L'ASIE NOUVELLE A NIJNI-NOVGOROD

Mais la foire qui fut naguère «la plus grande dans le monde», comme disent les Américains, va paraît-il, se terminer. Je quitte donc, pour quelques jours, Moscou, dont je n'ai fait encore qu'effleurer la surface, par un train qui, en une nuit, m'amène à Nijni-Novgorod.

Je suis seule, bien à l'aise dans mon spacieux wagon-lit, d'une jolie couleur vert amande avec boiseries d'acajou. Les voitures voisines sont occupées par des hommes, des fonctionnaires, vêtus de la blouse classique à ceinture de cuir, compulsant d'un air absorbé des dossiers étalés sur la petite table mobile. La lumière joue sur leur tête rasée à la pierre ponce ou ombragée de mèches opulentes--il n'y a pas de milieu ici. Et quand le matin, je suis éveillée par le sourire barbu et le verre de thé rose offert par le doux _tovarish_ contrôleur, qui porte la même blouse que les hauts fonctionnaires, je retrouve les mêmes têtes affairées, penchées sur les mêmes papiers...

Nous arrivons sans une minute de retard. Je regarde par la fenêtre avec avidité et n'aperçois qu'une gare d'Europe, agitée et ordonnée. Je suis accueillie, dès la descente du train, par deux secrétaires de M. Malijcheff, le président de la foire, dont une charmante jeune femme aux cheveux serrés dans une écharpe de gaze, aux yeux et au sourire aiguisés d'intelligence dans un petit visage sinueux, qui sera, pendant trois jours, ma compagne et mon guide.

Car je suis, paraît-il, l'hôte du président, dans le palais où sont installés la direction et les bureaux de la foire, édifice meringué, fastueux et banal comme tous les palais d'expositions.

Une auto rapide nous y conduit; j'ai un appartement qui ferait pâlir de jalousie tous les pauvres locataires de Moscou: chambre à coucher que chauffe doucement un poêle de faïence (il fait déjà froid, quoiqu'il y ait dans le ciel pur un pâle petit soleil), salle de bains dont la baignoire pourrait servir aux ablutions d'un jeune éléphant, salle à manger qui contient trois vastes tables, l'une à écrire, l'autre à manger et la troisième à ne rien faire, un canapé où Gargantua s'étendrait pour digérer, six fauteuils, seize chaises et je ne sais combien d'autres meubles sans importance, Gulliver au pays des géants. On l'a dit: tout en Russie est ajusté à la taille gigantesque des Romanoff.

Par mes nombreuses fenêtres, j'aperçois, montant sur le clair horizon, une belle colline diaprée comme une mosaïque: bouquets de pins noirs, palais blancs, bois fauves, jardins vermeils d'où s'élancent des églises aux coupoles vertes et dorées. C'est la ville haute de Nijni-Novgorod, séparée, par l'immense et invisible Volga, de la ville basse, où nous sommes, uniquement composée de la foire. Elle ne vit, mais d'une vie prodigieuse, que trois mois par an, puis retombe dans la solitude glacée et le silence.

* * *

Un déjeuner succulent--quel beurre, quelles confitures, et surtout quel caviar aux petits grains détachés qui fondent dans la bouche et la parfument!--et nous plongeons dans la foire.

Voici bien le décor que j'attendais: longs bâtiments d'un seul étage, mi-boutiques, mi-entrepôts, peints en jaune, avec de larges porches arrondis, rouge sombre, alignés à l'infini le long de voies régulières, se coupant à angle droit. C'est monotone--pouvait-il en être autrement?--mais d'une pure ordonnance, où l'on sent une pensée.

De temps à autre, une place ronde, aux éclatants parterres, des bassins d'argent mat enchâssés dans des pelouses penchantes, des groupes de peupliers en hauts panaches d'or frémissants. Enfin, une cathédrale russe, une église arménienne et une mosquée où le style Empire à portiques et à colonnades s'allie avec une hardiesse incongrue et délicieuse aux dômes orientaux et aux minarets.

