Tels furent les événements qui mirent en question ma tournée lacustre, le Cheik Omar refusant de s’y prêter, comme à une entreprise trop dangereuse, tant que la paix ne serait pas rétablie. Je comptais cependant encore sur l’énergique intervention de Lâmino, quand un déplorable malheur vint enlever au roi son serviteur le plus honnête, au pays son administrateur le plus sérieux, et à moi mon conseiller le plus sûr.

Les pluies de décembre et de janvier avaient amené une telle crue du lac, que même les habitants de Kouka, bien que cette ville soit à quelques heures du Tsâd, avaient été pris d’une sérieuse inquiétude en voyant les eaux s’avancer de leur côté. Le 26 janvier, à la suite d’un violent vent d’est qui avait produit un reflux énorme sur la rive plate sise à l’opposite, le Cheik sortit à cheval pour se rendre compte de ce progrès de l’onde lacustre. Ce jour-là, par exception, Lâmino se joignit au cortège officiel. Il rentra chez lui indisposé ; le 29, il fut saisi de frissons, et, le 1er février, quand je lui fis visite, je le trouvai avec une grosse fièvre, atteint d’une bronchite caractérisée et pouvant à peine respirer. Vainement j’employai les remèdes les plus énergiques ; cette nature vaillante alla déclinant et s’affaiblissant avec une rapidité alarmante. Au bout de quelques jours, je désespérai de son rétablissement, et je prévins le Cheik de la catastrophe qui allait arriver.

Cet homme si plein d’énergie et de courage montra une crainte de la mort peu en harmonie avec sa religion fataliste ; il se cramponnait à moi et à mon art avec une faiblesse qui faisait vraiment peine ; dès le 4 février, toutefois, il franchit le pas. Je l’avais vu dans la matinée, et j’avais essayé de le réconforter au moyen de quelques paroles rassurantes ; quand je revins un peu plus tard, je trouvai la porte de sa chambre close ; un silence sinistre régnait par toute la maison, où l’on ne rencontrait que figures affligées. Personne ne me renseignait, et je craignais déjà que mon mode de traitement n’eût donné lieu à des critiques malveillantes, quand tout à coup, du fond de la pièce qu’occupait le malade, s’éleva un concert de lamentations qui se répandit par tout le logis en y éveillant des échos sonores. J’étais arrivé juste au moment où Lâmino agonisait.

La mort de cet homme si utile à tous fut ressentie comme une sorte de calamité publique ; dans la ville, les affaires s’arrêtèrent ; la population, d’humeur si joyeuse, parut un instant comme anéantie ; il n’était plus question d’autre chose que de la perte de celui qui avait été l’effroi des méchants et des malfaiteurs aussi bien que la consolation des malheureux et des opprimés, le soutien journalier des meurt-de-faim qu’on voyait maintenant, par centaines, rassemblés, stupides de douleur, devant sa maison. Quant aux Kokenâwa que le défunt surveillait sévèrement et dont il contre-carrait les intrigues, la plupart ne firent étalage de chagrin que pour cacher leur contentement secret. Pour presque tous, la disparition de Lâmino était une sorte de soulagement, et ils s’efforçaient à l’envi de réconforter, avec force flatteries, l’excellent Cheik que sa faiblesse leur livrait en proie. Ce prince lui-même, tout bon homme qu’il était, trouvait, j’en ai peur, une consolation secrète dans la perspective du riche héritage dont l’usage du pays voulait que la plus grosse part lui échût, et aussi dans l’idée qu’il ne serait plus comme devant tenu en tutelle.

L’eunuque trésorier du palais vint immédiatement au logis mortuaire apposer les cadenas sur toutes les pièces aux provisions et les magasins, ne laissant ouvert que l’appartement que les femmes habitaient et où les principaux esclaves du défunt recevaient les visites de condoléance. Lâmino possédait, disait-on, des milliers d’esclaves, un millier d’étalons, de nombreuses juments poulinières, plusieurs milliers de têtes de bétail, vingt-sept chambres remplies d’étoffes et de denrées marchandes, mille glaives, cinq cents boucliers, des fusils et des carabines par centaines, deux cents cottes ouatées, et une valeur de vingt mille thalers Marie-Thérèse en espèces. Quant à la dignité restée vacante par sa mort, ce fut son fils aîné Abâdji, jeune viveur, d’un esprit médiocre, qui en fut revêtu.

Cet événement ayant achevé de mettre à néant mon projet d’excursion sur le Tsâd, et une tournée dans l’Ouadaï étant chose également impossible jusqu’à nouvel ordre, je songeais déjà à gagner par l’Adamâoua la côte ouest du continent africain quand l’arrivée d’une caravane d’Arabes Mgharba et Oulâd Sliman, parmi lesquels se trouvait un neveu d’un conseiller de Kouka, Hazâz, fils de Bou Alâk, vint m’ouvrir une perspective différente. En dépit de leur mauvais renom, ces gens me plurent fort à première vue, et comme, au bout de quelques mois, ils se proposaient de se rendre au Borkou, pour y faire la récolte des dattes, je résolus aussitôt de me joindre à eux. Cette excursion m’offrait l’avantage, non seulement de voir la partie du Kânem qu’avaient visitée Barth et Overweg, mais encore d’explorer des régions tout à fait inconnues ; j’espérais, à cette occasion, pouvoir établir la position exacte du Bahâr el Ghazâl par rapport au lac Tsâd, et gagner peut-être le point extrême sud de mon précédent voyage au Tibesti, de manière à recueillir les éléments d’une cartographie plus exacte de cette contrée du Sahara oriental.

