler, sans écrire, sans se remuer beaucoup, gouvernait un des plus puissants empires du monde, et en étendait les limites en plusieurs lieux.
Durant le séjour que j’ai fait à Andrinople, j’ai eu l’honneur de me trouver plusieurs fois en conversation avec cet ambassadeur de Venise ; et comme on s’entretenait encore alors communément de la guerre de Candie, j’en appris de lui, et d’autres personnes éminentes de la cour, bien des particularités mémorables. Voici celles que j’ai cru les plus dignes d’être rapportées.
Un des principaux commandements de la loi de Mahomet, est le pèlerinage de _la Mecque_, et de Médine, qu’elle appelle par excellence _heger_ haramin, c’est-à-dire, la visite des villes sacrées. Il n’y a qu’une extrême pauvreté qui en puisse légitimement dispenser, et il est ordonné à ceux à qui la maladie, ou l’emploi, ou d’autres empêchements, ne permettent pas d’aller à ce pèlerinage, de le faire faire par procureur ; c’est-à-dire, d’envoyer dans ces lieux de dévotion, un homme exprès, qui fasse tout ce qu’on y ferait soi-même, si l’on y pouvait aller.
Les empereurs ottomans s’acquittent fort exactement de ce devoir, tant pour eux, que pour leur famille. Ils envoient tous les ans des présents considérables à ces villes, dont ils se disent par honneur _seigneurs_ et protecteurs. Ces présents s’envoient quelquefois par mer. On les chargea l’an 1644. sur un gros galion, qui les devait porter au Caire. Beaucoup d’eunuques, et diverses femmes du sérail étaient avec les envoyés du Grand Seigneur, pour faire le pèlerinage, et il y avait encore quantité de passagers et de soldats. Ce galion partit de Constantinople, avec plusieurs autres voiles auxquelles il servait de conserve. Il fut attaqué proche de Rhodes par les galères de Malte, et fut pris après un rude combat. Les galères ne le purent mener droit à Malte, à cause qu’il faisait eau de tous côtés, pour les grands coups de _coursiers_, qu’il avait reçus au combat. Elles relâchèrent avec peine en un port de l’île de Candie. On le radouba là le mieux qu’il se pût, et l’on prit toutes les peines imaginables de le mener à Malte, mais ce fut en vain : il alla à fond. On estimait un million ce qu’on en avait déchargé dans les galères.
La nouvelle de cette prise mit le Grand Seigneur en furie. Il menaçait d’exterminer tous les chrétiens qui étaient à Constantinople : les ambassadeurs, et les ministres étrangers comme les autres. Il en voulait à toutes les nations, parce, disait-il, que les galères de Malte étaient montées de chevaliers, et de soldats, de tous les pays de la chrétienté.
Monsieur Soranzo ambassadeur de Venise à la _Porte_ ottomane, recourut promptement aux ministres du Divan. Il crut détourner sûrement l’orage de dessus sa tête, et bien apaiser le Grand Seigneur, en lui faisant représenter, qu’il n’y avait aucun chevalier de Malte sujet de la République. Les ambassadeurs d’Angleterre, et de Hollande, firent remontrer la même chose ; ainsi toute la foudre semblait devoir tomber sur Monsieur de la Haye le père, alors ambassadeur de France : et sans doute il eût senti rudement la brutalité des Turcs, et l’emportement du Grand Seigneur, si _Givan Capigi Bachy_ grand vizir ne l’eût garanti. Ce premier ministre, homme de très grand esprit, de rare mérite, et de la plus illustre naissance de Turquie, ayant eu six grands vizirs de sa maison : ce ministre, dis-je, prit la défense de l’ambassadeur de France, des Français, et de tous les chrétiens qui étaient à Constantinople, excepté les Vénitiens. Il fit entendre à Sa Hautesse, que les Vénitiens étaient les plus coupables, pour avoir permis aux galères de Malte, de radouber le galion dans leurs ports au lieu de l’arrêter. Il fit tourner ainsi contre Candie toute la colère du Grand Seigneur, qui résolut d’y porter la guerre. Cette résolution fut fort secrète, et pour l’exécuter secrètement aussi, on ne fit paraître de colère que contre Malte. Le Grand Seigneur publia la guerre contre cette petite île, et ordonna à la milice de se tenir prête à la fin du mois de mars 1645.
L’ambassadeur de Venise n’épargna ni industrie, ni présents, pour pénétrer cette publication de guerre, et découvrir si elle était sincère, et ne couvrait point le dessein d’une entreprise contre la République. L’ambassadeur de France l’assurait, qu’il y avait de la dissimulation, et lui donna plusieurs fois avis, qu’on en voulait à Candie. Il n’en fit aucun compte, et se laissa prévenir des assurances du contraire, que le grand vizir lui donnait de temps en temps.
L’armée ottomane, au nombre de 80 vaisseaux, et d’autant de galères, commandée par Issouf Captan Pacha, partit de Constantinople à la fin d’avril, fit descente en Candie, et en dix jours prit La Canée. Ceux qui ont connu ce général disent, que c’était un grand capitaine, et qu’il aurait pris l’île en peu de temps, si on lui eût laissé la vie, et la conduite de cette guerre. Le Grand Seigneur s’étant mis en tête, qu’Issouf avait de grands trésors, et qu’on se pourrait passer de lui pour conquérir le reste de Candie, le fit étrangler à Constantinople peu de jours après son retour. Sa Hautesse perdit beaucoup à sa mort, et ne trouva point ces trésors qu’elle s’était imaginée. Les années suivantes la _Porte_ renvoya d’autres armées en Candie sous différents généraux. Les succès qu’ils ont eus, sont trop connus pour en parler.
Ce n’est pas tant à la force de cette île, ou à la faiblesse des Turcs, qu’on doit imputer la longueur de cette guerre, qui dura vingt quatre ans entiers, qu’aux révolutions étranges qui arrivèrent dans la cour ottomane presqu’au commencement de cette entreprise, et aux guerres qui se firent en Transylvanie, et en Hongrie, et qui durèrent jusqu’à l’an 1665. Le prince qui entreprit la conquête de Candie était Ibrahim, âgé pour lors de trente-deux ans. Il était parvenu à l’empire quatre ans auparavant, contre ses espérances, et celles de tout le monde, car il avait été tenu en une rude prison durant le règne d’Osman, et de Murat ses frères, et ce dernier après avoir fait étrangler ses deux plus jeunes frères, comme il se vit proche de sa fin, il commanda qu’on étranglât aussi Ibrahim le seul frère qui lui restait ; mais ce cruel commandement ne fut point exécuté, parce que Murat n’avait point de fils, et qu’Ibrahim étant demeuré seul de la famille ottomane, c’était aussi l’unique héritier de l’Empire. Il est bon de remarquer, que ce qui avait porté Murat à laisser la vie à Ibrahim, et à l’ôter à ses frères, bien que plus jeunes, c’est qu’Ibrahim n’avait point d’esprit, et que paraissant tout à fait incapable de régner, on ne pouvait craindre de révolte en sa faveur. Dès qu’il fut sur le trône, il s’abandonna à toute sorte d’impuretés, et de crimes : ses débauches, ses extorsions, et ses cruautés le rendirent odieux, et insupportable à tous ses sujets. Il prenait sans aucune distinction les biens des mosquées, et des particuliers, et souvent il ôtait la vie à ceux qu’il croyait riches, pour avoir plus aisément leurs biens ; et tout cela pour fournir aux excessives dépenses de ses plaisirs, et au grand luxe de sa cour. La milice était mal payée. Elle se souleva pour déposer Ibrahim au mois d’août 1648, et pour mettre sur le trône Mahamed son fils aîné, âgé seulement de sept ans, et douze jours, après quoi elle étrangla Ibra_him_.
J’ai déjà rapporté, que dans les premières années du règne de Mahamed l’État était gouverné par des femmes, et par des eunuques qui en remplissaient, comme bon leur semblait, les premières charges ; et particulièrement celle de premier ministre, jusqu’au temps qu’on la donna à _Cuperly Mahamed Pacha_, qui entreprit la guerre de Transylvanie. Son successeur, qui était aussi son fils, commença celle de Hongrie, laquelle ayant été terminée par la paix l’an 1665 comme je l’ai dit, il s’attache deux ans ensuite à cette conquête de Candie, où il trouva une bien plus longue, et plus vigoureuse résistance qu’il n’avait pensé.
Si Candie eût tenu encore un hiver contre les Turcs, on ne doute point que le grand vizir n’eût été contraint de lever le siège, et qu’il ne fût arrivé de grands soulèvements dans l’Empire. Les plus vieux janissaires étaient morts à ce siège : aucun n’y voulait plus aller : tous les Turcs murmuraient de cette guerre : ils disaient qu’on allait faire échouer contre une roche les forces ottomanes, par un aveuglement étonnant : le peuple de Constantinople voulait mettre sur le trône un frère du Grand Seigneur : Sa Hautesse était sollicitée de faire mourir le vizir, afin d’apaiser par ce sacrifice la colère du peuple, et de la milice. L’un ou l’autre de ces changements suffisait pour faire lever le siège.
Le grand vizir savait tout cela. Il était au désespoir de ne pouvoir finir cette guerre. Il craignait fortement d’y laisser l’honneur, et la vie. On dit qu’il s’arrachait les poils de la barbe. Il est certain qu’il gagna alors une maladie incurable, et difficile à nommer. C’était un certain saisissement de cœur, ou abattement d’esprits, causé par la crainte, l’affliction, et l’épouvante. Les médecins lui ordonnaient contre ce mal l’usage du vin pur. Il en buvait journellement, et ne se sentait remis que par ce secours.
Lors que la nouvelle de la reddition de Candie fut portée au Grand Seigneur, Sa Hautesse ne la put croire, et quand elle en fut assurée, elle s’emporta à des excès de joie, qui étaient extravagants. Elle et toute sa cour répétaient souvent ces mots, Les Francs ont eu pitié de nous.
Les Turcs se glorifiaient à la prise de Candie, d’avoir vaincu toute la chrétienté ; parce qu’il y avait à ce siège des soldats, et des volontaires, de tous les endroits de la chrétienté, et ils disaient qu’il avait duré trois ans, parce que toute la chrétienté s’y était trouvée, et qu’elle y avait fait ses plus grands efforts.
Le plus utile préparatif que fit le vizir pour le siège de Candie, fut de faire son _kiaija_, c’est-à-dire, l’intendant de sa maison, grand trésorier de l’Empire. Il connaissait la véritable amitié que ce seigneur avait pour lui, et qu’au besoin il n’épargnerait pas sa vie. Cette prévoyance fit le gain de la place, et le salut du vizir. Le grand trésorier ne laissa jamais manquer le camp de rien. On y trouvait des moutons à un écu tant qu’on en voulait. Les marchés y étaient remplis de toutes les choses nécessaires à la nourriture, et au vêtement. Les munitions y passaient à quelque prix, et à quelques risques que ce fût, parce que l’argent y abondait.
Dans le mémoire que ce trésorier donna au Divan, des dépenses extraordinaires faites en Candie, les trois dernières années du siège ; il y avait 700 mille écus dépensés en dons faits aux déserteurs ennemis, qui se faisaient Turcs, ou s’en allaient hors de l’île : à récompenser les beaux exploits des soldats : à payer les têtes des chrétiens. On donnait sept francs et demi de chacune. Ce mémoire marquait, qu’on avait tiré cent mille coups de canon contre la place : et qu’il était mort devant sept pachas, 80 tant colonels que capitaines, 10400 janissaires, sans les autres milices, et les troupes des provinces, dont la paye n’est point couchée sur l’État.
Le jour que le grand vizir entra dans Candie, le chevalier Molino, que la République avait envoyé pour traiter de paix avec la Porte, était à son côté. Le grand vizir lui dit, que l’île de Candie coûtait beaucoup au Grand Seigneur, Monsieur Molino lui répondit, qu’elle coûtait aussi beaucoup à la République, et qu’il y était mort cent mille hommes, sans compter les Français. Le vizir lui demanda pourquoi la place ne s’était pas rendue plus tôt, y ayant longtemps qu’ils n’étaient plus en état de tenir. L’ambassadeur répondit, que le roi de France avait empêché de le faire, en promettant d’envoyer de puissants secours, et de déclarer la guerre au Grand Seigneur.
Le baile Molino arriva en Candie au printemps de l’an 1669. Il se tenait aux _Gozes_ de l’île. Il envoya offrir au grand vizir, les Grabuses, et Spina Longa, la Suda, et Tine, îles de l’archipel ; _Clissa_, et d’autres places de terre ferme, les frais de la guerre, et cinquante quante mille écus de tribut par an pour la ville de Candie, que la République tiendrait de l’Empire. Le grand vizir fit réponse, que le Grand Seigneur avait plus son honneur en considération, que tous les autres biens ; qu’il ne voulait autre chose que ce morceau de roche, que Sa Hautesse attaquait depuis vingt quatre ans.
Ce fut le capitaine général Morosini qui fit la trêve avec le vizir. Il la fit à l’insu du chevalier Molino, et sans lui en rien communiquer. Ce procédé pensa coûter la vie à Monsieur Morosini à Venise. Les grandes sommes d’argent, qu’il fit couler pendant une nuit, le sauvèrent. Ce capitaine général ne songea en traitant à aucun intérêt, qu’à celui de l’État. Il ne se mit en peine ni de celui de la religion, ni de celui du commerce. Il s’appliqua tout entier à ce qui regardait l’île de Candie, et la guerre, et accorda avec le vizir, que tout le reste serait remis en l’état, auquel il était avant la rupture. C’est ce qui fut cause que Monsieur Molino eut tant de peine à faire rebâtir à Galata, faubourg de Constantinople, l’église des Vénitiens que le feu avait consumée, et il fit tant d’efforts en cette affaire pour lever les obstacles, qui survenaient de _tous côtés_, qu’il y mourut en la peine ; mais par bonheur l’ouvrage était presque achevé. Il demanda plusieurs choses au Grand Seigneur, particulièrement la diminution des droits de douane, que les Vénitiens payent, mais il ne l’obtint point. Le grand vizir lui dit, Monsieur Molino, l’alliance qu’il y a entre la Porte et la République, est une alliance ancienne, et _la Porte_ la considère par son ancienneté, plus que par aucun autre égard ; si l’on y change quelques articles, ce sera une alliance nouvelle, dont les Turcs ne feront plus tant d’estime, et qu’ils respecteront beaucoup moins. De plus, si vous demandez des grâces au Grand Seigneur, Sa Hautesse vous pourra demander aussi quelque chose. Monsieur Molino entendit bientôt ce que cela voulait dire, il ne parla plus de diminution de droits, ni de changement aux capitulations anciennes.
Je viens de donner une trop belle idée de la conduite du grand vizir, pour ne rien dire de plus particulier de sa personne ; mais comme c’est de son père, qui était aussi grand vizir, qu’il tenait sa fortune, et sa gloire, je dirai auparavant et en peu de mots, ce que _fit_ de plus mémorable, ce vizir si renommé.
Il s’appelait Cuperly Mahamed Pacha : Le caprice des femmes, et des eunuques, qui gouvernaient durant le bas âge de Mahamed quatrième, le fit grand vizir. Il ne pensait à rien moins, qu’à cette haute dignité, lorsqu’elle lui fut offerte, mais dès qu’il en fut revêtu, il se mit à envisager le changement, et le meurtre de plusieurs grands vizirs ses prédécesseurs, dont l’État changeait presque tous les mois, et il crut que pour se conserver la vie, et l’emploi, il fallait qu’il fît mourir ses envieux, et ses compétiteurs, et qu’il entreprît des guerres, afin de tenir toujours le Grand Seigneur éloigné de Constantinople, et de se voir toujours occupé à la tête d’une armée.
