Le train, enfin, entrait en gare avec deux bonnes heures de retard. Michelle sauta hors du wagon, suivie de Moussia, de nouveau ahurie, et entraînée par le flot des voyageurs, elle se dirigea vers la porte que surmontait le mot «sortie». Obscurément, une idée l’obsédait: comment allait-elle, au milieu de cette foule, pouvoir reconnaître ceux qui, peut-être, étaient venus l’attendre? A supposer qu’ils n’eussent pas perdu patience devant le long retard du train.

Elle distinguait des visages et encore des visages!... Aucun ne ressemblait à ceux que les photographies, examinées encore dans le wagon, lui avaient rendus familiers...

Elle avait défilé devant une haie d’inconnus, et, suivant la foule des voyageurs, elle se trouva au seuil de la cour résonnante du bruit des voitures et des omnibus. Non, décidément, personne n’était venu à sa rencontre... Un regret aigu lui déchira l’âme d’avoir entrepris son voyage, lui donnant l’âpre nostalgie de son pays russe.

Ce ne fut qu’une minute. Tout de suite, elle se raidit contre l’impression cruelle, dans une volonté de ne pas s’abandonner et murmura:

--Je ne veux pas être lâche! Peut-être est-ce moi tout simplement qui ne sais pas les découvrir... Eux, non plus, ne me reconnaissent pas, sans doute. Sur le portrait que je leur ai envoyé, je suis en robe de bal! Et maintenant...

Mais il fallait secouer cette tristesse des mauvais jours, s’occuper tout prosaïquement de ses bagages, puis se faire conduire à l’adresse donnée, à travers la grande ville étrangère que des milliers de feux, dans la nuit, étoilaient de courtes flammes. Son compagnon de voyage passa devant elle. Il la vit debout et isolée, sa femme de chambre derrière elle, ayant un charme de mélancolie, ainsi toute vêtue de noir, avec son air de jeunesse grave. Comme dans la minute où il avait surpris la trace des larmes sur son visage, il eut, dans le meilleur de son être de Parisien sceptique, un élan de chaude sympathie vers cette solitude, une instinctive pensée d’offrir de nouveau ses services... Mais il craignit d’être indiscret et passa, s’enfonçant dans cette nuit qui lui était familière...

Michelle le vit disparaître et, bizarrement, elle se sentit plus abandonnée encore. Elle demanda à un employé qui passait:

--Pour les bagages, où faut-il aller?

--Là, madame, on les décharge. Vous pouvez entrer!

Elle suivit le conseil. Mais elle avait à peine fait quelques pas qu’une main effleurait son bras, tandis qu’une voix essoufflée lui criait:

--Madame! Mademoiselle! Est-ce que vous n’êtes pas Michelle Dustal?

Elle se détourna et vit devant elle une petite femme, toute ronde, très rouge, qui, haletante, l’interrogeait des yeux, tout en répétant:

--Pardon, est-ce que vous n’êtes pas Mlle Dustal?

--Oui, en effet... Et vous êtes Mme Gosseline, n’est-ce pas?

--Tout juste! Ah! mon enfant, j’ai bien cru que je n’arriverais jamais à vous découvrir au milieu de tous ces gens qui encombrent la gare! Laissez-moi vous embrasser...

Et, avec effusion, elle attira sa jeune nièce qui la dominait de toute la tête et l’embrassa chaudement. Puis, se reculant avec la même prestesse, elle la considéra toute.

--Allons, vous êtes bien ce qu’annonçait votre portrait: une très jolie créature! Mais si vous avez les yeux et les cheveux de votre mère, dans l’ensemble, vous rappelez plutôt votre père!... Ma chère, je suis très contente de vous voir... Que je vous présente maintenant mes deux plus jeunes enfants. Voici...

