occupe spécialement de ce qui constitue un des traits principaux de la presse russe: la correspondance des ouvriers et des paysans. Cette institution naquit pendant la guerre. Ouvriers et soldats écrivaient alors beaucoup aux journaux révolutionnaires. Ils continuèrent après 1917, la plupart des soldats ayant alors troqué l'uniforme contre la touloupe. Chaque journal compte aujourd'hui deux à trois cents correspondants de ce genre; il y en a trente mille environ dans toute l'Union soviétique. Dans les nombreuses colonnes qui leur sont allouées, ils exercent sans contrainte leur droit de critique, soulignent les erreurs, signalent les défaillances et les abus de pouvoir des autorités.
--Et tout cela ouvertement, franchement, me dit madame Oulianowa. Il y faut un certain courage. Savez-vous que certains ont été pourchassés, assassinés même, pour avoir osé parler? Des sincères, des purs, qui ne laissent pas dévier la doctrine. Ainsi s'établissent des liens étroits et vivants entre la presse et le peuple...
«Dernièrement, cinq cents de ces correspondants se sont réunis en conférence à Moscou, ont pu prendre contact, discuter, se sentir les coudes... Les ouvriers s'y trouvaient en plus grand nombre, le communisme leur étant plus accessible. Mais nous tenons beaucoup à nos correspondants villageois, qui sont dans les campagnes nos modestes porte-flambeaux. Nous invitons d'ailleurs tous les paysans à visiter les villes et surtout Moscou.
«Ils y causent avec les gens du gouvernement. On les promène dans les musées, les théâtres, les expositions; on leur explique la Constitution, les problèmes d'ordre général et leurs difficultés particulières. Connaissez-vous les hôtelleries où nous les recevons, nos «maisons de paysans»? Il y en a un réseau qui couvre presque toute l'Union, jusqu'en Asie et au fond de la Sibérie. Ici, à Moscou, nous en avons deux. Vous verrez, c'est très curieux...
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En effet. D'abord, par le contraste du cadre élégant et des hôtes primitifs. Le long des larges escaliers à rampe de fer forgé, dans les pièces aux voûtes peintes, sur les sièges de belle allure, se prélassent, non sans une naturelle dignité, des hommes des bois aux bonnes trognes, envahies de poils rudes, à travers lesquels luisent deux petits yeux malins. Quelques-uns sont accompagnés de leurs «babas», et même de leurs enfants qui, pour la circonstance, ont chaussé des bottes neuves et coiffé de casquettes soviétiques leurs tignasses de chanvre.
Tous lavés de frais j'espère, car on trouve à l'hôtel diverses formes d'hydrothérapie. Le restaurant fleure une saine odeur de chou rouge et de crème aigre et les convives, coudes sur la table, savourent le contenu de leur écuelle avec une religieuse lenteur. Dans les chambres--il y en a trois cent quatre-vingts--le jeune galopin qui nous guide, délégué des employés de l'hôtel, soulève les couvertures des lits pour montrer les draps blancs--luxe rare en Russie!--et ouvre avec un orgueil touchant des penderies de pitchpin toutes neuves.
Dans une belle et grande salle, tous les soirs se font des conférences sur l'agriculture, suivies de discussions. Joutes animées, paraît-il, entre théoriciens des villes et vétérans barbus des champs. Mais le musée, qui occupe toute une série de pièces, est un chef-d'œuvre d'habile propagande: en faveur du système métrique dont l'application votée depuis deux ans fait regimber le peuple des campagnes; pour les assurances contre l'incendie, presque inconnues encore, indispensables pourtant à ces villages de bois qui flambent comme des boîtes d'allumettes; contre le mépris de l'hygiène, contre l'alcoolisme dont les effets sont illustrés avec le plus effroyable réalisme. Une pièce est réservée aux horreurs de la guerre: membres mutilés, visages broyés, et tous les engins de destruction. Mais, en retour, par une contradiction bien soviétique, une autre pièce célèbre abondamment l'armée rouge, ses avions, ses fusils, ses masques contre les gaz et, sur un mur, on voit s'avancer, à travers la carte de l'Univers, une immense main rouge aux doigts ouverts et menaçants.