Il commença par le sérail, où il fit étrangler plusieurs eunuques, et s’étant rendu maître en peu de temps de la crédulité, et des affections de son jeune prince ; il lui persuada que pour être maître absolu de l’Empire, et n’être point sujet aux séditions, et aux intrigues, et pour empêcher la milice de faire des attentats pareils à celui qu’elle avait fait sur son père ; il fallait que Sa Hautesse s’éloignât de la capitale, où le peuple est mutin, et où les janissaires sont les maîtres, et qu’elle se défît de tous ceux qui avaient osé déposer son père, et tremper leurs mains parricides dans son sang. Suivant ce projet, Cuperly fit étrangler Delly Ussein Pacha, renommé pour le plus vaillant capitaine de l’Empire, qui avait été général en Candie. Il mena la cour à Andrinople, et il entreprit la guerre de Transylvanie, parce que celle de Candie l’eût tenu trop éloigné de la personne du Grand Seigneur, qui n’était pas encore en âge de marcher à la tête de ses armées.
Cette guerre de Transylvanie fut courte, et glorieuse au grand vizir, par la défaite du prince Ragotsky, et par la prise de Waradin, quoiqu’elle lui coûtât le sang des meilleures troupes ottomanes, et de leurs plus braves officiers. Il revint victorieux à Andrinople, et quoiqu’il eût fait la paix avec l’empereur, il se mit à faire des apprêts pour recommencer la guerre contre lui en Hongrie. Il était sur le point de se mettre en campagne l’an 1662. lorsqu’il mourut, mais il eut le pouvoir avant sa mort, de faire recevoir en sa place son fils unique, _Akmet Pacha_, quoiqu’il n’eût pas atteint l’âge de trente ans ; ce qui est une action extraordinaire, et sans pareille dans l’histoire de la monarchie ottomane.
Il n’y a peut-être jamais eu de grand vizir plus capable de gouverner l’Empire ottoman, qu’Akmet Pacha. Il avait la taille haute, un peu chargée d’embonpoint : les yeux grands, et ouverts : le visage bien formé : le teint blanc, et uni : son air était modeste, grave, affable, et engageant. Il ne se peut voir de Turc, ni d’homme plus civil. Il était d’un naturel beaucoup plus doux, et moins sanguinaire que son père. Il n’était point tyran, et haïssait à mort les vexations. La justice, et l’équité paraissaient en tout ce qu’il faisait. Il ne se laissait point conduire à l’intérêt ; et soit qu’il n’eût pas beaucoup d’attachement aux biens ; soit que les siens, qui étaient très grands, remplissent tous ses désirs, l’on ne voyait pas qu’il les recherchât, comme font les autres Turcs. On dit même une particularité, qui fait beaucoup à sa gloire ; c’est que de tous les gens qui lui ont fait des présents, pour aller à leurs fins, aucun d’eux n’y est parvenu ; ainsi il arrivait toujours, qu’on n’obtenait ni grâces, ni emplois de ce ministre, quand on les lui demandait le présent à la main. Son esprit était étendu, pénétrant, couvert : sa mémoire heureuse, et facile : son jugement juste, et appliqué. Il allait droit aux choses. Il parlait peu, et modestement ; mais avec un discernement, et une connaissance qu’il n’est pas facile de représenter. Les commencements de son ministère furent glorieux, et avantageux à l’Empire ottoman : toutes les suites le furent encore davantage.
Ce grand homme ayant vu les beaux succès, qu’avait eus la conduite de son père au gouvernement de Turquie, tâcha d’abord de le suivre, d’aussi près qu’il se peut. Il commença la guerre contre l’empereur, que son père avait projetée, et qu’il allait entreprendre. Il marcha à Bude avec une armée de soixante mille hommes, assiégea Neuhausel, qu’il prit l’an 1663: fit lever le siège de Canise, et emporta le fort de Serin au commencement de l’année suivante. Dans le dessein de continuer ses progrès, et d’aller droit à Vienne, il fit faire un pont sur la rivière de Raab : douze mille Turcs l’avaient déjà passée, et toute l’armée en allait faire autant ; mais elle en fut empêchée par celle de l’empereur, qui fortifiée du secours des alliés de l’Empire, et particulièrement des Français, tailla en pièces la meilleure partie de ces douze mille Turcs, donna la fuite au reste, et gagna cette célèbre bataille, qu’on a appelée _la bataille de St. Godard_, du nom du bourg près duquel elle se donna.
Le grand vizir répara la perte de cette bataille, par un traité de paix, qu’il fit aussi glorieux, et aussi avantageux, que s’il l’avait gagnée ; et voyant la passion qu’avait le Grand Seigneur de revoir Constantinople, il l’y mena, si bien accompagné, qu’il n’y avait nul soulèvement à craindre, et il y demeura jusqu’au commencement de l’an 1666. qu’il entreprit de terminer la guerre de Candie, à quoi il s’employa trois ans, comme je l’ai dit. Deux ans après il commença la guerre de Pologne, et il suivit toujours de fort près la grande maxime de son père, qu’un premier vizir devait se maintenir à la tête d’une armée.
Nous partîmes d’Andrinople le 9 juin, et revînmes à Constantinople le 15 Le 17 au point du jour, Monsieur de Nointel alla _incognito_ voir le caimacan, et lui demander un passeport pour le vaisseau du roi. Le caimacan _fit_ réponse qu’il n’avait point reçu d’ordre du vizir de lui en donner, et qu’il ne le pouvait faire. L’ambassadeur fut fort surpris, et fort touché. Il conta au caimacan la dureté du vizir pour lui. Le caimacan fit semblant de s’intéresser dans l’injustice du traitement qu’on faisait à l’ambassadeur. Il convint ensuite avec Son Excellence, d’envoyer chacun un homme et des lettres au vizir. La caimacan manda à ce ministre, tout ce que l’ambassadeur lui avait dit, et représenté. Monsieur de Nointel lui écrivit des plaintes de son manquement de parole. Il le conjura de n’outrer pas sa patience qui était à bout, de lui déclarer entièrement la dernière résolution de la _Porte_, et de lui envoyer particulièrement le congé du vaisseau du roi.
Les exprès qu’on chargea de ces lettres partirent séparément. Celui du caimacan partit le 18 juin : celui de Monsieur de Nointel le lendemain. L’exprès du caimacan trouva toute la cour auprès de Silistrie, d’où il retourna à Constantinople le 9 juillet. Dès qu’il fut arrivé, son maître envoya quérir le premier interprète de l’ambassadeur, et lui dit : Le vizir n’a point donné de réponse à mon exprès, et il l’a renvoyé, en lui disant, qu’il me ferait savoir par une autre voie, les volontés du Grand Seigneur. Le courrier de l’ambassadeur n’était pas revenu le 20 juillet, lorsque je partis : je ne sais quelle réponse il rapporta.
À la fin du mois de juin, l’ambassadeur fit demander un passeport pour le directeur de la Compagnie du Levant, de qui j’ai parlé, un pour moi, une permission de faire venir du vin, et une autre d’entrer à Sainte Sophie. Le caimacan fit réponse, qu’il ne pouvait accorder rien du tout à l’ambassadeur, jusqu’à ce qu’il sût les intentions du vizir : qu’il sentait beaucoup de répugnance à lui refuser ces bagatelles, mais qu’au terme où étaient les choses, entre le grand vizir, et l’ambassadeur, il se rendrait criminel de donner des passeports à Son Excellence : que dès qu’il en aurait la permission, il ferait connaître la bonne volonté qu’il avait pour la nation française.
Ce refus me donna beaucoup d’inquiétude, parce qu’il semblait confirmer des bruits, qui couraient, que le grand vizir voulait faire arrêter l’ambassadeur, et tous les Français. Je me voyais avec un grand fonds : c’était la charge de deux chevaux, comme je l’ai dit. Le bagage de mon camarade, et le mien en chargeaient encore quatre. Cela ne nous permettait pas de penser seulement à fuir, ou à se cacher. Trois autres considérations augmentaient mon inquiétude, et ma peine. La première, que quelque chemin que je prisse, pour passer par terre en Perse, je ne pouvais de trois mois être hors de la Turquie, et que pendant ce temps-là la _Porte_ aurait _tout_ le loisir d’envoyer ordre aux extrémités de son empire les plus reculées, d’arrêter les Français ; si elle se portait à cette violence contre eux. La seconde est, que rien de tout ce que je portais de précieux, n’avait passé à la douane, et que si l’on venait pour cela à me rechercher à Constantinople, ou en d’autres villes de Turquie, je ne pouvais espérer aucun secours de l’ambassadeur. La troisième, qu’à cause des chaleurs, il ne se ferait de caravane pour aller en Perse, qu’au mois d’octobre.
En ce fâcheux embarras, Dieu dont j’ai toujours senti le secours en mes plus grands besoins me _fit_ voir un chemin tout prêt, pour me tirer sûrement de Constantinople. Le Grand Seigneur a une forteresse à 20 milles du Tanaïs, vis-à-vis de l’endroit où ce grand fleuve entre dans les marais Méotides. Cette forteresse s’appelle _Azac_. La _Porte_ y envoie tous les ans un nouveau commandant avec des gens, et de l’argent. Il y va par mer tant parce qu’il n’y a que 1300 milles par cette voie, qu’à cause du risque qu’il y a par terre de tomber entre les mains des Tartares, des Cosaques, ou des Moscovites. La saïque (c’est une sorte de vaisseau turc) où s’embarque le commandant, n’est point exposée à la visite des douaniers, comme sont tous les autres bâtiments qui vont en la mer Noire. Ce qui est dessus se peut dire libre, et il n’y a que le commandant turc, qui ait droit d’en prendre connaissance. Cette saïque touche _Caffa_, ville, et port célèbre dans la _Tartarie_ Crimée ; d’où il part tous les ans au mois de septembre, et d’octobre, des vaisseaux qui vont en _Mingrélie_, ou _Colchide_, qui n’est qu’à sept sept ou huit jours de marche, avant que d’entrer sur les terres de Perse. Il n’y a pas de route plus courte, pour aller de Constantinople en Perse, ni qui puisse être plus aisée ; car on pourrait faire le voyage en trois semaines, tout par mer, à quelque soixante lieues près ; néanmoins il n’y a pas de route moins pratiquée, ni plus inconnue, à cause des dangers qu’on y court, et je ne pus trouver à Constantinople un seul homme qui l’eût faite. J’en trouvais un grand nombre qui me disaient ce que j’en rapporte, et qu’ils avaient été aux ports de Mingrélie, où il y a toujours beaucoup d’Arméniens, et de Géorgiens sujets de la Perse, qui leur disaient, qu’il n’y avait que six ou sept jours de marche de là chez eux.
Les dangers de cette route qui empêchent qu’on ne la prenne, sont de deux sortes : premièrement la mer Noire est fort orageuse, et la plupart des vaisseaux y périssent, faute d’art, et faute de bons ports ; d’ailleurs les peuples qui habitent les pays entre la mer, et les États de Perse, sont d’un fort méchant naturel, gens sans religion, et sans police. Ainsi je n’aurais eu garde de songer seulement à la route de Colchide, quelques appas qu’elle eût pour moi, soit pour la curiosité, soit pour la facilité, et la brièveté du chemin ; si le passage de la Turquie ne m’eût paru d’un danger encore plus redoutable, dans les fâcheuses circonstances que j’ai rapportées. Ce qui me poussait le plus à prendre la voie de la mer, était cette saïque d’Azac, qui me paraissait un moyen comme infaillible, pour sortir de Constantinople, sans beaucoup de peines, et sans aucun risque ; mais la mer Noire, cette mer si renommée par ses naufrages, et le peu d’expérience des Turcs dans la navigation, me faisaient trembler. Je voyais tout le risque auquel je m’exposais, et combien ce voyage était hasardeux : mais il ne m’effrayait pas encore tant que les dangers, dont j’ai parlé, et que je courrais en attendant davantage à Constantinople, ou en passant par terre en Perse.
Le péril de la mer Noire était à la vérité plus grand ; car il y allait de tout, mais il était plus incertain. Le péril de Turquie était moindre, il ne s’agissait pas de la vie, ni de perdre entièrement le bien ; mais il était plus malaisé de l’éviter : Enfin je me résolus de prendre la mer Noire, et me préparai à m’embarquer.
Un de mes amis, à qui je communiquai ma résolution, me fit avoir l’assistance d’un marchand grec, qui allait en Colchide, qu’on appelle ordinairement la _Mingrélie_, et qui s’embarquait sur la _saïque_, préparée pour Azac. C’était un très honnête homme. Mon ami avait quelque pouvoir sur sa personne, et sur ses affaires. Il lui recommanda de me servir de toutes ses forces, sur peine de perdre entièrement son amitié, s’il y manquait. Le marchand grec s’engagea à le faire, et le fit effectivement avec grande affection, avec beaucoup d’assiduité, et avec assez de bonheur. Il s’employa d’abord à louer des chambres pour moi dans la _saïque_, sans dire pour qui c’était. Il se chargea d’embarquer peu-à-peu ce que j’avais. Il me donna les avis, et les lumières nécessaires pour être considéré sur le vaisseau, et pour être bien traité à Caffa, où il fallait aller. Entre autres avis, il me dit de me faire recommander à l’officier qui allait à _Azac_, et de prendre un passeport du Grand Seigneur. La recommandation ne me donnait pas de peine, mais le passeport me désespérait, parce qu’il m’avait déjà été refusé.
Je découvris ma peine à Monsieur de Nointel, le suppliant très humblement de trouver bon, que je me servisse des lettres de recommandation que j’avais de l’ambassadeur d’Angleterre, qui était à Paris lorsque j’en partis, pour celui de la même nation à Constantinople, et que j’obtinsse par son moyen un passeport en qualité d’Anglais. Monsieur de Nointel en fit d’abord quelque difficulté, mais il y consentit à la fin, lui ayant fait connaître l’importance de mon voyage. Il fit dire, et écrire par son secrétaire à l’ambassadeur d’Angleterre, qu’il était fort content que Son Excellence s’employât pour moi. L’ambassadeur le fit de la meilleure grâce du monde, et avec chaleur, mais sans succès ; car le caimacan étant sur le point de signer le passeport, il eut un avis secret de prendre garde à ce qu’il faisait, parce que le passeport qu’on lui demandait, était pour des Français, qu’on faisait passer pour Anglais. Cet avis gâta tout : il mit mal l’ambassadeur d’Angleterre, avec le caimacan, qui se plaignait de la surprise, et avec Monsieur de Nointel, qu’il accusait de l’avis donné au caimacan.
Le 19 juillet, le marchand grec, qui me devait conduire en Mingrélie, me vint dire que notre saïque avait été remorquée à l’embouchure de la mer Noire, et qu’elle n’attendait que le vent pour partir. Je voulais m’aller embarquer à l’heure même, mais mes amis ne trouvèrent pas bon que je le fisse, avant que le vaisseau eût mis à la voile, à cause que je pourrais, disaient-ils, être reconnu pour Français. Je me tins donc trois jours durant chez Monsieur le comte Sinibaldi Fieschi, résident de Gênes, dans une maison de campagne qu’il a sur le Bosphore, et quatre autres jours dans un beau monastère de Grecs, qui est au bout du canal, du côté de l’Europe, vis-à-vis le port où notre vaisseau attendait le vent.