Mais derrière elle, il n’y avait personne, ses derniers rejetons ne l’avaient pas suivie. Et de plus belle, elle reprit le cours de ses exclamations:

--Ah! mon Dieu! où sont-ils? Ce diable de Georges aura encore fait des siennes et la pauvre Lucile court après lui... Ils étaient avec moi, il y a un instant! Sylvanie n’a pu nous accompagner à votre rencontre, parce qu’elle était tout occupée à ciseler un sonnet dont elle a eu l’idée tantôt. Vous savez... l’inspiration! la poésie!... Tout cède devant de telles puissances... Où donc est Georges? Pourvu qu’il ne se soit pas lancé sous la locomotive avec sa manie de tout voir de près!

Michelle écoutait avec la même curiosité un peu étonnée qu’elle avait éprouvée en lisant la lettre de sa tante qui était bien telle que sa photographie la représentait, pourvue d’un aimable visage, de petits yeux vifs, de joues rubicondes, dont l’excessif coloris luttait sans désavantage avec les tons éclatants de gigantesques coquelicots qui se pavanaient d’une allure triomphante sur le chapeau rond en paille claire. La robe était dans la même note, faite d’une toile à grands carreaux qui n’étaient point pour amincir la courte et opulente Mme Gosseline. Mais ce qui frappait le plus Michelle, c’était cet assemblage de couleurs joyeuses qui heurtaient si hardiment son propre deuil.

Mme Gosseline en eut soudain l’intuition, rendue perspicace par son bon cœur, et, s’excusant presque, elle dit:

--Voyez-vous, ma chère, il ne faut pas m’en vouloir si je ne me suis pas habillée de noir pour vous montrer ma sympathie à l’égard de votre chagrin. Mais quand nous avons appris votre malheur, nous avions acheté déjà les quelques vêtements d’été dont nous avions besoin, et notre bourse n’était pas trop bien garnie à ce moment-là!... Il avait fallu payer l’éditeur des poésies de Sylvanie, car ces gens-là sont si intéressés qu’ils ne veulent publier à leurs frais que les auteurs dont les œuvres sont d’une vente assurée, les «déjà connus»!... J’espère, ma chère, que cela ne vous fait pas de peine de nous voir en robes claires? J’en porte toujours, pour mon compte, depuis la mort de mon mari comme de son vivant, parce qu’il exécrait les couleurs sombres... Vous comprenez, n’est-ce pas? Michelle.

Mme Gosseline paraissait si anxieuse que la jeune fille, affectueusement, se pencha vers elle et l’embrassa, bien loin de lui en vouloir, reconnaissante, au contraire, de l’accueil qui lui était fait. La ronde petite femme rendit chaleureusement le baiser. Puis, tranquillisée quant aux sentiments de sa nièce, elle repartit sur une autre idée:

--Où sont les enfants?... Mais où sont-ils?...

Elle se dressait sur ses jambes courtes, haussant sa tête couronnée de rutilants coquelicots, dans l’espoir de retrouver sa progéniture disparue...

--Ne sont-ce pas eux qui viennent là-bas? interrogea Michelle qui regardait aussi. Voyez cette jeune fille et ce petit garçon...

--Une jeune fille en rose, ayant une couronne de géraniums rouges sur son chapeau?

--Oui, fit Michelle, pensant que, décidément, la famille Gosseline avait, à un point regrettable, la passion des couleurs éclatantes.

La nouvelle venue portait, en effet, une robe d’un rose violent, aussi intense que celui de ses joues rondes, émergeant de bandeaux à la Botticelli... Sa mère la regardait avancer avec complaisance.

--En somme, c’est une belle fille aussi, ne trouvez-vous pas? Et puis une si excellente créature!

Mais, s’interrompant, elle jeta, fulminante:

--Est-ce que vous vous moquez du monde, mes enfants, de disparaître ainsi?... Venez donc embrasser votre cousine! Où vous étiez-vous cachés? Insupportables créatures!

Lucile devait être habituée à ce genre de bourrasque, car elle ne parut pas y prendre garde, elle levait, vers sa cousine inconnue, des yeux où il y avait une instinctive curiosité, et, avec un bon sourire, elle dit timidement:

--Je suis très contente de vous voir... Comme vous devez être fatiguée!

