=PAR M. PERRON.=
[Décoration]
Le Dâr-Ouadây[74], c’est-à-dire le pays du Ouadây, est encore moins connu que le Dârfour.
Lorsque l’on publia, il y a plusieurs années, un aperçu sur Tounbouctou, composé d’après des notions communiquées par un cheykh sur les contrées occidentales du Soudan, cette publication attira l’attention des géographes. Le travail que je présente aujourd’hui a, ce me semble, une importance plus grave, par les données qu’il offre aux voyageurs qui voudront tenter l’exploration surtout des centres orientaux de l’Afrique.
Il ressort de certains passages de ce voyage (et mes entretiens avec mon cheykh m’en ont fourni la confirmation) que les divisions du Soudan, admises par ses habitants, différent de celles qu’admettent les géographes d’Europe. J’ai cherché à déterminer, à force de questions, l’ordre successif de ces divisions, leurs rapports itinéraires, leurs rapports de distances et de positions, leurs limites et leurs étendues absolues et comparatives, et, sur les informations que j’ai recueillies, j’ai essayé de construire une sorte de _plan_ du Soudan. J’y ai indiqué ce que m’a pu préciser mon cheykh El-Tounsy, c’est-à-dire ce qu’admettent les Soudaniens, comme divisions, dénominations, distances, etc. Mon cheykh, l’auteur de ce livre, pendant son voyage, a eu sans cesse occasion de voir et de questionner des marchands voyageurs, et surtout des _négriers_ ou commerçants et chasseurs d’esclaves qui vingt fois ont porté leurs courses sur tous les points de la Soudanie ; et souvent il a reçu, de ces _négriers_, des notions et des récits utiles sur ces contrées et sur leurs habitants.
D’autre part, j’ai eu maintes fois occasion de rencontrer au Caire des Fôriens, des Ouadayens, des Barnâouyens, des Bâguirmiens, des hommes du Mandarah, de l’Afnau, et je me suis toujours empressé de m’informer d’eux des dispositions locales des contrées qu’ils avaient parcourues ou habitées dans le Soudan.
C’est de la mer de Coulzoum au golfe Arabique que part la vaste zone de terrain qui, s’allongeant vers l’ouest, représente le sol de la Soudanie, commençant au rivage où se trouve la pointe de Saouâken, et se terminant au Dâr-Mella, empire des Foullân ou Félâta, au sud-ouest du Dâr-Tounbouctou, et même aux limites ouest de la Sénégambie, c’est-à- dire qui s’étend depuis la mer Rouge jusqu’à l’océan Atlantique ; car une partie de la Sénégambie est considérée par les Soudaniens comme entrant dans le Dâr-Mella ; ils comptent comme étant du Dâr-Mella les Foûta, situés à la contrée est de la Sénégambie. Nous avons vu plus d’une fois, dans le voyage au Dârfour, le nom du faguyh ou cheykh Mâlik, désigné, comme Foullân de Foûta, par le terme de Foûtâouy ou originaire de Foûta.
Toutes les contrées situées au sud de la série des États musulmans font aussi partie intégrante de la Soudanie.
La limite sud-ouest de l’Abyssinie est aussi comptée, par les Sennâriens au moins, dans la composition du Soudan ; et toutes les peuplades qui occupent les régions sud-ouest du Sennâr, par delà le Fâz-Oglou, forment pour eux le Dâr-Noûbah. En Égypte, lorsqu’on désigne un esclave par la qualification de _noûby_, on veut dire qu’il est des peuplades qui habitent au delà du Sennâr méridional, c’est-à-dire du Dâr-Noûbah. Jamais on n’entend par _noûby_ un esclave né dans le pays qu’on appelle communément Nubie. Dioclétien, sur la fin du IIIe siècle de l’ère chrétienne, engagea une peuplade noûby, les _Nobades_, à aller s’établir sur les frontières de l’Égypte ; de là l’origine du nom de Nubie donné à l’espace compris entre l’Égypte et l’île de Méroé. Avant cette époque, il n’y avait pas d’autre Nubie que celle de par delà le Sennâr. Ce nom de Noûba paraît venir du mot copte νούβ, or ; on trouve en effet, dans cette contrée, des sables aurifères.
Les peuplades _madjoûs_, c’est-à-dire idolâtres, ou non musulmanes, qui habitent les espaces situés au delà du Kordofâl, au sud, sont désignées par le nom général de _Terjâouy_ ou _Terdjâouy_, c’est-à-dire Touroûdjien, ou individu du Dâr-Touroûdj. Terjâouy est le pluriel de Touroûdjy.
Au delà des limites sud du Dârfour, les Madjoûs, chez lesquels les Fôriens vont capturer des esclaves, sont appelés du nom général de Fertytes. Par delà le midi du Ouadây, les Madjoûs, décimés pour l’esclavage par les Ouadayens, sont compris sous la dénomination commune de _Djounkharâouy_, Djounkhariens, c’est-à-dire naturels du Dâr- Djenâkhérah. Enfin les _idolâtres_ répandus au delà des confins méridionaux du Bâguirmeh et du Barnau, à la suite du Mandarah, ont reçu le nom de _Kirdâouy_, Kirdâouyens, habitants du Dâr-Kirdy.
Il est très-probable que les autres peuplades qui continuent cette zone méridionale de la Soudanie, au delà du midi de l’Adiguiz ou Aghadès, de l’Afnau, du Tounbouctou et du Mella, ont également des noms collectifs spéciaux ; mais notre cheykh les ignore. Il paraît aussi qu’une partie des contrées nord de la Guinée septentrionale est comptée par les habitants du Mella et du Tounbouctou comme partie de la Soudanie, et qu’ils poussent jusque-là leurs chasses aux esclaves.
D’autre part, les séries des monts que nos géographes désignent sur les cartes par le nom de Monts de la Lune, ne sont pas les limites de la Soudanie au sud. Notre cheykh a pénétré assez loin dans le Dâr-Fertyt ; il y a vu des cultures, des pays bien boisés, et de plus trois cours d’eau, dont un, au delà du By_n_a[75], du Schâla, du Goula, est une rivière assez étroite, le Bahr-Ada. Il a vu de nombreuses montagnes, mais placées à distance les unes des autres, un terrain inégal, rempli de courants d’eau temporaires ; mais jamais il n’a entendu parler d’une chaîne considérable qui portât un nom général, tel que celui de Monts de _Coumr_, que l’on a si maladroitement traduit par Monts de la _Lune_. Il ignore, du reste, où se limite la Soudanie au sud.
De ce que nous venons d’énoncer, il résulte qu’on peut considérer la vaste surface à laquelle on donne le nom de Soudan comme divisée en deux zones, l’une septentrionale, et que j’appellerai _Soudan musulman_, qui comprend les dix États que j’ai déjà énumérés dans le Voyage au Dârfour, et les tribus de Touârik et des Toubou ; l’autre méridionale, que je distinguerai par le nom de _Soudan idolâtre_, comprenant tous les Soudaniens madjoûs qui constituent la série des populations sur lesquelles le musulmanisme du Soudan septentrional lève, par la violence et comme par coupes régulières et annuelles, d’énormes impôts d’esclaves. Nous verrons, dans un chapitre de ce Voyage, comment s’exécutent ces expéditions cruelles, qu’aujourd’hui rien ne peut plus excuser, pas même la religion musulmane.
Il y a encore une division pour ainsi dire commerciale négrière, admise par les marchands des États barbaresques qui vont étendre leurs courses jusqu’au centre de l’Afrique. Ainsi, dit le cheykh dans un passage de son livre, les Tunisiens, les Ghadamsiens, les Fezzanais, ne considèrent comme véritable Soudan que l’Adiguiz, l’Afnau et le Tounbouctou. Les autres États, c’est-à-dire le Barnau, le Bâguirmeh, le Ouadây, le Dârfour, le Kordofâl, le Sennâr, ne sont pas compris dans la dénomination de Soudan. La raison de cette exclusion est que les esclaves, comme les marchandises mêmes qui se trouvent dans ces six contrées de l’Est, sont de mauvaise nature et de mauvais usage. Dans la partie ouest, au contraire, les esclaves sont d’une nature plus belle, plus intelligente, et dès lors d’un débit plus lucratif. Ceux surtout qui viennent de l’Afnau ont une valeur supérieure, et sont préférés à tous.
Jadis le nom de Takroûr était appliqué aux seuls habitants de Barnau ; aujourd’hui il est appliqué à tous les habitants du Barnau proprement dit, du Mandarah, du Katakau, du Bâguirmeh et du Ouadây. (Voyez page 126 du Voyage au Dârfour.)
Presque tous les États de la Soudanie sont séparés entre eux par des espaces libres et sans habitants à demeure fixe. Les espaces qui sont entre le Ouadây et le Dârfour, entre le Ouadây et le Bâguirmeh, sont même sans peuplades errantes ; ces deux intervalles sont trop resserrés pour que des tribus viennent y prendre parfois station, ne fût-ce que momentanément. Elles craindraient d’être trop facilement surprises, trop souvent attaquées par les Ouadayens, ou les Fôriens, ou les Bâguirmiens, qui, tantôt séparément, tantôt d’un commun accord, pourraient les dépouiller sans peine, les exterminer peut-être. Bloquées entre les deux États, elles n’auraient aucun moyen d’échapper aux attaques et aux avides exigences de leurs agresseurs.
Il n’en est pas de même pour les plaines interposées, par exemple, entre le Barnau et l’Adiguiz, entre l’Adiguiz et l’Afnau. Ces plaines, ainsi que celles qui s’étendent à de grandes distances au nord de ces États et du Tounbouctou, sont constamment parcourues ou habitées, sur des espaces plus ou moins prolongés, par les Touârik, hordes inquiètes et avides, toujours en armes, toujours la lance en main et le bouclier au bras, toujours à l’affût des caravanes, qu’ils rançonnent, ou détroussent, ou pillent complétement, suivant qu’ils trouvent dans ces troupes voyageuses plus ou moins de nombre et de résistance.
Du côté du sud, des Félâta courent aussi les plaines à la piste des caravanes, et sont frères des Touârik pour l’audace, l’avidité, la brutalité sauvage. Selon le cheykh El-Tounsy, les Touârik ne sont pas d’origine arabe, ils descendent des Toubou ; la plupart sont scénites. Les Touârik, les Toubou et les Foullân représentent les Kurdes du Diâr- Bekr. J’ai vu au Caire un Ghadamsien ou habitant de la grande oasis de Ghadâmès, qui avait fait plusieurs fois le voyage de Ghadâmès à l’Adiguiz et à l’Afnau, et il m’a raconté, à moi et au cheykh El-Tounsy, que les Touârik sont répandus en tribus nomades extrêmement nombreuses sur tout le trajet des déserts qui séparent Ghadâmès de l’Afnau et de l’Adiguiz. Le nom des Touârik est prononcé partout Touâreg et Târgua.
Les Touârik, comme les Arabes de la presqu’île arabique, ont, les uns des tentes en étoffe faite de poil de chameaux, les autres des tentes en toile, et les autres des tentes en cuir. Ils ont une sorte de ville appelée Ghât, à environ vingt-cinq jours de Ghadâmès. Depuis plusieurs années ils se sont créé un roi pris parmi eux et dont la résidence est à Ghât. Les Félâta du Mella qui, dans leurs guerres de réforme, avaient pénétré jusqu’au delà du nord de l’Adiguiz et de l’Afnau, et avaient menacé de soumettre et de dominer une grande partie des Touârik, sont désormais entièrement expulsés des régions occupées par ces derniers, et les Touârik se sont rendus indépendants de toute domination étrangère.
Le faguyh Ilâly, de Ouârah, capitale du Ouadây, et que j’ai vu plusieurs fois au Caire en 1843, lorsqu’il y passa pour aller en pèlerinage à la Mekke, m’a donné, chez le cheykh El-Tounsy, quelques renseignements sur les Touârik. Le faguyh ou cheykh Ilâly demeure à Ouârah dans la maison même qu’habitait autrefois le cheykh El-Tounsy, avec deux cousins auxquels le cheykh en partant du Ouadây laissa cette maison, et qui l’ont encore pour résidence aujourd’hui.
Ilâly nous a donné aussi la plus grande partie des matériaux de l’essai de carte du Ouadây, c’est-à-dire presque tous les noms des villages ou bourgs, les noms et directions du Bahr-Iro ou rivière d’Iro depuis sa source aux monts Marrah jusqu’à sa marche à travers le Bâguirmeh, la direction du Châry, du Bahr-el-Fitry, du Bahr-Râched, de la rivière des Salamât, du Bahr-el-Abiad ou Rivière-Blanche dans le Barnau. Mais il n’a pu nous dire si ce Bahr-el-Abiad a quelque rapport avec le Nil-Blanc ou Fleuve-Blanc proprement dit ; il ne connaît pas le fleuve Misselâd. Toutes les fois que je répétais ce nom à Ilâly, comme appliqué à un fleuve de très-long cours, il me répondait : « Il n’y a pas de plus long cours d’eau, de plus long bahr dans notre Soudan que le Bahr-Iro qui dans un point reçoit le nom de rivière des Salamât, de plus large que le Châry, de plus rapide que le Bahr-el-Abiad du Barnau. » De là, je pencherais à croire que le fleuve Iro est le Misselâd de Browne. En un mot, Ilâly nous a fourni les noms et les rapports approximatifs d’au moins cent cinquante à deux cents localités inconnues pour nous.
Mais combien il nous a fallu de temps, de conversations, d’instances, de questions, de détours, pour obtenir du faguyh Ilâly les renseignements que nous désirions ! Ilâly, bien que plus communicatif que tous les Soudaniens que j’ai vus, esquivait imperturbablement les attaques de notre curiosité. Cette habitude est celle de tous les noirs du Soudan ; généralement ils ne veulent donner aucune indication sur leur pays. Sans le secours du cheykh El-Tounsy, je n’aurais rien obtenu. Or, un soir que nous nous étions régalés d’un excellent couscoucy chez le cheykh El- Tounsy, et que nous étions tous les trois en tête à tête, sans témoins étrangers, à quatre heures de nuit, je dis à Ilâly : — « Pourquoi donc répugnes-tu si fort à fournir au cheykh les renseignements qu’il désire avoir sur ton pays ? — C’est une chose qui nous est défendue sous peine de mort. — Comment ?... — Sans doute. Et si le sultan venait à savoir que je vous eusse parlé des routes et des pays du Ouadây, il me ferait tuer sans miséricorde. — Qui veux-tu qui aille dire à votre sultan que tu nous as indiqué quelques localités du Ouadây ? Ni le cheykh ni moi n’avons envie de voyager au Soudan. Et quand même l’envie nous en viendrait, nous nous garderions bien de parler de ce que tu nous aurais communiqué. — Je le crois. Mais, vous le savez, la peur... — N’aie aucune peur ; nous te promettons de ne jamais te trahir. — Je vous crois. Mais jurez-moi de ne jamais découvrir que c’est au faguyh Ilâly que vous aurez dû des indications sur le Ouadây, et je vous dirai ce que j’en sais, car j’ai beaucoup parcouru le Ouadây ; j’ai suivi les troupes du sultan, par la route de Ouârah à Ab-Sémin, dans deux expéditions contre le Bâguirmeh, dans une autre expédition chez les Arabes Bény- Salamât révoltés, dans deux expéditions au Dâr-Kirdy et au Dâr-By_n_a, pour les chasses aux esclaves. — Dans toutes ces courses-là, repris-je, alliez-vous à grandes journées ? — Non, jamais. On fait simplement, jour par jour, des étapes de cinq, de six, de huit heures, toujours en ligne droite ou à peu près, car notre pays est très-peuplé et très-facile à parcourir, et puis les étapes sont toujours les mêmes, toujours aux mêmes endroits. — Alors ceux qui suivent les expéditions, soit de guerre, soit de chasses aux esclaves, soit de commerce, doivent connaître... ? — Certainement. — Combien y a-t-il d’étapes dans les directions que tu as eu occasion de parcourir ? — Le plus grand nombre est dans la direction du nord au sud, car le Ouadây est d’environ un tiers plus long que large. — Touche-t-il immédiatement aux frontières du Dârfour et du Bâguirmeh ? — Non ; il y a, entre le Dârfour et nous, les Ouâdy d’Askéné et de Kelkel, du sud au nord. C’est une lisière bien boisée, assez étroite. L’ouâdy ou espace libre qui nous sépare du Bâguirmeh, est l’Ab-Ouardeh, également garni d’arbres ; sa largeur est plus que double de celle qui nous sépare du Dârfour. »
Ilâly, une fois mis en train, continua avec plaisir ses indications, et le cheykh écrivait les noms de localités, leurs rapports, leurs distances, etc. Mais nous parvenions difficilement à avoir les directions assez précises. Il semblait à Ilâly qu’il avait, dans tous ses voyages, toujours marché droit, ou à peu près, au nord ou au sud, à l’est ou à l’ouest, ou dans une des lignes intermédiaires à ces quatres points. C’est tout ce que nous pûmes savoir ; Ilâly non plus n’en savait pas davantage.
Ensuite nous causâmes du reste du Soudan. Et comme Ilâly était allé du côté de l’Afnau, au nord, il nous donna sur les Touârik quelques curieux renseignements, que voici, et que je ne trouve indiqués dans aucune des cartes géographiques que j’ai pu rencontrer en Égypte.
Au nord de l’Adiguiz, et presque vers ses limites, est la grande tribu Touârik des Keileiouï. Elle habite les montagnes et forme une population nombreuse et puissante. Un fragment de cette tribu occupe l’espace qui est entre le Barnau et l’Adiguiz.
Les Touârik véritables et primitifs, ou Touârik-Oullamouden, sont stationnés au-dessus du Tounbouktou et sur ses limites nord. C’est d’eux que se sont séparés les Oullamouden de l’est. Du reste, la puissante branche des Oullamouden a de nombreuses sous-tribus, riches en chameaux et en chevaux. Chacune de ces tribus forme, disait Ilâly, une masse d’une centaine de mille d’individus.
La seconde tribu après les Keileiouï, est celle des Keil-Giris. Entre ces deux tribus principales, est stationnée celle des Touârik-Adjdâlen, peuplade de marabouts. La tribu Touârik des Témez-Djedden est à l’est des contrées occupées par les Touârik (Dâr-el-Taouârik), au-dessus des Oullamouden de l’est.
La tribu des Yticen et celle des Keil-Giris ont le même langage. Les Yticen avaient d’abord la supériorité de force et de puissance ; mais cette supériorité passa ensuite entre les mains des Keil-Giris.
Les Toubou (et non pas Tibbou ou Toubbou) remplissent le même rôle que les Touârik ; ils sont disséminés aussi au nord de la Soudanie, mais du côté de l’est, principalement sur les routes qui sillonnent le désert, depuis le Fezzân jusqu’aux États du Barnau et du Ouadây. Nous verrons qu’ils lèvent un impôt ou droit de passage sur les caravanes qui traversent certaines de leurs tribus. Les Toubou-Réchad ou Toubou- Rechâdeh, c’est-à-dire Toubou des Rochers, sont ainsi désignés parce que leurs tribus sont dispersées à travers les monts qui précèdent, au sud- est, les limites du Fezzân, et que plusieurs habitent les cavernes de ces monts.
Quant aux subdivisions qui sont considérées comme des provinces de tel ou tel État, plusieurs d’entre elles occupent des positions différentes de celles où les placent les cartes géographiques même les plus récentes ; certaines désignations de peuplades sont aussi tout à fait nouvelles. Nous avons déjà vu des exemples de cela dans le Dârfour ; il en est de même pour le Dâr-Fertyt et pour le Dâr-Noûba. La plupart des tribus arabes qui avoisinent le Dârfour et le Ouadây étaient inconnues ; de même pour le Baradjaûb, le Dâr-Touroûdj et le Dâr-el-Djénâkhérah.
Le Mandarah, à ce que m’a assuré un Barnâouyen que je voyais souvent au Caire chez le sultan du Dârfour, et dont le portrait fait partie des figures de cet ouvrage, le Mandarah est traversé par le fleuve Sâry, qui mouille aussi les environs de Maça_n_ia, capitale ou birny du Bâguirmeh. D’après mon Barnâouyen, Sâry est le nom véritable du fleuve ; mais aujourd’hui on l’a corrompu en celui de Châry. Quant au nom de _Tsad_ ou _Tchad_, appliqué sur nos cartes au grand lac situé au delà du Bâguirmeh et dans le Barnau, ce nom n’est pas connu de mon Barnâyouen, qui appelle le tout, c’est-à-dire le lac et le fleuve indistinctement, _Bahr-Châry_, mer et fleuve de Châry ; en Égypte _Bahr_ signifie toujours le Nil. Le lac est appelé dans l’arabe du Barnau le Boheyreh, ou petite mer, il est navigable ; un grand nombre de barques le sillonnent constamment.
Les Barnâouyens sont intimement persuadés que leur pays est une terre de bénédictions. Cette foi repose sur une analogie ridicule qui pour eux est une démonstration incontestable. Ils prétendent que l’arche de Noé, après le déluge, se trouva à terre dans une de leurs provinces ; et la preuve, c’est que le mot Barnau, disent-ils, est évidemment composé des deux mots arabes _barr_ et _Nôh_, ce qui signifie _terre de Noé_ ; seulement, dans le mot _Barnau_ ou _Barno_, on a adouci et abrégé les deux termes primitifs dont il est formé.
Au Barnau comme au Ouadây, au Dârfour et au Bâguirmeh, des gouverneurs qui portent le titre de mélik ou rois ont l’intendance et l’administration des provinces. Celui du Mandarah, en raison de la richesse et de l’importance de cette contrée, est un des personnages les plus élevés du Barnau, et a le titre de sultan. Il en est de même de celui du Katakau. Chacun d’eux représente assez bien un pacha gouvernant un État, une grande province, au nom de la cour de Constantinople ; chacun est nommé et investi de l’autorité qui lui est dévolue par le sultan souverain du Barnau. Le sultan du Katakau a sous ses ordres les cinq rois qui gouvernent les cinq provinces du Katakau ; et ces cinq rois donnent le nom de Birny, ou Capitale, aux chefs-lieux où ils ont leurs résidences royales. Un de ces cinq Birny est à Logo_n_ et est la résidence ordinaire du sultan du Katakau.