Le Bosphore de Thrace est assurément un des beaux endroits du monde. Les Grecs ont appelé _Bosphores_, ces détroits, ou manches, qu’un bœuf peut traverser à la nage. C’est un canal de 15 milles de longueur, et d’environ deux de largeur, en des endroits plus, et en d’autres moins. Ses rivages sont des montagnes couvertes de maisons de plaisance, de bois, de jardins, de parcs, d’agréables vues, de beaux déserts, avec mille sources d’eau partout. L’aspect de Constantinople, quand on le voit de dessus ce canal, à deux milles d’éloignement, est incomparable, et c’est à mes yeux, comme à ceux de tout le monde, la plus charmante perspective qui se puisse rencontrer. La promenade du Bosphore est aussi la plus agréable, et la plus divertissante qu’on puisse faire sur l’eau. Le nombre des barques qui s’y promènent durant les beaux jours est fort grand. Le résident de Gênes m’a dit plusieurs fois, qu’un jour il prit plaisir à compter les bateaux qui passèrent devant son logis, depuis midi jusqu’à soleil couché, et qu’il en avait compté près de 1300.
Il y a quatre châteaux sur le Bosphore, bien munis de canon, vis-à-vis l’un de l’autre : deux à 8 milles de la mer Noire : deux tout proche de l’embouchure. Ces derniers ont été bâtis il n’y a que 40 ans, pour empêcher l’entrée du canal aux Cosaques, aux Moscovites, et aux Polonais, qui auparavant venaient avec des barques faire des courses jusqu’à la vue de Constantinople. On s’en sert de prison, et des deux autres aussi, pour des gens pris à la guerre et pour des personnes de marque dont on veut tirer quelque jour du service. Le fanal, ou la lanterne, qui montre l’entrée du canal, en est dehors à quelque deux milles. C’est pour servir de phare aux vaisseaux la nuit, et leur faire connaître la route qu’il faut tenir. Ils la reconnaissent de jour à une colonne de marbre blanc, qui est du même côté que le fanal, sur une haute roche qui fait un îlet ; car ce rocher, qu’on tient être une de ces îles flottantes, dont les poètes ont conté tant de fables, sous le nom des Îles Cyanées ; ce rocher, dis-je, est isolé, c’est-à-dire, environné de la mer de tous côtés. On l’appelle la colonne de Pompée, et on prétend qu’elle fut élevée pour monument des victoires de ce grand consul romain sur Mithridate, qui était roi de cette partie de la mer Noire. La structure en doit être d’une solidité merveilleuse, puisque les tempêtes et les bourrasques qui la battent continuellement depuis tant de siècles, ne l’ont pas ébranlée, et c’est ce qu’elle a de plus remarquable ; car d’ailleurs, la colonne n’est pas fort haute, et le piédestal ne paraît pas avoir autant de diamètre que l’art le requiert.
Le 17 à la pointe du jour je m’embarquai, notre vaisseau étant déjà à la voile. Plus de 80 bâtiments de différentes grandeurs, se mirent en mer en même temps. Il y avait en tout deux cents hommes sur le nôtre. Le commandant d’Azac et sa suite, au nombre de vingt personnes, cent janissaires, trente matelots, et cinquante passagers. J’avais trois loges : mon camarade et moi en tenions deux, notre bagage occupait la troisième, nos gens couchaient sur la couverte. Ces loges sont fort étroites, et fort incommodes. Les nôtres étaient à la proue. Il y en avait trente dans la saïque, avec la chambre du capitaine qui était spacieuse, et fort propre. Dix personnes y pouvaient coucher fort aisément. Ce qu’il y a de bien incommode sur les bâtiments turcs, c’est qu’il y faut faire provision de toutes les choses nécessaires à la vie, jusqu’au bois, et à l’eau : le reste est supportable. Chacun a la liberté de faire sa cuisine deux ou trois fois le jour. Le foyer est sur la couverte à la poupe. Lorsque l’on veut faire cuire quelque chose, on y porte un trépied, du bois et de l’eau. J’ai vu parfois seize, et dix-huit marmites ensemble sur le foyer. Les commodités sont en dehors du bâtiment à la poupe, en manière de cages, qui s’ôtent et s’attachent comme on veut.
Les saïques n’ont qu’une couverte, et deux mâts avec le beaupré, savoir l’arbre de mestre, et celui de mézanne. Ces mâts ne peuvent porter chacun que deux voiles, et ordinairement ils n’en portent qu’une. Il n’y a point d’échelles accommodées aux haubans, ni ailleurs ; hormis une petite, qui est attachée au haut du grand mât, et qui tombe tout du long. Les mâts n’ont point de hune. Le beaupré n’en a point non plus, et il ne peut aussi porter qu’une voile. On connaît assez de là que les matelots turcs ne montent point aux mâts, pour embrouiller, ou pour étendre les voiles ; aussi n’est-il pas nécessaire, parce que les vergues sont toujours en bas sur la couverte. Lorsqu’on veut prendre le vent, on délie la voile, et on tire en haut la vergue où elle est attachée. Les voiles de trinquet se lient aux vergues, chaque fois qu’on s’en veut servir, et quand la voile est attachée, on monte la vergue par une poulie, qui est au haut du trinquet. On peut ainsi juger de tout cela, que l’envergure de ces bâtiments est assez mal entendue. L’emmâture ne l’est pas mieux.
On ne se sert sur ces bâtiments, ni de pompe pour vider l’eau, ni de moulinets pour tirer les ancres. On vide l’eau avec des sceaux, et voici comment les ancres se tirent. Il y a à la prou deux poulies assez petites, sur lesquelles le câble de l’ancre passe : vingt, ou trente hommes prennent ce câble, et le tirent de toute leur force, jusqu’à ce que l’ancre soit en haut. Quand un bâtiment chargé entre dans le port, on le met sur quatre ancres : deux sont attachées à la proue, et deux à la poupe. Voilà ce que j’ai observé de plus particulier, sur la construction de ces sortes de vaisseaux, et sur la manœuvre des Turcs.
Leur navigation n’a ni art, ni sûreté. Leurs plus habiles pilotes, turcs, ou grecs, n’ont que l’expérience toute simple, sans aucun fondement de règles. Ils ne se servent point de carte, et n’observent point exactement, comme nos gens de mer, le chemin qu’ils font, pour connaître chaque jour, par cette observation, combien ils sont proches du lieu, où ils veulent parvenir. Ils entendent fort mal la boussole, et savent seulement que la fleur de lys se tourne toujours vers le nord. Lorsqu’ils veulent faire voyage, ils attendent un bon vent et un beau temps. Quand il est venu, ils ne se mettent pas aussitôt en mer, ils attendent huit ou dix heures, pour s’assurer du temps et du vent. Ils se conduisent par les terres, dont ils sont presque toujours à vue. Quand il s’agit de golfoyer, ils se conduisent par le compas. Ils savent par rapport, ou _par_ expérience, de quel côté il faut qu’ils aient le nord pour arriver au lieu où ils vont, cela seul les guide, ils n’en savent pas davantage. S’ils faisaient de longs voyages en pleine mer, pas un n’échapperait d’une tempête, bien leur en prend qu’ils se tiennent toujours proche de terre, et proche des ports. Lorsque le vent est rude ils vont à flot, ils plient les voiles, et se laissent conduire aux vagues. Si le vent est contraire, ils ne s’efforcent point d’y résister, ils virent le bord, et retournent _plutôt_ au lieu d’où ils sont partis, que de soutenir la violence d’une grosse mer contraire. Ce qui les perd, c’est quand le vent les pousse à la côte ; car lorsqu’ils sont ainsi battus, ils vont échouer bien vite, ne sachant ce que c’est que de bordoyer, et de se tenir à la cape.
J’ai ouï dire à de vieux capitaines turcs, qu’il y a 1500 bâtiments sur la mer Noire, et que tous les ans il s’en perd cent. Le lieu où les naufrages sont plus à craindre sur cette mer est l’entrée du Bosphore.
Cette entrée est étroite. Il y souffle souvent des vents opposés, et il en sort presque toujours un qui repousse les vaisseaux : et qui même lorsqu’il est violent les fait échouer à la côte, laquelle est toute de rochers escarpés. Il s’y est brisé tant de galères, et tant de vaisseaux, qu’on n’en saurait dire le nombre. Il y a peu de temps que dix-sept galères y périrent en un même jour, et l’année dernière trente-six saïques y périrent aussi en un même jour, qui était celui de _St._ Dimitre, comme les Grecs le nomment. Je marque le jour, parce qu’il est tenu des Grecs et des Turcs pour funeste sur la mer. Aussi est-ce l’ordre constant de la marine turquesque, de ne se mettre en mer que le jour de saint Georges, qui est à la fin d’avril, et d’être rentré dans le port celui de _saint. Dimitre_, qui arrive au commencement d’octobre ; leçon prise des Grecs, qui ayant eu de tout temps une vénération particulière et extrême pour ces deux saints, quoique le premier soit tenu pour fabuleux, avaient marqué les saisons de la navigation par leur fête. Les Portugais à leur imitation marquent celles des Indes orientales par les fêtes de Noël et de la Passion ; la première à partir de Goa pour Lisbonne, l’autre à partir de Lisbonne pour Goa. Une chose qui marque bien notablement le nombre des naufrages, qui se font à l’embouchure de la mer Noire, c’est que les villages qui en sont proche, sont tous édifiés de débris ; les habitants n’y employant pas d’autre charpente. Et ce qui fait horreur à rapporter, c’est qu’on assure, que ces barbares allument des fanaux durant les tempêtes sur les plus dangereux écueils de leur côte, afin que les navires, séduits par ces feux trompeurs, viennent y faire naufrage. Il n’y a point de doute que les fréquents orages, qui en toutes saisons s’élèvent sur la mer Noire, ses flots courts et entrecoupés, son lit étroit et serré, les mauvaises côtes, dont elle est ceinte en partie, ne soient la principale cause des divers naufrages qui s’y font ; mais il n’y a point de doute aussi, que de bons pilotes et de bons matelots sauveraient la moitié des bâtiments qui s’y perdent.
Le 3 août, au matin, nous arrivâmes à Caffa, après huit jours de navigation, durant lesquels nous eûmes toujours fort beau temps, et peu de vent. Nous reconnûmes, le cinquième jour, la pointe de la chersonnèse Taurique. Les Grecs appelaient chersonnèse, ce que les Latins ont nommé péninsule, et que nous appelons presqu’île ; et ils ont nommé cette presqu’île-ci Taurique, parce qu’elle fut premièrement habitée par des Scythes du mont Taurus. Les géographes modernes l’appellent la Tartarie Crimée, du nom de Crim, que les Turcs et les Tartares donnent à ce pays, qui est un terme corrompu de celui de Cimmerien, le premier nom qui lui fut donné. Il l’appellent aussi la Tartarie Précopense ; comme qui dirait la Tartarie de villes, pour distinguer les Tartares de cette presqu’île, qui demeurent la plupart en des villes, surtout durant l’hiver, d’avec les autres Tartares de l’Europe, qui habitent hors de la presqu’île, lesquels on appelle _Nogayes_, et aussi _Hordes_, ou Hordou, mot qui signifie assemblée, et dont les Turcs et les Persans se servent ordinairement, pour dénoter le camp d’une armée, ou d’une cour. De manière qu’en Perse, c’est le terme commun pour dire le lieu où est le roi ; comme, par exemple, Hordou der Sifahon, est, la cour est à Ispahan. Le pays de ces deux sortes de Tartares, Précopenses, et Nogayes, est ce que nous appelons la petite Tartarie, ou la Tartarie mineure, pour la distinguer d’avec les Tartares d’Asie, qui habitent au delà du palus, ou marais Méotide, à l’orient de la mer Caspienne, et jusqu’à la Chine. Il faut observer sur ce mot _Tartares_, que les Orientaux disent et écrivent Tatar et non pas _Tartares_, comme nous faisons.
Pour revenir à la chersonnèse Taurique, ou presqu’île Précopense, elle tire à l’orient et à l’occident, ayant environ deux cent cinquante lieues de circuit, savoir trente-cinq lieues de long, que je prends du septentrion au midi, et cinquante-cinq lieues où elle a le plus de largeur. Il y a des géographes qui lui donnent plus de circonférence, et qui affirment qu’elle est plus grande que la Morée, qui est le Péloponnèse d’autrefois. L’isthme qui la joint au continent n’est large que d’une lieue. Les côtes de cette presqu’île Précopense, à compter de la partie la plus avancée en la mer, jusqu’à Caffa, sont des rivages hauts, et des montagnes élevées, couvertes de bois et de villages. Au compte des pilotes, il y a par la mer Noire sept cent cinquante milles de Constantinople à Caffa. Je ne sais comment ils comptent, ni comment cela se peut accorder avec ce qui arrive très souvent, que des saïques font le voyage en deux jours et deux nuits juste. Au compte que j’en ai fait, il n’y a pas plus de deux cents lieues. Notre vaisseau en jetant l’ancre tira deux coups de canon. Le commandant qui était destiné pour Asac, fit faire une décharge de mousqueterie à toute la soldatesque. Ensuite il alla à terre avec des officiers qui l’étaient venu recevoir de la part du pacha. La ville et le port sont fort libres. On y entre et on en sort sans demander permission. On n’y visite point les bâtiments. Dès qu’un vaisseau jette l’ancre, il y vient plusieurs bateaux qui portent à terre ceux qui y veulent aller.
Caffa est une grande ville, bâtie au bas d’une colline sur le rivage de la mer. Elle est plus longue que large. Sa longueur s’étend à peu près du midi au septentrion. Elle est entourée de fortes murailles. Il y a deux châteaux aux deux bouts, qui avancent un peu dans la mer, ce qui fait que quand on regarde la ville de dessus un vaisseau, elle paraît bâtie en demi-lune. Le château du côté du midi est sur une éminence qui commande les environs. Il est fort grand, et le pacha y demeure. L’autre est plus petit, mais il est bien muni d’artillerie. La mer en baigne le côté qui la regarde. Ces châteaux sont fortifiés d’un double mur, et la ville aussi. On compte quatre mille maisons dans Caffa, 3200 de mahométans turcs et tartares, 800 de chrétiens, grecs et arméniens. Les Arméniens y sont en plus grand nombre que les Grecs. Ces maisons sont petites, et toutes de terre. Les _bazars_, (on appelle ainsi les lieux de marché), les places publiques, les mosquées, et les bains en sont aussi bâtis. On ne voit dans. la ville aucun édifice de pierre, si l’on en excepte huit anciennes églises un peu ruinées, qui ont été bâties par les Génois. Cette ville de Caffa est très ancienne, mais l’on n’en sait pas bien l’origine. Strabon dit qu’elle a été renommée de toute antiquité, et qu’elle était puissante du temps de la république d’Athènes. Il en est parlé dans les guerres des Romains contre Mithridate, roi de Pont, de qui elle embrassa les intérêts ; mais il faut que la guerre, ou quelque autre calamité, l’eût tout à fait détruite ; car on trouve que les Grecs la fondèrent de nouveau dans le cinquième siècle, et la nommèrent _Theodosie_, du nom de l’empereur Théodose, alors régnant, et qu’ils la fortifièrent, et en firent un des plus considérables remparts de l’empire contre les Cosaques et contre les Tartares, que l’on appelait Huns en ces temps-là. Mais les Tartares ne laissèrent pas de s’en rendre à la fin les maîtres, et de toute la presqu’île où elle est située. Ce fut alors que son nom lui fut changé et qu’elle prit celui de _Caffa_, qui vient de _caffer_, terme originairement arabe, lequel signifie _infidèle_ dans toutes les langues des Mahométans. Les Tartares lui donnèrent ce nom, pour signifier que c’était le boulevard des chrétiens, qu’ils appellent communément caffers, ou _infidèles_, comme nous autres chrétiens les appelons par représailles. Cela arriva dans le douzième siècle, le temps de la guerre sainte, et de la grande faiblesse des empereurs d’Orient. Les Génois, qui étaient alors puissants sur mer, remarquant la décadence de l’empire grec, qui ne se pouvait défendre, ni contre les Turcs, _ni_ contre les Tartares, crurent qu’en secourant cet empire contre leurs invasions, ils pourraient s’emparer d’une partie des conquêtes, que ces barbares avaient faites dans la mer Noire. Ils y réussirent effectivement avec beaucoup de bonheur ; car y ayant envoyé des flottes fort puissantes pour ce temps-là, ils leur enlevèrent plusieurs places sur le bord de cette mer, tant du côté de l’Asie, que du côté de l’Europe, et particulièrement cette ville de Caffa, qu’ils conquirent l’an 1266. sous le règne de Michel Paléologue. Ils en jouirent pendant deux siècles et plus ; mais la puissance des Ottomans étant augmentée, durant ces siècles-là, dans toute l’Asie, et dans l’Europe, sans qu’on en pût arrêter le cours, et Constantinople même ayant été réduite sous leur joug, les Génois furent contraints d’abandonner tout ce qui était dans la mer Noire. Caffa leur fut ôtée l’an 1474. sous l’empire de Mahomet second du nom. Des auteurs disent que ce fut seulement l’année suivante.
