Advertisement

j’ai écrit au pape pour lui donner ma démission de catholique, une lettre où je parle de la papesse Jeanne. J’ai une femme et trois enfants, vous comprenez, monsieur le curé?

--Je ne veux point vous nuire, monsieur Chapougnot, répondis-je vivement. Je ne puis vous entendre plus longtemps. Je vais partir immédiatement pour le château du Randon.

Cinq minutes après que le garde champêtre m’eut quitté, je montai en voiture. J’avais fait la moitié du trajet quand je vis venir devant moi, sur la route, le cabriolet du Dr Garot qui était accouru au Randon à la première nouvelle de la catastrophe et qui rentrait à Romenay. Quand il fut arrivé à quelques mètres de moi, le médecin ralentit l’allure de son cheval, tandis que moi-même j’arrêtais ma voiture. Se penchant hors de la capote, le Dr Garot me cria: «Rupture d’anévrisme! Ah! je l’avais bien dit! Maladie de cœur! Et cet imbécile de Dr Martinet qui parlait, il y a six mois, de congestion simple! Une congestion simple! Quel crétin! Une congestion simple, oh! oh! oh! oh!»

Et sur ces ricanements, le Dr Garot fouetta son cheval qui partit au galop. Ce thérapeute ne pouvait cacher sa joie que la mort se fût rangée à son avis et eût donné tort à son confrère. Il en oubliait que le maire était son ami: il ne songeait qu’à la déconvenue du Dr Martinet; il exultait.

Au château du Randon, quand je pénétrai dans la chambre où le corps de M. Thury reposait dans l’immobilité éternelle, je trouvai Maximilien et sa mère frappés de stupeur par cette visite inattendue de la mort, terrifiés par l’effrayante tragédie qu’elle vient jouer parmi nous. Pendant que j’étais auprès d’eux, Mlle Camille et son frère entrèrent dans la chambre. La jeune fille se dirigea vers Mme Thury qui ouvrit les bras pour l’accueillir. La mère et la fiancée de Maximilien qui, jusqu’à ce jour, n’avaient pas échangé une parole, s’étreignirent. Puis, ce fut le silence: silence toujours solennel des chambres mortuaires, silence précurseur du tombeau. Les volets de la pièce étaient clos. La flamme d’un cierge posé auprès du lit jetait des clartés mouvantes par la chambre, sur la figure décolorée du mort, et de grandes ombres se poursuivaient sur la muraille. Je m’agenouillai auprès du corps et je priai le Dieu qui nous fit dire par son Christ que ses miséricordes sont infinies. Je lui demandai de donner à cette âme naturellement honnête le seul bien, celui que l’Église appelle de noms enchanteurs: le repos, la paix.

L’enterrement eut lieu le surlendemain. En sortant du cimetière, j’allai à l’église pour y rédiger l’acte de décès et je rentrai au presbytère. M. Asseler m’y avait précédé et m’attendait:

--Monsieur le curé, me dit-il, je devais quitter Romenay avant-hier. La mort de M. Thury est survenue, et comme je désirais assister aux funérailles, je...

--Comment! demandai-je, vous partez? Vous abandonnez votre ministère à Romenay?

--Oui, fit le pasteur, je me rends chez mon père, en Alsace. Lui seul peut me donner le conseil dont j’ai besoin, lui seul peut me réconforter, me consoler, m’aider à refaire ma vie. Ah! mon ministère! Après... ce que vous savez, quelle autorité puis-je avoir gardée? Et comment voulez-vous donc que je prêche l’honnêteté aux épouses! Hélas! elles songeraient qu’en venant à Romenay, le scandale m’avait suivi. Elles pourraient me dire que la meilleure manière de prêcher la vertu, c’est d’éloigner le vice de sa maison! Aussi, je m’en vais.