Le Kânum est gouverné par un _Élifa_, désignation qui n’est appliquée qu’au gouverneur de cette province. Ce fut l’Élifa du Kânum qui, lors de la terrible invasion de l’espèce de protestantisme armé des Foullân, sauva le Barnau, le Bâguirmeh, le Ouadây et même le Dârfour, des dévastations des réformateurs et arrêta les progrès de ces audacieux conquérants. Du Dâr-Mella, les Foullân se ruèrent sur le Soudan oriental, et, conduits par un illuminé, menacèrent d’absorber les trois quarts de la Soudanie. Notre cheykh nous racontera cette guerre religieuse qui désola tant de contrées au moment même où les Wahabites soutenaient et promenaient aussi leur protestantisme, les armes à la main, dans les tribus et les populations de l’Arabie occidentale.
L’Adiguiz, l’Aghadès des géographes, est une province ou délimitation territoriale peu connue. Le lieu le plus considérable de cette partie du Soudan est appelé aussi Adiguiz. C’est à l’est de cette province que commence le _Soudan commercial_ des habitants du Maghreb.
Après l’Adiguiz vient l’Afnau, contrée assez étendue et avec laquelle se fait une grande partie du commerce de Tunis et de Tripoli. L’Afnau et l’Adiguiz, à peine indiqués dans beaucoup de cartes, sont fréquentés par la plupart des caravanes du Maghreb. L’Afnau surtout est constamment en relations de commerce avec Tunis. Les trois villes principales de cette contrée sont Hauça, Kechnah et Noufeh, dont les noms sont aussi ceux des trois grandes divisions du pays. L’Afnau est la région appelée, par la géographie européenne, Haoussa, nom que personne des Soudaniens et des Mogrébins que j’ai pu voir et consulter en Égypte, ne connaît que comme le nom de la capitale de l’Afnau ; ils ne le connaissent point du tout comme nom d’un État.
Quant au Dâr-Tounbouctou, je n’ai pas besoin d’en parler. Il commence à être connu, surtout par le nom de sa ville capitale, Tounbouctou.
Le Dâr-Mella ou Dâr-El-Foullân a une étendue très-considérable. Les Foullân ou Félâta de l’est du Dâr-Mella, me dit mon cheykh, ont la tête grosse, le front court et saillant, la bouche largement ouverte, la face large. Mais ceux du côté de l’ouest, et surtout du nord-ouest du Mella, ont la figure et la tête assez régulières.
Depuis le Dârfour principalement, jusqu’à la Sénégambie, on trouve des Foullân ou Félâta disséminés et établis de tous côtés en stations ou en peuplades plus ou moins nombreuses, soit fixes, soit nomades, mais surtout dans les deux tiers ouest des régions situées au delà des limites méridionales des États du Soudan musulman. Ils sont là comme le pendant des Touârik et des Toubou. En un mot, dans tout le Soudan, jusqu’au Kordofâl inclusivement, on rencontre des Félâta. A compter du Dârfour, où ils ont quelques stations fixes, telle que celle qui occupe l’interruption de la chaîne des monts Marrah, ils sont nombreux dans chaque État. La guerre de la réforme les a semés sur toute la surface du Soudan islamique.
Au Dârfour et au Ouadây, le cheykh El-Tounsy a vu des Foullân arrivés aux premiers emplois du gouvernement. Dans le voyage au Dârfour, nous avons remarqué le faguyh Mâlik de Foûta, jouissant d’une influence extraordinaire auprès du sultan. D’autre part, les émotions de terreur et même d’admiration qu’ont éveillées les courses belliqueuses des Foullân, ont pour ainsi dire attaché au nom de ces sauvages une idée de terreur, quelque chose de merveilleux, qui les a conduits aussi à s’emparer de la _puissance_ de la sorcellerie, de la magie, contre les peuplades du Soudan ; sous ce rapport ils sont en possession de tout ce qui peut imposer et en imposer à des peuples ignorants, superstitieux, craintifs, et qu’un signe de main jette dans l’extrême de l’épouvante, ou de l’étonnement, ou de l’admiration.
Disons maintenant quelques mots sur l’essai de carte du Ouadây ajoutée à ce Voyage.
J’ai suivi pour la construction de cette carte la même marche que pour celle du Dârfour. Les distances sont appréciées approximativement. J’ai cru pouvoir admettre pour chaque journée, l’une dans l’autre, six lieues communes et un quart. C’est là tout ce que font les caravanes, moyennement, pendant un certain nombre de jours. Parfois elles parcourent dans deux, trois ou quatre jours, plus de vingt-cinq lieues ; mais si l’on considère que les voyageurs Soudaniens en caravanes, arabes ou non arabes, comptent, dans la somme des distances évaluées par une somme de journées, même les jours de repos, et que, par exemple, dans quinze ou vingt jours de _voyage_, ils ont fait peut-être quatre ou cinq jours de halte, on verra que l’approximation que j’ai adoptée pour représenter géographiquement mes distances, est dans des termes très- voisins de la vérité.
La longueur du Ouadây, à partir du nord au sud, est d’environ trente journées, et la largeur, c’est-à-dire l’étendue de l’est à l’ouest, est d’environ vingt jours. Sa largeur terminale, du côté du nord, est sensiblement moins considérable que celle de l’extrémité sud. La surface du Ouadây est, comparativement, bien mieux garnie d’habitants que la surface du Dârfour.
Excepté du côté de l’est, le Ouadây est environné de tribus d’Arabes demi-nomades qui ne reconnaissent pas l’autorité absolue du sultan ouadayen. Leurs relations avec ce sultan sont entièrement semblables à celles qu’ont avec le sultan Fôrien les tribus d’Arabes des environs du Dârfour. Les Bény-Bideyât, bédouins errants, à deux ou trois jours de distance des frontières nord du Ouadây, ne sont point d’origine arabe ; ils ont les habitudes et le genre de vie des Arabes, mais ils n’en ont pas le langage.
Le Ouadây est encore appelé Ouadadây, Bargau et Dâr-Séleîh. Cette dernière dénomination est la plus employée dans tout le Soudan. Celle de Ouadây, et surtout celle de Ouadadây, est la plus communément usitée après celle de Dâr-Séleîh, et les Oudayens ne nomment presque jamais leur pays que Ouadadây ; très-rarement ils se servent du nom de Bargau ; cette dénomination n’a cours que dans quelques contrées du Soudan.
Les divisions administratives principales du Ouadây sont fixées selon les positions géographiques. Il y a cinq grandes divisions premières : la province du Nord, celle de l’Est, celle de l’Ouest, celle du Botayha ou Petit-Pays-Bas, et celle du Batha ou Pays-Bas.
Les gouverneurs des provinces portent le nom d’_aguîd_ (au pluriel _agada_) et ont le titre de _mélik_ ou _roi_. L’aguîd _El-Ryh_ ou de la province du _Vent_, c’est-à-dire du vent du nord, gouverne la province du Nord. L’aguîd du _Sabâh_ ou _Est_ gouverne, comme le nom l’indique, celle de l’Est, dont l’extrême frontière est presque entièrement habitée par des Maçâlyt, qui y forment une population nombreuse. L’Aguîd du _Gharb_ ou de l’Ouest gouverne la province de l’Ouest. L’aguîd _El- Batha_ ou du _Pays-Bas_ administre l’espace central compris depuis le Batha jusqu’à l’extrémité du sud. Enfin l’aguîd du Botayha administre la contrée qui s’étend, au centre du Ouadây, depuis le Batha jusqu’à la vallée proprement appelée Botayha.
Batha et Botayha son diminutif sont les noms spéciaux de deux longues et larges vallées, ou bas terrains, qui courent de l’est à l’ouest et partagent le Dâr-Séleîh en y figurant trois zones d’étendues inégales.
Le bas-fond proprement dit du Botayha est un lit de beau sable blanc, bordé de chaque côté d’une rangée d’arbres qui le suit dans toute sa longueur. Ce lit sablonneux et inculte a une largeur de presque une demi-heure de marche, et s’étend en ligne presque droite. Pendant et après la saison des pluies il est couvert d’eau, et à mesure que cette eau diminue, elle devient d’une limpidité parfaite et laisse briller les sables sur lesquels elle se promène. Selon le cheykh El-Tounsy, très- rarement cette eau se tarit ; il en reste toute l’année un ruisseau qui coule très-lentement. La rivière des Bény-Râched se dessèche parfois complétement ; l’eau s’infiltre en partie dans les sables et en partie s’évapore. En hiver, le courant est peu abondant, car, d’après la distribution des saisons de l’année au Ouadây, l’été, qui est l’époque des pluies, vient immédiatement après l’hiver, ce qui donne aux saisons l’ordre suivant : hiver, été, automne, printemps.
Pendant les fortes chaleurs, l’eau est dans sa plus grande abondance ; quand arrive le printemps, et surtout l’hiver, la température médiocre de l’atmosphère ne provoque qu’une évaporation assez lente des eaux qui restent.
Deux lignes d’arbres limitent le Botayha au sud et au nord ; au delà, on entre immédiatement dans les campagnes cultivées. Après une demi-heure de trajet vers le sud, sont les Kachméreh, peuplade nombreuse répandue dans une foule de villages, parmi lesquels est le village d’Am- Kharrôubeh, qui pourrait fournir près de cinq cents hommes en état de porter les armes, et qui fut le lieu de résidence du cheykh El-Tounsy pendant plusieurs mois.
Le Batha est au sud du Botayha, à six ou sept jours de marche, c’est-à- dire environ 40 à 45 lieues communes. La vallée a la même disposition et à peu près la même longueur et la même largeur que celle du Botayha. Mais les eaux du Batha sont beaucoup plus abondantes et ne se dessèchent jamais entièrement. Pendant et après les pluies, les eaux, dans la vallée du Batha et dans celle du Botayha, s’accumulent de manière à se présenter comme deux énormes courants qui ont l’aspect de deux larges rivières. Alors les peuplades situées au delà de leurs bords méridionaux se constituent souvent en état de révolte, jusqu’à l’époque où ces inondations pluviales, diminuées, ne peuvent plus leur servir de rempart. Du Batha se détache la rivière ou bahr El-Fitry.
Outre les principaux gouverneurs de provinces dont nous avons parlé tout à l’heure, il y a quelques mélik ou rois d’un rang secondaire, qui administrent en particulier certaines contrées restreintes ou districts, certaines peuplades, ou certains cantons. La plupart de ces mélik relèvent immédiatement de l’aguîd de la province dans la circonscription de laquelle ils sont enclavés.
Les tribus arabes extra-limitrophes sont aussi, jusqu’à un certain point, en relation administrative avec l’aguîd le plus près des lieux où elles sont généralement stationnées. Car tous les ans le sultan envoie demander à ces Arabes une sorte de droit de protection, ou d’aubaine, qui est plus ou moins à l’arbitraire des tribus, et qui, pour cela, est parfois refusé nettement. Les Béni-Guéâteneh et les Bény-Zébédeh sont presque sous l’administration du gouverneur du Gharb.
Les Kachméreh ont leur mélik qui relève de l’aguîd du Botayha. Les Djénâkhérah de l’intérieur du Ouadây, qui sont des esclaves primitivement attachés au service du sultan, et qui ensuite ont été rassemblés en une sorte de corps, comme les Abydyéh du sultan Fôrien, sont sous l’intendance d’un mélik qui gouverne à peu près comme province les nombreux villages que ces esclaves occupent entre Ouârah et le Gharb. Au nord de l’espace habité par ces Djénâkhérah, est une contrée montagneuse, bien peuplée, gouvernée aussi par un mélik qu’on désigne spécialement par le nom de _mélik El-Djébâl_ ou _roi des Monts_, et qui paraît relever plus directement du souverain du Ouadây que de l’aguîd du Nord.
Les Koûka, les Koudkous, les Bygo, les Dâdjo, les Maûbeih, les Birguid, les Heimât, les Bendalah, les Fitry, du côté du sud et de l’ouest ; les Berty, les Mymeh, les Guimir, les Mesmédjeh, les Madago, les Bélâleh, une station de Dâdjo, les Héleilât, au nord ; les Maçâlyt, à l’est ; les Mesmédjeh du Botayha, les Ab-Béker, les Merfeh, ont chacun un mélik ou roi. Les tribus arabes, même celles qui sont en tout ou en partie sur le territoire du Ouadây, telles que les tribus des Salamât, des Djéâteneh et des Râched, sont sous l’administration d’un cheykh qui relève plus ou moins directement de l’aguîd le plus voisin de leur lieu de séjour. Les Fitry sont régis par cinq rois, dont un a la haute main sur les autres. Sa résidence est à Yâoua.
Chaque roi dans la circonscription de son fief, quoique sous la juridiction d’un gouverneur, est un vassal du sultan ouadayen, mais un vassal presque despote absolu, un tyran de détail, mais un tyran qui se considère comme un haut, puissant et révérendissime seigneur. Les aguîd ont le _droit d’ordre et de défense_, comme disent les Arabes, chacun sur sa province, sur les rois qui s’y trouvent comme sur les sujets.
Les Koûka qui sont vers les limites nord-est du Fitry sont une tribu détachée depuis longtemps des Koûka situés au sud-est du Ouadây. Cette séparation, m’a dit Ilâly, eut lieu à la suite d’une querelle violente. Cette sorte de tribu se voyant menacée par les autres Koûka, alla se plaindre au sultan, qui, pour couper court à toute dissension, confina les plaignants au sud-ouest du gouvernement ou département du Batha, où ils sont restés dès lors à demeure fixe.
Les Koûka qui peuplent si abondamment l’angle sud-est du Dâr-Séleîh sont, par origine, une tribu des Djénâkhérah, chez lesquels ils forment encore une population nombreuse et célèbre par la beauté de ses femmes. Toutes les jeunes filles que les Ouadayens enlevaient autrefois aux Koûka, dans les chasses ou expéditions faites chez les Djénâkhérah, étaient pour le harem du sultan. A une époque oubliée maintenant, on conseilla au souverain du Ouadây d’expédier une grande chasse aux esclaves chez les Koûka Djénâkhériens idolâtres, d’y prendre une masse considérable de filles, de femmes, d’hommes, d’enfants, de familles, et de transplanter le tout dans la contrée sud du Ouadây, afin d’avoir plus facilement de quoi fournir annuellement de jeunes filles, soit comme femmes légitimes, soit comme concubines, le harem du sultan. Le conseil fut accueilli et suivi. C’est depuis ce temps qu’un aguîd ou gouverneur établi, outre le roi, au Dâr-Koûka ouadayen, envoie tous les ans, pour le harem du sultan, les plus belles filles du Koûka. Ces filles n’ont jamais plus de dix à quatorze ans, et souvent l’envoi annuel de ce genre d’impôt personnel va jusqu’à soixante, cent, et même cent cinquante vierges.
Le sultan du Ouadây a sa résidence à Ouarâh, ville peu considérable dont le cheykh El-Tounsy m’a donné le plan. Ouârah est environnée de montagnes qui lui forment un mur naturel et la constituent presque en citadelle.
Il résulterait des évaluations de distances que m’a fournies mon cheykh, une position approchée de Ouârah vers le 13° de latitude et vers le 21° ou le 22° de longitude. Cette ville ne doit pas être située très-loin du Dâr-Tâmah ; car dans une guerre entreprise contre les Tâmiens, l’armée ouadayenne, comme nous le raconterons, passa, en cinq jours, des environs de Ouârah sur le territoire du Tâmah.
Le Dâr-Tâmah, qui est généralement sous la protection du sultan Fôrien, et qui plusieurs fois tomba sous la dépendance du souverain du Ouadây, est un pays hérissé de montagnes, entrecoupé de terrains cultivés. La principale montagne est le mont Tâmah, sur le sommet duquel est la résidence du roi des Tâmiens.
Ouârah est partagée, du nord au sud, par une longue rue qui s’élargit en une place spacieuse appelée _le Fâcher_[76], devant la demeure du sultan. La ville elle-même est dite aussi le Fâcher, non pas comme nom spécial, mais comme nom donné à tout endroit où le sultan fixe son séjour. Cette dénomination de Fâcher est encore appliquée à la demeure ou palais du sultan ; mais, hors de Ouârah, on entend par Fâcher la ville même.
Au Bâguirmeh, au Barnau et aussi dans quelques provinces, comme le Katakau, le mot _fâcher_ est remplacé par le mot _birny_. Ainsi, par le birny du Bâguirmeh on entend le lieu où réside le sultan ; et tout lieu où le sultan transférerait sa résidence prendrait immédiatement la _qualification_ de birny. Depuis longtemps le birny du Bâguirmeh est Maça_n_ia[77], auprès de laquelle passe le Châry. Maça_n_ia est le nom donné à la ville par ses habitants ; les Bâguirmiens du reste du Bâguirmeh la désignent par le nom de Karnak. Quant à l’appellation Maça_n_ia, je la transcris telle que l’ai entendu prononcer, au Caire, par quelques Ouadayens qui plusieurs fois étaient allés au birny du Bâguirmeh.
Près de Maça_n_ia, appelée encore Meito, le Châry a une largeur extraordinaire, et même avant que ce fleuve arrive au Bâguirmeh, sa largeur, m’a dit le faguyh Ilâly, est de toute la portée de la vue ; d’un bord, on aperçoit à peine un individu sur le bord opposé. On sait, d’ailleurs, par les relations de voyages que, dans certains endroits, et même à l’époque des basses eaux, la largeur de ce fleuve est de 600 mètres. Le Châry a sa source dans les montagnes du Mandarah ; il court du sud au nord, et se verse dans le grand lac Châry.
Le faguyh Ilâly m’a assuré et répété maintes fois que l’Iro prend le nom de Bahr-Salamât quand il traverse le pays occupé par les Arabes Salamât ; mais que, par ce nom, l’on ne veut indiquer que la partie de l’Iro qui abreuve les Salamât, et non une rivière spéciale. Il en est de même du Bahr Am-Teîmân. Du reste, l’Iro est un immense cours d’eau qui, par époques, a une grande profondeur. Il décrit dans le Dâr-Goula un arc de cercle très-étendu. Le Bahr-Râched ou rivière des Bény-Râched trace aussi dans sa marche un arc de cercle.
Une remarque importante à faire ici, et dont doivent tenir compte les voyageurs, c’est que, excepté le Châry, il n’y a pas un cours d’eau qui ait toute l’année une existence permanente et reconnaissable. L’Iro lui- même, qui prend sa source à Ozoûm, à l’extrémité sud de la chaîne des monts Marrah, dans le Dârfour, et qui a un trajet si long et si varié, un lit si plein, si riche, si exubérant après les pluies, perd ensuite ses eaux, entièrement, dans une grande partie de son cours. A certaines époques de l’année, on est donc exposé, dans une exploration, à nier l’existence d’un fleuve, d’une rivière, qui a une existence intermittente, qui s’est desséché sur quelques points et pour quelque temps. L’Iro, et à plus forte raison les autres cours d’eau plus faibles que lui, restent, pendant une partie de l’année, sans avoir d’embouchure ; ils se perdent en route et meurent dans les terres desséchées et dans les sables. Les autres cours ont la même fin. Du reste, après avoir quitté le Ouadây et être arrivé au sud du Dâr-Goula, l’Iro diminue d’abondance peu à peu, et cette diminution, produite par les pertes d’eau que fait le fleuve dans les terres altérées et demi- sablonneuses qu’il parcourt ensuite, n’est plus, sur la fin de son trajet, qu’un mince courant qui s’efface bientôt. En un mot, tous ces cours d’eau sont de véritables torrents qui ne durent qu’un temps de l’année.
C’est probablement à cela qu’il faut attribuer les assertions diverses des géographes sur l’existence et la non-existence du Misselâd ou Iro, du bahr El-Ghazâl, du bahr El-Fitry, etc. L’Iro, le bahr El-Ghazâl et plusieurs autres cours et torrents ont, à ce qu’il paraît, dans leurs époques d’intumescence, leurs embouchures dans le grand lac Châry.
Au Dâr-Heimât, la rivière d’Am-Teîmân, gonflée par les pluies, inonde la contrée, à la manière du Nil en Égypte, et immédiatement après la retraite des eaux ou l’imbibition dans le sol, on sème sur les terres encore molles.
La Rivière-Blanche ou bahr El-Abiad, entre le Katakau et le Barnau proprement dit, a sa marche du sud au nord, et va se déverser avec l’Yéo dans le lac Châry. Elle a un lit étroit, à peu près comme le canal du Caire ; mais le cours en est extrêmement rapide.
Toutes ces informations recueillies, par le cheykh El-Tounsy et moi, de plusieurs individus du Soudan, ont dû trouver leur place ici, comme n’étant pas indiquées dans le voyage au Ouadây. Ce sont autant de points propres à provoquer et guider les recherches des voyageurs européens qui auront, les premiers, le bonheur et l’honneur de voir ces contrées encore vierges pour les explorateurs, ce monde central de l’Afrique, fermé depuis tant de siècles : entreprise hérissée de mille dangers pour qui ne saurait pas se préparer à un voyage aussi curieux, aussi important, par quelques années de travail, par d’assez longues études de la langue arabe, et ne contracterait pas les habitudes de toute nature indispensables au succès de ces excursions[78].