Le terroir de Caffa est sec et sablonneux. Les eaux n’y sont pas bonnes, mais l’air y est très sain. Il y a fort peu de jardins autour, et il n’y croît point de fruit. On en apporte en très grande abondance des villages voisins, mais il n’est pas bon. Je ne sais s’il y a ville au monde, où les autres aliments soient meilleurs, et à plus bas prix qu’à Caffa. Le mouton y a un goût excellent. La livre n’en coûte que quatre deniers. Les autres viandes, le pain, le fruit, la volaille, le beurre, se vendent à proportion encore moins. Le sel s’y donne, pour ainsi dire : en un mot tout ce qui est nécessaire à la vie n’y coûte presque rien. Ainsi c’était à juste titre qu’on nommait cette ville autrefois le grenier de la Grèce, de même que l’on appelait Messine, le grenier de Rome, n’y ayant point de lieu plus propre à faire de grands magasins de provisions. Il faut pourtant remarquer que le poisson frais y est rare, et que l’on n’en pêche aux environs du port que des petits, et encore en de certains temps seulement, comme en automne, et au renouveau. Presque tous les Turcs, et tous les Tartares, qui sont là, portent de petits bonnets de drap, doublés de peau de mouton. Mais comme le bonnet est dans toute l’Asie la plus ordinaire coiffure des chrétiens, ceux de Caffa sont obligés d’attacher aux leurs une petite pièce de drap, comme en Allemagne les juifs en ont à leur manteau. C’est pour les distinguer des Mahométans.
La rade de Caffa est à l’abri de tous les vents, excepté du nord et du sud-ouest. Les vaisseaux y sont à l’ancre assez proche du rivage, à dix ou douze brasses, sur un fond limoneux qui est bon et bien assuré. Il s’y fait un grand commerce, et plus qu’en aucun port de la mer Noire. Pendant quelque quarante jours que j’ai été là, j’y ai vu arriver et j’en ai vu partir plus de quatre cents voiles, sans sans compter les petits bâtiments qui vont et viennent le long de la côte. Le commerce le plus considérable, est celui de poisson salé, et de _caviar_, qui vient du palus Méotide, et qui se transporte dans toute l’Europe, et jusques aux Indes. La pêche de poisson, qui se fait dans ce marais, est incroyable, pour son peu d’étendue. La raison que les gens du pays rendent de la multitude presque infinie de poissons qu’on y prend, c’est que l’eau de ce palus étant limoneuse, grasse, et peu salée, à cause du Tanaïs qui se jette dedans, elle attire, disent-ils, le poisson non seulement du Tanaïs, et de la mer Noire, mais encore de l’Hellespont, et de l’archipel, et le nourrit et l’engraisse en peu de temps. J’ai vu cent personnes assurer, qu’il s’y prend ordinairement des poissons qui sont longs de vingt-quatre à vingt-six pieds, qui pèsent huit et neuf cents livres chacun, et dont on fait trois à quatre quintaux de _caviar_. Le caviar est fait des œufs de de ce poisson, et l’on estime beaucoup plus que le poisson même, à cause du grand trafic que l’on en fait. Je n’ai point vu de ces gros poissons en vie à Caffa ; mais je ne laisse pas de croire ce que l’on en dit par les pièces de poisson que j’y ai vues, et par la merveilleuse quantité qu’on en transporte en mille lieux. La pêche de ce poisson, qu’on tient être _l’Esturgeon_, se fait depuis octobre jusqu’en avril, de cette manière ; on le chasse dans des espaces entourés de pieux et on l’y tue à coups de dard. C’est peut-être le limon de cette eau méotide, qui lui a fait donner le nom de marais ; car d’ailleurs elle serait mieux nommée lac, puisqu’elle porte des vaisseaux, qu’elle ne hausse ni ne baisse, et qu’elle communique incessamment avec un grand fleuve et avec la mer.
Outre le transport de caviar et de poisson, le plus important qui se fasse à Caffa, est de blé, de beurre, et de sel. Cette ville fournit de cela Constantinople, et quantité d’autres lieux. Le beurre de Caffa est le plus excellent de Turquie. Les Vénitiens ont souvent demandé permission de venir négocier en cette ville, on la leur a toujours refusée. L’an 1672 le chevalier Quirini fit de grandes dépenses pour l’obtenir, et il l’obtint en effet, mais le douanier de Constantinople la fit révoquer. Voici comme la chose arriva.
Tous les Européens ont dans leurs capitulations qu’ils ne payeront aucune douane, qu’aux lieux où ils débarqueront leurs marchandises. En vertu de cet article, les Vénitiens ne voulaient payer à Constantinople aucun droit de celles qui étaient dans un petit vaisseau venu exprès pour aller à Caffa. Le douanier le prétendait. Le chevalier Quirini obtint du _Desterdar_ un ordre au douanier de ne prendre point de connaissance, de tout ce qui pouvait être sur le vaisseau vénitien, destiné pour Caffa. Le Desterdar est le grand trésorier de l’Empire. Il a toutes les douanes en son département. Le douanier ayant vu cet ordre, écrivit au vizir, que le négoce des Vénitiens à la mer Noire serait très dommageable au Grand Seigneur et à la _Porte_ ; que le dommage particulier de Sa Hautesse était tout visible, en ce que les marchandises qui sont propres pour la mer Noire, et qui viennent de Venise, payent deux foi la douane, savoir en entrant à Constantinople, et en sortant : qu’il en était de même des marchandises qu’on apportait de cette mer, et que les Vénitiens transportent, et que le Grand Seigneur perdrait tout cela, si les Vénitiens avaient la liberté d’y aller ; parce qu’en vertu de leurs capitulations ils ne doivent payer aucune douane, que là où ils déchargent des marchandises. Qu’outre cela, de permettre aux Vénitiens l’entrée de la mer Noire, c’était ouvrir aux princes chrétiens une nouvelle voie de communiquer, et de se lier avec ceux qui confinent à cette mer, qui sont tous ennemis de la _Porte_. Qu’il y avait enfin à considérer que cette permission ruinerait une infinité de gens de mer, sujets du Grand Seigneur, Turcs, et chrétiens, parce que comme il y a beaucoup plus de sûreté dans la navigation des Européens, qu’en celle des Turcs, les Vénitiens deviendraient les voituriers de la mer Noire, et que chacun voudrait s’embarquer avec ses marchandises sur leurs vaisseaux. Le grand vizir comprit bien tout cela. Il ordonna au gouverneur de Constantinople, de ne point laisser aller le vaisseau vénitien à la mer Noire.
Le 30 mon conducteur grec fit transporter mes hardes, mon bagage, et tout ce qui m’appartenait, de dessus le vaisseau qui m’avait apporté à Caffa dans un autre qui chargeait pour la Colchide. Il alla dire au douanier de Caffa, qu’il y avait deux _papas_ francs sur le vaisseau d’Azac, qui se voulaient embarquer sur un autre, pour aller en Mingrélie, que ces papas avaient des bagatelles avec eux, comme des livres, et autres choses de nulle valeur pour l’usage d’un couvent, et que si la douane les voulait visiter, elle envoyât un homme au vaisseau. Les chrétiens orientaux, et les Turcs appellent _papas_ toute sorte de gens, qui sont dans le ministère ecclésiastique, soit qu’ils vivent dans le célibat, ou qu’ils soient engagés dans le mariage : Mon conducteur nous faisait donc passer pour papas, mon associé, et moi.
Notre Grec faisait accroire, que nous allions trouver les missionnaires italiens qui sont en Colchide, et que nous étions de leurs confrères. Le douanier envoya à l’heure même visiter nos hardes. Notre conducteur vint avec lui. J’ouvris deux coffres devant le garde. Il mit la main dedans celui où il n’y avait que des livres, des papiers, et des instruments de mathématique, et n’ayant senti au fond, que des choses pareilles à celles qu’il voyait au dessus, il se mit à rire, et demanda à l’homme qui l’avait amené, si cela valait bien la peine d’être porté d’Europe en Mingrélie. Je n’en donnerais pas cinq sols, répondit finement le Grec, j’ai dit au douanier que ces _papas_ n’avaient que des bagatelles, vous voyez que c’est la vérité. Là-dessus il se tourna de mon côté, et me dit, _Padri_ donnez un _aslani_ à cet honnête homme, pour sa peine d’être venu ici visiter vos hardes, et préparez-vous à aller sur le vaisseau de Mingrélie. Je tirai avec un peu de façon cette pièce qui vaut quarante sols, en homme qui n’en a pas beaucoup, et qui en serre cinq ou six comme un trésor. Je la donnai au garde. Il témoigna d’abord qu’il n’en n’en voulait point. Il prit pourtant la pièce, après qu’on lui eut dit que c’était pour payer le bateau, et qu’il ne la devait pas refuser. Il s’en alla à l’instant même. Mon conducteur l’accompagna, et entendit le rapport qu’il fit au douanier, que nous n’avion que des livres, des papiers, et de certaines choses de cuivre et de bois qui ne valaient pas le port.
Au bout de deux heures mon fidèle Grec revint. Il nous dit, que pour achever de nous mettre à couvert des douaniers, il fallait donner à l’écrivain du vaisseau, autant que j’avais donné au garde de la douane, parce que l’écrivain tient une note exacte de ce qu’on débarque, et la donne tous les soirs au douanier, à qui elle sert de contrôle : je lui dis qu’il fît tout ce qu’il trouverait à propos. Il appela en même temps l’écrivain, et lui dit ; Tu vois que le garde de la douane n’a rien trouvé dans les coffres des _papas_ francs. Ils en ont encore un plein de livres, et cinq ou six caisses de tableaux pour leur église. Ils ne les ont pas ouvert, parce que l’air gâte la peinture, et que les tableaux sont bien empaquetés. Je te supplie de prendre cette pièce qu’ils te donnent, et de ne mettre sur ton mémoire que les deux coffres qui ont été visités sans marquer rien de reste. L’écrivain promit de faire ce qu’on lui demandait, et n’y manqua pas. Il nous laissa emporter tout ce que nous avions, et nous dit de nous en aller _au_ nom de Dieu. Nous mîmes tout notre bagage en deux bateaux, et le fîmes porter dans le navire qui était en charge pour la Mingrélie. Personne ne nous demanda rien. Les gens de la douane et ceux du vaisseau où nous étions venus, et de celui où nous nous embarquâmes, crurent de bonne foi que nous étions papas, et que tout ce que nous avions était de fort petite valeur : Que les sacs que je leur disais être des provisions, en étaient remplis, et qu’il n’y avait autres chose là-dedans. Il y a de certaines adresses qu’on ne saurait marquer, qui sont absolument nécessaires pour bien passer la Turquie, et avec lesquelles on la passe sûrement et facilement. On évite les avanies et les mauvais traitements, et l’on se tire bien des douanes, qui au fond ne sont pas fort rudes. Mais après tout il y faut du bonheur : et c’est-à-dire, qu’avec une conduite sage et formée sur le génie des Turcs, il faut encore le secours des conjonctures favorables.
Le 25 août le vaisseau sur lequel j’étais venu à Caffa, partit pour la forteresse d’Azac. Trois saïques de sa grandeur l’accompagnèrent. Le nouveau commandant qui y allait n’avait voulu partir qu’après le retour du courrier qu’il avait envoyé à cette forteresse, pour savoir si elle était en trêve avec les Moscovites, et s’il n’y avait point de corsaires qui croisassent sur le palus Méotide. Les gens de Caffa comptent 450 milles par mer de cette ville à Azac. Il y a moins par terre. On y va fort à l’aise en 12 ou 13 jours ! Le détroit du palus Méotide, je veux dire le canal qui est entre ce palus et la mer Noire, a cinq lieues. Les anciens appelaient ce canal, _Bosphore_ cimmérien. Les modernes. l’appellent _détroit_ de _Caffa_, et aussi Bouche de saint. Jean. Les grands vaisseaux qui vont à Azac s’arrêtent à Palestra, qui est à 40 milles de la forteresse, et à 20 du Tanaïs ; parce que plus avant il y a de trop bas fonds pour eux. La forteresse d’Azac est à 15 milles du fleuve. Il y a du danger pour le monde, et pour l’argent qu’on y envoie ; car les Moscovites donnent quelquefois fortement dessus, soit par mer, soit par terre. Les commandants de cette forteresse, font toujours des trêves avec le voisinage, mais elles ne durent pas ; parce que de part et d’autre il y a tous les jours des occasions, et des sujets de rompre. Les Turcs ont deux petites forteresses, où ils entretiennent garnison, à l’embouchure du Tanaïs et sur ses bords. Ils ferment cette embouchure avec une grosse chaîne, et empêchent ainsi les Moscovites, et les Circassiens d’aller en course avec de grandes barques sur le marais et sur la mer. Avant que ces deux forteresses fussent bâties, et cette chaîne mise en travers, ces peuples descendaient le Tanaïs avec leurs bâtiments, et croisaient de tous côtés. Présentement ce passage est fermé pour leurs grosses barques. Ils font quelquefois de nuit, et à force de gens, passer des bateaux légers par dessus la chaîne, mais c’est rarement qu’ils s’y hasardent, à cause du risque qu’il y a d’être coulés à fond, par le canon des deux forteresses. Il y en avait une autrefois à trois lieues du marais, nommée _Tana_, du fleuve Tanaïs : elle est à présent ruinée, et ce n’est point Azac, comme quelques-uns le prétendent, qui en est à quinze lieues. Ce large fleuve du Tanaïs a environ quatre-vingts lieues de longueur, et l’on rapporte que les bouches ou sorties, par où il se décharge dans la mer, sont de vingt cinq à trente lieues. Les Anciens l’appelaient _Orxentes_, les gens du pays, qui d’un côté sont les Moscovites et les Cosaques, et de l’autre les Tartares, le nomment _Don_, ou Ton et _Ten_ selon la manière différente de ces peuples à prononcer le t. et le _d._ lettres si aisées à confondre dans les langues orientales ; mais de quelque façon qu’il faille écrire _Don_ ou _Ton_, il est clair que c’est de ce terme, que les Grecs ont fait celui de _Tanaïs_ dont il nomment ce grand fleuve.