J’avais hâte d’ailleurs de quitter Kouka. J’y étais déjà depuis sept mois, et, bien que je n’y eusse point perdu mon temps, j’aspirais, en ma qualité de voyageur, à pousser toujours en avant et à voir des pays nouveaux. Joignez que mes visites hebdomadaires au Cheik Omar commençaient à me causer un grave embarras ; l’usage veut qu’un étranger, toutes les fois qu’il va voir le sultan, lui ménage la petite surprise d’un cadeau quelconque ; or, à ce jeu, j’avais fini par épuiser mon stock d’objets susceptibles d’être offerts en présent, si bien qu’il devenait désirable que je fisse une absence jusqu’à l’arrivée d’une menue cargaison que j’attendais d’Europe.

Un sérieux entretien que j’eus avec Bou Aïscha, l’Arabe Hazâz et un Oulâd Sliman du nom d’Abou Teïr, établi à Kouka depuis plusieurs années, acheva de me confirmer dans ma résolution. Hazâz s’engageait à me conduire, à travers les districts sud-est du Kanem et le Bahar el-Ghazâl inférieur, jusqu’au Borkou, et à me ramener de là au Bornou dans un délai de quatre mois au plus. Aussi me rendis-je, le jour même, auprès du Cheik Omar, que je trouvai dans son enclos de la ville de l’est, où Giuseppe, mon ci-devant domestique, promu là aux fonctions de jardinier en second, lui avait installé un gentil kiosque, agrémenté selon les fantaisies de son goût personnel. Le prince n’ayant rien à objecter contre mon projet de voyage en compagnie des susdits Arabes, quelque fâcheuse expérience qu’il eût faite pour son compte de ces nomades, notre départ fut fixé au lendemain du grand Bairam (fêtes de Pâques), époque à laquelle mes gens pensaient avoir terminé leurs affaires.

Une chose essentielle me manquait par malheur, c’était l’argent. Les quelques centaines de thalers qui me restaient à mon arrivée au Bornou avaient été entièrement dépensés, et je voulais, autant que possible, éviter de recourir, comme l’avaient souvent fait mes prédécesseurs, à la libéralité du sultan. Peut-être m’eût-il été facile de trouver à faire un emprunt à de bonnes conditions, si j’avais été en mesure d’indiquer la date précise du remboursement ; mais, outre que les envois d’argent à travers le Grand-Désert sont toujours soumis aux chances du hasard, la rareté des caravanes sur le chemin de Tripoli ou de Mourzouk à Kouka ne permettait pas de se livrer de ce chef à aucun calcul. De plus, des voyageurs isolés, venus de Kawar ou de Gatroun, parlaient d’une guerre effroyable allumée entre les États chrétiens ; les rumeurs ne spécifiaient point les noms des parties belligérantes ; mais il semblait hors de doute que l’une des deux était la France, et l’on était porté à croire que l’autre était _Nimsé_, nom sous lequel en ces pays on désigne d’ordinaire l’Autriche. Dans tous les cas et bien que je ne doutasse point encore que la seconde combattante était justement la Prusse, ma patrie, une grande guerre européenne ne pouvait que tomber mal à propos au milieu de mes embarras d’argent.

Je m’adressai à Bou Aïscha, qui, étant lui-même dépourvu d’espèces, me renvoya à Titiwi, lequel me demanda tout d’abord un intérêt de 150 pour 100, et, quoi que je fisse, n’en rabattit rien. Toute autre voie m’étant fermée, force me fut de souscrire un reçu de 500 thalers, en échange duquel on m’en remit 200. Seulement, comme la loi de l’Islam interdit formellement le prêt d’argent à intérêt, on tourna la difficulté, selon la sophistique habituelle : mes amis me vendirent à crédit un stock de coquillages cauris jusqu’à concurrence de la somme voulue, puis me les échangèrent au cours du jour contre des thalers.

800 marks (1,080 fr.), c’était à coup sûr un bien petit denier pour le long voyage que j’allais entreprendre, sans compter qu’il me fallait laisser derrière moi en vue de mon retour à Kouka ce qu’on appelle une poire pour la soif. Il est vrai que le Cheik Omar, informé de ces petites opérations usuraires, m’envoya, dans sa générosité, cent thalers autrichiens, en me faisant dire par surcroît qu’il se chargeait de me fournir les chameaux.

Le mois de février s’écoula, puis le 2 mars, vinrent les fêtes de Pâques, dont la célébration eut lieu avec la pompe habituelle. Elles étaient à peine terminées qu’arrivèrent les premières nouvelles, encore vagues, de la chute de Masségna et de la fuite de Mohammedou ; sur quoi je me mis à hâter les préparatifs de mon excursion au Borkou.