--Savez-vous, me dit mon guide, qu'elle est l'œuvre, ainsi que toute la foire, d'ailleurs, d'un architecte français? Jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, cette foire se tenait de l'autre côté de l'Oka, dans l'enceinte d'un monastère que le tsar moscovite avait jadis donné aux tsars de Géorgie. Ceux-ci y apportèrent leur civilisation raffinée, en firent un centre d'art dont le rayonnement pénétra toutes ces régions. On en retrouve encore l'influence dans l'art populaire de nos villages...

«Mais, par suite de querelles entre les représentants géorgiens et les gouverneurs russes de la province, la foire fut transportée hors du monastère, les anciens bâtiments incendiés, toute une histoire! Or, après Tilsitt, Napoléon était en flirt avec notre tsar Alexandre Ier. Il lui envoya en cadeau quatre architectes; parmi eux, un artiste de talent, Bétencourt, qui fut chargé de reconstruire la foire. Un drôle de type, comme vous dites. Il vivait ici en grand seigneur, en grand noceur... Est-ce par malice? Il choisit cet emplacement entre l'Oka et la Volga qui, chaque année, est inondé... Cette année, par exemple, ce fut terrible. De plus, comme pendant la guerre il y avait ici environ soixante mille prisonniers allemands qui ont tout saccagé, plusieurs quartiers, vous verrez, n'ont pu être restaurés. Sans quoi, depuis Bétencourt, rien ici n'a changé...

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Dans le décor, peut-être. Mais le reste? Où est-elle la magnifique cohue barbare et bariolée dont j'ai lu naguère de truculentes descriptions? Où, les costumes nationaux de tous les peuples du Caucase et du Proche-Orient, de toutes les nations confondues de l'immense continent asiatique? Et les saltimbanques, les bateleurs, les acrobates se démenant, cabriolant et culbutant dans les clameurs de joie, les flonflons de l'orchestre? Et ces oiseaux que l'on apportait par milliers dans des cages pour les lâcher en plein ciel, où ils s'envolaient en fusées de gazouillements éperdus. Toute cette furie de bruits, de couleurs, d'odeurs, de types, où est-elle?

La foule qui flâne sans ardeur dans les rues droites est laide, terne, moins pittoresque même qu'à Moscou; à peine, de temps à autre, une toque d'astrakan ou de feutre noir, le bonnet de velours bordé de fourrure des Chinois, une calotte tartare. Linge de couleur, pardessus ou imperméables jaunâtres, feutres aux sèches cassures de carton, affreuses casquettes soviétiques: tous ces gens se ressemblent, habillés, dirait-on, par le même marchand de confections à bon marché.

Je vois bien, sur une prairie ombragée, des baraques et des tirs, des balançoires et des chevaux de bois, morceau qu'on croirait détaché de la fête de Montmartre ou de Neuilly, mais tout cela sans caractère et sans vie. Les colporteurs qui offrent des lacets, des épingles ou du papier à lettres, les marchands qui, le long des trottoirs, vendent du caramel aux amandes, du nougat, des pâtes sucrées qu'ils défendent d'un éventail de papier contre l'assaut des mouches, ne sont guère différents des mêmes bonshommes sur nos marchés de petites villes.

Et nous parcourons le quartier des cuirs à l'âcre odeur alcaline; celui des peaux, particulièrement important, où je ne vois guère de fourrures de prix, mais surtout les peaux de mouton qui servent de pelisses au moujik, ou de l'astrakan noir, gris ou bis; le quartier des fruits séchés, raisins, abricots, dattes, figues en moellons agglomérés; celui des laines en balles, du chanvre en chevelures décolorées et aussi d'immenses pavillons remplis d'impressionnantes armées de machines métallurgiques, de machines agricoles, d'instruments aratoires, d'outils, d'objets ménagers; d'autres étalant des rangées de bottes et de souliers et tous les lainages aux teintes vulgaires, tous les dessous mesquins, tous les vêtements médiocres que j'ai vus à Moscou.

Mais où sont les pierres précieuses, les zibelines, les hermines, les soies persanes, les tissus de Smyrne, les cachemires des Indes, les belles armes de Tiflis, où les tapis du Caucase ou de Turquie? Sommes-nous à Nijni-Novgorod ou bien à la foire de Lyon ou de Paris?