Le 30 notre vaisseau se mit en mer, et fit voile vers un lieu appelé Dousla, c’est-à-dire, les salines. Ce sont de grands marais de sel sur la plage, à 50 milles de Caffa. Nous y arrivâmes le 31 au matin, et aussitôt tout l’équipage se mit à charger du sel. Il n’était gardé de personne. On assure qu’il s’en charge là tous les ans 200 vaisseaux, et qu’il s’en pourrait faire deux fois autant s’il en était besoin. Ces salines s’entretiennent sans dépense. On fait entrer l’eau de la mer en ces marais, dont le fond est de terre grasse et dure. Elle s’y congèle, et fait un sel blanc qui a toutes les bonnes qualités, et entre autres celle de bien conserver l’humeur des chairs salées. On paye 40 sols par jour pour chaque homme qu’on emploie à charger le sel, sans autre information de ce qu’il en emporte. À un mille du rivage il y a une habitation de Tartares. J’y fus avec quelques uns de mes gens faire des provisions, et ne vis en tout ce lieu-là que dix ou douze maisons avec une petite mosquée ; mais il y avait autour une grande quantité de pavillons ronds et carrés, qui étaient pour la plupart de dix à quatorze pieds de diamètre, bien fermés partout, et des charrettes couvertes et fermées qui servent aussi de maisons. Les plus beaux de ces pavillons sont assez propres. Ils sont faits de bâtons ronds croisés les uns sur les autres, couverts en dehors de gros feutres grisâtres, bien tirés et étendus, et garnis aussi de feutres par dedans, mais qui sont plus fins et faits de diverses couleurs. Ils ont une porte faite de même, et une petite ouverture au haut par où le jour entre, et la fumée sort comme par une trappe laquelle se ferme avec un feutre, quand on veut, ou toute, ou à moitié : le plancher est couvert de tapis et quelques uns de ces pavillons en sont aussi tendus tout alentour. Chaque ménage a un pavillon semblable, et deux autres, l’un fait d’une grosse serpillière de laine qui sert pour le bétail, et pour les chevaux, l’autre comme le premier, mais bien moins propre, et beaucoup plus grand. Celui-ci a au milieu une fosse ronde de cinq pieds de profondeur, et large de deux. On y fait cuire tous les vivres. Les esclaves logent en ce pavillon. On y tient le bagage, et les provisions de la famille. Les pays voisins, à la réserve de ceux qui sont sous la domination actuelle du Turc, ou du Persan, habitent en des cabanes faites comme ces pavillons des Tartares, excepté qu’elles sont bien plus grandes, car ce sont des enclos de 15 à 20 pieds de diamètre, et de plus il n’y a ni fenêtres ni cheminées. On fait le feu au milieu : Le jour entre par une porte ou deux, et par un soupirail à la cime, qui sert aussi à évaporer la fumée, comme je l’ai déjà observé. Les Tartares enferment leurs grains et leur fourrage, comme font tous les paysans de l’Orient, en de profondes fosses qu’ils appellent amber, c’est-à-dire, _magasins_ ; qu’ils couvrent si uniment, qu’il ne paraît pas qu’on ait remué la terre, de sorte qu’il n’y a que ceux qui les ont faites qui les puissent reconnaître. J’ai vu de ces fosses, dont l’on se servait de père en fils sans que l’humidité y eût pénétré jamais, ni donné aucune odeur de moisi ou de rance aux grains renfermés. Les Tartares font ces fosses, ou dans leurs pavillons, ou à la campagne, et comme je l’ai dit, ils rétablissent la surface de ces fosses si semblable au terrain d’alentour, que l’on ne s’aperçoit point du tout des endroits où l’on a creusé la terre. Lorsqu’ils veulent changer de séjour, ils le font promptement, et sans beaucoup de peine, leurs pavillons étant en moins de demi heure détendus et chargés. Leurs voitures ordinaires sont des bœufs et des chevaux qu’ils nourrissent en quantité. La religion de ce peuple et la mahométane, mais fort mêlée de superstitions, et d’opinions ridicules, sur le sortilège et la divination.
Le 2 Septembre avant le jour, il se leva un vent contraire si fort, que nous fûmes contrains de retourner à Caffa, parce que la plage où nous étions est mal assurée. Nous fîmes ce retour en dix heures.
Le 7 à minuit nous nous remîmes en mer avec un assez beau temps. Il ne dura pas. Le matin il fit un furieux orage qui nous jeta dans dans la crainte de périr. Ce qui me causait le plus d’appréhension est, que notre vaisseau était furieusement chargé. Non seulement les marchandises le remplissaient, mais il y en avait encore douze pieds de haut sur le tillac. L’orage ne dura pas, grâces à Dieu, et ce qui nous sauva, c’est que le vent fut toujours favorable.
La charge de notre vaisseau consistait en sel, en poisson, en caviar, en huile, en biscuit, en laine, en fer, en étain, en cuivre, en vaisselle de cuivre et de faïence, en toute sorte de harnais, et toute sorte d’armes ; en instruments d’agriculture, en draps, et en toiles de toutes les couleurs, en habits tout faits pour hommes et pour femmes, en couvertures de lit, en tapis, en cuir, en bottes et souliers, enfin en tout ce qui est de plus nécessaire aux humains. Il y avait de la mercerie, des épiceries, des aromates, des drogues, des onguents de toutes sortes. C’était, pour ainsi dire, une petite ville que ce vaisseau, on y trouvait de tout. Nous étions cent personnes dessus.
Le 8 au matin nous découvrîmes les côtes qui bordent le canal du marais Méotide. Ce sont de hautes terres, nous en étions à trente milles. Les Turcs, par la raison de l’étendue de ce fameux marais, lui donnent le nom de mer, et parce que ses eaux ne sont que peu mêlées de celles de la mer, ils le nomment _la_ mer Bleue. Le soir nous nous trouvâmes proche du cap Cuodos, que Ptolémée appelle Corocondama. Il avance beaucoup dans la mer. Les terres en sont fort hautes, et se voient de fort loin. De Caffa jusqu’à ce cap nous fîmes canal. De là jusqu’en Mingrélie nous naviguâmes toujours proche de terre.
Il y a six-vingts milles de Caffa au canal du marais Méotide. Le pays entre deux est soumis aux Turcs, et habité par les Tartares ; mais habité en peu d’endroits, car presque toute cette côte est déserte. Du canal du palus Méotide, en Mingrélie, il y a six cents milles de côtes. Ce sont toutes montagnes belles, couvertes de bois, habitées par les Circassiens. Les Turcs appellent ces peuples Cherkés et Kerkes. Les Anciens les nommaient communément Zageens, et aussi habitants des _montagnes_ ; ce qui revient à la dénomination de peng-dagui, que quelques géographies orientales donnent à ce peuple ; c’est-à-dire, les cinq montagnes, le nombre certain mis pour l’incertain. Pomponius Mela les nomme _Sargaciens_ ; ils ne sont ni sujets, ni tributaires de la _Porte._ Leur climat est assez mauvais, froid, et humide. Il ne croît point de froment chez eux. On n’y recueille rien de rare. C’est pour cela que les Turcs laissent ces grands pays aux gens qui y naissent, ne valant pas la peine d’être conquis, ni possédés. Les vaisseaux de Constantinople, et de Caffa, qui vont en Mingrélie, jettent l’ancre en passant, en plusieurs lieux de ces côtes. Ils demeurent un jour ou deux en chacun, et pendant ce temps, on voit le rivage bordé de ces barbares demi nus et avides, qui y fondent à troupes de leurs montagnes, avec un air de brigands. On négocie avec les Cherkes les armes à la main. Quand quelques-uns d’eux veulent venir au vaisseau, on leur donne des otages, et ils en donnent de même, lorsque quelques gens du vaisseau veulent aller à terre, ce qui arrive rarement, parce qu’ils sont de très mauvaise foi. Ils donnent trois hommes en otage, pour un. On leur porte de toutes les mêmes choses qu’on porte en Mingrélie, leurs pays étant encore plus misérable. On prend d’eux en échange des personnes de tout sexe, et de tout âge, du miel, de la cire, du cuir, des peaux de _chacal_. C’est un animal semblable à un renard, mais beaucoup plus grand, du _zerdava_, peau qui ressemble à la martre, et d’autres animaux qui sont dans les montagnes de Circassie. Voilà tout ce qu’on trouve chez ces peuples. Le change se fait en cette sorte.
La barque du vaisseau va tout proche du rivage. Ceux qui sont dedans sont bien armés. Ils ne laissent approcher de l’endroit, où la barque est abordée, qu’un nombre de Cherkes semblable au leur. S’ils en voient venir un plus grand nombre, ils se retirent au large. Lorsqu’ils se sont abouchés de près, ils se montrent les denrées qu’ils ont à échanger. Ils conviennent de l’échange, et le font. Cependant il faut toujours être bien sur ses gardes ; car ces Cherkes sont l’infidélité et la perfidie même. Il leur est impossible de voir l’occasion de faire un larcin sans en profiter.
Ces peuples sont tout à fait sauvages. Ils ont été autrefois chrétiens, à présent ils n’ont aucune religion, non pas même la naturelle ; car je compte pour rien quelques usages superstitieux, qui semblent venir des chrétiens, et des mahométans leurs voisins. Ils habitent en des cabanes de bois, et vont presque nus. Chaque_homme est ennemi juré de ceux d’alentour. Les habitants se prennent esclaves, et se vendent les uns les autres aux Turcs et aux Tartares. Les femmes labourent la terre. Les Cherkes, et leurs voisins, vivent d’une pâte faite d’un grain fort menu semblable au mil. Ceux qui ont trafiqué le long de ces côtes, racontent mille manières barbares de ces peuples. Il n’y a pas toutefois beaucoup de sûreté à croire tous les rapports qu’on fait d’eux, et du dedans de leur pays, car personne n’y va : et tout ce qu’on en sait, est par le canal des esclaves qu’on en emmène, qui sont des sauvages, dont tout ce qu’on peut apprendre est fort incertain. C’est ce qui m’a empêché d’y marquer plus de lieux que je n’ai fait dans ma carte de la mer Noire, qui est à l’entrée de ce volume, ayant mieux aimé laisser l’espace des Circassiens, et des _Abcas_ vide, que de le remplir sur la foi de gens si rudes, qui ne savent pas distinguer pour l’ordinaire le nord d’avec le midi.
Les Abcas confinent avec les Cherkes. Ils occupent cent milles de côtes de mer entre la Mingrélie et la Circassie. Ils ne sont pas tout à fait si sauvages que les Cherkes, mais ils ont le même naturel pour le larcin et le brigandage. On négocie avec eux avec les précautions que j’ai marquées. Ils ont besoin de toutes choses comme leurs voisins, et n’ont, comme eux, à donner en échange que des créatures humaines, des fourrures, des peaux de daim, et de tigre, du lin filé, du buis, de la cire, et du miel. Procope nomme ces peuples _Abasques_ dans son _Histoire_ de la guerre contre les Perses.
Le 10 septembre nous arrivâmes à Isgaour. C’est une rade de Mingrélie assez bonne pendant l’été. Les vaisseaux qui viennent négocier en Colchide s’y tiennent. Il y en avait sept grands quand nous y arrivâmes. Notre capitaine fit d’abord mettre le sien sur quatre ancres, deux à proue, et deux à poupe, et mit à terre les mâts et les vergues. Isgaour est un lieu désert, et sans habitations. On y fait des huttes de ramée, à mesure qu’il y vient des marchands, et lorsqu’on se croit en sûreté contre les Abcas, ce qui n’arrive pas souvent. Hors de là il n’y a pas une maison.
Avant que d’entrer dans l’histoire des travaux que j’ai soufferts, et des dangers que j’ai courus en Mingrélie, je ferai la description du pays et des lieux circonvoisins, sans y mêler rien de douteux, et dont je ne sois très bien informé.
La Colchide est située au bout de la mer Noire. Du côté d’orient, elle est enfermée par un petit royaume qui fait partie de la Géorgie ; lequel est appelé _Imirette_ par les gens du pays, et par les Turcs Pachatchouc ou _Pacha_ koutchouc, comme qui dirait petit prince ; du côté du midi par la mer Noire, du côté d’occident par les Abcas, du côté du septentrion par le mont Caucase. Sa longueur est entre la mer et les montagnes. Sa largeur s’étend des Abcas à ce royaume d’Imirette. Le _Corax_ et le _Phase_, fleuves fameux dans les anciens historiens, à présent nommés Codours et Rione, lui servent là de bornes. Le premier la sépare d’avec les Abcas. Le second d’avec l’Imirette. La longueur de la Colchide est de cent dix milles au plus. Sa largeur est de soixante. Ce que je sais non seulement de tous les gens du pays qui en conviennent, mais aussi pour l’avoir traversée d’un bout à l’autre. Elle était autrefois couverte contre les Abcas du côté du septentrion, par un mur de soixante milles de long ; mais il y a longtemps qu’il est détruit : ses forêts sont aujourd’hui sa défense, et sa plus grande sûreté. Les habitants du Caucase composent cette nation belliqueuse, si renommée sous le nom des _Huns_, laquelle est aujourd’hui séparée en différents petits peuples. Ceux qui confinent avec la Colchide, sont premièrement les _Allanes_, dont le pays faisait il y a longtemps la frontière septentrionale de l’Arménie, entre le mont Caucase et la mer Caspienne, où l’on assigne le pays des Amazones. C’est une nation renommée, qui se joignait d’ordinaire aux Perses, contre les Romains, durant les sept premiers siècles du dixième. Les autres sont les Suanes, les Gigues, les Carocioles ou _Cara_-_cherkes_, peuples plus barbares que leurs noms ; qui toutefois ne sont pas beaucoup changés, comme le remarqueront aisément les gens versés dans l’histoire ancienne, où l’on voit que les _Allanes_ sont nommés _Alains_, les Suanes, Tzaniens, les Gigues, Zechiens, et les _Caracherkes_, Caracioles. Ces Cara-cherkes, comme les appellent les Turcs, c’est-dire, _Circassiens_ noirs, sont les Circassiens septentrionaux. Les Turcs les appellent ainsi, quoique ce soit le plus beau peuple du monde, à cause des brouillards et des nuages qui couvrent sans cesse leur pays. Ils ont été autrefois chrétiens. On le voit à quelqu’unes de leurs manières, et à de certaines cérémonies qu’ils observent dans leur pays ; mais à présent ils sont sans religion. Ils vivent de brigandage, et sont pires que les bandits les plus déterminés : ils vont presque nus : ils ne savent aucun art libéral, et n’ont presque rien d’humain que la parole. Ils sont de plus grande taille que les autres peuples, ayant l’air et la voix si féroces, qu’on n’a pas de peine à remarquer que leur esprit et leur cœur le sont pareillement. Ils font peur quand on les regarde, et surtout quand on les connaît, et qu’on est bien averti que ce sont les plus résolus assassins, et les plus hardis voleurs du monde. Ces pays ont tous leur idiome assez distinct, mais de même génie, participant de l’esclavon, ou du géorgien, selon qu’ils s’approchent de la Chersonèse ou du Phase.
L’ancien royaume de Colchos n’était pas un si petit royaume, car il s’étendait d’un côté _jusqu’au_ palus-Méotide, et de l’autre jusqu’à l’Ibérie. Sa ville capitale nommée Colchos, était à l’embouchure du Phase sur la rive occidentale, et c’est ce qui fait qu’on donne le nom de Colchide à la Mingrélie, parce que la Mingrélie se termine à ce fleuve du côté d’orient. Nos géographes modernes veulent qu’il y ait une ville nommée _Fasso_ au même endroit où était Colchos, mais c’est ce que je puis assurer être faux.