Qui n’aura pas le viatique sacré de la langue arabe, la langue sacrée des musulmans, qui ne se résoudra pas à se _musulmaniser_, comme moyen de sauf-conduit, qui ne se décidera pas à se donner les apparences de crédulité, de croyances, de sauvagerie même des musulmans du Soudan, ne doit pas songer à se mettre en route ; qu’il reste chez lui. Même les derniers voyages, ceux du major Denham au Mandarah, sont minces de résultats. On voyage mal avec des habits rouges anglais. Il faut la blouse du Fôrien, du Ouadayen, pour courir dans le Dârfour et le Ouadây ; il faut se brunir le teint jusqu’au bronze foncé, pour ne pas choquer trop rudement l’œil d’hommes noirs comme du charbon ; il faut séjourner quelques saisons de suite à Kôbeih, à Tendelty, à Ouârah, pour s’y lier avec des naturels du pays, avec des marchands, des négriers, des chasseurs d’esclaves ; il faut tout cela, et, par conséquent, il faut sauter à pieds joints sur nombre de nos répugnances européennes (n’en déplaise à qui que ce soit), si vous voulez suivre un voyageur indigène, un expéditionnaire ou chasseur aux esclaves, jusqu’aux limites sud peut-être du Fertyt, jusque peut-être au delà des Djénâkhérah idolâtres ; si enfin vous voulez savoir où sont les extrémités méridionales du Soudan, ce que sont et où sont ces monts de Coumr que l’on appelle Monts de la Lune. De plus, d’immenses intérêts de commerce et de civilisation sont à étudier dans le voyage du Soudan. Quelle magnifique gloire pour le patient et courageux voyageur, l’observateur calme et éclairé, qui sacrifiera six, huit, peut être dix ans de sa vie à se bien préparer à son excursion, et à explorer lentement, pour ainsi dire pas à pas, cette Afrique centrale encore ignorée ! Et puis, il y a à chercher les moyens d’effacer de dessus la terre ces voies de souffrances et de hontes, par lesquelles on traîne chaque année tant de milliers d’esclaves, c’est-à-dire tant de chair humaine à vendre sur les marchés, ou bien à laisser morte en pâture aux bêtes féroces des déserts. Il y a à introduire peu à peu, dans l’intérieur du Soudan, de nouveaux goûts, de nouveaux besoins, afin de substituer de nouvelles relations commerciales au commerce des esclaves, afin de ne pas laisser enfouir dans le Soudan des masses de numéraire européen, masses énormes qui dorment là sans profit, même pour leurs propriétaires. Il est impossible, dit-on, de se figurer quelle quantité de grosse monnaie d’argent est enterrée dans ces contrées ; là, tout le monde enfouit ces pièces d’argent, tout le monde cherche à en avoir pour les enfouir. Nous verrons plus loin qu’à la prise du trésor d’un sultan, on trouva un cabinet presque entièrement rempli de ces monnaies.
Que l’on travaille, que l’on réussisse à éveiller le goût de l’industrie, ou au moins d’abord à faire naître des besoins nouveaux dans la Soudanie, et on en exportera des masses d’or, qui se répandront ensuite, sous mille formes différentes, et dans le monde européen et dans le monde africain. Car, il est bon de le savoir, 12 à 15 millions en or natif sortent annuellement du Soudan, pour s’embarquer sur les navires européens qui touchent aux côtes occidentales de l’Afrique ; 20 à 30 autres millions, encore en or natif, traversent tous les ans les sables du Sahra pour venir sur les rives septentrionales de la Mauritanie, et s’en aller de là, par mer, du côté de la Turquie, de la Grèce, de l’Asie-Mineure, de la Syrie, et pénétrer jusqu’en Perse et dans les Indes. Il y a environ quarante ans, il s’en importait au Maroc seulement pour plus de 60 millions, dont la plus grande partie était de la poudre d’or. En 1590, le Dâr-Tounbouctou payait au Maroc un tribut annuel de 60 quintaux d’or. Tout cela peut s’écouler en Europe, si l’Europe est assez habile, assez généreuse, pour faire pénétrer graduellement son industrie en Afrique. Mais qu’on le sache bien, il faut, avec ces pensées d’industrie, des idées de bien moral et de civilisation ; car l’expérience est là pour témoigner que les seules relations commerciales ne suffisent pas. L’Angleterre en a donné la preuve ; elle n’a travaillé, sur les côtes de l’Afrique, qu’à faire du commerce ; et les vues exclusives de commerce poussent à l’avidité, par suite à l’égoïsme, à la ruse, à la déloyauté, même aux procédés brutaux. Alors, insensiblement, ces relations s’affaiblissent, et, avec le temps, finissent par mourir.
« Les Anglais, dit M. Mac-Queen, n’ont rien fait, dans leurs rapports avec les côtes de l’Afrique, pour le bien de l’Afrique ; rien fait pour chercher à établir des communications utiles à la civilisation des peuplades, même les plus développées et les plus intelligentes des bords et du centre de l’Afrique. »
Que la France profite de cet avis ; elle sait, aujourd’hui, rattacher à des calculs d’intérêts matériels des pensées et des vues civilisatrices. Maîtresse de l’Algérie, tenant en respect, sous sa férule, le Maroc bâillonné, elle pourra bientôt songer à l’intérieur du Soudan, songer à y faire passer des hommes capables qui, à la suite des caravanes, commencent de généreuses et pacifiques explorations. Il ne sera pas dit, nous l’espérons, que la France aura fait la conquête d’Alger pour le seul plaisir de la conquête d’une province, pour avoir un bout de terre de plus, mais bien pour servir aussi à des vues providentielles, au développement et à la civilisation de l’Afrique, des États de la rive septentrionale d’abord, et ensuite de la Soudanie : œuvre longue, sans doute ! Mais qu’importe ? Gloire à qui la commencera, et à qui saura la parfaire !
Si les voies commerciales sont les plus simples pour entreprendre l’éducation des peuples de la Soudanie, il faut savoir d’abord ce qui plaît à ces noirs, quels objets leur conviennent, afin de les leur porter. Il y a lieu d’espérer que, par l’œuvre active de la France, la civilisation, après avoir germé et s’être répandue dans l’Algérie, suivra les caravanes commerçantes qui franchissent les longs sables du Sahra et traversent les petites huttes de Ghadâmès, du Fezzân, les tribus scénites des Toubou et des Touârik, et pénétrera jusqu’aux centres du Soudan, jusqu’à ses limites les plus éloignées et les plus inconnues.
L’Algérie se calme, se pacifie ; les indigènes commencent à avoir confiance en nous, à chercher la satisfaction de leurs intérêts dans les relations pacifiques. Dès lors, la guerre doit bientôt se taire, étouffer sa voix brutale, et rendre les bras nécessaires à la culture des terres, à la construction des routes, des villages et des villes. Il n’est pas loin le jour où des musulmans penseront à aller, comme Français et comme marchands, explorer les contrées de la Soudanie, et pousseront leurs pérégrinations commerciales jusque par delà les anciens Garamantes, jusque dans l’Éthiopie intérieure.
Mais, comme je l’ai indiqué tout à l’heure, il est nécessaire, pour établir ces relations, pour faire de l’Algérie un entrepôt et un comptoir de commerce et aussi une voie de transit de civilisation, il est nécessaire de connaître ce qui plaît à ces peuples enfants de la Soudanie ; les hochets, les grigris qui les ravissent d’aise, chatouillent leur coquetterie et leurs goûts encore puérils. Et ces hochets, ces grigris, seront les premiers moyens qui serviront à relier le Soudan et l’Algérie. Les joujoux des enfants se changent peu à peu en instruments d’œuvres plus sérieuses ; les enfants deviennent hommes. Plus tard, à ces hommes, on ouvrira les sentiers du Seigneur, et la voix du Précurseur criera dans le désert : _Vox clamantis in deserto : Aperite vias Domini, et rectas facite semitas ejus_.
Les musulmans de l’Afrique française, en portant aux noirs de la Soudanie les produits industriels qu’aiment ces peuples encore presque au berceau, leur parleront d’une nation que Dieu a envoyée pour eux sur la terre d’Afrique, nation d’élite qui, heureuse de donner à manger à ceux qui ont faim, à boire à ceux qui ont soif, communie sous toutes les espèces avec le monde entier, parce qu’elle est la grande basilique, le sanctuaire où la sainte table est ouverte à tous les hommes, et où tous reçoivent le pain de la vie, le vin de l’intelligence, le sel de la sagesse.
Par une suite nécessaire des essais d’éducation sur le littoral du nord de l’Afrique et sur la Soudanie, on détruira, et d’intention et de fait, le commerce des esclaves. On forcera les maîtres du pays à avoir pour ces victimes le respect dû à des créatures du Dieu de miséricorde, à des hommes, enfin, à rougir du mépris qu’ils ont pour ces malheureux enlevés tous les ans par pillages et par coupes réglées comme les coupes des forêts, pour en faire des troupeaux et les vendre aux autres pays de l’islamisme ! Ce commerce, un des ulcères du mahométisme, est depuis longtemps sous la réprobation des nations européennes les plus éclairées. Du reste, déjà Mohammed-Aly, en frappant de droits élevés l’importation des esclaves en Égypte, a cherché à entraver autant qu’il l’a pu ce trafic déshonorant, quoique consacré par la religion et les mœurs.
Je sais bien qu’un bon nombre, que la majorité, si l’on veut, des esclaves vendus hors du Soudan sont presque considérés, par leurs maîtres, comme de nouveaux membres des familles au service desquelles ils sont attachés, par cela même qu’ils deviennent une possession de ces familles. On allègue en effet pour excuse du mal, pour donner le change sur l’appréciation d’un acte aussi coupable et aussi avilissant, que les esclaves mis en domesticité ont un sort plus heureux qu’ils n’auraient jamais pu l’espérer dans leur pays. Singulière façon de s’absoudre d’un crime !
Eh quoi ! ne sait-on donc pas combien de milliers de ces esclaves, hommes, femmes, enfants, perdent la vie, pour quelques centaines qui finissent par arriver en Égypte, au Maghreb, à Constantinople, dans toutes les contrées où respirent des musulmans gouvernés par des musulmans ? Il en meurt des milliers dans les ghazouah ou chasses qu’on dirige sur eux pour les capturer ; des milliers dans les premiers trajets qu’ils sont obligés de parcourir pour arriver dans les pays de leurs ravisseurs ; des milliers pour s’acclimater dans ces pays et s’habituer à un nouveau régime de vie, à des travaux inaccoutumés ; des milliers pour fournir quelques eunuques ; des milliers pour sortir du Soudan et traverser à pied les énormes déserts du Sahra ; des milliers pour avoir à supporter le froid de la Syrie, de l’Asie-Mineure, de la Turquie, de la Perse. Les femmes esclaves surtout meurent presque toutes à un âge peu avancé. Négresses ou Abyssiniennes, elles atteignent rarement quarante ans. A vingt ans elles sont déjà vieillies ; car souvent, depuis l’âge de huit ou dix années, elles servent au concubinage musulman. Et de tous les enfants qui naissent de ces concubines, combien en reste-t-il ? Et de ceux qui survivent, combien peu échappent aux maladies scrofuleuses !
Grâce à Dieu ! les deux nations qui ont la haute voix dans le monde, qui, en raison de leur supériorité, l’une d’intelligence et de morale, l’autre d’industrie, la France et l’Angleterre, ont pris et ont dû prendre la police des nations arriérées, ont commencé à museler le commerce des esclaves. Sur la Méditerranée, ce trafic est réduit à des proportions minimes, c’est-à-dire qu’à peine quelques bâtiments traversent cette mer, transportant des hommes, des femmes et des enfants à vendre ; mais un assez grand nombre s’échappe par la mer Rouge, et le commerce par terre a encore une activité dévorante.
Le paganisme n’existe plus ou presque plus. Pourquoi l’esclavage, qui en était une des faces, et la plus caractéristique, existerait-il encore pour longtemps ? Comment Mahomet a-t-il conservé cette triste pratique ? N’a-t-il donc pas vu que l’esclavage n’était un fait logique que dans la religion de l’Olympe ? Mahomet, qui a voulu abattre le polythéisme et proclamer l’unité de Dieu, ne s’est pas aperçu qu’il fallait tout d’abord détruire l’esclavage du paganisme. En reconnaissant et proclamant l’unité de Dieu, il fallait reconnaître aussi l’unité de la création et l’unité de la famille humaine, issue d’un seul Père, d’un seul sang et de la main de Dieu.
PERRON.
Caire, juillet 1845.
NOTA. Les mots et passages qui, dans ce Voyage, sont enfermés entre deux parenthèses, sont presque toujours ou des explications de ma part, ou des indications reçues oralement du cheykh El-Tounsy, et dès lors en dehors du texte original arabe. Parfois, mais rarement, j’ai aussi ajouté quelques mots de plus que ce qu’il y a dans le texte, afin de rendre plus explicite l’intention ou la pensée de l’auteur. Dès que je le pourrai, d’ailleurs, je publierai l’original arabe. Celui du _Voyage au Dârfour_ est publié.
Il aurait été curieux de joindre aux diverses dénominations locales citées dans ce Voyage et dans le Voyage au Dârfour, les dénominations correspondantes anciennes, grecques et romaines, d’indiquer en raccourci les courses immenses qu’ont faites les Romains dans la Soudanie ; mais ce travail, que j’avais commencé, se trouve exécuté dans la _Géographie ancienne des États barbaresques, d’après l’allemand de Mannert_, par L. Marcus et Duesberg (Paris, 1842 ; un volume). Malgré les différences que présentent les noms des localités, on se reconnaîtra facilement ; il y a quelques contradictions entre les données de notre relation et les données consignées dans l’ouvrage de MM. Marcus et Duesberg. On verra, par exemple, que le fleuve Châry, que ces auteurs font courir du nord- ouest au sud-est, court, d’après mes informations, du sud au nord-nord- est. Mais ces différences sont extrêmement peu nombreuses.
On remarquera aussi, dans l’ouvrage de MM. Marcus et Duesberg, des appréciations de distances par jours de marche, presque entièrement semblables à celles que nous indiquons et conformes aux marches actuelles des caravanes. Telle est, par exemple, l’évaluation du temps que mirent, selon eux, Julius Maternus et Septimius Flaccus, avec leurs troupes, pour aller du pays des Garamantes ou Phazanie, le Fezzân actuel, par Ouârah, le Dârfour et le Dâr-Noûbah, jusqu’au Faz-Oglou. Cette évaluation, prise en masse, est en analogie remarquable avec les notions sommaires qu’offre à cet égard notre Voyage.
* * * * *
[Note 74 : Prononcez en deux syllabes : _oua_ et _dây_. Prononcez _ây_ comme dans l’interjection française _aïe_.]
[Note 75 : L’n _italique_ indique le son fortement nasal de la lettre qui la suit ; voyez le _Voyage au Dârfour_, page 484.]
[Note 76 : Prononcez l’_r_.]
[Note 77 : La lettre _n_ écrite en italique dans ce mot représente une prononciation purement nasale, une _n_ prononcée, autant qu’on peut le faire, par le nez.]
[Note 78 : Voy. _Voyage au Dârfour_, avant-propos, page LXXXIII et suiv.]
VOYAGE
AU OUADÂY
OU
=DÂR-SÉLEÎH.=
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PREMIÈRE PARTIE, OU PARTIE HISTORIQUE.
[Décoration] =CHAPITRE Ier.=
Causes qui ont déterminé le cheykh El-Tounsy à passer du Dârfour au Dâr- Ouadây. — Reclusion. Délivrance. — Départ du Dârfour. — Retards ; guides ; traversée de l’espace qui sépare le Ouadây du Dârfour. — Quantité d’animaux sauvages. — Entrée au Ouadây. — Formalités singulières. — Bosses du courage. — Présentation à l’aguîd ou gouverneur de la province de l’Est. — Envoyés du sultan. — Départ pour Abâly. — Sorte de quarantaine. — Grand repas envoyé au cheykh par le sultan. — Présents du cheykh au sultan et du sultan au cheykh. — Présent d’œufs de pintade. — Accidents.
Après que mon père eut quitté le Dârfour, j’y restai encore sept ans et quelques mois, et pendant tout ce temps je visitai une foule d’endroits, me reposant sous tous les ombrages, rôdant de toutes parts, me mêlant aux habitants, courant tantôt aux contrées de l’est ou de l’ouest, tantôt au Sayd ou bien aux contrées d’où soufflent les vents du nord, selon le sens de ce vers :
« Un jour à Hozoua et un jour à Akyk ; à Ozeib un jour, et un jour à Kholeyça[79]. »
Partout où j’allai, je fus reçu chez les principaux personnages de chaque pays. Je fréquentais tout ce que je rencontrais d’hommes de quelque instruction ; j’examinais tout, grandes et petites choses ; à quiconque me paraissait avoir quelques notions intéressantes, je demandais la rosée de ses connaissances et la pluie de son savoir. J’allais au-devant de tout ce qui pouvait me fournir quelque lumière. En un mot, je fis tous mes efforts pour n’avoir rien à regretter en fait de recherches et d’informations, pour connaître ce qui pouvait être de quelque importance ou de quelque intérêt ; gouvernés et gouvernants, je dirigeai mes investigations sur presque tout.
Quand j’eus recueilli ce que je voulais recueillir, quand j’eus appris ce que je désirais savoir, je pensai à prendre du repos et à me procurer quelque peu d’or et d’argent. J’étais tranquille dans mon village, occupé de mes spéculations agricoles, jouissant de ce que Dieu m’avait fait acquérir, m’efforçant de m’assurer un certain bien-être, lorsque je reçus de mon père une lettre dans laquelle il m’annonçait son prochain départ du Ouadây pour Tunis. « Je me dispose, me disait-il, à aller revoir ma mère, et je désire ne laisser au Soudan personne de ceux qui me sont chers. Au reçu de cette lettre, hâte-toi de venir me rejoindre. Mon intention est que nous partions tous ensemble. Emmène avec toi ta famille et arrive promptement. Salut. » Je m’occupai immédiatement de mes préparatifs de voyage ; ce fut l’affaire de quelques jours... Je ne me doutais pas de ce que me réservait le destin.
Je sors avec toute ma famille du village où j’étais établi, et je me rends à Tendelty pour prendre ma permission de départ. Mais à mon arrivée au Fâcher[80], j’apprends que le sultan du Ouadây, Mohammed-Abd- el-Kérym-Sâboûn, marchait en armes contre le Dâr-Tâmah. Ce dâr, assez considérable, est tout hérissé de montagnes, et est gouverné par un sultan particulier qui relève du sultan fôrien. La nouvelle de cette expédition venait d’être connue à Tendelty, et on disait que Mohammed- Abd-el-Kérym voulait non-seulement envahir le Tâmah, mais encore le Dârfour. Le sultan fôrien, Mohammed-Fadhl, informé des projets des Ouadayens, avait senti son cœur frémir. Inquiet, agité, il ordonna de suite les préparatifs de guerre, et fit annoncer à l’armée de se tenir prête à partir dans quelques jours. Moi, de mon côté, j’allai me présenter au sultan Fadhl, et je lui demandai la permission de me rendre au Ouadây auprès de mon père. Fadhl fronça le sourcil, détourna la tête ; l’air de tranquillité qu’il avait en s’entretenant avec son conseil disparut. « Ton père, me dit-il d’un air sévère, est vraiment singulier dans ses idées ; la manière dont il se conduit est incompréhensible ; croit-il donc que nous ne devinions pas ses intentions ! Pense-t-il m’en imposer sur ce qu’il veut faire pour le sultan Abd-el-Kérym ? Il désire t’avoir près de lui et jouir de ta présence ; c’est parce que son sultan Abd-el-Kérym s’avance contre nous et va bientôt pénétrer dans mes États avec son armée. En t’appelant auprès de lui, il veut te sauver de la poussière et des dangers des combats. Eh bien ! non, tu ne partiras pas. Renonce à lui procurer cette satisfaction. »
En même temps, Fadhl ordonna au cheykh Abd-Allah-Dagaça de me garder à vue jusqu’à ce que la guerre fût terminée. Abd-Allah-Dagaça avait succédé à Mohammed-Kourra dans la fonction de père (_Voy._ le _Voyage au Dârfour_). Abd-Allah me fit enfermer, moi et tous ceux qui devaient partir avec moi, dans une demeure en face de la sienne. Il chargea dix individus de sa suite de me garder. Mes dix geôliers vinrent, avec leurs bagages, s’installer à l’entrée de ma prison et sous les bords du toit de ma hutte. Il me fut défendu de passer seulement le seuil de ma porte ; mais mes gens pouvaient aller et venir, s’éloigner pour me procurer ce dont j’avais besoin. Pendant la nuit mes gardiens alternaient deux par deux pour faire sentinelle.
Dieu sait quelle tristesse s’empara de moi. Mille sombres pensées occupaient mon esprit... Je parvins à me concilier l’amitié du chef de mes gardiens. Je l’invitais à manger avec moi ; je le consultais sur ce que je pouvais avoir à faire ou à craindre. Heureusement il avait une certaine bonté naturelle, et je n’eus qu’à me louer de ses procédés et de sa politesse envers moi. Lorsque je me levais, il se levait aussi par honneur pour moi. Il s’empressait de me satisfaire en tout ce que je désirais. Nous fûmes constamment dans ces relations d’égards et de mutuelle amitié.