--Non, pas trop! Je suis habituée à voyager... Je regrette seulement d’être arrivée avec un pareil retard pour vous donner l’ennui de m’attendre...

Le terrible Georges était resté un peu en arrière, considérant Michelle avec attention, et son visage s’empourpra quand il vit la jeune fille lui tendre la main en souriant. Il abandonna gauchement la sienne à l’étreinte des petits doigts fins; mais ses lèvres ne laissèrent sortir qu’un «Bonjour, ma cousine», si étouffé qu’il ressemblait à un grognement.

Mme Gosseline, redevenue jubilante, songeait enfin qu’il fallait s’occuper des bagages, et s’en occupa de façon à user toute la patience des employés et à amener, par ses ordres contradictoires, la dispersion, au lieu de la réunion, des malles de sa nièce. Michelle dut intervenir et, en voyageuse expérimentée, répara le mal en quelques minutes. Résultat qui eut pour effet de pénétrer Georges d’une admiration qu’il exprima en aparté à sa sœur, dans sa pittoresque langue de collégien:

--C’est un chic type que notre cousine russe! Comme Sylvanie va enrager de la voir si jolie! Elle est rudement mieux que la Muse! Regarde ses cheveux, on dirait de l’or sous son chapeau noir. Et puis sa taille! ni trop grosse ni trop plate! Et quand elle parle, sa voix est comme une musique.

--Oui, elle est très jolie, autant que son portrait l’annonçait! reconnut Lucile en toute simplicité; mais, dans l’intimité de son cœur, elle pensait que sa cousine était bien heureuse d’être pareillement partagée... Elle qui avait déjà versé plus d’une larme secrète sur son nez court, audacieusement retroussé, sa figure de soubrette, ses joues de pomme d’api, ses cheveux plats, rebelles à toute frisure!

--Eh bien, Georges! Eh bien, Lucile! appelait Mme Gosseline. Que faites-vous donc là, fichés en terre? Venez. L’omnibus est avancé et les malles sont chargées... Michelle, donnez votre sac à porter à un employé... Il vous embarrasse.

Mais Georges s’élança comme une flèche:

--Ma cousine, confiez-le moi, j’en aurai soin!

--Ah! Ah! Michelle, fit Mme Gosseline riant, il paraît que votre charme opère déjà! Vous apprivoisez ce jeune sauvage! Votre mère était ainsi une créature irrésistible... Sylvanie l’est également!

Georges était devenu très rouge et, d’un air furieux, il agita sa crinière frisée. Mais pourtant il ne regretta pas sa proposition quand il reçut le sourire de Michelle et le merci de sa voix chaude. Dans l’omnibus, il eut soin de s’asseoir en face d’elle de façon à pouvoir la considérer bien à son aise sous la lumière des lanternes qui baignait son visage...

Mme Gosseline parlait de nouveau avec sa prodigieuse volubilité, entamant sujet après sujet, sautant de l’un à l’autre avec la souplesse d’une balle élastique dont elle avait la rondeur, prodigue de paroles affectueuses envers Michelle qu’elle questionnait sur son voyage, sur la Russie, sur ses amis de Pétersbourg, s’interrompant pour demander à Georges la cause de sa disparition dans la gare, et, sans écouter la réponse qu’il grommelait avec une amabilité de porc-épic, se prenant à indiquer à sa nièce tous les quartiers traversés.

Mais Michelle devait faire effort pour lui répondre, étourdie d’un tel flot de paroles, et elle enviait de tout cœur, à Lucile, son droit de rester silencieuse. D’un œil fatigué, elle regardait fuir les rues les unes après les autres, aspirant au moment d’arriver...

--Vous êtes très lasse, n’est-ce pas? lui glissa doucement Lucile, profitant de ce que sa mère se taisait un instant, occupée à regarder au dehors. Nous arrivons, vous allez pouvoir vous reposer. Voici le boulevard des Batignolles. Dans cinq minutes à peine, nous serons à la maison.