Tous les Orientaux appellent la Colchide Odische, et les Colches Mingréls. Je n’ai pu trouver l’étymologie de ces deux mots, ni m’assurer, autant que j’aurais voulu, de l’origine de cette nation ; que Diodore le Sicilien et d’autres auteurs font sortir de l’Égypte, et être une colonie de Sésostris, ce qui n’est pas fort vraisemblable. Le pays est assez inégal. Il a des collines et des montagnes, des vallées et des plaines, ce qui fait une grande diversité, il s’élève insensiblement du bord de la mer. Il est presque tout couvert de bois, et hormis les terres labourées, qui ne sont pas en grande quantité, tout est bois épais et hauts ; les arbres se multiplient là si fort, que si l’on n’ôtait soigneusement les racines qui s’étendent dans les champs labourés, et dans les grands chemins, le pays deviendrait en moins de rien une si épaisse forêt, qu’il ne serait pas possible de s’en tirer. L’air est assez tempéré pour le chaud, et pour le froid. Il n’est point sujet aux orages, aux éclairs, et au tonnerre. Il produit rarement la grêle ; mais il est fort incommode et fort mauvais, à cause de son extrême humidité. Il y pleut presque continuellement. En été l’humidité de la terre, échauffée par l’ardeur du soleil, infecte l’air, cause souvent la peste, et toujours des maladies. Cet air est insupportable aux étrangers. Il les accable d’abord d’une maigreur hideuse, et les rend, en un an de temps, jaunes, secs, et débiles. Les naturels du pays en sont moins maltraités durant leur vie, mais il y en a peu qui la poussent à soixante ans.
J’attribue à cette température d’air l’hydropisie, qu’on peut dire être la maladie épidémique des Mingréliens, laquelle ils combattent non seulement par l’exercice continuel qu’ils font à cheval, étant sans cesse par voies et par champs, sans s’arrêter plus de trois ou quatre jours en un lieu ; mais aussi en mangeant beaucoup de sel, et en se tenant toujours autour du feu. J’y attribue aussi la vermine dont le pays est fort affligé, tant les hommes, que les bêtes. Les cochons surtout, sont pour la plupart couverts de poux, et ils leur entrent jusque dans la peau. Enfin il faut aussi attribuer à l’air de Mingrélie, que les bêtes venimeuses n’y ont que peu ou point de venin.
La Colchide abonde en eaux. Elles sortent des montagnes du Caucase, et s’écoulent dans la mer Noire. Les principaux fleuves sont le Codours, qui est le _Corrax_ dont j’ai parlé, le Socom, qui est, je crois, le _Terscen_ d’Arian, et le _Thassiris_ de _Ptolémée_ ; le Langur appelé des Anciens _Astolphe_, le _Cobi_, _qu’Arian_ nomme _Cobo_, lequel avant que d’entrer dans la mer, se joint à un autre fleuve de même grandeur appelé Cianiscari, et qui est le fleuve Cianée. Le Tachur, _qu’Arian_ appelle _Sigame_, le _Sebeniscari_, c’est-à-dire, _le_ fleuve Cheval, qu’on nomme ainsi, à cause de la rapidité de son cours, et que les Grecs par la même raison nommèrent _Hippus_, et _l’Abascia_ à qui _Strabon_ donne le nom de Glaucus, Arian celui de _Caries_, et _Ptolémée_ celui de Caritus. Ces deux fleuves se mêlent avec le _Phase_ à vingt milles de l’endroit où il se décharge dans la mer. J’ai rapporté exprès les noms anciens et nouveaux des fleuves de Mingrélie, parce que tous les historiens géographes, principalement _Arian_, et plusieurs modernes, les placent mal. Outre ces fleuves il y en a encore d’autres petits. Je n’en parle point, parce qu’avant qu’ils entrent dans la mer, ils se perdent dans ceux que j’ai nommés. Ces fleuves ont tous des gués, que les gens du pays connaissent, et où ils les traversent ; aussi n’y ai-je point vu de ponts, et il n’y a de bateau que sur quelques-uns ; cependant ces fleuves sont rapides. Les gens du pays, pour rompre la force du courant, ont coutume de se mettre plusieurs ensemble en guéant, et d’avancer serrés l’un contre l’autre, et en s’appuyant encore à de longs bâtons qu’ils coupent exprès.
Le terroir de la Colchide est mauvais, et produit peu de sortes de grains et de légumes. Les fruits sont presque sauvages. Ils n’ont point de goût. Ils engendrent des maladies. Il en croît en Colchide de presque toutes les espèces que nous avons en France. Il y a aussi des melons fort gros, mais ils ne valent rien du tout. Ce qui y vient bien c’est le raisin, qui est partout en grande abondance. La vigne croît autour des arbres, et monte à la cime des plus hauts. J’ai vu de si gros ceps, qu’à peine pouvais-je les embrasser. On taille la vigne tous les quatre ans une fois. Le vin de Mingrélie est excellent. Il a de la force, et beaucoup de corps. Il est agréable au goût, et bon à l’estomac. On n’en peut guère boire de meilleur en aucun port de l’Asie. Si les gens du pays savaient faire le vin comme nous, le leur serait le meilleur du monde ; mais ils n’y apportent aucun des soins nécessaires. Ils creusent de gros troncs d’arbres, et s’en servent de cuve. Ils foulent là dedans le raisin. Ils en prennent en même temps le jus, et le versent dans de grandes pitarres, ou urnes de terre, qui sont enterrées dans leurs maisons, ou tout proche. Ces vases tiennent chacun deux ou trois cents pintes. Quand le vase est plein, ils le bouchent d’un couvercle de bois, et mettent de la terre par dessus. Ils couvrent ces urnes de la même manière que j’ai dit, que les Orientaux couvrent les fosses où ils serrent leurs grains.
La terre est si humide en Mingrélie dans le temps des semences, que pour ne pas trop amollir celle où l’on sème le blé et l’orge, on ne la laboure point. On ne fait que jeter le grain dessus, il vient fort bien de cette manière, prenant racine un pied en terre. Les Mingréliens disent, que s’ils labouraient la terre qui porte l’orge et le blé, elle serait si molle, que le moindre vent abattrait les tuyaux, et qu’ils ne s’y pourraient tenir droits. Ils labourent la terre, et ils sèment les autres grains avec des socs et des coutres de bois, tirant néanmoins des sillons aussi profonds qu’on ferait avec des coutres et des socs de fer, à cause que la terre est fort molle et fort humide, ainsi que je l’ai dit. Comme ces peuples sont paresseux et lâches au delà de l’imagination, ils s’excitent et s’entretiennent à l’ouvrage en chantant et en hurlant si fort qu’ils s’entre étourdissent. Il est vrai que c’est une habitude presque universelle dans tout l’Orient de s’animer au travail par le chant ; et ce qui marque que cela naît de paresse d’esprit, aussi-bien que de mollesse de corps, c’est qu’on observe, que cette habitude est la plus forte du côté du midi : aux Indes, par exemple, les mariniers ne sauraient remuer une corde qu’en chantant, ni la prendre même qu’au milieu du chant. Les chameaux et les bœufs ont accoutumé d’être menés au chant, et selon que leur charge est pesante il faut chanter plus fort et plus constamment.
Le grain ordinaire des Mingréliens est le gom. Ce grain est menu comme la coriandre, et ressemble assez au millet. On le sème au printemps de la même manière qu’on fait le riz. On fait un trou en terre avec le doigt, on met un grain dans ce trou, et on le couvre. grain produit un tuyau de la grosseur du pouce, et de la hauteur d’un homme, au bout duquel il y a un épi qui a plus de trois cents grains. Le tuyau de _gom_ ressemble assez aux cannes de sucre. On le cueille au mois d’octobre, et aussitôt on le pend à des claies élevées et exposées au soleil. C’est pour le faire sécher. Après qu’il a été vingt jours sur ces claies, on le serre. On ne le bat qu’à mesure qu’on le veut faire cuire, et on ne le fait cuire qu’aux heures du manger. Il est insipide et pesant. Il se cuit fort vite, et en moins de demi heure. Lorsque l’eau où on l’a jeté commence à bouillir, on le remue doucement avec une petite pelle de bois, et pour peu qu’on appuie dessus, il se met en pâte. Quand tous les grains sont dissous, et la pâte bien pétrie, on diminue le feu, et on laisse bouillir l’eau, et sécher la pâte dans le chaudron dans lequel on l’a fait cuire.
Cette pâte est fort blanche. On en fait qui l’est autant que la neige. On la sert avec de petites pelles de bois faites exprès. Les Turcs appellent ce pain _pasta_, les Mingréliens le nomment gom. Il se met en morceaux avec les doigts sans peine. Sa qualité est froide extrêmement, et laxative ; il ne vaut rien froid, ni réchauffé. Les Circassiens, les Mingréliens, les Géorgiens tributaires de Turquie, les Abcas, les habitants du Caucase, tous ceux qui habitent les côtes de la mer Noire depuis le détroit des palus Méotides jusques à Trébizonde, ne vivent que de cette pâte. C’est leur pain, ils n’en ont point d’autre. Ils y sont si fort accoutumés, qu’ils le préfèrent au pain de froment. Je l’ai remarqué dans la plupart de ces pays-là. Je ne m’en étonne pas ; car moi-même, quand la nécessité m’eut obligé à vivre de cette sorte de pudding anglais, car on peut fort bien le comparer à notre _plain_pudding, j’y pris tant de goût, que j’eus après de la peine à le quitter pour reprendre le pain ordinaire. Je m’en trouvais fort bien, et j’en avais le corps mieux disposé qu’auparavant. J’ai vu en Arménie, et en Géorgie, beaucoup de grands seigneurs, turcs, et géorgiens, entre autres le prince de Tiflis, et le pacha d’Acalzické, qui faisaient venir de ce grain, et en mangeaient par délices. Il faut boire du vin pur lorsqu’on en mange, pour corriger et tempérer sa qualité froide et laxative, et c’est ce que ces _gomiphages_ ne manquent pas de faire.
Outre ce _Gom_, il y a en Mingrélie du mil assez abondamment, un peu de ris, du froment, et de l’orge en fort petite quantité. Les gens de condition seulement mangent par délices du pain de blé, le menu peuple n’en goûte jamais.
Les viandes ordinaires du pays sont du bœuf et du cochon. Le cochon y est en très-grande abondance, et fort bon, on n’en mange point point de meilleur en aucun lieu du monde. Il y a aussi du chevreau, mais qui est maigre, et n’a point de goût. La volaille y est fort bonne, mais fort rare. Lorsque j’y étais, on n’en trouvait presque point, à cause de la guerre qui avait fait des ravages par tout le pays. Il n’y a point de poisson que le salé qu’on apporte de Turquie, du thon, et peu d’autre en certain temps de l’année. La venaison, qui se mange en Mingrélie, est de sanglier, de cerf, de biche, de daim, et de lièvre ; elle est très-excellente, on n’en peut manger de meilleur. Il y a aussi des perdrix, des faisans, des cailles en quantité, quelques oiseaux de rivière, des pigeons sauvages, qui sont fort bons, et gros comme les plus gros poulets de grain. J’en ai vu vider à qui on tirait huit ou dix glands tout entiers ; j’en étais tout étonné. Les Mingréliens prennent ces pigeons avec des rets. On en prend beaucoup dans l’automne, l’hiver ils se retirent au mont Caucase.
La noblesse de Mingrélie ne s’occupe qu’à la chasse. Elle chasse principalement avec des oiseaux de proie qu’on apprivoise, et dont on se sert ensuite. On peut dire assurément, qu’il n’y a point de pays au monde si abondant que la Mingrélie en oiseaux de proie, laniers, autours, hobereaux, et autres. Ils font leurs nids dans le mont Caucase. Les petits, dès qu’ils sont éclos, se viennent jeter dans les forêts qui sont au dessous. On en prend en quantité, et on les apprivoise en cinq ou six jours.
De tous leurs vols d’oiseau le plus divertissant est celui du faucon sur la grue. Ils prennent l’oiseau de rivière et le faisan avec l’épervier. Ils ont, comme on a en Perse, et en Turquie, un petit tambour à l’arçon de la selle. Ils battent dessus pour épouvanter le gibier, et pour le faire lever de l’eau à ce son ; alors on lâche l’épervier dessus. Quand on prend des hérons, on leur ôte les plumes qu’ils ont sur la tête pour en faire des aigrettes, et on les laisse envoler. Les gens du pays assurent, qu’il leur en revient d’autres en leur place tout aussi belles que les premières. Comme on fait lever le gibier hors de l’eau par le son du tambourin, on le fait de même sortir des bois ; car ce son effraie les bêtes fauves, et les fait courir dans la plaine, où l’on les tire. Les Mingréliens ne manquent pas de chiens pour chasser, mais ils aiment mieux. prendre les bêtes à la course. L’épaule droite est le droit du seigneur ; la gauche celui de la dame ; le reste se mange avec les chasseurs.
Outre les oiseaux que j’ai nommés, et qui se trouvent en Mingrélie, on y en voit d’étranges en forme et en plumage, inconnus en nos quartiers. Il y vient beaucoup d’aigles, et de pélicans. Le mont Caucase produit tout cela, et une infinité de bêtes féroces, des tigres, des léopards, des lions, des loups, des _chacals_ ; ce dernier animal est une espèce de renard. Il ne lui ressemble pas mal, excepté qu’il est plus gros, et qu’il a le poil plus épais, et plus rude. C’est, dit-on, l’hyène des anciens. En effet, il déterre les morts, et il dévore les animaux et les charognes. On enterre les morts en Orient sans bière, et dans leurs suaires. J’y ai vu en plusieurs endroits rouler de grosses pierres sur les fosses, uniquement à cause de ces bêtes, pour les empêcher de les ouvrir, et de dévorer les cadavres ; mais ce n’est pas seulement aux morts à qui le chacal en veut. Il fait aussi la guerre aux vivants, se jetant sur tout ce qui n’est pas capable de lui résister, comme les enfants. Ce qui est surprenant, c’est l’adresse avec laquelle cet animal perce dans les maisons, et se glisse dans les tentes, d’où il entraîne les habits, quand il ne trouve pas d’autre chose, surtout les bas et les souliers. Cet animal-là a un cri qui effraie ; car c’est un hurlement âcre, et perçant, et qu’il traîne comme un chat qui miaule. Comme ces animaux vont d’ordinaire en troupes, ils hurlent aussi toujours ensemble, s’entre-répondant, dans une manière d’accord, l’un faisant la haute, et l’autre la basse ; ce qui paraît fort épouvantable les premières fois qu’on l’entend. L’Asie, et l’Afrique sont tourmentées de ces animaux, que l’on appelle _dabul_ en Afrique. Quelques uns croient que c’est l’animal que l’on appelle en latin _crocuta_, et en grec cycissa, et que l’on prenait autrefois pour un chien sauvage ; la Mingrélie, entre les autres pays de l’Orient, est couverte de ces _chacals_, et de loups. Ils assiègent quelquefois les maisons, et font des hurlements épouvantables. Le pire est, qu’ils font de grands dégâts dans les troupeaux, et dans les haras. Le préfet des théatins, qui sont en Mingrélie, m’assura qu’en une semaine les loups lui mangèrent trois chevaux, et un poulain tout proche de son logis.
Il y a quantité de chevaux en Mingrélie, et d’assez bons. On en entretient beaucoup, parce qu’ils ne coûtent rien à nourrir. Dès qu’on est descendu de dessus, on leur ôte selle et bride, et on les mène paître. On ne les ferre point. On les nourrit du seul pâturage.