Bientôt mes provisions s’épuisèrent ; de tout ce que j’avais préparé de vivres pour mon voyage au Ouadây, il ne me restait plus rien. Je demandai alors qu’on me permît d’envoyer quelqu’un au village où étaient les terres qu’on m’avait données, et de m’en faire apporter de quoi pourvoir à ma nourriture. On me refusa cette permission, grâce au faguyh Mâlek lui-même. Il me fallut me décider à vendre quelques-uns de mes esclaves ; dès lors ils me prirent en aversion, eux qui auparavant me témoignaient le plus grand attachement. Une jeune esclave trouva moyen de s’échapper de ma prison et ne reparut plus ; il me fut impossible de savoir où elle s’était réfugiée. Je voulus sortir de jour pour aller à sa recherche, mais on m’en dissuada. « Si tu sortais de jour, me dit un de mes gardiens, ce serait te mettre trop évidemment en contravention avec les ordres du sultan, et s’il venait à le savoir nous serions nous- mêmes victimes de sa colère. Attends la nuit, attends que les habitants de la ville soient rentrés chez eux, et je t’accompagnerai partout où tu voudras ; je suis à tes ordres, à ta discrétion. » L’avis me parut sage, je l’acceptai. A nuit close, je sortis avec cet homme et un autre de mes gardiens. Je me rendis chez le faguyh Mâlek et je lui annonçai la fuite de mon esclave ; j’avais les larmes aux yeux. Le faguyh parut prendre part à ma peine ; mais il me blâma d’avoir quitté ma prison et m’accusa d’imprudence. « Mon cher ami, me dit-il, si le sultan venait à apprendre que tu es sorti sans sa permission, il te le ferait peut-être payer bien cher, car tu sais combien il est irrité contre ton père. Du reste, si tu as besoin de mon secours pour quoi que ce soit, dis-le moi, et je m’empresserai de répondre à tes désirs. — Que faire ? lui répliquai-je, tous les malheurs m’accablent en même temps. — Ne t’inquiète pas, sois tranquille, je me charge de faire chercher partout ta belle esclave. — Mais il y a encore autre chose : mes provisions sont épuisées et les soucis ne me laissent de repos ni jour ni nuit. J’ai déjà été obligé de vendre une esclave pour avoir de quoi nourrir mes gens. Est-il bien vrai que le sultan me refuse la permission d’envoyer quelqu’un me chercher du grain ? Je suis aux abois. — Je me charge de te faire accorder la permission que tu désires, je te le jure par le Dieu de cette nuit obscure. » Je témoignai ma reconnaissance à Mâlek, et je sortis content de son accueil et de ses promesses. Je regagnai ma prison... J’attendis quelques jours ; vaine attente. Ne recevant pas de nouvelles de Mâlek, ni pour mon esclave perdue, ni pour la permission que je sollicitais, je vis bien que le faguyh m’avait leurré et que ses promesses n’étaient que mensonges et fausses couleurs. Je me décidai à lui écrire un billet, dans lequel, après lui avoir exprimé mes vœux et mes respects comme un fils à son père, je disais : « Les longueurs de l’attente engendrent le désespoir. Le fait d’un bon musulman est d’accomplir ses promesses. Il y a déjà quelque temps que j’attends l’effet de tes paroles, et je ne vois pas que tu aies encore rien tenté de ce que tu m’as annoncé. Notre saint Coran, le livre des principes immuables, dit : « O vous qui avez la vraie foi, pourquoi dites-vous des choses que vous ne voulez pas faire ? » Tu n’ignores pas que je suis à bout, que je n’ai ni vivres ni argent. Ce que j’ai retiré de l’esclave que j’ai vendue, est maintenant consommé, et je n’ai plus rien à manger, absolument rien. J’espère une prompte réponse ; par là tu calmeras les angoisses qui me tuent. »
Je fis porter cette lettre par un de mes gardiens ; il revint quelques instants après et me remit un billet de Mâlek qui, après les politesses d’usage, me disait : « On doit, en bonne prudence, mettre en réserve tout ce qu’on peut, pour s’en servir au moment du besoin. Arrange-toi comme tu l’entendras. J’ai demandé au sultan la permission que tu désires ; mais ma demande a soulevé sa colère, l’a rendu furieux, et il ne m’a pas donné de réponse directe. Attends que Dieu t’amène une circonstance favorable ; sa providence veille à tout. Et puis, sache que si tu n’étais pas du noble sang des chérifs, ton malheur eût été encore plus grand qu’il n’est. Salut. »
A la lecture de cette lettre, un feu subit se glissa dans mes veines, mais il fallut me résigner, je n’avais rien de mieux à faire. Quelques jours après, deux filles esclaves et un esclave mâle s’évadèrent de ma prison. Je me repentis alors de n’avoir pas vendu précédemment tous mes esclaves. J’étais désespéré de leur fuite et j’étais en proie à la plus poignante inquiétude.... Toute correspondance cessa avec le faguyh Mâlek ; je ne lui demandai plus rien.
Il ne me restait qu’une esclave borgne qui avait été concubine de mon oncle, une autre qui était la mienne, et deux esclaves mâles _Sédâcy_[81]. Un matin, je ne trouvai plus ma concubine ; elle s’était enfuie. Ce dernier coup me dérouta complétement ; et je fus comme l’oiseau qui ne voit plus aucun moyen de s’échapper de sa cage. J’appelai le chef de mes gardiens et je lui contai mes peines. Il s’attrista, s’attendrit, soupira, gémit, tout en s’efforçant de me consoler. A la nuit, je sortis pour aller trouver Mâlek et lui exposer quelle était ma situation. Nous marchions depuis un moment, lorsqu’une troupe de cavaliers se présenta tout à coup devant nous. Le sultan lui- même rôdait pendant les nuits dans la ville, y distribuait des patrouilles pour empêcher que des espions et des étrangers intrus ne s’établissent en observation à Tendelty. Tout inconnu qu’on rencontrait alors était tué sur-le-champ. Beaucoup d’individus furent ainsi mis à mort. L’expédition des Ouadayens contre le Tâmah motivait aux yeux du sultan la nécessité de ces rigueurs.
Lorsque nous fûmes rencontrés par les cavaliers du sultan, un d’eux nous cria : « Qui vive ? » Je répondis : « Le chérif, fils du chérif Omar de Tunis. — Arrête, » me dit le cavalier ; le sultan approche. Je m’arrêtai. La troupe du sultan vint en masse sur moi et m’entoura. Mon compagnon, au premier bruit du pas des chevaux s’était enfui comme fuit l’oiseau à tire-d’aile. Le sultan approche. Fort heureusement pour moi, il avait avec lui un de ses vizirs avec lequel j’étais intimement lié d’amitié ; c’était Soleymân Tyr. Le sultan s’arrête : « Qui es-tu ? me dit-il. » Le cavalier au qui-vive duquel j’avais répondu, et qui me connaissait, dit aussitôt : — « C’est l’homme dont le père est au Ouadây. — Qui t’a fait sortir à cette heure-ci ? » me dit le sultan. J’expose alors mes doléances au prince ; je lui parle de la perte de mes esclaves et de tout ce que je possédais. Les dents me claquaient de peur. « Mais, reprit le sultan, est-ce que je ne t’ai pas mis sous la surveillance d’une garde ? — Oui, prince ; et de là sont venus ma peine et mon malheur. On me tient en prison, mais on laisse fuir mes esclaves ; il ne m’en reste plus. J’ai voulu profiter des ténèbres pour sortir, et j’allais chez Mâlek lui exposer mon état de gêne et de détresse, espérant qu’il en instruirait Votre Majesté et qu’alors vous m’accorderiez ma grâce et ma délivrance, ou que vous ordonneriez ma mort. Car mourir me sera plus doux que de vivre ainsi dans les angoisses. — Comment cela ? — Prince des croyants ! je n’ai plus rien, ni provisions, ni esclaves ; j’ai passé plusieurs jours sans manger. J’ai tellement souffert de la faim que je ne puis plus avoir de sommeil. Dans un moment de fièvre, j’ai dérobé une poignée de doukhn du picotin d’un âne, et je l’ai dévoré comme ferait une bête de somme. Je suis au désespoir ; le malheur me tient les deux mains appliquées sur la poussière. » Alors Soleymân Tyr s’approche du sultan et lui baisant les genoux : « Que Dieu, lui dit-il, donne gloire à notre souverain ! Prince, cet homme n’a point mérité un tel châtiment ; il est pour moi comme un frère. Votre grandeur sait qu’il est chérif ; et vos aïeux, ainsi que vous, honoraient les chérifs, les traitaient avec bonté et bienveillance. Nous supplions votre grandeur de ne pas rendre mon ami responsable de la faute de son père ; jetez plutôt sur lui vos bienfaits et rendez-lui vos faveurs. »
A ces paroles, le sultan, entraîné par un élan de bonté et saisi d’un généreux mouvement : — « Nous supprimons tes gardes, me dit-il ; nous te rendons libre ; mais nous ne te permettons de partir de Tendelty que lorsque nous serons bien assuré que le sultan du Ouadây a renoncé à nous faire la guerre, et lorsqu’il sera de retour dans ses États. »
Ces paroles me rappelèrent à la vie et calmèrent mes soucis : je conçus l’espoir de voir bientôt cesser mes souffrances, et j’ajoutai : — « Je prierai encore Votre Majesté de me permettre de retourner à mes propriétés pour y prendre de quoi vivre. J’ai enduré tout ce qu’on peut endurer ; les parfums sont pour la nuit des noces, non pour les autres nuits (c’est-à-dire, ce que je désire, ce ne sont point les parfums après la nuit de noces, mais le simple nécessaire). Accordez-moi cette grâce, en attendant que vous me permettiez de partir. Dieu vous gardera glorieuse rémunération. » Le sultan acquiesça à ma demande : — « Je te donne, dit-il, main libre sur tes propriétés. »
Je m’en retournai plein de joie, heureux d’avoir atteint mon but et d’être délivré de ma prison ; depuis le commencement de ma captivité, il s’était écoulé plus de quatre mois. Je savourai les douceurs du calme après les amertumes de la crainte et de la douleur, et je me dis : « Ainsi se vérifie cette parole de notre saint Prophète : « Si la tristesse se glisse dans le trou du lézard, le contentement l’y suit et finit par le décider à sortir. » Et aussi cette parole du Dieu Très- Haut : « Avec une peine vient une consolation, puis une autre consolation encore, » C’est en ce sens que le divin Prophète a dit : « Toute peine sera chassée par deux joies. » (Voyez note 1.)
Je passai la nuit dans le calme le plus parfait. Le lendemain, un Falganâouy vint me trouver de la part de l’Ab-Cheykh Dagaça. Il emmena mes gardiens, et je fus débarrassé enfin de leur importunité.
Dans la matinée du même jour, j’allai chez le faguyh Mâlek et je lui annonçai ma délivrance. Mâlek m’en témoigna sa satisfaction, m’en félicita ; mais, dans le cœur, il était mécontent et tout à fait déconcerté.
J’envoyai ensuite, au village où j’avais mes propriétés, chercher du grain et des provisions pour moi et mes gens. Je demeurai au Fâcher jusqu’à l’époque à laquelle les pluies tombent par torrents. Alors, je reçus l’ordre de me rendre à Abou-l-Djoudoûl et d’y rester. Je partis immédiatement de Tendelty et je rentrai dans mon ancienne demeure. Je me remis à cultiver mes terres, surtout à semer du doukhn, qui est la principale nourriture des Fôriens. Mes semailles réussirent à merveille, et chacun me présageait une abondante récolte. Mes champs étaient superbes et faisaient envie à tout le village.
Quelque peu avant l’époque de la moisson, j’eus la visite d’un roi assez élevé du Dârfour ; il m’engagea avec instance à le suivre dans un voyage qu’il allait faire, et à être son compagnon intime pendant tout le temps qu’il serait hors de son pays. Je me laissai séduire par ses belles paroles. Je partis donc d’Abou-l-Djoudoûl dans l’espoir de me concilier la bienveillance de ce roi, et comptant qu’il serait fidèle à ses promesses. Après un jour de route, nous arrivâmes dans un pays où il avait plusieurs parents, et nous y passâmes la nuit. On retint encore le roi le jour suivant, et on le régala d’un repas des plus recherchés ; le roi me comblait d’égards et de politesses. Si j’appelais pour demander quelque chose, il me répondait : « A tes ordres. » Nous fûmes comme en une fête continuelle. Je respirais la joie et le plaisir lorsque, subitement, nous arriva un des courriers ou huissiers ordinaires du sultan, et appelés en fôrien _Falganâouy_. Il salue le roi et les assistants, et dit : « Qui de vous est le fils du chérif Omar ? — Moi, répondis-je, pour te servir. — Le sultan te demande ; prends la peine de venir au Fâcher. — Volontiers. » Je fus tout surpris et troublé de cet ordre ; on s’aperçut de mon émotion. Le roi me dit alors : — « Pourquoi cette crainte, ce trouble ? — C’est que j’ignore pourquoi le sultan m’appelle. — Alors, pourquoi prendre de l’inquiétude ? Il n’y a pas là sujet de te tourmenter. » (Voyez note 2.)
Quand la nuit fut close, je sortis comme pour un besoin naturel ; mais j’allai commander à mon esclave de seller de suite ma monture, de la conduire hors du village et d’attendre que je vinsse. L’esclave obéit. Je tins secret mon projet de départ, et lorsque tout le monde fut couché, j’allai rejoindre mon esclave ; j’enfourchai ma monture et nous nous mîmes en marche. Nous pressâmes le pas, et avant le jour, nous étions à Abou-l-Djoudoûl. Arrivé chez moi, on m’annonça que le Falganâouy avait passé la nuit précédente à la maison. Je pris des provisions, je donnai mes ordres chez moi, je me remis sur une autre monture, je forçai le pas, et j’allai jusqu’à Tendelty sans m’arrêter. Je me rendis de suite à la demeure de Mâlek ; je demandai et j’obtins la permission de me présenter à lui. Il me fit l’accueil le plus gracieux, puis : — « Le sultan notre maître, me dit-il, consent à ton départ ; tu es libre ; il te laisse à cet égard les coudées franches ; mais il ne t’accorde qu’un délai de huit jours pour te préparer. Retourne chez toi, prends vite ta famille et pars à tire-d’aile. — Mais, lui dis-je, j’ai mes champs ensemencés, et nous sommes à la veille de la moisson ; est-ce que le sultan ne me laisserait pas le temps de faire ma récolte ? — Écoute-moi. Le sultan notre maître va envoyer le faguyh Ahmed-Abou- Sârrah en ambassade au sultan du Ouadây ; le faguyh sera chargé de présents pour le prince Ouadayen. L’intention de notre maître est que tu partes avec cette expédition. Si tu veux profiter de la circonstance, prépare-toi de suite et pars. Songes-y bien ; si tu manques cette occasion, il ne faut plus espérer de sortir du Dârfour, et tu auras pour toujours le regret de ne t’être pas rendu aux désirs et aux ordres de ton père. Quant à ce que tu me dis de tes moissons, cela ne me semble pas un motif plausible pour prolonger ici ton séjour. Du reste, tu as assez d’intelligence pour te conduire : choisis ce qui te conviendra. — Je t’obéis comme un fils ; car tu es pour moi comme un père. Tes avis sont ma règle de conduite, et ta bienveillance est l’ombre où je me plais. J’ai besoin des lumières de ta prudence, et c’est d’après tes conseils seuls que je me déciderai. — Mon fils, me dit-il, je te parle en toute sincérité. Si tu as réellement dessein de partir, confie-toi à la garde de Dieu. Prononce-toi ici devant moi ; il faut que je sache de suite ta résolution ; je dois en informer immédiatement le sultan mon maître. — Je pars ; c’est une affaire résolue. Et puis, Ahmed-Abou- Sârrah est un excellent homme, qui me traitera comme son enfant. — Alors donc, fais tes préparatifs, et demande à Dieu de te préserver de toute malencontre et de tout accident. »
Je quittai Mâlek ; je me rendis aussitôt à Abou-l-Djoudoûl, et je disposai tout mon monde à partir. Je renonçai à profiter de mes récoltes ; je les laissai sur pied. Ce sacrifice était assez pénible, car à ce moment la vente pouvait être lucrative. En présence de témoins, je les abandonnai en toute propriété à un de mes serviteurs appelé Abd- Allah-Djourâb.
Je sortis d’Abou-l-Djoudoûl avec toute ma famille, et je retournai au Fâcher. J’allai chez Mâlek qui, aussitôt que j’entrai, me remit une permission de voyage signée du sultan, et me recommandant à tous les chefs des pays que nous avions à traverser. Nous eûmes des ordres particuliers pour le gouverneur de la province de l’Ouest par laquelle nous devions sortir du Dârfour. Il était enjoint à ce gouverneur de nous accompagner avec ses soldats jusqu’à ce que nous fussions tous en lieu de sûreté. — « Prends cet ordre, me dit Mâlek, et va de suite trouver Ahmed-Abou-Sârrah ; il t’attend à Kebkâbyéh. » Je pris le papier, je remerciai Mâlek, et je lui fis mes adieux.
Le lendemain matin j’étais en route. J’arrivai en deux jours au Kebkâbyéh. Je descendis à Sarf-el-Deddjâdj pour voir Syd-Ahmed, le jeune, fils de Syd-Ahmed-Bédaouy, avec lequel j’étais venu du Caire. Je restai chez lui une douzaine de jours, en attendant que nous eussions réuni assez de voyageurs pour le Ouadây. Nous partîmes ensuite, nous dirigeant sur la province de l’Ouest, c’est-à-dire sur la province des Maçâlyt ou Maslât. Nous y arrivâmes après cinq jours de voyage. Le sixième nous étions chez le roi de la province. Nous lui montrâmes notre firman ou ordre du sultan ; il nous reçut bien, et nous promit de nous accompagner avec ses troupes et de ne nous quitter que lorsque nous serions hors de tout danger. Mais cette promesse fut comme la parole de Dieu à Moïse, fils d’Amrân, que Dieu retint pendant trente jours. (Dieu dit à Moïse : « Tu veux aller sur le Sinaï ; mais, auparavant, jeûne pendant trente jours ; ensuite je t’y conduirai. »)
Nous exposâmes au gouverneur que trente jours de retard étaient un trop long délai, et que nous craignions de voir nos provisions s’épuiser en pure perte. — « Je dois, nous répondit-il, vous indiquer le véritable motif de ce retard. Je suis occupé pour tout ce temps, et je ne puis, à présent, vous conduire jusqu’où vous désirez. S’il vous convient d’attendre, attendez tranquillement ; sinon, ne comptez pas sur moi. » Alors nous le flattâmes, nous cherchâmes à l’amadouer, comme on cherche, en certains pays, à calmer les chameaux fougueux (mot à mot, nous lui roulâmes doucement le toupet et le poil du garrot). Mais il demeura rétif et ne voulut rien entendre. Le voyant si résolument décidé à s’en tenir à son délai mosaïque, nous dûmes nous résigner, et nous attendîmes. Quand les trente jours furent écoulés, nous priâmes notre homme de mettre fin à nos ennuis. Il nous remit encore à trois jours. Nous ne savions pas que nous avions à faire à un homme de mauvaise foi, à un madré personnage qui se jouait de nous. Trois fois trois jours se passèrent, outre les trente. Nous perdions patience ; nous résolûmes de nous en retourner. Alors il gronda, s’emporta, nous fit mille lamentations, mille histoires, et inventa mille prétextes spécieux afin de motiver ses retards. — « Pour cette fois, ajouta-t-il, dans trois jours, sans remise, nous partons. Dieu est l’espoir de tous, il lèvera mes embarras. »
Nous consentîmes encore, quoique à contre-cœur, à attendre. Après les trois jours, nous nous présentâmes chez notre gouverneur et nous lui dîmes : — « L’honnête homme exécute ce qu’il promet ; les nuages donnent la pluie après le coup de tonnerre. » Enfin cette fois il se mit en route, suivi de quelques troupes et de ses gardes. Il marcha ainsi avec notre caravane pendant trois jours qui, grâce à ses soins et à ses attentions pour nous, furent comme une fête, un rêve. Le quatrième jour, nous nous arrêtâmes dans une de ses terres, à l’extrémité de sa province. Il y passa une semaine entière à ramasser encore des soldats, cavaliers et fantassins. Nouveaux embarras, nouveaux retards ; nous craignîmes encore une fois de voir le voyage différé.
Cependant une foule d’individus se rendirent à son appel ; ils affluaient de tous côtés, ils formèrent bientôt une sorte d’armée ; la campagne en était couverte. Lorsqu’il eut tout son monde réuni et qu’il crut l’escorte suffisante en nombre, il donna l’ordre du départ et on chargea les bagages.
Nous nous mimes en route dans la matinée ; nous étions placés au centre de cette armée qui marchait serrée en une seule masse. Nous débouchâmes bientôt sur les terres inhabitées qui séparent le Dârfour et le Dâr- Ouadây, et qui sont la ligne de démarcation entre ces deux États. Nous rencontrâmes une quantité innombrable de bêtes sauvages, de lièvres, de gazelles, d’éléphants. Les lièvres épouvantés couraient se jeter au milieu même des soldats, se lançaient en aveugles de tous côtés, arrivaient tout fatigués à travers nos gens qui les tuaient presqu’à leurs pieds. Un bon nombre de gazelles et d’autres animaux, surpris et déroutés, furent tués sans grand’peine. On giboya ainsi jusqu’au moment de la forte chaleur du jour. Alors le roi campa à l’ombre des arbres, et nous suivîmes son exemple. On se mit à faire rôtir le gibier, puis on mangea. Le repas fini, on reprit la marche. Mais, quelque peu de temps après, notre roi ou gouverneur s’arrêta et se disposa à retourner sur ses pas. Moi seul j’osai m’opposer à son dessein. — « Si tu t’en retournes, lui dis-je, nous nous en retournons avec toi ; nous ne resterons pas ici sans escorte, au milieu de cette solitude. » Il chercha à s’excuser, toujours sous prétexte de nombreuses occupations. — « Ce que tu dois faire actuellement, répondîmes-nous, c’est de pourvoir à notre sûreté. » Alors il nous donna un individu de sa suite pour guide, avec une escorte de cinquante à soixante cavaliers, et il lui recommanda de nous accompagner jusqu’à ce que nous fussions en lieu de sûreté et que nous lui dissions de nous quitter. Il appuya fortement sur l’injonction qu’il exprimait à notre nouveau guide. Nous dîmes adieu au roi, qui aussitôt tourna bride et s’éloigna. Notre guide nous escorta jusqu’après l’_asr_, c’est-à-dire environ quatre heures après midi ; alors il voulut s’en retourner. Nous nous y opposâmes. Nous eûmes beau lui répéter qu’il ne devait pas nous quitter sitôt, que nous n’avions aucun moyen de défense, et que si nous rencontrions seulement quatre hommes bien armés c’en était fait de nous et de tout ce que nous avions ; que si malheur nous arrivait, notre sang lui retombait sur la tête ; nos paroles furent sans effet. — « Voyez donc, nous répondit-il, vous êtes tout près des terres cultivées du Ouadây, et nous, dans notre retour, nous avons à craindre d’être dépistés par des Ouadayens, nous, leurs ennemis ; s’ils nous aperçoivent, il s’ensuivra une attaque, du sang sera versé, et vous en serez la cause. » Nous le conjurâmes au nom de tous les saints, de tous les prophètes ; nous fîmes tous nos efforts pour le fléchir, pour le décider à nous accompagner encore. Il céda ; mais à peine nous eut-il escortés un quart d’heure, que lui et son escouade s’arrêtèrent tout d’un coup, et alors il nous dit : — « Maintenant je n’avancerai pas un seul pas de plus. » Et il nous jura que jamais il n’avait conduit aussi loin ses soldats en escorte. Il nous donna un guide, reçut nos adieux, et rebroussa chemin au galop, lui et sa troupe. La peur s’empara de nous ; chaque buisson, chaque bouquet d’arbres, nous semblait être des hommes ; l’inquiétude nous aveuglait ; la nuit approchait ; nous n’avions plus une goutte de sang dans les veines, tant nous étions terrifiés.