--Oui, dans cinq minutes! répéta Mme Gosseline. J’espère, ma chère, que notre installation vous plaira, quoiqu’elle ne soit guère achevée, puisque nous sommes dans cet appartement depuis un mois à peine. Quand nous avons reçu la bonne nouvelle de votre visite, nous avons pensé à déménager, afin d’avoir à vous offrir une chambre assez agréable pour vous donner le goût de rester avec nous... Tout de suite, nous nous sommes mises en quête d’un plus grand logis... Et, heureusement, nous avons très vite trouvé notre affaire!

Michelle, stupéfaite, regardait sa tante, se demandant si la France était un pays à ce point privilégié qu’on pouvait y changer de logis aussi aisément qu’un oiseau vole de branche en branche.

--Oh! ma tante, je suis confuse d’avoir été pour vous une pareille source d’embarras...

Mais Mme Gosseline l’arrêta et, lui serrant les deux mains avec effusion, reprit, de son accent de belle humeur:

--Ma chère, ne dites pas de pareilles choses, si vous ne voulez me contrarier très fort! Pour vous tranquilliser, je vous avouerai, d’ailleurs, que nous avions déjà, depuis quelque temps, l’intention de changer de domicile, et votre arrivée n’a fait que précipiter l’événement. Nous attendions seulement d’être en fonds. Car je dois vous dire que nous continuons à vivre en artistes, comme au temps de mon mari, ayant tous l’horreur des calculs bourgeois, des comptes mesquins qui rendent la vie insupportable... à vous ôter le goût de jamais dépenser!... Tout au plus, pour éviter des ennuis avec les propriétaires qui sont des gens aussi rapaces que les éditeurs, j’ai mis en pratique une idée lumineuse que je ne cesse de recommander, pour l’avenir, à mes enfants. Dès que j’ai touché mes revenus du trimestre, je mets dans une tirelire, impossible à ouvrir, le montant du loyer... Alors, je suis tranquille! Nous pouvons dépenser à notre fantaisie, tant que notre bourse est remplie. Quand je m’aperçois qu’elle va être à sec, je préviens les enfants, et, seulement, à ce moment, nous nous mettons à vivre en pauvres diables que nous sommes devenus, jusqu’au moment où les capitaux me reviennent! Ainsi l’équilibre s’établit parfaitement. Que pensez-vous de mon système?... N’est-ce pas qu’il est excellent?

Elle paraissait si triomphante que jamais Michelle n’aurait eu la cruauté de lui répondre par la moindre objection. D’ailleurs, l’omnibus s’arrêtait, parvenu à destination, tandis que Mme Gosseline achevait avec son bon sourire:

--Soyez sans crainte, Michelle, vous n’arrivez pas à l’instant où nous devons vivre en pauvres diables! Montez vite à l’appartement avec Lucile. Je vais faire porter vos bagages; ne vous en préoccupez pas.

Mais la jeune fille, rendue un peu méfiante par la scène de la gare, ne se décida à suivre l’invitation que quand elle eut vu sa malle juchée sur le dos du charbonnier voisin, que sa tante avait été quérir. Alors seulement, elle gravit l’escalier sous la double escorte de Lucile et de Georges, et arriva ainsi, après une montée de cinq étages, devant une porte grande ouverte.

--Vous voici chez vous, ma cousine, dit gentiment Lucile.

Chez elle! Dans le souvenir de Michelle passa, ainsi qu’un délicieux rêve enfui, la vision du foyer harmonieusement élégant de Pétersbourg. Dans la vaste antichambre où elle pénétrait, il n’y avait que des caisses, un porte-parapluie cassé et trois chaises boiteuses, l’une d’elles absolument veuve d’un pied.

Une voix s’élevait, mécontente, des profondeurs d’un couloir:

--Eh bien, Lucile, est-ce vous, enfin? C’est stupide de revenir si tard... Vous vous étiez donc endormis à la gare? Je...

