RABINDRANATH TAGORE

NATIONALISME

(Traduction de CECIL GEORGES-BAZILE)

PARIS ANDRÉ DELPEUCH, ÉDITEUR 51, RUE DE BABYLONE, 51

1924

IL A ÉTÉ TIRÉ A PART 10 EXEMPLAIRES SUR VERGÉ D’ARCHES NUMÉROTÉS A LA PRESSE DE 1 A 10

EN GUISE DE PRÉFACE ET DE DÉDICACE

Les trois Essais du grand philosophe--dirais-je: du grand Sage?--qu’est Rabindranath Tagore, avant de paraître en librairie furent le thème de conférences que leur auteur fit en Amérique et au Japon.

Pour les besoins de la publication, nous nous sommes permis de faire du texte parlé un texte écrit, rendant ainsi la lecture plus facile au public immense auquel s’adressent ces pages.

Présenter Rabindranath Tagore me semble inutile et vain. Il est trop universellement connu. Je citerai seulement ces lignes de Pierre Hamp, qui rappellent la visite de Rabindranath Tagore à Paris, en 1921:

«Le grand poète Hindou, un des premiers hommes du monde en notre temps, fut reçu sans éclat par le Gouvernement français soucieux de ne pas déplaire à l’Empire Britannique. Quelques esprits indépendants, comme il s’en trouve toujours dans ces bagarres, firent de leur mieux pour persuader Tagore que les Français l’estimaient beaucoup plus que leurs ministres ne le donnaient à croire. Un jour pour l’amener à une réunion de ses admirateurs, on le plaça dans une voiture automobile. Un Hindou de sa suite dut se mettre sur le siège. Le chauffeur allongeant le pouce par-dessus son épaule pour désigner à ce jeune homme le vieillard hiératique en longue robe gris perle demanda:

«--Qu’est-ce que c’est que ce type-là?

«Le jeune Hindou savait assez de français pour réussir à faire entendre en dix minutes, temps du trajet, que c’était Rabindranath Tagore, poète de l’autre bout du monde, mais compatriote de tous les hommes de cœur.

«Le voiturier tira de sa poche le journal l’_Humanité_ qui avait le matin publié un poème de Tagore et sa photographie:

«--C’est celui-là? Alors je fais la course pour rien.

«L’âme de la France était sauvée devant Rabindranath Tagore.

«Une aventure toute différente fut celle de cet attaché de cabinet du temps où le poète Hindou obtint le Prix Nobel. Ayant mal entendu la première dépêche, il alla voir au Collège de France un célèbre hébraïsant juif qui devait connaître tous les rabbins du monde. Le professeur l’écouta et réfléchit longtemps, car son esprit sérieux ne se décidait pas vite à admettre tant d’absurdité. Enfin il demanda:

«--Ne serait-ce pas Rabindranath Tagore?

«--C’est cela même, dit l’attaché. Le nom exact nous manquait. Le rabbin Dranate. Qu’est-ce que c’est que ce type-là?

«Il faut quelques attachés de cabinet. Tout le monde ne peut pas être chauffeur.»

Ce n’est donc point aux attachés de cabinet, ni à leurs maîtres que j’offrirai ces pages, à la traduction desquelles j’ai apporté un soin pieux et dévoué, conscient de l’importance universelle de cette grande Parole d’un Sage, Parole d’Accusation et d’Avertissement,--mais aux Autres, à la foule des Autres, aux petits, aux modestes, aux hommes de bonne volonté qui sont les Peuples et que grugea impitoyablement la machine anthropophagique, goule effroyable et inconsciente du Nationalisme.

A LA MÉMOIRE AIMÉE DE MON FRÈRE, VICTIME DE LA MACHINE, A MON PÈRE, A TOUS LES HOMMES DE CŒUR,

Je dédie cette traduction.

CÉCIL GEORGES-BAZILE.

Ladis, printemps 1924.

NATIONALISME