La nuit nous surprit dans une forêt. Nous fîmes agenouiller nos chameaux. Pour tenir les lions à distance, nous nous hâtâmes d’amasser du bois et d’allumer des feux autour de nous. Nous passâmes la plus triste nuit du monde ; nous fûmes constamment sur le qui-vive. Il n’y eut que quelques cervelles brutes qui purent dormir ; les rugissements des lions, les hurlements continuels des loups et des hyènes nous assaillaient les oreilles.
Nous vîmes dans ces forêts une quantité incroyable d’éléphants. Les dents d’éléphant, jaunies par le soleil, et déjà nuancées au noirâtre, étaient semées de tous côtés ; nous en remarquâmes d’énormes, dont une seule eût pu faire la charge d’un bon chameau. Nous en vîmes d’autres fendues en deux ou largement crevassées, et toutes en nombre incalculable.
Durant la nuit, nous fîmes bonne garde pour nos hardes et pour notre sûreté personnelle. Le lendemain, avant le lever du soleil, nous avions déjà chargé nos bagages, et bientôt notre caravane commença à allonger le pas en se balançant. Après environ trois heures de route, nous entrâmes sur un terrain qui nous parut être un terrain cultivé ; alors notre guide nous déclara qu’il lui était impossible de passer outre. Nous lui dîmes adieu, et il partit à grands pas, tremblant pour lui- même.
Nous marchions depuis à peu près un quart d’heure, lorsque tout à coup nous voyons venir droit à nous une troupe de cavaliers, armés de toutes pièces, portant lances à large fer et javelots en main. Ils nous lancent leurs javelots ; nous nous arrêtons : — « Paix ! paix ! leur crions- nous ; nous sommes de simples voyageurs, vos hôtes. — Ne bougez pas, répondent-ils ; restez-là : attendez que nous envoyions informer le gouverneur. »
Nous nous étions arrêtés au soleil ; nous ne pûmes pas même aller jusqu’à l’ombre de quelques arbres qui se trouvaient à peu de distance de nous. Nous mîmes pied à terre et nous nous assîmes à l’ombre de nos chameaux. Les cavaliers ouadayens se postèrent en face de nous, et ne nous permirent ni d’avancer ni de reculer. Ils dépêchèrent de suite un des leurs au gouverneur en question. Une demi-heure après, ce gouverneur ou roi parut accompagné d’une dizaine de cavaliers. Chaque cheval portait au cou une clochette qui rendait un son très-aigu. La troupe s’approcha assez près de nous ; les cavaliers descendirent de cheval, se mirent à l’ombre d’un arbre, et nous appelèrent à eux. Nous nous avançâmes, et lorsque nous fûmes vers eux, un des cavaliers se porta un peu en avant de ses compagnons et nous dit : « Le roi vous salue. » Il est d’habitude qu’un roi ouadayen ne s’adresse jamais directement à ceux qui se présentent à lui ; il ne communique avec eux que par l’intermédiaire de quelqu’un de sa suite. Nous rendîmes le salut, et le même cavalier nous dit : — « Le roi demande qui vous êtes, d’où vous arrivez, et ce que vous venez faire ici. — Nous arrivons du Dârfour. Notre caravane se compose de marchands, d’un envoyé du prince du Dârfour et d’un autre individu, simple voyageur, le chérif, fils d’Omar, de Tunis. »
On écrivit nos noms sur un papier ; le roi remonta à cheval, partit avec cinq de ses cavaliers, et laissa près de nous les cinq autres, avec les premiers qui étaient venus à notre rencontre. En s’éloignant le roi nous dit : — « Restez ici jusqu’à ce que vous receviez mes ordres. »
Nous fîmes agenouiller nos chameaux et nous nous assîmes à l’ombre d’un arbre. Nous demandâmes de l’eau, nous bûmes et nous attendîmes pendant à peu près deux heures ; puis nous vîmes venir une poignée de cavaliers, et nous entendîmes les clochettes cliqueter au cou de leurs chevaux. Ces cavaliers étaient vêtus d’une sorte de long et large vêtement, comme le _beddâouy noir_ des femmes fellâh d’Égypte[82] ; ils étaient nu-tête. Chacun d’eux avait, un peu en arrière de chaque oreille, un renflement analogue en quelque sorte à un bubon de pestiféré. Ces renflements sont produits artificiellement par le moyen de ventouses que l’on applique derrière les oreilles, et dont on aspire fortement l’air avec la bouche afin de faire gonfler la peau le plus qu’il est possible. Ensuite on enlève ces ventouses ou _cornes_[83], on saisit avec les doigts la peau tuméfiée, et à l’aide d’une espèce de rasoir grossier on pratique deux courtes incisions semi-lunaires à peu de distance et en face l’une de l’autre, puis on coupe et abat le lambeau de peau compris entre les deux concavités des incisions ; on fait, sans désemparer, l’ablation de quatre ou cinq petits lambeaux derrière chaque oreille ; on réapplique ensuite les ventouses et on en aspire l’air ; on laisse écouler une bonne quantité de sang et on les enlève, mais on s’abstient de toute pression sur les gonflements, soit avec la main, soit de toute autre façon ; on se contente de placer du coton sur les petites blessures, et alors le sang s’arrête, retenu dans les parties tuméfiées, y maintient une tumeur assez dure, et de là il résulte une saillie mastoïdienne, comme une glande. Les Ouadayens attachent une grande importance à ces tubérosités, qu’on peut appeler _bosses du courage_ ; qui ne les a pas est réputé lâche, est moqué et repoussé de tout le monde. En langage du pays, ces tumeurs portent le nom de _dauma_, par comparaison avec le fruit du _daum_ (ou _doummogl_)[84]. Le Ouadayen méprise les étrangers parce qu’ils n’ont pas, comme lui, de dauma. — « Ce sont tous des poltrons, des lâches, dit-il ; s’ils avaient de la bravoure ils auraient des dauma. » Les Ouadayens sont persuadés que là est le siége de leur courage, et que le courage de tout étranger, quel qu’il soit et quoi qu’il fasse, n’est rien auprès du leur.
Tous les cavaliers qui vinrent à nous étaient tête nue, comme je l’ai dit, excepté leur chef, qui avait une _taky_ ou _arakyeh_ noire (calotte de toile noire). Il avait aussi sur les épaules un _milâieh_, appelé au Ouadây _malhaf_ (couverture)[85]. Arrivés à une certaine distance de nous, les cavaliers mirent pied à terre et nous ordonnèrent de nous approcher. Nous approchâmes, et alors leur chef nous dit : — « L’aguîd (gouverneur) mon maître vous salue. » Nous répondîmes au salut et nous fîmes des vœux pour le chef de la troupe et pour le sultan. Ensuite le chef nous demanda : — « Qui êtes-vous ? que venez-vous faire dans ce pays-ci ? » Nous répondîmes comme aux premières questions qu’on nous avait adressées. Après cela le chef nous appela par nos noms l’un après l’autre, et écrivit de nouveau chaque nom à part, avec l’indication de ce que chaque voyageur avait en chameaux, en marchandises, la désignation du pays et de la tribu de chacun, et l’énoncé de ce que chacun de nous venait faire au Ouadây. Cela terminé : — « Reposez-vous à l’ombre, nous dit le chef ouadayen, lorsque la grande chaleur sera passée vous vous rendrez avec nous chez l’aguîd. — Nous sommes à vos ordres, répondîmes-nous. »
Nous nous mîmes à l’ombre, nous mangeâmes, nous bûmes, nous fîmes une sieste, et quand l’ardeur du soleil fut baissée, les ombres étant déjà allongées, on nous dit de monter nos chameaux. Les Ouadayens se placèrent autour de nous et nous partîmes au grand pas. A la chute du jour nous arrivâmes à la résidence de l’aguîd. La demeure de l’aguîd avait une sorte de cour presque aussi grande que la place de Roumeileh au Caire[86]. On nous fit ranger sur un côté de la cour. Nous fîmes agenouiller nos chameaux, nous mîmes en ordre nos hardes et nos fardeaux, et peu après on vint nous appeler pour nous présenter à l’aguîd. Nous nous levâmes, et on nous conduisit vers la hutte principale, au centre de l’enceinte. On nous fit asseoir par terre auprès d’une sorte de cloison en roseaux de marhabeîb. Un individu parut et nous dit : — « L’aguîd vous salue. » Nous rendîmes le salut, et l’aguîd lui-même nous dit, de derrière la cloison qui le séparait de nous : « Qui êtes-vous ? que venez-vous faire au Ouadây ? d’où venez- vous ? quelles marchandises apportez-vous ? » Nous répondîmes à ces questions comme nous avions déjà répondu. Ensuite il nous demanda quels étaient le nom, le pays, la famille et les marchandises de chacun de nous ; quel motif personnel amenait chaque individu de notre troupe au Ouadây. Nous satisfîmes à toutes ces questions. Et l’aguîd ajouta : — « Soyez les bien-venus ; vous êtes les hôtes du sultan notre maître. Retournez à votre place. Je vais envoyer au sultan la nouvelle de votre arrivée ; attendez la réponse. »
Nous retournâmes auprès de nos chameaux et de nos hardes. Au même instant, l’aguîd ordonna à un cavalier de se préparer à partir, et il lui remit une lettre pour le sultan, avec l’état de nos noms enfermé dans cette lettre. Le cavalier partit. Nous attendîmes son retour pendant sept jours. Tous les soirs l’aguîd Djâb-Allah (tel était son nom) nous faisait servir à manger. Djâb-Allah était l’aguîd El-Sabâh, c’est-à-dire gouverneur de l’Est ou de la province de l’Est.
Le huitième jour après le départ de l’envoyé, arriva une troupe de cavaliers précédée de cet envoyé même. Ils avaient un tambourin en bois, de la longueur du _koûbeh_ ou _daraboukkah_ d’Égypte, et dont le son s’entendait à une très-grande distance ; ils avaient aussi des trompettes ou conques droites longues d’au moins trois coudées (environ deux mètres) et donnant un son rauque et sauvage. En approchant du village la troupe fit hurler sa musique, tambourin et trompettes. L’aguîd Djâb-Allah, avec tous ses gens, alla au-devant de la troupe et la reçut, puis la conduisit avec lui à sa demeure. Les clochettes suspendues au cou des chevaux cliquetaient. Chaque cavalier avait son cheval couvert d’une sorte de housse en peau rouge. Cette partie du harnachement était la même pour le cheval de l’aguîd et pour celui du roi qui accompagnait la troupe.
Une fois arrivés chez Djâb-Allah, tous les cavaliers descendirent de cheval, et allèrent s’asseoir par terre à quelque distance. Un moment après, ils nous firent dire d’approcher ; nous obéîmes, et nous nous assîmes en face d’eux. Alors un individu de la troupe nous dit : « Le sultan vous salue. » Nous répondîmes à ce salut, nous récitâmes le fâthah (chapitre d’introduction du Coran) comme prière, et nous fîmes des vœux pour la prospérité et le succès des armes de Sa Majesté Ouadayenne. Ensuite le kamkolak Nâcer nous dit : « Qui êtes-vous ? d’où venez-vous ? que venez-vous faire ici ? quelles marchandises avez- vous ? » Nous répondîmes encore comme auparavant. Nâcer écrivit nos réponses et les collationna avec les états qu’avaient dressés l’aguîd et ceux qui, avant lui, nous avaient interrogés. Après avoir vérifié l’identité de ces pièces, il nous recommanda de nous tenir prêts à partir le lendemain matin. Nous passâmes tranquillement la nuit ; et le jour suivant, dès le matin, nous étions en marche. Le kamkolak et la troupe de cavaliers nous accompagnèrent. Nous voyageâmes deux jours et le troisième, au coucher du soleil, nous arrivâmes à Abâly, lieu où l’on met en expectation les voyageurs qui viennent d’un pays étranger au Ouadây. On les garde là, pendant trois jours, comme en quarantaine. C’est une imitation des quarantaines d’Europe et de celles qu’on exige aussi aujourd’hui en Égypte. Mais au Ouadây, le but en est presque insignifiant ; ce n’est guère qu’une vieille habitude conservée comme héritage du passé.
Nous fîmes agenouiller nos chameaux à Abâly. Ainsi séquestrés, nous nous résignâmes à notre sort. Environ une heure et demie après le coucher du soleil, arriva mon oncle Zarroûk ; il avait su que j’étais venu avec Ahmed-Sârrah ; mais mon père était parti pour Tunis, n’espérant plus de me voir arriver au Ouadây. Zarroûk avait demandé au sultan la permission de me retirer immédiatement d’Abâly, et le sultan avait consenti. Zarroûk s’était hâté de venir me rejoindre ; de suite il me fit charger mes chameaux et m’emmena à une maison qui appartenait à mon père et qui était située à quelques minutes seulement d’Abâly... Une bonne nuit de sommeil me fit oublier la fatigue.
Le lendemain matin, je remarquai la couleur rouge des murs de la maison ; je me rappelai alors le sableur Ishâc du Dârfour et ses merveilleuses prédictions. Zarroûk prépara en mon honneur un repas de bien-venue. Il invita un bon nombre de convives ; la réunion fut complète. Le soir, on nous apporta de la part du sultan de quoi faire un véritable banquet, les mets les plus recherchés du Ouadây. C’étaient douze _batyéh_, c’est-à-dire, en ouadayen, douze baquets de bois assez profonds, de forme carré long, ayant à chaque côté le plus éloigné deux trous en guise d’anses ou d’oreilles, munies chacune d’une chaîne. Chaque batyéh était portée par quatre esclaves. Il y avait donc quarante-huit esclaves pour nos douze batyéh, et ils étaient précédés par un jeune eunuque ou touayrah du sultan. Tout eunuque ou esclave envoyé en message spécial par le souverain est désigné par le titre de touayrah, ce qui correspond au nom de kôrkoa au Dârfour.
Le touayrah qui accompagnait le repas en question, me dit en m’abordant : « Le sultan te salue, fils du chérif Omar. Il t’envoie ce souper comme à son hôte. » Nous acceptâmes les mets avec reconnaissance, et nous fîmes des vœux pour le bonheur du sultan. Ces présents du prince étaient un hommage indirect rendu à mon père, qui avait été son vizir. Nous donnâmes une batyéh aux esclaves porteurs ; elle suffit à tous pour leur souper, et il en resta encore quelque chose. Toutes les batyéh étaient remplies ; il y en avait deux de riz cuit au miel comme le zerdeh d’Égypte ; deux de poules frites au beurre ; deux de jeunes pigeons ; quatre d’_acideh_ ou bouillie épaisse parfaitement préparée, et d’autres ragoûts excellents ; une de _foutîr_ ou espèces de galettes feuilletées, arrosées de miel et délicieuses ; une de viande cuite dans son jus avec du beurre. Du reste, les poules, les pigeons et la viande nageaient dans une telle abondance de beurre, qu’on eût pu en retirer une énorme marmite. Nous mangeâmes de ces mets et nous en distribuâmes à nos voisins, à nos esclaves, à nos domestiques, et il resta encore, après que tous furent rassasiés, une quantité considérable de poules, de pigeons et de viandes.
Le lendemain soir, le sultan nous envoya encore sept batyéh pleines ; de même le soir du surlendemain. Mais le troisième jour, le kamkolak Nâcer, accompagné du cheykh Mohammed, premier interprète du sultan, vint nous trouver. Les Ouadayens appellent tout interprète _khachm-el-kélâm_, c’est-à-dire la bouche du langage, de la conversation. Je donnai à Nâcer et Mohammed mes présents pour le sultan ; ces présents étaient fort modestes : dix rotls (livres de douze onces) de café de l’Yémen, en grain ; dix rotls de kab-et-tyb[87] ; dix rotls de savon, et deux anneaux de laiton pesant chacun deux rotls. Nâcer et Mohammed prirent note de ces différents objets et les emportèrent. Environ une heure après, ils revinrent. « Le sultan a accepté tes présents, me dirent-ils, et il te salue. » Ces dons, quoique de mince valeur, furent agréés du prince à cause de l’amitié qu’il conservait pour mon père.
Le soir du même jour, nous eûmes la visite d’un touayrah qui me remit, de la part du sultan, un paquet, deux jeunes esclaves de lit, l’une encore vierge, l’autre _experta virum_, mais beaucoup plus belle que la première et mieux parée. « Le sultan mon maître, me dit le touayrah, te fait présent de ces deux jeunes concubines et des habits contenus dans ce paquet. » Je rendis grâces au sultan ; nous fîmes des vœux pour lui, et nous récitâmes le fâthah à son intention. Le lendemain dans la matinée, un autre touayrah nous arriva accompagné de plusieurs individus. Ils m’apportaient de nouveaux présents, et conduisaient des chameaux chargés. Ils déposèrent le tout devant moi. « Le sultan, me dit le touayrah, t’envoie ces présents. » C’étaient cinq jarres de miel, dix jarres de beurre, deux charges de blé, une charge de poisson salé, une charge de tékâki (liasses de fil ou de coton dont on se sert comme de monnaie), un cheval gris tout sellé et bridé, conduit par un esclave de sept empans[88], et enfin deux femmes esclaves pour domestiques. Nous témoignâmes notre reconnaissance par les vœux les plus sincères pour le sultan. Nous ouvrîmes le paquet et nous en tirâmes des vêtements du tissu le plus fin, l’un blanc et l’autre noir, dont chacun valait au moins le prix de deux esclaves ; une pièce de calicot anglais. A tout cela on avait ajouté deux taureaux bons à tuer et une jeune chamelle à tuer.
De temps à autre, de nouveaux cadeaux m’étaient offerts de la part du sultan. Une fois il m’envoya deux petites couffes d’œufs de pintades, de cent œufs chaque couffe. Au Ouadây, les poules pintades vivent à l’état sauvage et pondent au printemps. Les paysans alors recueillent des quantités innombrables d’œufs. Il est d’habitude que tous les ans, au printemps, chaque canton en livre au sultan plus de cent charges de chameaux. L’année où j’arrivai au Ouadây, la rente des œufs fut expédiée au prince comme de coutume, et le sultan les distribua à ses courtisans ; chacun, selon son rang, en reçut plus ou moins, et moi j’eus aussi un lot de deux couffes.
J’étais depuis quatre mois au Ouadây, que je n’avais pas encore vu le sultan, et il ne m’avait pas vu non plus. Un accident fut cause qu’il me reçut. J’eus, ainsi l’a voulu le destin de Dieu, la main brûlée par une explosion de poudre. J’étais à marchander une paire de pistolets. Je voulus en essayer la batterie ; j’en pris un, je mis dans le bassinet un peu de poudre, que je tirai d’un sac en cuir où j’en avais une provision d’à peu près trois rotls. Je lâche la détente, l’amorce s’enflamme, une étincelle tombe sur mon sac, la poudre prend feu, détone, et me brûle la main droite et le bras presque jusque vers l’épaule. A côté de moi, Chems, ancien domestique de mon père, fut aussi blessé... J’endurai les plus vives souffrances et je pensai mourir. Le sultan fut informé de mon malheur et me donna une preuve d’intérêt. Il me fit apporter, pour me panser, un vase rempli d’huile d’olive que l’on conservait depuis le règne de son aïeul, c’est-à-dire depuis plus de soixante ans ; elle avait acquis, par le temps, une nuance rouge et était devenue amère. Cette huile fut mon salut ; par elle Dieu me guérit. Le vendredi qui suivit ma guérison, je montai à cheval et j’allai faire la prière à la mosquée où tous les vendredis le sultan va prier. Le sultan avait appris mon rétablissement et en avait témoigné sa satisfaction. Le soir même il m’envoya chercher par un touayrah. Je me rendis de suite au _palais_. Je trouvai le sultan seul dans son lieu d’intimité. Il m’accueillit avec bienveillance, m’obligea de m’approcher de lui et me fit les plus grandes démonstrations d’amitié. Il me recommanda de m’occuper d’études, m’exhorta au travail et m’engagea à m’attacher au cheykh Seyd-Ahmed-el- Fâcy, qui donnait alors, à Ouârah, des leçons de droit civil et religieux. Je me conformai aux désirs du sultan et je suivis pendant longtemps les leçons du cheykh. Nous étudiâmes d’abord le livre d’Abou- l-Haçan, qui est un commentaire du _Riçalêh_ d’Ibn-Abou-Zeyd-el- Caraouany[89], du rite Mâlékite. Nous lûmes ensuite le quart du _Traité des locations_, commenté par le cheykh Ahmed-ed-Derdyr, et sur le texte du _Précis de jurisprudence_ de Khalyl[90]. Alors Ahmed-el-Fâcy parut ne plus me voir d’un œil d’ami, et je renonçai à sa société et à ses leçons.
[Note 79 : Lieux sur le territoire sacré de la Mekke.]
[Note 80 : Dans le mot Fâcher, prononcez l’_r_.]
[Note 81 : On appelle _sédâcy_ ou _soudâcy_ les esclaves qui ont la taille de _six empans_, mesurés du bout inférieur de l’oreille jusqu’au talon.]
[Note 82 : Le beddâouy est une ample chemise bleu-noir qui, au lieu de manches, a une longue ouverture sur chaque côté ; elle se met par-dessus le vêtement.]
[Note 83 : _Voy._ note 3.]
[Note 84 : _Voy._ Voyage au Dârfour, à la Note des plantes. _Voy._ aussi note 4, à la fin du présent volume.]