Mais Sylvanie, qui surgissait dans l’antichambre, s’arrêta court, apercevant derrière sa sœur une svelte forme noire, un visage très blanc, sous la faible lueur que laissait filtrer une lanterne japonaise en papier, à demi déchirée.

--Ah! ma cousine, pardon! Je ne vous croyais pas encore montée! Entrez dans le salon vous reposer...

Michelle suivit sa cousine, qui lui avait tendu la main, et il y eut une seconde de silence, les deux jeunes filles se regardant avec une involontaire curiosité.

Hélas! pas plus en réalité qu’en photographie, la Muse ne semblait séduisante à Michelle, dans sa longue robe plate, faite d’une étoffe molle à immenses ramages d’un jaune verdâtre, dont les manches voilaient presque les mains; le corsage, échancré en carré, dégageant la nuque épaisse, sur laquelle venaient se tordre les cheveux, lissés en lourds bandeaux sur les oreilles. Une ombre, plus ou moins naturelle, cernait les yeux, les faisait très noirs dans la pâleur du visage, généreusement poudré...

--Eh bien, mes enfants, vous avez fait connaissance, j’espère... Deux belles créatures comme vous sont créées pour s’entendre!

C’était Mme Gosseline qui rentrait, toujours jubilante.

--Maintenant, il faut conduire Michelle dîner. Otez votre chapeau, ma chère. Oh! vous pouvez le laisser ici. Voyez, le salon nous sert encore de «débarras»!

Cela, en effet, était de toute évidence. Parmi les malles et les innombrables paquets, les meubles étaient dispersés, sûrement restés à la place même où les déménageurs les avaient posés... Et Michelle se demanda si tout l’appartement n’était pas dans le même goût, quand elle pénétra dans la salle à manger, où régnait le même désordre peu artistique. Deux couverts étaient mis sur la table, dont les assiettes étaient ébréchées.

--Mettez-vous ici, ma chère, dit Mme Gosseline. L’autre place est pour Lucile, qui n’a jamais voulu dîner avec nous, prétendant que ce ne serait pas aimable de vous laisser manger seule. Comme c’est ici la maison de la liberté, et que le sentiment de Lucile était excellent, je l’ai laissée faire à son idée, puisque Georges et moi nous pouvions tenir compagnie à Sylvanie, qui préférait ne pas changer son heure de repas!

Michelle n’entendit pas la fin de la phrase. Très touchée de l’attention de sa petite cousine, elle l’en remerciait avec des mots affectueux qui firent rougir de plaisir les joues de la fillette. Mais la grâce de Michelle avait un peu dissipé sa timidité, et elle se décida à demander:

--Voulez-vous nous raconter votre accident de chemin de fer?

--Mais je n’en ai pas eu, heureusement! Tout mon accident s’est borné à l’ennui de rester deux heures dans une petite gare, et de vous faire attendre par suite...

--Vous étiez seule dans votre compartiment?

--Non; en plus de Moussia, il s’y trouvait une grosse dame craintive et un voyageur, un écrivain, je crois. Vous le connaissez peut-être?...

Et Michelle se tourna, aimable, vers la Muse, qui assistait au dîner, silencieuse et solennelle. Mme Gosseline avait disparu pour aller houspiller Georges, qui, au lieu de se coucher, jouait du flageolet sur le balcon.

--Un écrivain... Qui donc?...

--Raymond Dorient.

--Raymond Dorient! répéta Sylvanie, dont le visage perdit incontinent son impassibilité hiératique. Vous connaissez Raymond Dorient? Le critique littéraire? Oh! c’est parfait! Vous me le présenterez de façon à ce que je puisse lui demander un article pour mon volume de poésies. Il écrit dans la _Revue_. Sa recommandation me sera infiniment précieuse!...

--Mais c’est que... je ne le connais pas du tout... Je me suis seulement trouvée dans le même wagon que lui.

--Alors, comment savez-vous son nom?

La figure de la Muse s’était rembrunie.

--Parce que je l’ai entendu appeler par l’un de ses amis, sur le quai de la gare où nous étions en détresse...