Sur ma prière, le pasteur s’assit. D’une voix calme, il rappela la visite qu’il m’avait faite un mois auparavant où il m’avait tant parlé d’«elle». Il y revint. Il confessa que, depuis longtemps, des soupçons le hantaient. Il me dit les angoisses qui, pendant des mois, avaient été son pain quotidien, les illusions dont il s’efforçait d’être la dupe, le déchirement qui avait suivi l’horrible révélation: «Sa femme avait une liaison avant le mariage; elle entretenait une correspondance, poste restante», et les lettres criminelles étaient là, irrécusables témoins de sa trahison! Je laissai parler M. Asseler sans l’interrompre: soutenu par mon attention compatissante, il ne recula pas devant les plus douloureux aveux et, après m’avoir décrit les affres de la jalousie, il poussa la franchise jusqu’à dire qu’il les connaissait, qu’il les avait souffertes.

Quand le pasteur se leva pour partir, j’osai lui demander:

--Et depuis, vous a-t-elle fait savoir qu’elle se repentait?

--Presque chaque jour, je reçois d’elle une lettre suppliante. Je ne réponds pas. Ce matin encore... J’ai jeté la lettre au feu, sans l’ouvrir.

--Vous pardonnerez, j’en suis sûr?

--Jamais! fit le pasteur.

Et je compris à l’extraordinaire âpreté de sa voix l’énergie de sa résolution.

--Ah! monsieur le curé, reprit le pasteur, que de fois, depuis la catastrophe, je me suis rappelé notre entretien sur la route de Romenay, quand nous revenions, par une belle nuit d’été, du château du Randon! Je vous vantais alors le bonheur d’être époux. Je ne savais pas... c’est mon unique excuse! Bienheureux ceux qui, pour mieux servir leurs frères, renoncent au droit d’aimer une femme! Je m’en souviens comme si notre première rencontre était d’hier! Je vous disais: «Vous êtes, vous, un vieux célibataire.» Il devait y avoir comme de la pitié dans ces paroles. Si vous en aviez gardé quelque ressentiment, vous êtes vengé! Je suis seul dans la vie! Plus seul que vous! Pour me consoler du présent, je ne puis me réfugier dans le passé. Le passé n’est pas un ami pour moi. L’avenir! ah! l’avenir... J’ai aimé... l’amour a avivé en moi le besoin de tendresse... et je vieillirai sans qu’un cœur batte avec mon cœur, sans qu’aucune affection m’accompagne pendant mon voyage vers la mort! L’avenir m’épouvante... La pitié! ah! elle est pour moi maintenant! Vous, monsieur le curé, vous avez choisi la meilleure part!

--Je voudrais, monsieur le pasteur, dis-je, que vous ne m’oubliiez pas tout à fait. Vous avez un ami au presbytère de Romenay.

--Je le sais, fit M. Asseler. Sans vous, je n’emporterais de Romenay que d’horribles souvenirs. J’ai tant souffert à cause d’elle! Et je souffrirai toujours!

Le pasteur se tut. Il se tenait devant moi, immobile, les yeux fixés à terre, perdu dans une morne contemplation. Tout à coup, je vis des larmes glisser le long de ses joues. Il secoua la tête, comme s’il fût sorti d’un songe torturant.

--Adieu, dit-il brusquement.

Je m’approchai de lui et lui donnai une fraternelle accolade.

Très ému moi-même, impuissant à trouver la parole qui pouvait rompre notre silence, je le reconduisis jusqu’à la grille du presbytère.

--Adieu! dit-il, franchissant la porte, sans se retourner.

Je le vis qui traversait la place de l’église. Ses larges épaules se courbaient comme sous le poids d’une douleur trop lourde. Il marchait, tête basse, sans savoir qui s’agitait autour de lui, l’esprit fixé à quelque idée obsédante. M. Cobichet se tenait sur le seuil de sa pharmacie, sa fille Ernestine était à ses côtés. Comme le pasteur approchait d’eux, la jeune fille s’enfuit avec précipitation. Sans doute, ne voulait-elle pas offenser la joie de son prochain mariage par le spectacle de cette grande douleur qui passait. Resté seul sur sa porte, M. Cobichet parut perplexe. Manifestement, l’apothicaire se demandait quelle attitude il devait prendre, quel salut il était décent d’adresser au pasteur. Quand M. Asseler fut parvenu à hauteur de la devanture, M. Cobichet, d’un geste indécis, porta la main à sa calotte de velours qu’il fit mine de soulever: à peine l’eut-il touchée qu’il laissa retomber son bras. Ah! ce n’était pas le salut d’anéantissement par lequel, d’ordinaire, il vous demandait pardon d’exister, mais un salut de commisération, de protection, d’aumône. M. Cobichet, pharmacien de première classe, ne croyait pas devoir plus à cette force abattue dont il n’avait rien à craindre, ni à espérer. M. Asseler ne perçut point cette subtile manœuvre. Sans même lever la tête, il répondit par un coup de chapeau au salut chiche de l’apothicaire, puis il marcha droit devant lui. Avec une inexprimable tristesse, je suivis du regard, jusqu’au moment où il pénétra dans sa maison, cet homme qui eût donné à ma vie la douceur d’une amitié et que je ne devais jamais revoir! Jamais! ce mot, parfois, sonne dans notre âme comme un glas!