[Note 85 : _Voy._ Voyage au Dârfour.]
[Note 86 : A peu près comme la place Vendôme, à Paris.]
[Note 87 : _Voy._ les notes du Voyage au Dârfour, aux plantes.]
[Note 88 : _Voy._ note 5.]
[Note 89 : Le nom complet de cet auteur est Abou-Mohammed-Abd-Allah-ibn- Abou Zeyd-el-Caraouâny. Le _Riçâleh_ ou opuscule contient les principes jurisprudentiels de la législation criminelle ; il a été traduit en français par M. B. Vincent ; Paris, 1842 ; brochure de 124 pages. Chez Joubert, libraire, rue des Grés, 14.]
[Note 90 : J’ai traduit en français le _Précis de jurisprudence_ de Khalyl ; ce travail est accompagné de la traduction des commentaires arabes indispensables à l’intelligence du texte. Cinq volumes grand in-8o, faisant partie de la collection publiée par le ministère de la guerre, sous le titre : _Exploration scientifique de l’Algérie_. Paris, 1848-49. Masson, libraire, place de l’École-de-Médecine ; Langlois et Leclercq, rue de la Harpe.]
=CHAPITRE II.=
Le sultan Séleîh, dont le nom est aussi donné au Ouadây. — De l’origine des familles régnantes au Kordofâl, au Dârfour et au Ouadây.
Le divin Créateur, dont l’essence est sans tache, dont les attributs sont purs et saints, dont les œuvres sont si différentes de celles de ses créatures, et auquel nul ne ressemble, ni par la manière d’être, ni par les qualités, ni par les actes, a diversifié les mœurs des nations et les usages des choses, a permis que les parures d’un peuple fussent un objet de moquerie pour d’autres peuples. S’il l’eût voulu, il n’eût constitué de tous les hommes qu’une seule nation. Mais en examinant les variétés que l’Éternel a établies dans les mœurs, dans les formes, dans la conduite des sociétés, l’homme d’intelligence et de pénétration reconnaît et comprend que c’est la Sagesse suprême qui a déterminé, pour chaque peuple, des coutumes spéciales, et que c’est chose presque impossible que de changer les habitudes, soit religieuses, soit mondaines. Cela posé, je dis :
Les mœurs et coutumes du Ouadây se rapprochent sur plusieurs points de celles du Dârfour, et s’en éloignent sur d’autres points. Les rapprochements sont surtout dans la nourriture, les vêtements des femmes, les parures ; il y a, dis-je, analogie remarquable, non identité rigoureuse. Quant aux différences, elles existent spécialement dans les noms des fonctions et des dignités, dans certaines formes administratives, dans les règles divaniques ou gouvernementales.
Rien n’égale les Ouadayens en libéralité. C’est une vertu générale chez les pauvres comme chez les riches ; chacun est généreux selon que le comporte sa condition.
Avant de parler des mœurs et coutumes des Ouadayens, des dignités et des emplois, je vais parler de l’établissement de l’autorité souveraine, de la famille sultanique ; ensuite je parlerai des droits d’hérédité au pouvoir suprême, et des idées sur lesquelles reposent ces droits.
Pendant mon séjour au Ouadây, lorsque j’étais à la mosquée pour la prière solennelle du vendredi, j’entendais toujours l’iman, dans l’allocution pieuse qu’il adressait aux fidèles, et en exprimant des vœux pour le sultan, dire : « Que Dieu accorde partout la victoire à notre sultan Mohammed-Abd-el-Kérym, fils du sultan Mohammed-Sâleh, fils du sultan Mohammed-Gaûdeh, fils du sultan Séleîh. » De là il me vint à la pensée de demander aux anciens du pays si on connaissait quels étaient les commencements du sultan Séleîh et de quel pays il était. Les réponses furent différentes. Les uns me dirent qu’il était Sennâouy d’origine, c’est-à-dire de la tribu des Sennâouïdes ou Sennâouyens, ainsi nommés du nom d’une grande montagne du Ouadây appelée Ab-Senoûn, et que les Sennâouïdes étaient la tribu la plus distinguée du Ouadây en noblesse et en renommée.
Ensuite je remarquai sur le sceau du sultan régnant ces mots : « Le sultan Mohammed-Abd-el-Kérym, fils du sultan Sâleh l’Abbâcide. » Je cherchai à savoir par quel lien de filiation la généalogie de ce prince pouvait se rattacher aux Abbâcides, comment ce nom de famille noble avait pu arriver chez ces peuples non arabes et s’implanter parmi eux. De ceux que je consultai, les uns m’assurèrent que cette filiation était erronée, que les sultans Ouadayens n’avaient aucun rapport de consanguinité avec les véritables Arabes ; d’autres prétendirent que la descendance était réelle, seulement qu’on en ignorait l’époque et les circonstances.
Je questionnai à cet égard l’aguîd Ahmed. Ahmed était un des plus hauts personnages de l’État ; il se distinguait par sa sagacité et ses connaissances. — « Lorsque les Tatârs, me dit-il, se furent emparés de Bagdad et eurent détrôné les Abbâcides, le khalifat se réfugia en Égypte et il s’y maintint jusqu’au moment où les Turks et leurs mamelouks y vainquirent les khalifes, c’est-à-dire jusqu’à l’époque des Fatimites. Les enfants des khalifes abbâcides, après le renversement de leur dynastie, se dispersèrent, et ils cherchèrent asile dans différents pays. Un d’eux se réfugia au Hedjâz et s’y fixa ; il y eut un fils, qu’il appela Sâleh.
« Sâleh, déjà mûri par l’âge, se trouva avec des ulémas du Sennâr qui étaient en pèlerinage. Sâleh était habile jurisconsulte et très-dévot ; il observait minutieusement toutes les pratiques de la religion. Les ulémas s’attachèrent à lui d’intime amitié. D’autre part, Sâleh faisait de fréquents voyages dans le Hedjâz. Les ulémas sennâriens lui vantèrent la beauté de leur pays et lui firent naître l’envie d’aller le visiter.
« Il partit avec eux. Mais il ne séjourna que peu de temps au Sennâr. Il y rencontra tant de libertinage et de débauche, que sa susceptibilité de conscience s’effaroucha, et il s’enfuit. Passant de contrées en contrées, il arriva au mont Ab-Senoûn, dans le Ouadây.
« Les habitants d’Ab-Senoûn étaient idolâtres, ne connaissant ni l’islamisme ni autre religion. Néanmoins il resta parmi eux. Il remplissait scrupuleusement ses devoirs de religion, priait, jeûnait, faisait le zikr[91], souvent à lui seul, et récitait le Coran. Il sut se concilier l’amitié des Sennâouyens. — « Pourquoi fais-tu toutes ces choses ? lui demandait-on fréquemment. — Pour rendre hommage à Dieu. — Qu’est-ce donc que Dieu ? — Dieu, c’est celui qui a créé les cieux et la terre, la nuit et le jour, le soleil, la lune et les étoiles, les arbres et les fleuves ; c’est celui dont la main gouverne tout cela. Voilà Dieu. »
Les Sennâouyens finirent par embrasser l’islamisme. Sâleh, qu’ils appellent Séleîh, leur expliqua plusieurs _soûrat_ ou chapitres du Coran, leur enseigna à prier et à jeûner. Il continua cette œuvre de prosélytisme jusqu’à ce que la foi fût parfaitement établie dans le cœur des Sennâouyens, qui d’ailleurs formaient une population nombreuse. Sâleh fut choisi pour chef religieux d’Ab-Senoûn et du Ouadây. Il levait l’impôt sacré sur les riches pour subvenir aux besoins des pauvres ; et il disait à ses nouveaux prosélytes : « Dieu commande de faire la guerre aux infidèles. Unissez-vous à moi et allons convertir, à l’aide de la force des armes, ceux qui ne professent pas l’unité de Dieu. » Ses paroles furent accueillies ; bientôt une expédition fut dirigée contre une des tribus ou peuplades voisines. Sâleh se fit d’abord précéder par des émissaires, qui, en son nom, appelèrent la tribu à la foi islamique ; la tribu se convertit. Une seconde tribu, puis une autre, se rendirent à la voix de Sâleh et acceptèrent l’islamisme. En peu de temps, quatre tribus des plus considérables se soumirent : ce sont les tribus d’Ab-Senoûn, de Malangah, de Madabah et de Madalah. Aujourd’hui elles forment en quelque sorte la _famille royale_, c’est-à-dire qu’elles composent la peuplade à laquelle doit appartenir tout sultan du Ouadây. D’après la loi, un fils de sultan qui n’aurait pas pour mère une femme originaire d’une de ces quatre peuplades ou tribus, ne serait pas accepté par les Ouadayens pour régner sur eux.
Dans les tribus _royales_ on comprend aussi la petite tribu des Ab- Darag ; mais elle est réputée inférieure en noblesse, et les Ouadayens ne consentent à reconnaître pour sultan un individu né d’une mère d’origine ab-daraguienne, que lorsqu’il ne se trouve pas d’enfant royal mâle né d’une mère qui soit de l’une des quatre premières tribus. La raison de l’infériorité nobiliaire des Ab-Darag est qu’ils n’ont adopté l’islamisme qu’après leurs frères des quatre tribus principales.
La guerre sainte fut ensuite portée chez d’autres peuplades. Celles qui se convertirent à la foi musulmane, sans résistance, reçurent le titre de tribus libres ; celles qui ne cédèrent qu’à la violence furent dites tribus esclaves. Quant aux Sennâouyens et aux trois autres peuplades qui les premières après eux accueillirent la foi islamique, ils forment, comme nous venons de le dire, la _peuplade royale_, la _famille royale_.
Lorsque les pays convertis représentèrent une étendue de territoire assez considérable, Sâleh fut investi du titre de sultan et la souveraineté fut inféodée à ses descendants.
J’ai entendu raconter par le chérif Sameîh que, dans le principe, le sultan du Ouadây, le sultan du Dârfour et celui du Kordofâl, étaient tous les trois fils d’un même père ; que Séleîh, Salon-Selmân et Mouçabba, étaient frères et originaires des arabes Fézârah. Tous les trois possédaient de grandes richesses, étaient bons et religieux. Chacun d’eux alla s’établir dans un pays : Sâleh ou Séleîh alla chez les Sennâouyens ; Salon (c’est-à-dire _le Bédouin_) -Selmân se fixa chez les Koundjârah au Dârfour. Là, Selmân se composa des forces assez considérables, et il enleva le pouvoir souverain des mains des Toundjour. J’ai déjà indiqué ce fait dans le _Voyage au Dârfour_.
La différence des récits traditionnels relatifs à l’origine des princes de ces contrées, tient à ce que l’on n’a point d’archives généalogiques, et que jamais les _savants_ du Dârfour et du Ouadây n’ont écrit de chroniques de leurs pays. Ils vont comme des aveugles, comme gens marchant dans les ténèbres. Lorsqu’on les interroge, ils ne peuvent fournir que des traditions orales, des récits dans lesquels rien n’est bien constaté : Dieu seul sait ce qui en est.
Si l’on admet que le sultan du Ouadây est issu des Arabes Fézârah, et que sa famille, ainsi que celle du sultan fôrien et celle des Mouçabba, sont trois branches qui se rattachent à un même aïeul d’origine fézârienne, il en résulte que le premier sultan, aïeul des trois sultans actuels du Dârfour, du Kordofâl[92] et du Ouadây, forme le sixième degré généalogique en remontant la filiation ; dès lors, l’ascendance du sultan Mohammed-Abd-el-Kérym, surnommé Sâboûn, que Dieu ait son âme ! est ainsi échelonnée : Mohammed-Abd-el-Kérym, fils de Mohammed Sâleh, fils du sultan Gaûdeh, surnommé Kharif-el-Teimân (ou l’Automne double)[93], fils du sultan Aroûs, appelé aussi Séleîh le Jeune, parce qu’il rappela, dans sa vie, les qualités et vertus de son père, le cheykh Séleîh, fils du premier Fézârien.
Pour le sultan fôrien Mohammed-Fadhl, il y aura également six degrés généalogiques, savoir : Mohammed-Fadhl, ou, comme prononcent les Foriens, Fodhel, fils du sultan Abd-er-Rahmân, surnommé Réchyd, fils du sultan Ahmed-Bekr, fils du sultan Soleymân, fils du sultan Salon-Salmân, fils du Fézarien. De même la généalogie du sultan Hâchem, souverain du Kordofâl, a ses six degrés. Mais je ne sais, des noms qui les représentent, que le nom de Mouçabba, fils du Fézârien, qui est la souche commune aux trois branches.
Si on accepte la filiation qui fait remonter aux Abbâcides le sultan du Ouadây, il est clair qu’on aura alors une lignée spéciale entièrement étrangère à la descendance des sultans du Dârfour et des sultans Mouçabba. Cette opinion semble s’accorder à priori avec la générosité de Séleîh, l’élévation de son caractère et ses éminentes qualités, la noblesse de son âme, sa piété profonde et solide, son amour du bien. Par ses hautes vertus il égala El-Mamoûn, fils de Réchîd l’Abbâcide ; il surpassa en libéralité Haroûn-er-Réchîd et les Barmécides ; s’il eût précédé Hâtem-Tây d’un jour, Hâtem n’eût jamais été le modèle de la générosité retracé tant de fois dans les récits et dans les vers des Arabes. Ce qu’il eut de bravoure, de persuasion dans la parole, est au- dessus de toute expression et de tout éloge. Combien loin aussi sont la lésinerie et la poltronnerie des Fôriens, de la valeur et de la facile hospitalité des Ouadayens ! Tout se transmet, par héritage, des pères aux enfants ; les différences de caractère et de qualités entre les deux peuples, prouveraient presque assez la différence originelle de leurs sultans ; car les peuples se modèlent sur leurs souverains, et sont en quelque sorte leur ouvrage.
Au reste, quelque opinion que l’on adopte sur l’origine des sultans actuels du Ouadây, du Dârfour et du Kordofâl, il est certain que l’établissement de ces trois États est d’une époque assez rapprochée et ne dépasse pas deux cents ans.
[Note 91 : _Voy._ la note sur le zikr, à la fin du Voyage au Dârfour.]
[Note 92 : Aujourd’hui le Kordofâl est rangé sous la domination du vice- roi d’Égypte.]
[Note 93 : _Voy._ note 6.]
=CHAPITRE III.=
Conventions primitives de paix entre les Fôriens et les Ouadayens. — Rupture ; guerres. — Victoires des Ouadayens. — Deux sultans fôriens sont tués sur le champ de bataille. — Paix.
El-Hâgdj-Nasr, d’Ab-Senoûn, vieillard presque octogénaire, m’a raconté que Salon-Selmân et Séleîh se donnèrent jadis rendez-vous dans l’espace inhabité qui sépare le Dârfour du Ouadây, et que là ils se promirent par serment de ne jamais rien entreprendre l’un contre l’autre, et de vivre en paix. Ils mesurèrent l’espace interlimitrophe des deux États, en déterminèrent le milieu juste, prirent ensuite de très-gros et très- longs clous en fer, les plantèrent dans les plus gros troncs d’arbres, et marquèrent ainsi la frontière ou ligne de démarcation des deux royaumes ; puis ils se promirent encore de ne jamais franchir ces limites dans des vues hostiles. Enfin, ils récitèrent le Fâthah (ou premier chapitre du Coran), se jurèrent ainsi, sur le Livre sacré, de rester amis et alliés, et vouèrent à la colère du ciel celui qui tenterait de nuire à l’autre : « Que Dieu, dirent-ils, refuse la victoire aux armes de l’agresseur. » Ils prirent à témoins de leurs serments les grands qui les avaient suivis..., puis on se sépara.
Lorsque je passai du Dârfour au Dâr-Ouadây avec le faguyh Ahmed-Abou- Sârrah et l’escorte qui nous conduisait, je vis en effet au milieu de la forêt, à l’endroit où nous rencontrâmes un si grand nombre de lapins et de bêtes sauvages, une ligne d’arbres dont chacun avait une espèce de barre de fer enfoncée dans le tronc, et dont la pointe sortait hors de l’écorce, d’au moins un empan. Étonné, je demandai au faguyh Ahmed ce que signifiaient ces tiges de fer : « C’est ici, me dit-il, la frontière primitive des États du Dârfour et du Ouadây. » Chaque tige de fer me parut avoir au moins une coudée et demie de longueur ; car les diamètres de ces différents troncs étaient tels que la plus grande brasse d’homme n’aurait pu les embrasser. Chaque barre de fer était donc enfoncée de plus d’une coudée dans l’épaisseur du bois, car ce qui en était saillant au dehors n’avait guère qu’un empan. Et pour que les passants ne s’y accrochassent pas, on avait replié cette partie saillante, de manière à la ramener sur la longueur de l’arbre. Ces barres de fer, fichées ainsi depuis l’époque reculée du traité conclu entre les deux sultans, étaient tenues vigoureusement par le tissu du bois développé et accru sur elles ; les trous s’étaient comme cicatrisés, et les fers semblaient faire partie de l’arbre.
Après la mort des deux sultans, le souverain pouvoir passa à leurs enfants. Les nouveaux princes portèrent l’un sur l’autre un œil d’envie, et cédèrent bientôt au désir d’agrandir leurs possessions par la voie des armes et d’attacher à leur nom quelque relief et quelque renommée : coutume de rois.
Le sultan Ahmed-Bekr, lorsqu’il arriva au trône du Dârfour, était encore très-jeune. Il gouvernait en tutelle, et par conséquent n’avait aucun droit discrétionnaire. L’autorité réelle, ordres et défenses, était entre les mains des vizirs. Le sultan du Ouadây fut bientôt informé de cet état de choses ; c’était alors Aroûs. Il conçut le projet d’envahir le Dârfour et de s’en emparer. Les vizirs les plus éclairés et les plus sages de la cour d’Aroûs s’efforcèrent de le détourner de cette entreprise. Il rejeta leurs avis. « Je le veux, dit il, et je ne laisserai pas un enfant, à cet âge-là, maître d’un État comme le Dârfour. — Que Dieu nous conserve notre sultan ! dit un vizir ; que Dieu nous conserve notre maître ! Prince, n’est enfant que celui qui n’a pas d’hommes avec lui. Tant que des hommes aident et soutiennent un enfant, il est plus qu’un enfant. Que pensez-vous que nous ferions si Dieu vous appelait à lui, si vous laissiez un fils au milieu de nous, et qu’un ennemi vînt nous attaquer ? Ne le défendrions-nous pas au prix de tout notre sang ? Comment voulez-vous que les Fôriens nous laissent approcher de leur jeune souverain ? — Discours inutiles, reprit vivement Aroûs ; ce que je vous ai dit se fera. » Il fallut se soumettre.
On entra en campagne... Aroûs avait deux fils. Il confia au plus intelligent, celui qu’il aimait le plus, le gouvernement du Ouadây pendant la guerre, et il emmena l’autre avec lui. Il se mit à la tête de la moitié de l’armée, et laissa l’autre moitié dans le Ouadây pour maintenir l’ordre et pour soutenir un coup de main en cas de besoin.
Une fois arrivé sur le territoire du Dârfour, Aroûs défendit à ses troupes de faire le moindre mal aux habitants. « Ce sont, dit-il, des rayas, des sujets ; ce n’est point avec eux que j’ai à faire ; ce que je veux, c’est le sultan. »
L’armée d’Aroûs s’enfonça dans l’intérieur du Dârfour, et parvint bientôt à peu de distance de Guerly, alors résidence ou Fâcher du sultan. Les troupes fôriennes s’étaient retirées à l’approche des Ouadayens, et s’étaient rassemblées aux environs de Guerly. Les chefs allèrent trouver le jeune prince. « Les Ouadayens, lui dirent-ils, marchent contre nous et veulent s’emparer du Dârfour. — Que dois-je faire ? répliqua Ahmed-Bekr ; je suis jeune encore ; partant je ne puis supporter les fatigues de la guerre, et je ne saurais comment repousser cette invasion. — Tu n’as rien à craindre, dirent-ils ; tout ce que nous voulons de toi, c’est que tu montes à cheval avec nous et que tu restes au centre de l’armée. Nous nous chargeons de combattre, de te défendre et de défendre le pays. » Le jeune prince accepta ; il se leva et partit entouré de ses troupes.
Les vizirs, à la première nouvelle du danger, avaient écrit aux gouverneurs de toutes les contrées du Dârfour, leur ordonnant de lever des soldats pour chasser l’ennemi. Des forces considérables se réunirent de toutes parts et couvrirent monts et plaines ; les habitants mêmes des contrées que le sultan Aroûs avait laissées derrière lui et dont il avait dit : « Les habitants sont des sujets, ce n’est pas contre eux que je marche, » accoururent en foule ; une armée immense vint ainsi se joindre au jeune prince, et l’entoura comme l’anneau entoure le doigt.
On livra bataille ; ce fut un jour d’horreur. La trahison alors prépara un amer déboire au sultan Aroûs. Plusieurs Ouadayens allèrent trouver son fils et lui dirent : « Ton père, pour t’amener ici, a laissé ton frère gouverner à sa place. Par cette préférence injurieuse, le sultan prouve que son désir est que tu périsses dans cette guerre, et que ton frère reste sans concurrent à la souveraineté. »
Frappé par ces perfides insinuations, le fils d’Aroûs détache de l’armée la moitié des troupes, s’enfuit avec elles au Ouadây, et abandonne ainsi son père à toutes les conséquences d’une déroute. En effet, le péril s’accroît autour d’Aroûs ; le nombre des Ouadayens a diminué, celui des Fôriens se multiplie ; chaque jour ceux-ci deviennent plus forts, ceux- là plus faibles. Néanmoins, Aroûs jure par les serments les plus sacrés qu’il ne tournera pas la face de son cheval du côté de l’Occident ; aux yeux des Ouadayens, fuir est le comble de l’ignominie, surtout pour un sultan... Sept jours de suite la bataille dure. Le huitième jour, les Ouadayens sont rompus aux deux ailes de leur armée. Le sultan résiste vigoureusement au centre. Les tourbillons de poussière se renouvellent sans cesse sous les pieds des chevaux, obscurcissent l’air, et font du jour la nuit.