La Mingrélie n’a ni villes, ni bourgs, elle a deux villages seulement sur le bord de la mer, toutes les maisons sont éparses çà et là dans le pays, il est difficile de faire mille pas sans en trouver trois ou quatre l’une proche de l’autre. Il y a neuf ou dix châteaux, le principal s’appelle _Rucs_, c’est où le prince de Mingrélie se retire. Ce château a un mur de pierre ; mais si mal fait et si mince, que les moindres pièces de campagne le perceraient. Il y a du canon dedans. Les autres châteaux n’en ont point. Voici comme ils sont faits. Au milieu d’une esplanade, dans un bois fort épais, on bâtit une tour de pierre, haute de trente ou quarante pieds, capable de tenir 50 ou 60 personnes. Cette tour est le donjon, et le lieu fort du château. On y serre toutes les richesses du seigneur, et de ceux qui se réfugient chez lui. Proche de cette tour, il y en a cinq ou dix plus basses, faites de bois, qui servent de magasins pour les vivres, et pour retirer dans un assaut les femmes et les enfants. Outre cela, il y a dans l’esplanade plusieurs cabanes faites les unes de charpente, les autres de branches d’arbres, les autres de cannes, et de roseaux. L’espace est fermé par une haie fort épaisse, et par le bois, qui est si épais partout, qu’il est impossible d’aborder ces retraites que par le chemin taillé, et fait exprès, qui y conduit. Quand on apprend que l’ennemi est proche, on rompt le chemin, et on le couvre d’arbres, tellement qu’il est comme impossible de le forcer. Les Colchéens ne se tiennent dans ces châteaux que quand ils ont peur de l’ennemi, dès que le danger est passé, ils retournent à leurs maisons.
Les maisons de Mingrélie sont toutes de charpente : comme on est partout proche des bois, on bâtit à fort bon marché. Les maisons des pauvres gens n’ont point d’étages, celles des nobles en ont un seulement. Le bas a toujours des estrades pour se coucher, et pour s’asseoir, à cause de la grande humidité de la terre. Les gens de qualité sont assis sur des tapis, les autres sur des bancs. Les maisons sont fort incommodes, et fort sales, elles n’ont ni cheminées ni fenêtres. Le feu s’y fait au milieu. Le jour y entre par la porte. Elles n’ont point de fondement, les voleurs s’y glissent aussi sans peine. Ils font un trou sous la première poutre qui est au rez de chaussée, et qui porte les autres, et ils se fourrent par là dans le logis. Dès qu’on remue, ils sortent avec la même facilité. Cet inconvénient oblige les paysans à n’avoir qu’un grand lieu pour chaque famille. Ils retirent dedans tout ce qu’ils ont, excepté le grain, et quelquefois le vin. Ils y habitent tous ensemble, et ils y enferment la nuit leur bétail. Les maisons du prince, et des seigneurs, ont de grandes cours au devant, pour donner les audiences, et juger les différends ; mais ces cours, ou ce qu’on appelle ainsi, ne sont qu’une esplanade, entourée de haie, ou de palissades tout au plus.
Le sang de Mingrélie est fort beau, les hommes sont bien faits, les femmes sont très belles. Celles de qualité ont toutes quelque trait, et quelque grâce qui charment. J’en ai vu de merveilleusement bien faites, d’air majestueux, de visage, et de taille admirables. Elles ont outre cela un regard engageant, qui caresse tous ceux qui les regardent, et semble leur demander de l’amour. Les mois belles, et les âgées, se fardent grossièrement, et se peignent tout le visage, sourcils, joues, front, nez, menton. Les autres se contentent de se peindre les sourcils. Elles se parent le plus qu’elles peuvent. Leur habit est semblable à celui des Persanes. Leur coiffure ressemble fort à celle des femmes d’Europe, à la frisure près. Elles portent un voile, qui ne couvre que le dessus, et le derrière de la tête. Leur esprit est naturellement subtil et éclairé. Elles sont civiles, pleines de cérémonies, et de compliments ; mais du reste, les plus méchantes femmes de la terre ; fières, superbes, perfides, fourbes, cruelles, impudiques. Il n’y a point de méchanceté qu’elles ne mettent en œuvre pour se faire des amants, pour les conserver, et pour les perdre.
Les hommes ont toutes ces mauvaises qualités, encore plus que les femmes. Il n’y a point de malignité à quoi leur esprit ne se porte. Ils sont tous élevés au larcin. Ils l’étudient, ils en font leur emploi, leur plaisir, et leur honneur. Ils content avec une satisfaction extrême les vols qu’ils ont faits. Ils en sont loués, ils en tirent leur plus grande gloire. L’assassinat, le meurtre, le mensonge, c’est ce qu’ils appellent les belles actions. Le concubinage, l’adultère, la bigamie, l’inceste, et semblables vices, sont des vertus in Mingrélie. L’on s’y enlève les femmes les uns aux autres. On y prend sans scrupule en mariage sa tante, sa nièce, la sœur de sa femme. Qui veut avoir deux femmes à la fois, les épouse, beaucoup de gens en épousent trois. Chacun entretient autant de concubines qu’il veut, les femmes et les maris sont réciproquement fort commodes là dessus. Il y a entre eux très-peu de jalousie. Quand un homme prend sa femme sur le fait avec son galant, il a droit de le contraindre à payer un cochon, et d’ordinaire il ne prend pas d’autre vengeance. Le cochon se mange entre eux trois. Ce qui est surprenant, est que cette méchante nation soutient que c’est bien fait d’avoir plusieurs femmes et plusieurs concubines, parce qu’on engendre, disent-ils, beaucoup d’enfants qu’on vend argent comptant, ou qu’on échange pour des hardes et pour des vivres. Cela n’est rien toutefois au prix d’un sentiment tout à fait inhumain qu’ils ont, que c’est charité de tuer les enfants nouveaux nés, quand on n’a pas le moyen ou la commodité de les nourrir, et ceux qui sont malades quand on ne les saurait guérir. Leur raisonnement est, que l’on soustrait par-là ces innocentes créatures à une misère qui les ferait beaucoup languir, et qui les engloutirait enfin. Voilà comme raisonne ce peuple barbare, qui n’a ni pudeur, ni humanité. Je crains, à dire le vrai, qu’en cet endroit on ne manque de foi pour l’histoire, et que les vérités que je raconte ne passent pour des exagérations. Je proteste qu’elles sont très-certaines, et les faits que je rapporterai le justifieront suffisamment.
Les gentilshommes du pays ont pouvoir sur la vie et sur les biens de leurs sujets, ils en font ce qu’ils veulent. Ils les prennent, soit femme, soit enfant. Ils les vendent, ou ils en font autre chose, comme il leur plaît. Chaque paysan fournit à son seigneur tant de grain, de bétail, de vin, et d’autres denrées, selon son pouvoir. Ainsi, la richesse est selon le nombre de paysans, et c’est par là qu’elle se compte. Chacun est obligé, outre cela, de défrayer son seigneur, un, deux, ou trois jours l’année ; ce qui fait, que tant que l’année dure, la noblesse va de côté et d’autre, mangeant ses paysans, et quelquefois ceux d’autrui, ce qui est la source d’une infinité de querelles qui dégénèrent la plupart en guerres ouvertes. Le prince fait la même vie ; de manière qu’on est presque toujours assez empêché de savoir où il est. Il mène avec lui toute sa famille, femmes, enfants, domestiques, et ses hôtes, comme les ambassadeurs, et d’autres étrangers considérables, lorsqu’il y en a ; ce qui compose un furieux train, à cause que son bagage est porté à pied par des hommes, et par des femmes, qu’on voit courir demi nus, chargés sur la tête, et sur les épaules. Les Mingréliens tiennent que cela fait plus d’honneur que d’être suivi à cheval ; ce qu’ils pourraient faire, car il ne manque pas de chevaux en ces lieux-là, comme je l’ai déjà dit. Le prince lève ses tributs dans. le cours de cette visite annuelle, recevant d’une autre part des présents, où il n’a point de tributs à lever. Il juge aussi les procès, et autres différends, chemin faisant. On lui donne les requêtes lorsqu’il passe, et souvent il juge l’affaire sur le champ, sinon il assigne les parties au lieu où il doit passer la nuit.
La manière de présenter sa requête en ces occasions, est de se planter au beau milieu de la route en face du prince ; et lorsqu’il est tout proche, le suppliant met_un genou en terre, et donne son papier. Le prince ne manque point de le prendre, et de le donner au vizir, qui le lit tout haut. Le demandeur, et ses assistants, se mettent aussitôt à jeter de grands cris. Ils gémissent, lèvent les mains au ciel, frappent la terre de leurs bâtons, et lèvent de la poussière en l’air, pour émouvoir le prince, qu’ils appellent mon empereur, mon dieu, mon seigneur, et divers autres noms sacrés. Le défendeur, et ses adhérents, dès qu’ils comparaissent, jettent de pareils cris de leur côté, et c’est à qui les poussera plus haut. On produit les témoins de part et d’autre, et puis le prince donne son jugement décisif. Tout cela se passe chemin faisant, comme je l’ai observé ; car le prince ne s’arrête point ; mais il va fort lentement, pour qu’on puisse mieux le suivre. Quand les paysans de divers seigneurs sont en différend, leurs maîtres les accordent. Quand les seigneurs sont eux-mêmes en différend, la force en décide, celui qui est le plus fort gagne sa cause. Voici comment ils s’y prennent. Ils fondent à main armée sur les bestiaux de leur ennemi, sur ses vassaux, sur ses maisons, sur ses terres, pillant, brûlant, abattant tout ; et enfin, lorsqu’ils ne savent plus plus à quoi s’en prendre, ils arrachent les vignes, les mûriers, et les autres arbres aussi utiles. Que si les parties viennent à se rencontrer durant ces actes d’hostilités, ils se combattent d’une manière sanglante. Le plus faible et le plus maltraité ne manque jamais de recourir au prince, qui sans cela ne prendrait point connaissance de la querelle. Il mande l’accusé par une personne de considération, selon la qualité des parties, et accommode le différend ; mais ces sortes de pacifications ne durent d’ordinaire que jusques à une occasion favorable de se venger.
Il n’y a point de gentilhomme en Mingrélie, qui n’ait querelle, c’est pour cela qu’ils sont toujours armés, et qu’ils ont toujours autant de gens auprès d’eux qu’ils en peuvent entretenir. Lorsqu’ils montent à cheval, ils sont armés de toutes pièces, et leurs eurs gens aussi, ils ne se couchent jamais que l’épée au côté. Quand ils s’endorment ils se couchent sur le ventre en mettant leur épée dessous.
Les armes du pays sont la lance, l’arc, la flèche, le sabre droit, et non courbé, la masse d’armes, et le bouclier ; il y en a peu qui se servent d’armes à feu. Ils sont bons soldats, et montent bien à cheval. Ils manient la lance avec beaucoup d’adresse. Ils apprennent aux enfants à tirer de l’arc dès l’âge de quatre ans, à quoi ils deviennent si adroits qu’ils tirent les oiseaux les plus légers en volant.
Leur habillement est particulier, ils ont peu de barbe, hormis les ecclésiastiques. Ils se rasent le sommet de la tête en couronne, et laissent croître jusque sur leurs yeux le reste de leurs cheveux, aussi coupés en rond. Ils se couvrent la tête d’une petite calotte de feutre fort fin, découpée, et taillée sur les bords en plusieurs croissants. L’hiver ils portent un bonnet fourré. Ils sont si gueux, et si misérables, que pour ne point gâter à la pluie leur calotte, ou leur bonnet, ils le mettent dans la poche lorsqu’il pleut, et vont ainsi tête nue Ils portent sur le corps de petites chemises qui leur tombent sur les genoux, et qu’ils enferment dans un pantalon étroit. Il n’y a guère d’habillement au monde plus laid que le leur. Ils portant une corde de plusieurs brasses en ceinture ; c’est pour attacher les personnes et le bétail qu’ils enlèvent à leurs voisins, ou qu’ils prennent à la guerre. Les grands ont des ceintures de cuir large de quatre doigts, couvertes de plaques d’argent, et chacun attache à la sienne un couteau, et la pierre à aiguiser, un fusil à faire du feu, trois bourses de cuir pleines, l’une de sel, l’autre de poivre, la troisième d’alènes, de fil, et d’aiguilles. Les pauvres gens vont presque nus, leur misère est sans pareille, ils n’ont la plupart qu’un méchant feutre pour se couvrir. Ils mettent ce feutre, assez semblable à la chlamide des Anciens, en passant la tête dedans, et ils le tournent comme ils veulent du côté que vient le vent ou la pluie ; car il ne couvre qu’un côté du corps, et ne descend que jusqu’aux genoux. On en fait de fins qui résistent à l’eau, et ne sont pas si pesants que les communs, lesquels assomment, surtout quand ils sont mouillés. Qui a une chemise, et un méchant caleçon, est trop riche, presque tous vont nu pieds ; les souliers des Col de :
Colchéens sont d’une semelle de peau de buffle, qui n’est point préparée. Cette semelle s’attache aux pieds, avec une courroie de même peau qu’on lace par dessus. On n’a pas le pied moins mouillé dans ces sortes de sandales, que si on l’avait tout nu. La figure à côté représente cet habit, et la chaussure des Mingréliens, lorsque la neige est épaisse sur la terre.
Presque tous les Mingréliens, hommes et femmes, même les plus grands, et les plus riches, n’ont jamais qu’une chemise, et qu’un caleçon à la fois. Cela leur dure au moins un an. Pendant ce temps ils ne les lavent pas trois fois ; mais une, ou deux fois la semaine, il les font secouer sur le feu pour les nettoyer de la vermine, dont ils sont toujours pleins. Je n’ai rien vu de sale et de dégoûtant comme cela. C’est ce qui fait que les dames de Mingrélie ne sentent guère bon. J’approchais toujours d’elles fort épris de leur beauté, mais dès que j’avais été un moment à leurs côtés, la méchante odeur qu’elles rendaient, étouffait l’amour qu’elles m’avaient donné.
Les grands mangent aussi sur des tapis à la façon des Orientaux. Leur nappe est, ou de toile peinte, ou de cuir, et souvent ils n’ont qu’une planche. Les gens du commun s’asseyent sur un banc, on en met devant eux un autre de même hauteur qui sert de table. Toute la vaisselle est de bois, les gobelets en sont aussi. Les gens de qualité one un peu d’argenterie. C’est la coutume de ce pays sauvage, que tout le monde sans distinction, soit de l’un, soit de l’autre sexe, mange ensemble, le roi, et toute sa suite, jusqu’à ses palefreniers. La reine, ses femmes, ses filles, ses domestiques, et tout ce qui est à son service, jusqu’au dernier laquais. Ils mangent dans des cours, lorsqu’il ne pleut point. On se range en rond, ou par files, et l’on se met plus haut ou plus bas, selon sa qualité. Quand il fait froid, on fait de grands feux dans la cour où l’on mange. Le chauffage ne coûte rien là, car ce n’est que bois, comme j’ai dit. Lorsqu’on est assis pour manger, quatre hommes, dans les grandes maisons, apportent sur les épaules une grande chaudière de _gom_, ce grain cuit, dont j’ai parlé. Ordinairement, un gueux, à demi nu, en sert avec une pelle de bois, à chacun un morceau, qui pèse bien trois livres. Deux autres serviteurs, un peu moins mal-faits, apportent un chaudron de ce grain plus blanc que l’autre. On n’en sert qu’aux personnes de condition. Les jours ouvriers, on ne donne que cela au commun du logis. Les maîtres ont un peu de légumes, ou de poisson sec rôti, ou un peu de viande. Les jours de fête, ou lorsqu’on traite quelqu’un, on tue, ou un cochon, ou un bœuf, ou une vache, à moins qu’on n’ait de la venaison. Aussitôt que l’animal est égorgé, ils l’habillent, et le mettent au feu, sans sel, et sans sauce, dans cette grande chaudière, où ils font cuire leur pâte. Lorsque la viande a un peu bouilli, ils la tirent de dessus le feu, jettent le bouillon, et la servent ainsi demi crue, sans aucun assaisonnement. Le maître du logis a toujours devant lui une fort grande portion de viande. On lui sert aussi la plupart des légumes, tout le pain, toute la volaille, laille, et tout le gibier. Il en envoie à ses hôtes, et à ceux qu’il veut caresser. On porte tout à la bouche avec les doigts, et si salement, qu’il n’y a qu’une grande faim qui pût porter à manger à la table de ces barbares, les moins honnêtes gens de notre Europe. Quand on a commencé à manger, il y a deux hommes qui donnent à boire à la ronde. Chez les gens du commun ce sont des femmes, ou des filles, qui le font. C’est la même incivilité parmi eux de demander du vin, et d’en refuser ; il faut attendre qu’on en présente, et le prendre quand il est présenté. On ne donne pas moins de demi-setier à chaque coup : le tour se fait trois fois dans les repas ordinaires. Aux fêtes, et aux banquets, les conviés, et les personnes considérables, boivent jusqu’à ce qu’ils soient ivres.