Rentré au presbytère, je trouvai, dans le corridor, Prudence qui était venue à ma rencontre. Par la fenêtre de la cuisine, elle avait vu le pasteur me quitter et s’éloigner.

--Ah! monsieur le curé, s’écria-t-elle, si ce n’est pas la dernière des coquines, cette femme-là, pour mettre un homme dans un pareil état! Un bel homme ma foi! Ah! si j’avais été à la place du curé protestant, je te l’aurais mise dans le chemin, la créature! Je lui aurais administré de ces raclées! Elle serait sortie de mes mains toute cabossée! Mais, dame! c’était bon, c’était doux comme un poulain, et puis quoi, c’était amoureux! Mais aussi pourquoi donc qu’il avait pris une femme, ce curé-là? Quand on est curé, on ne se marie pas! Un curé, ça ne doit pas avoir d’autre femme que la religion. Un curé qui se marie, c’est comme l’autre monde, ça devient amoureux,--ils ne sont pas exempts, quoi!--Un curé amoureux! oh! oh! oh! Comme les autres bêtas, il ne pense plus qu’à sa particulière, et qu’est-ce qui est dans le pétrin? c’est le bon Dieu! c’est la religion! Et ils voudraient que les curés de chez nous se marient! A ce qui paraît qu’il a dit ça, cette espèce d’ancien curé, qui s’appelle je ne sais pas comment: Ragnut, Ragut, Rognut, enfin un nom à mettre dans une casserole, et dont je voudrais prendre la tête pour ramasser mes araignées! Les curés de chez nous mariés! ah bien, par exemple, ce serait du frais! Ils pourraient chercher des servantes convenables! Ce n’est toujours pas moi qui irais laver leur vaisselle et secouer leur paillasse! Toute la journée, que j’entendrais: «Mon p’tit chat» par-ci, «mon p’tit loup» par-là! Et hardi! je t’embrasse! chez un curé! dans un _précipitère_![3] oh! oh! oh! Je voudrais bien voir ça, une grande bringue de femme qui donnerait, comme ça, des noms d’animaux à monsieur le curé et qui vous appellerait «mon chéri!» Mon chéri! à un curé! si ce ne serait pas un _escandale_! Ah! mon balai! Et qu’elle laisserait traîner ses affutiaux[4] dans la maison!... Un chignon sur le prie-Dieu! le bréviaire de M. le curé sous des falbalas! des falbalas dans la bibliothèque! des falbalas pendus au cou de la statue du Saint-Père le Pape! En voilà une chambre pour un curé! Faudrait prendre de l’eau bénite avant d’y entrer parce qu’il y aurait le diable là dedans! Et après, M. le curé pourrait aller dire sa messe: comme ça, le bon Dieu aurait les restes! Un curé marié! oh! oh! oh! oh! Aussi vrai que je vous le dis, monsieur le curé, ça me dégoûterait, ça dégoûterait le monde, ça dégoûterait le bon Dieu!

[3] Presbytère. (_Traduction de l’abbé Blondot._)

[4] Affutiaux (vêtements de femme, parures, colifichets). (_L’abbé Blondot._)

Et ma servante se dirigea vers la cuisine en haussant les épaules et en proférant des paroles véhémentes.

J’allai m’asseoir dans la salle à manger et, par la porte restée entr’ouverte, j’entendis Prudence qui tourmentait les casseroles et déversait sur elles son indignation.

FIN

PARIS

TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT ET Cie

8, rue Garancière

Advertisement