Les vizirs et les grands des Ouadayens voient toute la honte qu’il y aurait pour eux de s’enfuir et d’abandonner leur souverain au milieu de l’ennemi. Alors, sans qu’Aroûs s’en aperçoive, ils font tourner peu à peu son cheval du côté de l’Ouest. Durant tout le jour les Ouadayens battent ainsi en retraite, entourant leur sultan, soutenant avec intrépidité les charges incessantes de l’ennemi. Et toutes les fois qu’Aroûs demandait : « Dans quelle direction marche mon cheval ? — A l’Est, » lui répondait-on. Quatre jours de suite se passent ainsi. Le cinquième, les Fôriens ont abandonné les traces des Ouadayens. L’air est pur, sans poussière, et on n’aperçoit plus l’ennemi. Aroûs voit alors où il est ; il voit qu’il est en déroute et qu’il s’est retiré vers le Ouadây. « Vous m’avez trahi, Ouadayens, dit-il. — Non, non ; si nous t’avions trahi, nous nous serions enfuis et nous t’aurions abandonné à la merci de l’ennemi. Mais les bataillons fôriens s’agrandissaient sans cesse, se multipliaient devant nous ; nos masses s’éclaircissaient ; nous avons fait retraite avec toi, et ainsi nous t’avons sauvé avec nous. — Mais où donc est mon fils ? qu’a-t-il fait ? — Ton fils a pris la moitié de l’armée et est rentré au Ouadây. » Alors la colère du sultan s’allume, il se ronge les doigts... ; puis il s’écrie : « C’est bien !... et vous avez bien fait. »
Aroûs regagna le Ouadây. Arrivé à Ouârah, sa capitale, il trouve ses deux fils en deux camps ennemis. L’issue de cette rivalité était encore incertaine. Le jeune prince resté au Ouadây avait à sa disposition toutes les forces de réserve, armes, chevaux et hommes. Celui qui avait démembré l’armée d’expédition, avait aussi des troupes nombreuses. Les deux partis étaient assez puissants pour balancer longtemps les chances de la guerre.
Lorsqu’Aroûs approcha de Ouârah, la querelle des deux rivaux cessa subitement. Le jeune prince qui avait été laissé au Ouadây sortit avec ses troupes. Il se rangea d’un côté en ligne de bataille, et son frère se rangea en face sur une autre ligne. Ainsi placés sur deux colonnes opposées, ils reçurent leur père. Aroûs se rendit à son palais. Il appela ses deux fils, qui aussitôt se présentèrent devant lui. Puis s’adressant à celui qui avait abandonné l’armée : « Quel motif, lui dit- il, t’a déterminé à agir comme tu l’as fait ? — Le désir de régner et ton injuste préférence. — En quoi donc ai-je été injuste ? Vous laisser ici tous les deux au pouvoir en mon absence, c’eût été préparer, provoquer de graves désordres. Chacun de vous eût voulu prendre pour lui seul la puissance et eût causé tous les malheurs que peut engendrer une criminelle rivalité. Si j’eusse emmené ton frère avec moi et que je t’eusse confié l’autorité, ton frère aurait eu à me faire les mêmes récriminations que tu me fais aujourd’hui. Devais-je donc mettre à ma place un étranger, quand j’ai deux fils ? Quoi qu’il en soit, c’est toi qui as désobéi à mes ordres, toi qui as détaché et détourné une partie de mes troupes, toi qui as été cause de ma défaite et de ma retraite, toi qui as été la cause de la victoire et du triomphe de mes ennemis ; je te traiterai comme tu le mérites. » Et sur-le-champ Aroûs fit saisir son fils coupable, et ordonna qu’on lui brûlât les yeux en passant dessus des _mirouéd_ rougis au feu[94]. Le malheureux, devenu ainsi aveugle, vécut dans la tristesse et la douleur.
Selon moi, ce jeune prince avait certainement mérité un châtiment plus sévère encore. Par sa conduite, il avait entraîné la déroute de l’armée, la retraite du sultan et la mort de tous ceux qui succombèrent lorsqu’il combattit contre son frère.
Après cette guerre, les deux États restèrent en paix jusqu’à la mort des deux sultans, celui du Ouadây et celui du Dârfour. Aroûs laissa le sultanat à son fils Gaûdeh, surnommé Kharif-el-Teimân, ou l’automne double. Ahmed-Bekr eut pour successeur son fils Omar. Omar régna en paix pendant huit ans ; après quoi, voyant ses troupes accrues et ses ressources augmentées, il résolut de faire la conquête du Ouadây.
Il entra en campagne malgré les représentations de ses vizirs. Arrivé sur le territoire ouadayen, il pillait les villages, brûlait les récoltes, dévastait les campagnes, tuait, égorgeait tout ce qu’il rencontrait d’habitants sur son passage. La terreur se répandit partout ; on courut en foule annoncer à Gaûdeh la nouvelle de ces désastres.
Gaûdeh monta à cheval au milieu des troupes qu’il avait à sa disposition, et envoya en même temps dans tout le Ouadây l’ordre de lever des hommes, d’amasser des armes, des chevaux et des chameaux. Les levées se firent immédiatement ; les troupes affluèrent vers lui, semblables aux torrents bruyants des pluies. Gaûdeh n’avait pas encore joint l’ennemi, que déjà tout autour de lui, et monts et plaines, était couvert d’hommes armés.
Les Fôriens s’étaient emparés d’un butin immense, et se regardaient comme à peu près maîtres du Ouadây. Les Ouadayens leur paraissaient incapables de résister, et le succès de l’invasion semblait presque immanquable. Mais voilà que soudain les Fôriens aperçoivent les crinières des chevaux ouadayens et les drapeaux de Gaûdeh. De nombreux escadrons s’avançaient par masses imposantes. Les cavaliers, en fondant sur les Fôriens, baissaient la tête vers le pommeau de la selle et se ruaient ainsi sur l’ennemi. Les Ouadayens, emportés par l’intrépidité que Dieu leur a donnée en partage, par l’ardeur qui les pousse à se précipiter au combat, eurent bientôt enveloppé et enfoncé les Fôriens ; car un Ouadayen n’hésite pas à aller de front contre dix Fôriens. Telle est l’audace du Ouadayen que, dans une attaque d’homme à homme, lorsque le Fôrien va lancer ses javelots, le Ouadayen lui crie : « Attends, ne lance pas ton javelot ; c’est inutile ; je te rejoins. » Et le Ouadayen lui court sus, saisit son adversaire au corps, l’enlace, et lutte jusqu’à ce que l’un des deux succombe.
Les Fôriens, accablés et vaincus, commencèrent à reculer ; les Ouadayens les serrèrent plus vivement et complétèrent bientôt la déroute. Le sultan Gaûdeh n’était pas encore arrivé sur le champ de bataille, que déjà les Fôriens étaient rompus de toutes parts.
Le sultan Omar fut tué, foulé aux pieds des chevaux, et il fut impossible de reconnaître son cadavre. Un grand nombre de chevaux et de bêtes de transport, d’abondantes dépouilles furent le fruit de cette victoire ; et les Fôriens, poursuivis pendant longtemps, perdirent encore une foule d’hommes tués ou prisonniers. Chassés subitement du Ouadây, ils rentrèrent en fuyards sur leur territoire. Peu après que les débris de l’armée furent revenus, on élut pour sultan Abou-l-Câcem, autre fils d’Ahmed-Bekr. Abou-l-Câcem gouverna en paix pendant sept ans.
Ensuite, poussé par une fatalité malheureuse, il résolut de prendre le talion sur les Ouadayens, c’est-à-dire de venger la mort de son frère Omar. Il rassembla des troupes et prépara les attirails de guerre. Il eut bientôt une armée tellement considérable qu’il en ignorait le nombre. Il partit et se dirigea sur le Ouadây. Dès qu’il en eut franchi les limites, il détacha un de ses vizirs et l’envoya du côté du Midi ou Haut-Ouadây, à la tête d’environ dix mille cavaliers, avec ordre de brûler tous les pays par lesquels il passerait, d’en massacrer les habitants, de tout piller et saccager. Le vizir se mit en marche, et exécuta les ordres de son maître.
Quant au sultan, il se dirigea avec le gros de l’armée, du côté de la capitale du Ouadây. Gaûdeh, informé de l’approche des Fôriens et des ravages qui signalaient leur passage dans l’intérieur du pays, sortit de Ouârah et se retira du côté du sud, comme s’il fuyait l’ennemi. Abou-l- Câcem ayant appris ce mouvement de retraite, se félicita de ces premiers avantages et se persuada que bientôt son ambition serait satisfaite. Il ne douta plus du succès de son entreprise. Il se hâta de pénétrer au centre du Ouadây. Gaûdeh, continuant sa marche du côté du midi, suivit cette direction pendant deux jours entiers ; ensuite il tourna à l’est par un assez long détour, et s’avança ainsi jusqu’à ce qu’il fût entre l’armée fôrienne et le Dârfour.
Lorsque la fuite de Gaûdeh fut connue dans le camp fôrien, Abou-l-Câcem s’imagina que le sultan avait abandonné Ouârah sans espoir d’y jamais rentrer. La plupart des vizirs d’Abou-l-Câcem, qui n’avaient pas l’expérience des ruses de la guerre, partagèrent l’opinion de ce prince. Un des vizirs les plus clairvoyants, homme d’esprit, distingué par sa pénétration et son habileté, était présent aux entretiens du conseil du sultan ; il connaissait les caprices de la fortune et les vicissitudes des choses humaines. Pendant que tous faisaient force discours sur la fuite du sultan ouadayen, lui restait muet et ne disait mot, ni doux ni amer. — « Pourquoi ce silence de ta part, lui dit Abou-l-Câcem. — Que Dieu vous protége, mon maître ! Quant à moi, mon opinion diffère entièrement de celle de vos vizirs. — Et pourquoi ? — Pourquoi ?... Gaûdeh est sultan du Ouadây, il a des soldats, une armée, et chacun de ses soldats a sa famille, femmes, enfants ; tous s’efforceront, fût-ce au prix des cils de leurs paupières, de les soustraire à l’ennemi. Jusqu’à présent, ils ne nous ont pas aperçus, et nous, nous ne les avons pas encore vus ni combattus. Dans un tel état de choses, si Gaûdeh fuit réellement, il faut dire qu’il a perdu la tête, qu’il est fou ; mais tel n’est pas mon avis ; et tout esprit un peu raisonnable aura la même persuasion. Du reste, si mon maître le permet, je lui prouverai ce que j’avance. — Et comment ? — Faites amener ici une chamelle à traire. » On amène une chamelle. « Qu’on la lave, dit le vizir, avec de l’eau de savon. » On la lave jusqu’à ce qu’il n’y ait plus sur son poil la moindre poussière et la plus légère saleté.
Le vizir demande ensuite un vase bien propre et un homme qui sache traire. Il dit à cet homme de se bien laver les mains. L’homme se lave, se met à traire et reçoit le lait dans le vase, qui ensuite, par ordre du visir, est placé, découvert, sur le haut de la tente du sultan. Un gardien est aposté tout auprès, afin de ne laisser toucher le vase par qui que ce soit. Le lendemain matin, le vizir se fait apporter le vase, et on trouve le lait tout noirci. Le vizir le porte au sultan : « Maître, dit-il, votre homme se prépare à nous combattre ; il a marché toute la nuit. — Comment le sais-tu ? — Voyez ce lait noirci. — Mais encore ! comment s’est-il noirci ? — La poussière soulevée par les pieds des chevaux a été poussée ici par le vent. » Parmi les vizirs, les uns crurent à cette explication, les autres s’en moquèrent. On attendait les Ouadayens du côté de l’ouest, en face ; et tout à coup on vit, à l’est, apparaître les crinières de leurs chevaux. L’armée de Gaûdeh avait tourné l’ennemi.
On m’a raconté que, dans cette expédition, de jeunes Fôriens, étourdis et insouciants comme des soldats novices, découvrirent un _djourn_ ou fosse pleine de doukhn[95] auprès de laquelle était une pauvre vieille, et qu’ils donnèrent aussitôt ce doukhn à manger à leurs montures. Comme ils le gaspillaient et en perdaient une grande partie, la vieille toute contristée leur disait : « Ne le perdez pas ainsi. » On ne tint compte de ses paroles, on continua. « Faites, dit la vieille, faites tant qu’il vous plaira ! mais notre Kharif-el-Teimân viendra ; il saura réparer tout cela et me venger. Faites ! notre Gaûdeh ne vous laissera pas échapper ; il viendra, et il vous chassera comme le bétail que chasse le berger. » Les Fôriens se mirent à rire et se moquèrent de la vieille. « Ton sultan est bien loin, dirent-ils ; il a eu soin de se sauver, de se mettre en sûreté. Vous et votre pays vous êtes à nous. » Et la bonne vieille répétait ses prédictions.
Peu après, la cavalerie ouadayenne déboucha de loin. Dès que Gaûdeh aperçut les troupes fôriennes, il donna ordre à un de ses vizirs, l’aguîd ou gouverneur Foût, de se poster en embuscade, avec douze mille cavaliers, dans un endroit qu’il lui désigna. Gaûdeh recommanda à Foût de ne sortir et de ne se montrer que lorsqu’il le lui ferait dire, dussent les douze mille hommes périr jusqu’au dernier. Foût obéit et disposa l’embuscade.
Les deux armées en vinrent aux mains. Dieu ! quelle journée ! Non, il n’en fut jamais de plus terrible. Les tourbillons de poussière s’élevèrent, obscurcirent la lumière, et on vit les étoiles en plein midi.
J’ai traversé la plaine où se livra la bataille ; elle était encore stérile, desséchée, salie çà et là par le sang qui y était resté si longtemps stagnant. J’ai connu un Ouadayen qui avait assisté à cette journée de carnage ; il avait été tellement effrayé des horreurs qu’il eut alors en spectacle, qu’il en avait perdu subitement la puissance prolifique. Pendant tout le jour, les sabres, les lances frappèrent, massacrèrent. Lorsque la mêlée fut générale, Ouadayens et Fôriens ne se reconnurent plus, et le carnage fut épouvantable. Le sultan Gaûdeh, craignant alors que quelque Fôrien ne vînt se jeter sur lui et le tuer par surprise, envoya dire à Foût de sortir d’embuscade.
Aussi prompt que l’éclair, Foût accourt avec ses douze mille cavaliers, se précipite comme un torrent furieux, comme un tourbillon de sable roulant du haut d’une colline ; mais à la vue d’une mêlée aussi bouleversée, il ne sait où se porter, il s’arrête, tremblant de rencontrer des Ouadayens sous ses coups. Gaûdeh s’aperçoit de cette hésitation, de cette incertitude, et dépêche un message à Foût. « Charge ! charge ! ne crains rien ; frappe tout ce qui se trouvera devant toi, qui que ce soit. » Foût part au galop, se rue dans la mêlée... ; tout tombe devant lui... Enfin les deux armées sont séparées, la confusion et le désordre cessent. Les Ouadayens voyant l’ennemi reformé en corps, s’élancent de nouveau tout d’une masse, et avec eux Foût et sa cavalerie qui avait à peine partagé la fatigue de la bataille. On se prodigue en efforts inouïs contre les Fôriens. En moins d’un clin d’œil, ils sont mis en pleine déroute ; leur sultan est tué ; les grands qui l’entourent sont hors de combat, tués, blessés ou prisonniers. Le massacre se multiplie ; ne se sauva que qui eut pour moyen de salut l’agile jarret d’un bon cheval. Dans leur fuite, les Fôriens, éperdus, désorientés, couraient au couchant, à l’opposé de la direction du Dârfour.
Le sultan Gaûdeh leur dépêche alors des cavaliers qui leur crient : « Fôriens ! Fôriens ! votre route est au levant ; vous n’êtes pas dans votre chemin. » Les fuyards regardent, examinent..., et tournent du côté du Dârfour.
Les Ouadayens s’emparèrent d’un butin immense en dépouilles, armes, chevaux, et de plus ils prirent les femmes du sultan Abou-l-Câcem ; car les princes du Soudan, Ouadayens ou Fôriens, ne se mettent jamais en campagne ou en guerre sans emmener avec eux un certain nombre de leurs femmes. — J’ai vu au Dâr-Ouadây deux vieilles Fôriennes d’environ quatre-vingt-dix ans, qui, à ce que l’on m’a assuré, avaient été faites prisonnières à la suite de la bataille où succomba le sultan Abou-l- Câcem.
Gaûdeh, vainqueur de ses ennemis, reprit le chemin de Ouârah, et rentra en triomphe dans sa capitale, accompagné de son armée chargée de butin.
Trois jours après la défaite des Fôriens et la mort de leur sultan, Gaûdeh apprit que le vizir qu’Abou-l-Câcem avait envoyé piller du côté du Haut-Ouadây, se dirigeait sur Ouârah. Ce vizir était persuadé que les Fôriens devaient avoir eu bon marché des troupes ouadayennes, et que Gaûdeh devait avoir été tué à la première rencontre. Il ignorait la mort d’Abou-l-Câcem et la déroute des Fôriens ; ce fut la cause de sa perte et de celle de ses troupes. Un des vizirs du sultan Gaûdeh partit à la rencontre de cet autre ennemi, l’arrêta court, lui livra bataille, le tua, et anéantit presque tout le corps d’armée ; à peine quelques Fôriens échappèrent aux coups de leurs vainqueurs... Guerre affreuse, qui fit oublier même la guerre de Baçoûs[96] ! guerre dont le souvenir glace d’horreur, trouble et bouleverse la pensée !
Je tiens de personnes dignes de foi qu’après l’épouvantable journée dont nous venons de parler, les cadavres accumulés sur le champ de bataille servirent pendant un long temps de pâture aux oiseaux de proie et aux lions, et qu’après que cessa l’infection des cadavres et du sang qui avait inondé la terre, Gaûdeh ordonna d’enterrer les restes qui jonchaient encore la plaine. Pour pouvoir en finir promptement, on ne vit d’autre moyen que de creuser une immense fosse, d’y entasser pêle- mêle les débris des cadavres et de les recouvrir de terre. — Le succès de cette guerre fut pour les Ouadayens un événement mémorable.
Dès que les Fôriens furent rentrés dans leur pays, on porta au sultanat Mohammed-Tyrâb. Ce prince, comme nous l’avons dit dans le _Voyage au Dârfour_, aimait les plaisirs, la débauche, les propos lubriques et libertins. Il régna trente ans, et jamais il ne songea à renouveler la guerre contre le Ouadây. Dès le commencement de son sultanat, Tyrâb conclut un traité de paix avec les Ouadayens, envoya des présents à Gaûdeh et en reçut de lui. Dès lors, les communications entre les deux États se rétablirent comme auparavant. Tyrâb, pendant tout son règne, ne fit que deux expéditions, celle du Kordofâl et celle des Arabes Rézeigât.
[Note 94 : Tiges de métal ou de bois qu’on passe dans le _keulh_. — _Voy._ note 7.]
[Note 95 : _Voy._ les notes du Voyage au Dârfour.]
[Note 96 : Ancienne guerre des temps antéislamiques ; elle dura quarante ans.]
=CHAPITRE IV.=
Le sultan Mohammed-Abd-el-Kérym, surnommé Sâboûn. — Sa jeunesse. — Ses qualités. — Il se prépare au sultanat. — Il s’empare de la demeure impériale, et se fait reconnaître souverain. — Prétentions de ses frères. — Guerre civile. — Sâboûn triomphe ; il brûle les yeux à un de ses frères. — Il prend l’autre par ruse, et le fait mettre à mort.
Mohammed-Abd-el-Kérym était l’aîné des enfants du sultan Mohammed-Sâleh, et sa mère était Sennâouyenne. Il eut deux frères, Ahmed et Acyl, mais d’une autre mère.
Abd-el-Kérym fut surnommé Sâboûn. Il était supérieur à ses deux frères en intelligence et en instruction, plus sévère dans ses mœurs, plus attentif qu’eux à ses devoirs religieux. Sa mère était délaissée, dédaignée du sultan ; celle d’Ahmed et d’Acyl en avait toutes les affections, toutes les tendresses. Sâboûn partagea avec sa mère l’indifférence et la haine du sultan. Toutefois, la sagacité, la pénétration d’Abd-el-Kérym, la justesse de son esprit et de son jugement avaient frappé Sâleh, qui pour cela laissait à ce prince la haute main dans la conduite des affaires.
D’autre part, le sultan, entraîné par son amour pour la mère d’Ahmed et d’Acyl, avait élevé les parents de cette femme aux premières dignités ; les uns étaient ses vizirs, les autres ses favoris particuliers, et leur parole avait force et puissance dans tout le Ouadây. Quant à Sâboûn et à sa mère, le sultan avait fini par les exclure de son palais, et il leur avait assigné un revenu dont ils vivaient à distance de la cour.
Sâboûn sut se créer peu à peu une position respectable ; lorsqu’il n’était encore qu’adolescent, il avait déjà d’assez nombreux partisans. Son caractère sérieux et réfléchi l’empêcha de s’abandonner aux jeux frivoles, aux plaisirs sensuels, à la débauche. Il dépensait tous ses instants à l’étude du Coran, à des conversations instructives, à la prière, aux pratiques pieuses. Le désir et l’espoir d’arriver un jour au sultanat préoccupaient sa pensée ; et pour pouvoir s’emparer de la souveraineté lorsque le moment favorable s’en présenterait, il se procurait, par tous les moyens, des armes, des chevaux, des hommes, des cottes de mailles, des sabres, etc.
Il eut occasion de connaître de quel avantage lui serait l’emploi du fusil. Il dut cette connaissance à quelques-uns de ces marchands mogrébins dont les caravanes vont parcourant le Soudan ; presque tous, dans leurs voyages, portent avec eux des fusils. Sâboûn demanda à ces marchands : « Quelle est donc cette arme dont vous ne vous séparez jamais ? — C’est l’arme offensive par excellence. — Offensive ! et comment ? cette arme ne coupe pas. De quelle manière vous en servez- vous ? — Nous y mettons de la poudre, puis nous visons ainsi. » Et ils montrent à Sâboûn comment on met en joue et comment on charge le fusil. Sâboûn, surpris de cette indication, veut aussitôt vérifier le fait.