Les Mingréliens, et leurs voisins, sont de très-grands ivrognes. Ils surpassent en cela les Allemands, et tout le Nord. Ils ne mêlent jamais leur vin. Hommes, et femmes, tous le boivent pur. Lorsqu’ils sont échauffés, ils trouvent les coupes de chopine trop petites. Ils boivent dans les plats et avec la cruche. J’ai logé, près de Cotatis, chez un gentilhomme des plus grands buveurs du pays. Pendant que j’étais chez lui, il fit un festin à trois de ses amis. Ils s’échauffèrent tous quatre si fort à boire, depuis dix heures du matin, jusqu’à cinq heures du soir, qu’ils burent une charge et demie de vin : une charge de vin pèse 300. livres. Dans les festins de ces peuples, c’est une coutume pratiquée de tout le monde de se lever de table, et d’aller à ses besoins autant de fois qu’on en est pressé. pressé. On s’y remet sans jamais laver ses mains. Ils excitent à boire autant qu’ils peuvent les conviés, et leurs amis, et c’est surtout à table qu’ils observent des civilités, et se font des compliments. Leurs entretiens d’homme à homme sont des contes de vols, de guerre, de _combats_, d’assassinats, et de vente d’esclaves. Ceux qui se font avec des femmes sont assez déshonnêtes ; car elles se plaisent à tous les discours d’amour, de quelque lubricité, et de quelque effronterie qu’ils soient mêlés, et elles n’ont point de honte des mots les plus sales. Leurs enfants apprennent ces mots et ces discours aussitôt qu’à parler. Ils n’ont pas dix ans, que tou s leur entretien avec les femmes sont plus déshonnêtes qu’on ne l’oserait dire. L’éducation des enfants est sans exagération la plus méchante du monde en Mingrélie. Le père les élève au larcin, la mère les forme à la turpitude.
J’ai observé ci-dessus que les femmes de ce pays-là sont pleines de compliments et de cérémonies. Les hommes le sont aussi. On salue les gens au-dessus de soi en mettant le genou en terre, et c’est comme en usent, tant les femmes, que les hommes. Lorsque celui qui vient faire un message est de considération, ou qu’il est envoyé par une personne distinguée, on lui étend un tapis à terre, au devant de la personne à qui le message s’adresse. Il y ploie le genou, et se tient appuyé dessus tout le temps de sa visite, comme je l’ai rapporté. La même chose se pratique, lorsque l’on apporte quelque bonne nouvelle.
C’est une coutume fort universelle, en ces pays pays septentrionaux, dont je fais la description, de ne délivrer aucune chose à son supérieur, présent, requête, ou message, que le genou en terre. On ne lui parle guère non plus qu’en cette posture. C’est ce qu’on appelait _l’adoration_, à la cour des empereurs grecs ; d’où cette sorte de respect passa chez les princes chrétiens de la mer Noire, vers la fin du bas empire. Les empereurs s’en formalisaient, prétendant, qu’encore que ces princes fussent souverains en leurs petits États, ils étaient néanmoins vassaux de l’empire, et qu’en cette qualité, ils devaient non seulement s’abstenir des ornements propres et particuliers aux empereurs, lesquels ils se donnaient la liberté de porter ; mais aussi, n’exiger point la génuflexion, et les autres suprêmes respects qu’ils se faisaient rendre.
La langue des Colchéens est dérivé de l’ibérien, ou du géorgien, lequel on croit dérivé du grec. Elle est distinguée en idiome littéral, et idiome vulgaire. Il n’y a guère de monuments de l’idiome littéral restants, que dans le texte de la Bible, dont même l’on ne trouve que le Nouveau Testament, et dans la liturgie, écrits l’un et l’autre en lettres majuscules. Ainsi c’est proprement une langue morte que cet ancien colchéen, où l’étude seule peut faire rentrer. Les ecclésiastiques n’y entendent pas même l’office, quoi qu’ils le disent ou doivent dire chaque jour.
La Mingrélie est aujourd’hui fort peu peuplée, elle n’a pas plus de vingt mille habitants. Il n’y a que trente ans qu’elle en avait 80. mille. La cause de cette diminution vient de ses guerres avec ses voisins, et de la quantité de gens de tout sexe, que les gentilshommes ont vendus ces dernières années. Depuis longtemps, on a tiré tous les ans par achat, ou par troc, douze mille personnes de Mingrélie. Tout cela va entre les mains de mahométans, Persans, et Turcs ; n’y ayant qu’eux qui les viennent quérir. On en emmène trois mille tous les ans à droiture à Constantinople ; on les a en troc de draps, d’armes, et d’autres choses que j’ai dit, qu’on apporte en Mingrélie. Il y vient tous les ans quelque douze voiles de Constantinople et de Caffa ; et plus de soixante felouques de Gonié, d’Irissa, et de Trébizonde. Ce qu’elles chargent en Mingrélie, outre les esclaves, c’est de la soie, du lin en fil et en toile, de la semence de lin, des peaux de bœuf, des martres, du castor, du buis, de la cire, et du miel. Le miel de Mingrélie est fort bon. Il y en a de deux sortes, du roux, et du blanc : le blanc n’est pas en si grande quantité que l’autre ; mais il est beaucoup meilleur et plus doux ; le sucre raffiné ne l’est pas plus : c’est un manger fort délicat. Il est ferme sous la dent. Outre le miel domestique, il y en a un sauvage, qui se trouve dans les trous, et dans les fentes des arbres ; il est fort abondant. Les vaisseaux de Caffa l’emportent pour la Tartarie, où l’on en fait avec du grain un breuvage tout à fait violent. Les Turcs font un grand profit sur ce qu’ils emportent de Mingrélie, ce qu’ils achètent un écu ils le revendent quatre. Leur grand profit est sur les esclaves.
C’est une chose qui n’est pas croyable que l’inhumanité des Mingréliens, et cette cruauté dénaturée qu’ils ont tous pour leurs compatriotes, et que quelques-uns ont pour leur propre sang. Ils ne cherchent que l’occasion de s’emporter contre leurs vassaux pour avoir quelque prétexte de les vendre avec leurs femmes et leurs enfants. Ils enlèvent les enfants de leurs voisins, et en font la même chose : ils vendent même leurs propres enfants, leurs femmes et leurs mères ; et cela, non par provocation, ou motif de vengeance, mais uniquement, par l’impulsion de leur naturel dépravé. On m’a montré plusieurs gentilshommes qui ont été dénaturés jusqu’à ce point. Un d’eux vendit un jour douze prêtres. L’histoire de cette méchanceté a une particularité étrange, et elle mérite bien d’être rapportée comme un exemple sans pareil. Ce gentilhomme devint amoureux d’une demoiselle. Il résolut de l’épouser, quoiqu’il eût déjà une femme. Il demanda la demoiselle, et l’obtint. C’est la coutume en Mingrélie d’acheter les femmes. On les achète selon la condition, selon l’âge, selon la beauté. Le gentilhomme ne savait où prendre ce qu’il avait promis pour obtenir sa maîtresse, et ce qu’il lui fallait pour la noce, qu’en vendant des gens. Ses sujets qui apprirent son dessein s’enfuirent, et emmenèrent leurs femmes et leurs enfants. Réduit au désespoir, il s’avisa de cette perfidie tout à fait outrée. Il invita douze prêtres à venir chez lui dire une messe solennelle, et faire un sacrifice. Les prêtres y allèrent bonnement. Ils n’avaient garde de penser qu’on les voulût vendre aux Turcs, ne s’étant jamais rien vu de pareil en Mingrélie. Le gentilhomme les reçut bien, leur fit dire la messe, leur fit immoler un _bœuf_, bœuf, et les en traita ensuite. Quand il les eut bien fait boire, il les _fit_ prendre par ses gens, les fit enchaîner, leur fit raser la tête et le visage, et la nuit suivante il les mena à un vaisseau turc, où il les vendit pour des meubles et des hardes ; mais ce qu’il en tira ne suffisant pas encore pour payer sa maîtresse et pour faire sa noce, ce tigre prit sa femme, et l’alla vendre au même vaisseau.
Tout le commerce de Mingrélie se fait par échange, à des foires qu’on tient de côté et d’autre successivement, où l’on se pourvoit de ce qui est nécessaire, comme à des marchés. On donne marchandise pour marchandise. L’argent n’a point de prix arrêté entre le peuple. Celui qui a cours, sont les piastres, les écus de Hollande, et les _abassis_, qui sont des pièces faites en Géorgie au coin de Perse, de la valeur de dix-huit sols chacune. Le prince de Mingrélie, qui mourut il y a vingt ans, avait commencé à faire battre monnaie. Cela ne dura pas, à cause du peu d’argent qu’on apporte dans le pays, et parce que le pays n’en produit point du tout. Il ne produit non plus ni or, ni autre métal. Je ne sais ce qu’est devenu ce gravier, et ce sablon d’or, que les Anciens disent qu’on y recueillait avec des toisons, et qui a donné sujet à la fable de la Toison d’or. On n’en trouve en Colchide, ni dans les montagnes, ni dans les rivières, et de quelque côté que l’on se tourne, il n’y a pas moyen d’accorder là dessus l’antiquité avec le temps présent.
La Mingrélie entière n’a que quatre mille hommes d’armes. À la vérité ce sont presque tous gens de cheval. Il n’y a que trois cents piétons avec cette cavalerie. Ces soldats ne sont point distribués en régiments, ni en compagnies. Chaque seigneur et chaque gentilhomme mène ses gens au combat sans ordre, sans rang, sans officiers, il s’en _fait_ suivre toujours, aussi bien en fuyant qu’en chargeant l’ennemi.
Les guerres des Mingréliens, et de leurs voisins, ne sont proprement que des courses et des pillages ; et lorsqu’ils attaquent l’ennemi, ils le font fort impétueusement : car ils ne manquent pas de courage et de résolution. S’ils mettent l’ennemi en fuite, ils le suivent et courent tout son pays ; brûlent, pillent partout, emmènent toute sorte de personnes, et après ils se retirent avec la même impétuosité. Ils prennent le plus de prisonniers qu’ils peuvent, de sorte que dès qu’ils ont abattu quelqu’un de cheval, ils sautent à bas du leur, lient le vaincu de la corde que j’ai dit qu’ils portent en ceinture, et le donnent à garder à leurs valets. Celui qui a pris un prisonnier a sur lui pouvoir de vie et de mort, il en peut faire tout ce qu’il veut. D’ordinaire il le fait esclave, et le vend aux Turcs. Lorsque ces peuples sont assaillis, ils se présentent au passage de quelque rivière, et mettent de la mousqueterie en embuscade, tâchant d’empêcher le passage à l’ennemi. Si l’ennemi les force, ils s’enfuient, et se retirent dans les bois, laissant le pays à sa merci. De cette sorte, les guerres de ces peuples ne durent guères : en moins de quinze jours cela est fini, l’ennemi est retiré ; il a ravagé tout le pays.
Les entrées du prince de Mingrélie montent tout au plus à vingt mille écus par an. Elles proviennent des douanes de ce qu’on apporte dans le pays, et de ce qu’on en emporte, des gens qu’il vend, et des avanies qu’il fait. Il met tout ce revenu dans ses coffres, car il ne dépense pas un denier. Ses vassaux le servent sans gages ; et son domaine lui fournit tant de vivres pour toute sa maison, qu’il en a de reste. Il envoie souvent au roi de Perse des faucons, et de toute sorte d’oiseaux de proie. Le roi lui envoie pour cela des brocards d’or et de soie, des tapis, des armes, de la vaisselle, et plusieurs autres choses, dont un prince gueux, comme celui de Mingrélie, peut avoir besoin. Il entretient un pareil commerce avec le cam de Géorgie. Sa cour, dans les fêtes solennelles, est de deux cents gentilshommes ; dans les autres jours, il y en a environ six-vingts. Son train est de trois cents personnes, sans les gentilshommes. Celui de la princesse est de cent personnes d’un et d’autre sexe. Aux grandes fêtes, elle a une cour de plus de soixante dames bien faites et bien vêtues.
La religion des Colchéens a, je crois, été autrefois la même que celle des Grecs. Des historiens ecclésiastiques disent qu’une esclave convertit à la foi de Jésus-Christ, le roi, la reine, et les grands de Colchide, du temps de Constantin le Grand ; qui envoya à ces nouveaux convertis des prêtres et des docteurs, pour les baptiser, et pour les instruire des mystères du christianisme. La tradition arménienne donne à cette esclave le nom de _Nine_. D’autres disent qu’ils doivent la connaissance du christianisme à un Cyrille, que les Esclavons appellent en leur langue _Chiusil_, qui vivait environ l’an 860. Les Mingréliens montrent sur le bord de la mer, en un lieu nommé _Pigivitas_, proche du fleuve _Corax_, une église qui a trois nefs, et qui est fort grande. Ils assurent que saint. André prêcha à l’endroit où cette église est bâtie. Je l’ai vue de loin ; c’est un ancien bâtiment, autant qu’on le peut juger, d’un mille de distance. Le _catholicos_ y va une fois en sa vie faire l’huile sainte, que les Grecs appellent mirone ; on dérive ce terme de mouron, qui est le baume blanc d’Arabie. Je n’ai discouru de religion avec aucun Mingrélien, n’en ayant trouvé aucun qui sût ce que c’est que religion, que loi, que péché, que sacrement, et que service divin. Tout ce que j’ai remarqué sur cela, est que les femmes allument quelquefois de petites bougies et les attachent à la porte de leur logis, ou d’une église, font brûler en même temps un grain d’encens, et se tournent vers le soleil, en faisant de grandes inclinations de Corps, et des signes de croix, de la tête aux pieds.
Comme je n’entendais point la langue des Mingréliens, ni des Géorgiens, pour pouvoir m’instruire de leur créance en leur conversation, et que je ne trouvai personne parmi eux qui en sût parler d’autre ; je crois que je ne saurais faire mieux pour bien donner à connaître quelle est leur religion, que de rapporter la _relation_ que m’en a donnée le Père Dom Joseph Marie Zampi, Italien, Mantouan, préfet des théatins, missionnaires en Colchide, écrite de sa main, qui n’a jamais été imprimée, et qu’il n’a pas même finie. Ce Père, qui m’en fit présent pendant que j’étais avec lui, avait été vingt-trois ans sur les lieux quand il se mit à la composer. Ainsi, il n’en devait ignorer, ni le culte, ni la créance ; et j’ai lieu de croire qu’il l’aura faite de bonne foi. La voici traduite mot pour mot.