Spectacles plus aimables, voici la salle de puériculture, avec tout ce qui concerne l'élevage des «petits d'homme», celle de l'hygiène domestique, puis les forêts et leurs essences variées, les céréales, les jardins et leurs légumes, les vergers et leurs fruits et toutes les bêtes du poulailler et de l'étable: graphiques, statistiques, légendes claires et précises, c'est, en images d'Epinal, toute la vie des champs qui défile...
N'oublions pas une infirmerie, une vaste officine de dentiste qui ne doit pas être superflue si j'en crois certaines mâchoires paysannes, et de nombreux cabinets de consultations juridiques.
Ils ne chôment pas. En les traversant, deux tableaux se gravent dans ma mémoire: l'un, un moujik écoutant, bouche ouverte, de toutes ses oreilles poilues, de toutes ses rides anxieuses, un juriste imberbe et verbeux, le regard condescendant derrière des lunettes d'écaille; l'autre, un jeune paysan bien net, bien sanglé, déversant, avec une prolixité un peu agressive, une douche d'arguments sur la tête résignée d'un infortuné fonctionnaire. Les anciens et les modernes.
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La «Maison des paysans» possède, naturellement, de nombreuses effigies de Lénine. On a même campé en face d'une grande peinture le représentant sur son lit de mort, un buste éclatant de vie où il semble lancer sur la foule ses paroles véhémentes et son grand rire sardonique. L'œuvre d'un sculpteur paysan, me dit-on.
Mais près de Lénine mort, il y a Kalénine vivant. Kalénine, président du Comité central exécutif de l'Union soviétique, c'est-à-dire, en somme, président de l'immense république prolétarienne.
Une découverte de Lénine. Sverdloff, l'ancien et très populaire président, venait de mourir. Par qui le remplacer?
--Prenons Kalénine, fit le dictateur.
--On ne le connaissait guère alors, m'explique quelqu'un. A peine savait-on qu'il avait grandi dans un village du gouvernement de Tver, qu'il était, à vingt ans, ouvrier aux usines Poutiloff et qu'il partagea sa vie cahotée, coupée de séjours en prison et en exil, entre les usines et les champs. On se dit: «C'est l'idée de Lénine, obéissons!» Comme toujours, il avait vu juste. Dès qu'il fut nommé, Kalénine prit le bâton de pèlerin et s'en fut par toute la Russie. Il s'arrêtait dans les villages, causait, questionnait, écoutait surtout. Au retour, il connaissait à fond les revendications des campagnes et s'en faisait l'avocat. Aussi est-il devenu l'idole des paysans...
Dans les assemblées, il parle peu. Mais la discussion risque-t-elle de s'embrouiller ou de s'envenimer, il intervient. Laborieusement, d'abord. Puis tout à coup, sentence ou boutade, la formule que chacun attendait obscurément, jaillit.
Un jour, par exemple, irritant débat sur le mariage et le divorce; les diverses parties des soviets, par les voix de leurs délégués, échangeaient force horions. Mais le président s'écria soudain: «Unifier les lois du mariage? Est-ce possible, dans un pays où, suivant les régions, ce sont les femmes qui achètent leurs maris ou les maris leurs femmes?» Et tous de se dérider.
--On l'appelle le grand _Starost_ de la Russie, me dit-on encore; de plus, comme il a été à la fois ouvrier et paysan, il symbolise, à la tête de l'État, l'union de la faucille et du marteau. Et si bon, si simple!... Trois fois par semaine, il reçoit les paysans et les pauvres gens. Si vous pouviez assister à une de ces audiences! Mais ce n'est pas facile...