Il va avec ces étrangers en pleine campagne ; on dresse un point de mire, on vise, on tire, on frappe le but. Le jeune prince demeura émerveillé. De ce jour, tous les fusils qu’il aperçut ou put trouver, il les acheta à quelque prix que ce fût. Il se procura aussi des chevaux, accapara des armes de toute espèce, soit étrangères, soit en usage au Soudan. Il s’amassa un nombre assez considérable d’esclaves qu’il fit dresser au tir par les Mogrébins dont il achetait les fusils.
Tout cela inquiétait les vizirs. Ils craignaient que Sâboûn, après la mort de son père, ne s’emparât du gouvernement. Ils réussirent bientôt à remuer dans le cœur du sultan le levain d’amertume qui l’avait aigri contre son fils. Enfin ils dirent à Sâleh : « Ton fils n’a plus, en vérité, qu’un pas à faire pour être sultan ; il ne lui en manque bientôt plus que le nom. Il s’entoure peu à peu de tout l’appareil et de toute la puissance d’un souverain ; il amasse, il rassemble des chevaux, des animaux de transport, des armes, des hommes ; il ne néglige rien, et probablement il ne tardera pas à se déclarer en révolte ouverte. » Ces paroles jetèrent l’indignation dans le cœur du sultan, et à l’heure même il ordonna qu’on lui amenât son fils. Les vizirs triomphaient du résultat de leur démarche, et se promettant déjà la perte de Sâboûn, ils dépêchèrent de suite à ce prince un des chefs ou rois des Turguenak avec une troupe de Turguenak, sorte de sbires ou alguazils appelés encore Ozbân. Les Turguenak sont les exécuteurs des colères du sultan ; lorsque le souverain ordonne de saisir quelque roi accusé ou disgracié, ce sont eux qui sont chargés de l’arrestation.
Le chef des Turguenak se rend donc avec sa troupe à la demeure de Sâboûn. Heureusement alors ce prince était assis sur son _tirdjeh_. Le _tirdjeh_ est une élévation arrondie, un tumulus bâti à la manière des _mastabeh_, ou devants de boutique du Kaire, à la différence que ces _mastabeh_ n’ont pas la forme ronde et qu’ils ne sont qu’un simple mur à demi-hauteur d’homme à peu près, et dont la partie supérieure est de niveau avec le sol de la boutique. Dans les habitations, au Ouadây, le _tirdjeh_ est entre le zérybeh ou clôture extérieure et la clôture qui renferme la hutte proprement dite[97] ; car, en général, chaque demeure a deux enceintes, son enclos particulier, et plus au dehors, son zérybeh ; entre les deux est le tirdjeh, assez haut pour que celui qui est assis au-dessus, domine l’extérieur et aperçoive ceux qui passent auprès de la demeure et ceux qui se dirigent de son côté. _Voy._ fig. 1re. Au point A est le tirdjeh. (Il n’y a que le sultan et les fils du sultan qui aient le droit d’élever des _tirdjeh_ dans leurs demeures. Le tirdjeh a ordinairement une hauteur de trois coudées environ. Le sommet est une plate-forme d’au moins neuf mètres de circonférence, et on y monte par un simple plan incliné. Les princes se reposent sur le tirdjeh avec des personnes de leur suite, et y passent souvent des heures entières à converser.)[98].
Sâboûn vit arriver de loin les Turguenak, et devinant le but de leur mission, il appela ses gens, ses esclaves, et leur ordonna de se ranger sur une ligne hors de sa demeure, d’arrêter à distance les Turguenak, et de leur demander d’abord ce qu’ils voulaient. La troupe de Sâboûn sortit de suite, les armes à la main, se mit sur un rang et se disposa à repousser la force par la force ; c’était comme un rempart élevé entre la demeure du prince et les envoyés du sultan. Ceux-ci, arrêtés par cette démonstration, se tinrent éloignés, et durent répondre aux questions de la garde de Sâboûn, et sur le motif de leur démarche. Ils déclarèrent qu’ils avaient ordre de saisir le fils du sultan. « Vous n’arriverez à lui, dirent les esclaves, qu’en nous passant sur le corps. »
Les Ozbân, surpris de cette résistance, allèrent raconter l’affaire à Sâleh, et lui demandèrent de leur permettre d’user de violence pour disperser les rebelles qui les avaient empêchés de s’emparer du prince. Le sultan, étonné et troublé, vit bien que s’il exigeait l’exécution de ses ordres à tout prix, il en coûterait la vie à plusieurs hommes, et que ce premier acte d’autorité allumerait probablement une révolte qu’il serait ensuite difficile d’éteindre.
Après quelques instants de réflexion, Sâleh envoya convoquer les ulémas, le câdi, le prédicateur et les mouftis. Lorsqu’ils furent arrivés, il les députa à Sâboûn, en leur recommandant de rappeler au devoir le prince indocile, de lui exposer quelles pouvaient être les conséquences d’une pareille insubordination, et de lui faire sentir que la meilleure voie à suivre pour lui, fils du sultan, était de se rendre au désir de son père.
La députation partit. Sâboûn écouta les représentations qui lui furent adressés et le conseil qui lui fut donné d’obéir aux ordres du sultan. « J’obéis, reprit Sâboûn, j’obéis humblement, et en tout, à Dieu, et j’obéirais de même à mon père, si l’ordre qu’il me transmet à présent était de sa propre inspiration. Mais comme cet ordre est la suite des perfides insinuations de ses vizirs, comme ce sont leurs mensonges qui, par leur influence malheureuse sur l’esprit de mon père, l’ont conduit à ordonner mon arrestation, et par conséquent à douter de mon innocence et de ma piété filiale, cette fois je n’obéis pas, je ne veux pas obéir. Qu’on me fasse connaître en quoi je suis coupable, et à l’heure même je me mets à la discrétion de mon père. Mais que sans raison, sans motif, j’aille ainsi me livrer, me laisser prendre pour le bon plaisir de ces lâches vizirs, cela ne sera jamais. Je répondrai à la violence par la violence ; s’il le faut, je mourrai, mais honorablement. »
La députation porta au sultan la réponse de Sâboûn. Sâleh reconnaissant la vérité des paroles de son fils, renonça à l’arrestation, et congédia les Turguenak. De ce jour, Sâboûn vécut tranquillement chez lui, sans plus s’occuper d’aucune affaire.
Quelques mois après cet événement, le sultan tomba gravement malade. La première de ses femmes ne lui avait pas donné d’enfant. Cette femme, craignant que la souveraineté ne fût dévolue à un des fils de ses compagnes de harem, c’est-à-dire à Ahmed ou à Acyl, qui, n’ayant pas la droiture, l’intelligence, la piété et la bienveillante équité qu’elle connaissait à Sâboûn, la dépouilleraient certainement de son titre de reine, et peut-être même la feraient mourir sans égard pour son rang, cette femme, dis-je, dépêcha un message secret à Sâboûn. « Prépare-toi, lui disait-elle, à t’emparer du pouvoir ; ton père est gravement malade. »
A cette nouvelle, Sâboûn envoie immédiatement des courriers à tous les partisans qu’il pouvait avoir sur différents points du Ouadây, et leur fait dire de se réunir à la hâte, de se disperser par fractions dans les villages des environs de Ouârah, tels que Hêgueîr, Noumro, Abâly, et d’attendre là ses ordres ultérieurs. Il leur recommanda surtout de ne pas entrer dans Ouârah.
Le mot de Ouârah, chez les Ouadayens, est analogue au mot de _Fâcher_ chez les Fôriens ; seulement il faut remarquer que les sultans du Ouadây ne changent jamais le lieu de la résidence impériale, et que cette résidence a toujours été à la ville de Ouârah. Au Dârfour, la dénomination de Fâcher s’applique également à la grande place qui est devant la demeure du sultan (_voy._ le _Voyage au Dârfour_) et à cette demeure elle-même. On donne encore ce nom, hors de Tendelty, à la ville, ou au bourg, ou au village où le sultan s’établit. Mais au Ouadây, le nom de Fâcher ne s’applique qu’à la grande place qui est devant le _palais_ ; et le mot de Ouârah signifie proprement la ville de la résidence du sultan, la capitale.
Les partisans de Sâboûn accoururent aux rendez-vous indiqués. Les messages se succédaient sans interruption, du prince à la reine et de la reine au prince ; ce mouvement continua plusieurs jours, c’est-à-dire jusqu’au moment où le sultan rendit le dernier soupir. C’était le matin, vers midi. Aussitôt que Sâleh fut expiré, un envoyé de la reine courut dire à Sâboûn : « Ton père vient de mourir ; prépare-toi sur-le-champ ; cette nuit même, il faut que tu sois en possession du sultanat, ou tout est perdu pour toi. Avertis tes gens, tes partisans ; arme-les promptement ; tiens-les prêts pour ce soir ; d’une à deux heures après le coucher du soleil, sois avec toute ta troupe aux portes du palais. »
Sâboûn rassemble chez lui ses amis les plus dévoués ; on discute les moyens de franchir les portes du palais. La grande difficulté était de forcer la _porte ferrée_, qui est la quatrième des sept portes du _palais_. Les trois premières et les autres surtout, après la quatrième, ne présentent qu’un obstacle insignifiant ; mais la quatrième est bardée de fer et se ferme solidement. Sâboûn et ses affidés cherchaient le moyen de traverser ce passage difficile. Tout à coup le faguyh Moûça, frère de l’imâm Bedr-ed-Dyn et iman particulier de Sâboûn, auquel il était entièrement dévoué, prend la parole et dit : « Prince, je me charge, moi, de t’ouvrir la quatrième porte. — Tu crois pouvoir... ? — Je l’ouvrirai, te dis-je. — C’est bien ; je compte sur toi ; agis comme tu l’entendras. »
Moûça part..., prend une pierre, s’en frappe la tête, et tout couvert de sang, les vêtements déchirés, il se réfugie au _palais_. En le voyant ainsi tout ensanglanté, les Ozbân du palais, les portiers restent stupéfaits, et chacun de lui demander : « Que t’est-il arrivé ? qui t’a maltraité de la sorte ? — J’ai voulu donner un conseil à Sâboûn, et vous voyez en quel état il m’a mis. — Mais enfin, que lui as-tu dit pour t’attirer un pareil traitement ? — Rien que de bien. Je lui conseillais d’obéir aux ordres de son père ; je lui indiquais les conséquences de son indocilité ; je l’engageais à se présenter au sultan ; et tout à coup le voilà qui se précipite sur moi, me frappe, me déchire mes habits... Je viens me plaindre au sultan même. — Depuis longtemps ne t’avions-nous pas conseillé, nous, de rompre avec cet extravagant, ce fou ? tu as toujours refusé de nous entendre. Voilà, aujourd’hui, la récompense de ton attachement. — Que Dieu vous comble de biens ! vous m’aviez averti, cela est vrai, et bien averti. Mais vous le savez, quand la fatalité se mêle des affaires de l’homme, il n’y voit plus goutte. — Çà ! reste ici avec nous. Nous t’aiderons à porter ta plainte au sultan. — Pour cette fois, je suis votre avis. » Et il s’enferma avec eux en dedans de la quatrième porte.
Cependant les vizirs, informés de la mort de Sâleh, songèrent à prévenir toutes les tentatives que pourrait faire Sâboûn pour s’emparer de l’autorité souveraine. Malheureusement pour leur dessein, Ahmed et Acyl, frères de Sâboûn et parents, par leur mère, de plusieurs vizirs, étaient à parcourir les provinces du Ouadây, se faisant héberger et traiter partout aux dépens des habitants, répandant à pleines mains les vexations et l’injustice, enlevant ce qu’ils trouvaient à leur gré dans les récoltes et les troupeaux, outrageant les serviteurs de Dieu dans leurs affections les plus chères.
Les vizirs expédièrent en toute hâte à Ahmed et à Acyl la nouvelle de la mort du sultan, et leur dirent de se rendre au plus vite à Ouârah, ajoutant que l’on tiendrait secret le trépas de leur père jusqu’à leur arrivée. Ils ignoraient, ces courtisans empressés, que la question du sultanat était pour ainsi dire déjà décidée et jugée ; qu’on donne raison à qui gagne, et tort à qui perd. Ils ne voyaient pas que Dieu accordait le pouvoir souverain à Sâboûn parce qu’il était le plus vertueux, le plus sage, le plus éclairé, le plus généreux des fils de Sâleh. Ils n’apercevaient pas qu’en ce moment se vérifiait cette parole de Dieu révélée dans le Coran et interprétée par les commentateurs de ce saint livre : « Nous avons écrit dans le _Zaboûr_ (ou livre des chants) de David, après avoir annoncé nos jugements sur les œuvres des hommes : « La terre est l’héritage destiné à mes serviteurs vertueux[99]. »
A la nuit, dès que les ténèbres eurent abaissé leurs voiles sur la terre, les soldats de Sâboûn se rassemblent, entrent en silence à Ouârah et se répandent sur la place du Fâcher. Sâboûn, à la tête d’une troupe d’amis dévoués, s’avance jusqu’assez près de la porte extérieure du palais (_voy._ le plan de Ouârah). Les gardes qui chaque soir se renouvellent au palais, avec un chef turguenak, pour la garde de la nuit, étaient endormis. Sâboûn, craignant de les réveiller et d’être découvert trop tôt, s’avance avec une poignée d’amis ; on marche à pas de loup, pieds nus, sur la pointe des orteils. Sâboûn passe les trois premières portes. Il arrive à la quatrième ; il frappe doucement..... Moûça reconnaît le coup de Sâboûn. Moûça avait su intéresser celui des portiers qui était de service, lui inspirer de la confiance, et il avait réussi à prendre la clef, et l’avait placée sous sa tête en se couchant.
Aussitôt que Moûça entend frapper, il se lève, ouvre la porte. « A qui donc ouvres-tu pendant la nuit ? » lui dit le portier. Moûça ne répond pas. Sâboûn passe avec sa troupe. Moûça s’empare d’une grande lance qu’il avait remarquée auprès du portier, et répondant alors à celui-ci, demi-endormi : « Sais-tu, lui dit-il, à qui je viens d’ouvrir la porte ? — Non. — C’est à ton maître, au maître de ta mère et de ton père. » Et à ces mots Moûça se jette sur le portier, lui enfonce la lance dans les flancs et l’éventre. Il retire sa lance, puis à coups redoublés il se précipite sur ceux qu’il peut distinguer près de lui, et de droite et de gauche il en égorge une quinzaine.
Avant de pénétrer dans le palais, Sâboûn avait eu soin de placer à quelque distance de la première porte, sur le _Fâcher_, des avant-postes de cavaliers, avec consigne de repousser par la force quiconque se présenterait avec des intentions hostiles. D’autres avant-postes d’hommes à pied avaient été placés aussi tout près de la première porte, en face des gardes. Environ cinq cents hommes entrèrent peu à peu après Sâboûn ; cette troupe, au passage de la porte ferrée, s’unit immédiatement à Moûça, et tombe avec lui sur la garde dont il avait commencé le carnage. Tous ceux qui étaient alors dans le palais s’éveillèrent, mais ils rencontrèrent des coups de lance qui leur arrivèrent plus brûlants que la braise allumée. Les uns combattirent en désespérés jusqu’à la mort ; d’autres se soumirent à Sâboûn et se rangèrent de son parti.
Sâboûn avait un fusil ; il le décharge dans une des huttes en jonc qu’habitent les gardes du palais ; elle prend feu ; la flamme s’élève, gagne d’autres huttes. La lumière de l’incendie éclaire comme la lumière du jour. Ce fut un bienfait de Dieu et la cause du succès de Sâboûn : à la lueur du feu, ce prince reconnut facilement ses ennemis et en fit un horrible massacre. Effrayés par l’incendie qui se développa tout d’un coup, les gardes et les gens du sultan couraient de toutes parts, abandonnant leurs huttes, fuyant les atteintes du feu. Un grand nombre d’entre eux succomba. Sans l’incendie qui éclaira ce carnage, Sâboûn eût pu être frappé par surprise et périr sous la main d’un traître.
Lorsque ce prince se vit maître du palais et délivré de tout danger, il entra dans le lieu où étaient les restes de son père. Le cadavre était orné et paré, étendu sur le lit de mort, entouré des femmes du harem. Sâboûn versa quelques larmes, puis il dit : « Que Dieu me tienne compte dans le ciel du malheur qui m’afflige, de la mort de mon père ! »
Ensuite il demanda les insignes du sultanat, c’est-à-dire le sceau impérial, héritage transmis de souverain à souverain, le sabre impérial, l’amulette[100] et le trône ou siége du sultan. En quelques instants tout fut apporté devant Sâboûn, excepté le siége ; on ne savait, disait- on, où il avait été déposé. Sâboûn, à cette excuse mensongère, alléguée par les femmes de Sâleh, ne put contenir sa colère. Il fit saisir ces femmes, les fit amener en sa présence, et leur exprima avec énergie l’ordre de lui apporter immédiatement le siége impérial. Elles persistèrent dans leur première déclaration, et jurèrent de leur sincérité. Commes elles étaient mécontentes du succès de Sâboûn, elles soutinrent opiniâtrément leur assertion. Alors le prince les fit enfermer, et les consigna à la garde d’eunuques choisis. Ensuite il dit aux concubines, aux esclaves, hommes et femmes, de se mettre à la recherche du siége, et il promit que celui qui le trouverait serait affranchi et serait généreusement récompensé. En un clin d’œil un jeune esclave se présente à Sâboûn avec le siége du sultan, disant en quel endroit il l’a découvert. Par ordre de Sâboûn, le siége fut réuni aux autres insignes, et le tout fut déposé dans l’endroit réservé à ces objets. Après cela, il délivra les femmes de leur consigne, et ne s’occupa plus d’elles.
Cependant le combat continuait sur le Fâcher, la mêlée s’échauffait de plus en plus. Les Turguenak de garde à la porte extérieure s’étaient bientôt éveillés ; apercevant de suite la troupe armée postée en observation sur la grande place : « Qui vive ? crient-ils à la troupe. — Soldats du sultan Sâboûn. — Il n’y a pas de soldats de Sâboûn. Depuis quand est-il sultan ? — Il est sultan, répliquent vivement les soldats irrités de cette riposte ; il est maître du palais ; rendez-vous, ou vous êtes morts. » Et la lutte s’engage avec fureur. Soudain arrivent les vizirs de Sâleh, tous ceux qui étaient parents maternels d’Ahmed et d’Acyl. Le palais était au pouvoir de Sâboûn, qui déjà s’y était installé. Les vizirs veulent entrer ; on les repousse. La lutte devient plus acharnée, plus terrible ; elle se continue toute la nuit. Au jour, se présentent les autres vizirs et les rois. Informés de ce qui s’était passé, ils se déclarent enfin pour Sâboûn, dont ils connaissaient d’ailleurs la bienveillance et la justice. Ils protestent de leur dévouement pour lui, se rangent de son parti et combattent ceux qui résistent encore.
L’acquisition de ces nouveaux partisans accrut les forces de Sâboûn, et dans la matinée même les ennemis de ce prince étaient vaincus, tués ou blessés ou enfuis. Les vainqueurs recueillirent un butin considérable en dépouilles de toute espèce, en chevaux et en armes.
Le jour suivant, Ahmed et Acyl, à la tête d’une armée, arrivent à Ouârah ; ils tentent de forcer l’entrée du palais et de pénétrer jusqu’à Sâboûn ; mais ils sont repoussés avec vigueur. Un nouveau combat s’allume, et bouillonne pendant tout le jour. Ahmed et Acyl sont vaincus et obligés de prendre la fuite. Ahmed se retire dans la tribu de ses oncles, chez les Ab-Darag. Acyl, dont la mère était des Maçâlyt du Ouadây, population nombreuse sous les ordres de l’aguîd ou gouverneur de la province de l’Est, se réfugie dans cette tribu. De là il passe au Dârfour. Nous verrons bientôt comment il fut pris, ainsi qu’Ahmed.
Sâboûn, informé de la fuite de ses deux frères et de la déroute de leur armée, rendit grâce à Dieu de la victoire qu’il venait d’obtenir et qui le délivrait du danger ; car les chefs kamkolak et les premiers vizirs étaient parents de la mère d’Ahmed et soutenaient résolument la faction de ce prince. D’ailleurs Sâleh, en raison de sa haine pour la mère de Sâboûn, avait, comme nous l’avons déjà dit, éloigné des emplois de quelque importance tous ceux qui tenaient à la famille de cette femme.
Dès que Sâboûn vit ses rivaux et ses ennemis abattus et le calme rétabli, il parut au divan, et, en présence des ulémas, se fit reconnaître pour le chef de l’État. Il distribua ensuite les hautes fonctions à ses proches, et le Ouadây entier lui voua obéissance ; tous se soumirent, les uns par affection, les autres par crainte. La déroute d’Ahmed et de ses partisans comprima et étouffa les malveillances ; le nombre des morts avait été considérable, et le sang avait coulé à grands flots. Du reste, un poëte a dit :
« Les hommes de haute puissance n’échappent aux dangers qu’en versant autour d’eux des flots de sang. »
Cet événement arriva vers le milieu du mois de rédjeb l’_unique_[101], je crois en 1219 de l’hégire (vers 1804 ère chrétienne). Sâboûn resta en repos le reste de Rédjeb et le mois de Chabân suivant. Au commencement de Ramadân (qui suit le mois de Chabân), il se mit en route pour aller combattre son frère Ahmed, qui, aidé par ses oncles maternels, anciens vizirs, avait échappé au carnage de Ouârah, et qui ensuite avait réussi à rassembler une armée assez imposante. Sâboûn craignait avec raison que, s’il n’agissait pas alors avec vigueur et promptitude, diverses tribus ne se laissassent entraîner à la révolte, ne grossissent ainsi le