Lucile ouvrait ses petits yeux aussi grands qu’elle le pouvait:

--Oh! Michelle, dites-nous comment il est! Racontez-nous tout ce que vous pouvez sur lui... Ce sera tant amusant! A-t-il été très aimable pour vous? Je suis sûre qu’il s’est montré aux petits soins! Vous êtes si jolie!

Les sourcils de Sylvanie se froncèrent, tandis que Michelle se mettait à rire.

--Quelle belle imagination vous avez, Lucile! Mais il vous faudra en rabattre!... Ma modeste personne n’a guère occupé mon compagnon de route...

--Ah! C’est bien dommage que vous ne vous soyez pas rencontrés dans un vrai accident, dans un moment de danger!... Il vous aurait sauvée... Ç’aurait été si intéressant!

--Merci bien, fit Michelle, amusée de la romanesque idée de sa jeune cousine. J’aime beaucoup mieux n’avoir aucun sujet de pratiquer la reconnaissance à son égard! Pourtant si, j’ai un sujet... Je l’oubliais! J’allais être ingrate...

--Ah! vous voyez bien!

--Il a eu l’obligeance de me procurer des petits pains au buffet qui était inabordable...

--Parce qu’il vous trouvait charmante, j’en étais sûre! Oh! Michelle, certainement, ce soir, il pense à vous, et voudrait bien vous rencontrer dans Paris!

Cette fois, ce fut Sylvanie qui se chargea de jeter une douche sur l’imagination trop fertile de sa sœur; rudement, elle fit:

--Tais-toi donc, Lucile, tu dis des stupidités! Pourquoi veux-tu que Raymond Dorient ait fait une pareille attention à une inconnue rencontrée en chemin de fer? Il est trop habitué à voir dans Paris des femmes séduisantes pour ne pas se montrer très difficile!

Il y eut un léger silence à la suite de cette déclaration péremptoire, silence rompu par le retour de Mme Gosseline.

--Comment, mes enfants, on ne cause plus? Avez-vous dîné? ma chère... Vous ne mangez pas. Malvina est venue me le dire. Est-ce que vous n’aimez pas notre cuisine française?

--Elle est très bonne, dit poliment Michelle.

La vérité, qu’elle ne pouvait avouer à la tante Hermine, c’est que son appétit s’était trouvé coupé par le seul aspect de Malvina, de ses cheveux ébouriffés, de son tablier, de ses mains, d’une propreté plus que douteuse, qui avaient préparé le dîner, touché les verres, les assiettes.

--Alors, Michelle, si vous n’avez plus faim, nous allons vous dire bonsoir. Lucile vous conduira à votre chambre. Sylvanie paraît fatiguée. Elle va se coucher. Elle aura trop travaillé.

--Oui, j’ai mal à la tête, dit Sylvanie, qui semblait de méchante humeur. Je vais dormir. Bonsoir, Michelle. Ne rêvez pas trop à votre galant chevalier, Raymond Dorient. Il n’en résulterait pour vous que des désillusions!

--Soyez sans crainte, Sylvanie, je ne rêve jamais, surtout éveillée! Je ne suis pas poète, moi...

Un sourire fin, où pointait une ombre de malice, était sur les lèvres de Michelle. Sans répondre, la Muse s’engouffra dans les lointains d’un corridor, tandis que sa cousine suivait Lucile qui expliquait avec sa franchise d’enfant terrible:

--Sylvanie est furieuse de ce que vous avez fait la connaissance de Raymond Dorient, parce qu’elle ne peut pas se faire présenter à lui, et qu’il ne paraît pas vouloir écrire d’article sur son volume de vers.

Toutes deux arrivaient devant une porte fermée. Lucile s’arrêta, et, redevenue timide, elle dit:

--J’ai peur que votre chambre ne vous paraisse pas trop belle, si vous en aviez une jolie à Pétersbourg. Je l’ai choisie pour vous parce qu’elle a de la vue... Mais elle n’a pas d’autre mérite!... Les meubles vous en paraîtront peut-être bien laids... Ils sont si anciens! Papa n’aimait que ceux-là, et en achetait toujours. Moi, je les trouve affreux! Maman aussi... Mais Sylvanie dit que nous n’y connaissons rien. Alors, maman ne les vend pas... Si vous pensez comme nous, vous voudrez bien nous excuser de vous avoir mal logée... Vous savez, nous ne sommes pas installés...

Michelle en était convaincue maintenant!

--... Mais, sans doute, nous ne le serons jamais plus que maintenant, car nous détestons toutes ranger, Malvina autant que nous... Çà, je le lui pardonne. C’est si ennuyeux!

--Mais il me semble que ce ne doit pas être bien agréable non plus de vivre toujours comme si l’on était seulement campé!

--Oh! cela ne nous gêne pas du tout! dit Lucile avec insouciance. Papa a toujours vécu en artiste, nous faisons comme lui. Maman a aussi l’horreur des habitudes bourgeoises!

L’ombre d’un sourire involontaire entr’ouvrit une fois encore les lèvres de Michelle; mais elle ne répondit pas, trop délicate pour se permettre une réflexion qui eût pu paraître une critique. D’ailleurs, Lucile se décidait enfin à ouvrir la porte de la fameuse chambre, et y introduisait sa cousine.

L’aspect, certes, n’en était pas banal. Tous les styles semblaient y être venus fraterniser. Un vieux lit Henri III s’avançait au milieu de la pièce; quelques chaises Louis XVI, revêtues d’une soie fanée et usée, s’alignaient, avec une correction inattendue, le long du mur, à droite et à gauche d’une majestueuse commode Louis XIV qui faisait face à un bahut gothique veuf de toute serrure. Au milieu de la chambre, s’allongeait une moderne table de vieux chêne, un peu branlante et zébrée de taches d’encre, tandis que, sur la toilette, se dressait, émergeant d’une espèce de coupe japonaise, un pot à eau de même faïence dont l’anse n’existait plus.

Les yeux de Michelle avaient fait le tour de la pièce. Ils tombèrent sur la bonne figure ronde de Lucile, qui trahissait sa muette anxiété. De son mieux, en effet, la fillette, désespérant d’obtenir les services de la paresseuse Malvina, avait essayé d’arranger la chambre, balayé, épousseté, ayant l’idée vague que sa cousine pourrait bien ne pas avoir, sur la question ordre et désordre, l’indifférence profonde de la famille Gosseline. Maintenant, elle avait peur de la première impression de la jeune fille, et une question lui échappa:

--Est-ce que vous croyez, Michelle, que vous pourrez vivre ici? Cela vous paraît-il suffisamment rangé? Il m’a semblé que, dans les appartements bien soignés, on mettait toutes les chaises le long du mur. C’est pourquoi les vôtres sont ainsi alignées en bataille... Voyez-vous, Michelle, vous êtes trop élégante pour cette chambre... et pour nous!

--Voulez-vous ne pas dire de pareilles folies! Ma chérie, vous vous calomniez, comme vous avez calomnié ces pauvres meubles qui sont très curieux... Je vais me plaire si fort dans cette chambre, j’en suis sûre, que je ne pourrai plus me décider à la quitter, quand il le faudra.

--Vrai?... Bien vrai?...

Le visage de Lucile s’illuminait.

--Très vrai!

--Oh! comme je suis contente!... C’est que... depuis la minute où je vous ai aperçue à la gare, je sens que vous n’êtes pas de notre monde.

--Que je suis une vulgaire bourgeoise? questionna Michelle gaiement.

--Non, plutôt une vraie dame, une grande dame, au contraire, qui aurait en même temps l’air d’une héroïne de roman... Aussi, malgré le plaisir que me causait votre arrivée--parce que je pensais que vous deviez être bien seule en Russie!--j’ai presque regretté notre invitation, tant j’avais l’idée que vous alliez vous ennuyer auprès de nous, vous y trouver très mal...

Les joues de Lucile étaient pourpres, et un tremblement vibrait dans sa voix. Michelle l’attira, et, avec un chaud sourire, lui dit doucement:

--Puisque vous comprenez si bien ce que j’éprouvais seule en Russie, comment, même une seconde, avez-vous pu regretter de m’avoir donné la joie de retrouver une famille! Je vous en suis si reconnaissante! Il me semble bien bon de penser que je vais avoir en vous une vraie petite amie... Car nous allons être amies, n’est-ce pas?...

--Oh! oui, si vous voulez bien me le permettre! fit Lucile, le cœur débordant d’allégresse.

Et, avec effusion, elle saisit les mains de Michelle et y appuya ses lèvres d’enfant.

Volontiers, elle fût restée longtemps encore à jouir de son bonheur, elle, la petite Cendrillon, si dédaigneusement traitée, d’ordinaire, par Sylvanie. Mais sa mère vint la chercher, et il lui fallut bien se contenter de recevoir l’affectueux bonsoir de sa cousine.

Michelle, enfin, était seule! L’unique bougie dressée dans un vulgaire chandelier de cuivre jetait une lueur palpitante sur les meubles disparates qui donnaient à la pièce un air inhospitalier de boutique d’antiquaire. Le regret nostalgique de son _home_ souriant déchira le cœur de Michelle; et, instinctivement, elle se détourna, se rapprochant de la fenêtre grande ouverte sur la nuit d’été lumineuse, sur le ciel d’azur sombre dont le velours s’illuminait d’étoiles,--un ciel qu’elle avait contemplé bien des fois, ainsi, dans sa patrie russe... Et il lui semblait si bon à retrouver toujours pareil à lui-même, qu’elle resta debout immobile, ses mains jointes sur l’appui de la fenêtre, abandonnant, dans un désir de repos et d’apaisement, son front à la caresse de l’air tiède qui frôlait ses cheveux... Tant d’images neuves, d’impressions, d’idées se pressaient dans son esprit, y heurtant tous les chers souvenirs familiers...

A ses pieds, par delà les cimes feuillues des arbres du boulevard, s’étendait l’immense ville inconnue, noyée d’ombre, pointillée de clartés fauves, où elle allait vivre,--quelque temps du moins--dans un milieu si différent du sien, qu’elle en avait un peu peur, en dépit de sa vaillance. L’atmosphère de désordre qui enveloppait victorieusement tout le logis lui apparaissait surtout insupportable... Mais, après tout, pourquoi y eût-elle vécu? Elle songea:

--«Avec le secours de Moussia, j’arriverai toujours bien à avoir au moins ma chambre rangée! Il me faut penser, seulement, combien tous sont bons et me reçoivent affectueusement... Je tâcherai de conquérir Sylvanie, de façon à ce qu’elle me pardonne d’avoir parlé avant elle à Raymond Dorient!...»

Ce nom qui traversait son esprit y fit brusquement se dresser la vision de cet étranger qui s’était montré pour elle si respectueusement courtois. Ainsi, elle ne s’était pas trompée! Il était bien l’écrivain de talent qu’elle avait supposé...

Mais elle secoua la tête comme pour rejeter en arrière cet inconscient souvenir. N’avait-elle pas dit à Sylvanie qu’elle n’était pas rêveuse?... Tout prosaïquement, à cette heure, il lui fallait aller dormir pour être, le lendemain, en pleine possession d’elle-même, prête à supporter bravement les déceptions, petites ou grandes, qui pourraient l’atteindre!... Et, résolue, elle s’arracha à la contemplation du ciel ami.

Comme elle se détournait, une fraîche odeur de fleur lui monta au visage. Sur la toilette, dissimulée par le gigantesque pot à eau, elle aperçut quelques roses dans un verre de cristal... Lucile, sans doute, les avait mises là dans son désir discret de souhaiter la bienvenue à sa cousine étrangère...

Et une douceur réchauffa le cœur de Michelle.